« Ikea, le seigneur des forêts », sur Arte : un prédateur discret champion du greenwashing
Xavier Deleu et Marianne Kerfriden montrent les ravages causés par la sylviculture intensive et dénoncent les pratiques du géant suédois de l’ameublement, responsable de l’abattement de 1 % des forêts chaque année.
Par Anne-Françoise Hivert (Malmö (Suède), correspondante régionale)Publié le 27 février 2024 à 18h00
Temps de Lecture 2 min.

ARTE – MARDI 27 FÉVRIER À 20 H 55 – DOCUMENTAIRE
L’empire du géant du meuble en kit ne connaît aucune frontière. Partout, Ikea s’étend, absorbe les forêts et ne laisse que des paysages en ruine. Car il faut nourrir la bête : pour produire la bibliothèque Billy – il s’en vend une toutes les cinq secondes dans le monde – et ses centaines de meubles aux noms suédois, la firme consomme 20 millions de mètres cubes de bois chaque année. Soit 1 % des forêts abattues. Un arbre coupé toutes les deux secondes.
Officiellement, cependant, la marque au logo jaune et bleu se targue d’œuvrer pour la planète et le développement durable. Elle affirme n’utiliser que du bois certifié ou recyclé, et soumettre ses fournisseurs à un cahier des charges extrêmement précis.
Mais voilà : pour produire toujours plus, à des prix toujours plus bas, il faut bien « faire des économies quelque part », lance Johan Stenebo, ancien assistant d’Ingvar Kamprad, le fondateur d’Ikea en 1943, dont il est devenu un pourfendeur.
Un certain idéal social-démocrate
Les journalistes Xavier Deleu et Marianne Kerfriden se rendent en Pologne, d’où vient 20 % du bois utilisé par le géant suédois du meuble en kit. Ils vont en Roumanie et dans les pays baltes, où Ikea a acheté des dizaines de milliers d’hectares de forêt (50 000 hectares rien qu’en Roumanie). Ils visitent le Brésil, la Nouvelle-Zélande. Et partout, ils font le même constat : anciennes ou pas, peu importe, les forêts sont rasées, au mépris de l’environnement et de la protection de la biodiversité, les massifs forestiers transformés en paysages lunaires. « Un prédateur discret devenu un champion du greenwashing », résume le documentaire.
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Des militants écologistes témoignent des intimidations et même parfois des menaces de mort qu’ils ont subies. De temps en temps, des scandales éclatent : des fournisseurs d’Ikea sont mis en cause. Mais toujours, le groupe esquive les critiques et parvient même à conserver son certificat FSC (Forest Stewardship Council), censé garantir une gestion durable de la forêt et une traçabilité du bois.
Les auteurs du documentaire se penchent aussi sur l’histoire des liens noués entre la Suède et la petite entreprise fondée en 1943 à Älmhult, dans le comté du Smaland, devenue en quelques décennies un géant mondial de l’ameublement. Ikea incarne un certain idéal social-démocrate. Le droit de tous, y compris des plus modestes, à se loger et se meubler.
Coupes à ras
Le pays scandinave, recouvert à 70 % par des forêts, s’assure que le groupe continue de trouver du bois, en défendant de manière acharnée un modèle de sylviculture intensive, basé sur les coupes à ras et la monoculture, de plus en plus critiqué, en Suède et à l’extérieur.
A Bruxelles, le royaume, qui avait pourtant accueilli à Stockholm la première conférence des Nations unies sur l’environnement en 1972 – la plus grande manifestation jamais organisée en Suède depuis les Jeux olympiques de 1912 –, fait désormais obstacle à toutes les initiatives visant à réduire l’exploitation des forêts, en ne ménageant pas ses efforts pour se trouver des alliés.
Avec succès, semble-t-il, puisque lors de sa visite d’Etat à Stockholm, fin janvier, le président français, Emmanuel Macron, a loué le modèle « durable » de gestion des forêts en Suède, tandis que les deux pays s’engageaient à accroître leur partenariat dans ce domaine.
Ikea, le seigneur des forêts, de Xavier Deleu, Marianne Kerfriden (Fr. 2023, 94 min). Sur Arte et Arte.tv jusqu’au 26 septembre 2024
Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)