La « transition énergétique », envisagée par les décideurs et l’opinion comme un phénomène qui survient spontanément du fait de l’endiguement des anciennes sources d’énergie par les nouvelles, n’a aucune réalité.

« La “transition énergétique” sera bien plus complexe qu’un simple soutien au développement des renouvelables »

Chronique

Stéphane Foucart

Développer le nucléaire ou les énergies renouvelables pour les voir prendre naturellement la place des ressources fossiles… Le dernier livre de l’historien Jean-Baptiste Fressoz décortique ce récit et mérite d’être lu, plaide Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié hier à 05h30, modifié hier à 11h57  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/03/03/la-transition-energetique-sera-bien-plus-complexe-qu-un-simple-soutien-au-developpement-des-renouvelables_6219815_3232.html

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Sur la question environnementale, les bonnes nouvelles sont si rares qu’on les accueille parfois en baissant un peu la garde, en laissant sommeiller doucement son esprit critique. Voilà dix-huit mois, avant que ne s’ouvre la COP27 de Charm-El-Cheikh (Egypte), la bonne nouvelle venait d’outre-Atlantique, avec l’annonce du plan climat américain, fondé sur le soutien financier aux énergies renouvelables – ce qu’avait commencé de faire Barack Obama au cours de son second mandat (2013-2017). Mais, cette fois, des moyens bien plus considérables étaient sur la table avec plus de 350 milliards de dollars promis sur dix ans.

A l’époque, l’optimisme était de mise. Bien que plus modeste, l’action de Barack Obama avait déjà bouleversé la production énergétique du Texas en seulement quelques années. L’Etat pétrolier par excellence s’est couvert de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes, devenant rapidement le premier exportateur d’électricité renouvelable aux Etats-Unis. Ce que M. Obama avait accompli allait pouvoir être encore étendu.

La nouvelle était donc jugée excellente. Et si elle fut accueillie comme telle, c’est qu’elle porte vaguement l’idée que toute cette énergie renouvelable se substituera, pièce pour pièce, à autant de gaz ou de pétrole qui resteront sous terre. Hélas ! Les chiffres sont implacables : entre le début du premier mandat de M. Obama et aujourd’hui, la production de brut au Texas a plus que doublé, passant de 2,6 millions à 5,6 millions de barils par jour. Quant aux renouvelables, elles s’y sont simplement ajoutées.

Vision « phasiste »

L’accumulation sans transition : c’est le sujet du nouveau et remarquable livre de l’historien des sciences, des techniques et de l’environnement Jean-Baptiste Fressoz (Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Seuil, 416 pages, 24 euros). Il y montre que les idées-réflexes qui traversent le débat public – selon lesquelles le développement des renouvelables est, à lui seul, l’indicateur d’une transition énergétique en cours – sont surtout le fruit d’un récit « phasiste » (découpé en « phases ») de l’histoire de l’énergie. Dans cette historiographie, les ressources énergétiques se succèdent en se substituant plus ou moins les unes aux autres : le bois finit par être remplacé par le charbon, le charbon par le pétrole et le gaz, et le pétrole et le gaz (bientôt !) par l’atome et les renouvelables.

Comme M. Fressoz le montre dans son livre, cette vision « phasiste » des rapports qu’entretiennent nos économies avec les ressources matérielles est trompeuse. Dès lors que ces ressources sont envisagées non plus seulement comme des sources d’énergie mais aussi comme des matières premières, le tableau se transforme. Il devient bien plus intéressant, mais aussi bien plus sombre : non seulement le bois continue d’être utilisé comme source d’énergie lorsque le charbon commence à être sorti de terre, mais il est aussi utilisé en quantités faramineuses pour étayer les milliers de kilomètres des galeries dont on sort la houille, ou pour construire les voies de chemin de fer, etc. Quant au pétrole, il n’est exploitable que grâce à l’acier, lui-même produit à partir de charbon et de fer, etc.

Loin de se remplacer aimablement, toutes ces ressources se développent dans un entrelacs de synergies techniques et industrielles, invisibilisé par l’historiographie classique. En lieu et place de celle-ci, M. Fressoz propose une « histoire symbiotique » des énergies et des ressources, mieux à même de rendre compte de la réalité de nos usages du monde physique et de leur évolution. C’est une réalité cruelle. « Les processus de substitution ont pour l’instant toujours été compensés par l’élargissement des marchés, par les effets rebonds et les réorientations d’usage », écrit l’historien.

Lire aussi l’entretien |  Jean-Baptiste Fressoz, historien des sciences : « Le décalage entre les dynamiques techniques et économiques et le discours de la transition est gigantesque »

Nulle part M. Fressoz ne prétend que les renouvelables seraient inutiles, ou qu’aucune transition ne serait possible. Mais il montre que la « transition énergétique », envisagée par les décideurs et l’opinion comme un phénomène qui survient spontanément du fait de l’endiguement des anciennes sources d’énergie par les nouvelles, n’a aucune réalité. Et qu’une réelle transition énergétique sera bien plus complexe à mettre en œuvre que celle, de pacotille, consistant essentiellement à soutenir le développement des renouvelables.

Vaste question

Comme tous les livres importants, celui de M. Fressoz ouvre au lecteur des horizons bien plus vastes que le sujet traité. Il pose, en filigrane, la question de la place de l’innovation technique dans un monde soumis à un système économique trop gourmand de matières et d’énergie pour être jamais rassasié, et qui n’échappe à l’écroulement de la récession que par l’escalade de la croissance. Est-il vraiment pensable que l’innovation technique puisse être mise à profit pour réduire, à grande échelle, l’empreinte matérielle des activités humaines sur l’environnement – c’est-à-dire pour tarir des relais de croissance et réduire la taille des économies ? C’est une vaste question.

En attendant de pouvoir y répondre, les discours s’adaptent à une réalité têtue. Comme l’a annoncé vendredi 1er mars l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’année 2023 a vu un nouveau record d’émissions de dioxyde de carbone du fait de la combustion du pétrole, du charbon et du gaz. Et ce en dépit de l’envolée mondiale des renouvelables. Pour l’AIE, la transition énergétique est pourtant bien en cours, car elle permet de limiter la hausse du recours aux fossiles, qui ne cesse pourtant de croître. Cela vaut d’être noté : la transition énergétique, ce n’est déjà plus la promesse d’éteindre l’incendie qui se propage dans la maison, tout juste de sauver quelques meubles.

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Stéphane Foucart

« En Europe, la transition écologique est sur la sellette »

Chronique

Marie Charrel

Sous la pression du monde agricole et des industries soumises à la concurrence chinoise et américaine, les dirigeants européens revoient leurs ambitions climatiques à la baisse, observe Marie Charrel, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 29 février 2024 à 13h00, modifié le 29 février 2024 à 13h21  https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/29/en-europe-la-transition-ecologique-est-sur-la-sellette_6219267_3232.html

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Et si Dennis Meadows avait raison ? Ce physicien américain de 81 ans est l’un des coauteurs du rapport Les Limites à la croissance, texte de référence qui, en 1972, alerta sur les dangers de l’expansion économique pour l’environnement. Depuis plus de cinquante ans, il est de ceux qui ne cessent d’alerter le monde à propos du mur écologique vers lequel nous fonçons tout droit. Aujourd’hui au crépuscule de sa vie, M. Meadows désespère d’avoir été si peu entendu. « Les problèmes engendrés par le changement climatique et la pollution exigent de déployer des mesures extrêmement coûteuses à court terme, dont les effets ne se mesureront pas avant des décennies », résumait-il encore dans Le Monde, le 2 décembre 2018. Aucun homme politique ou parti ne remportera une élection avec un tel programme, insistait-il. « C’est la limite de la démocratie, qui a échoué à traiter le problème environnemental – même si elle reste le meilleur régime que nous connaissions. »

Lire aussi l’entretien (2022) :   Dennis Meadows : « Il faut mettre fin à la croissance incontrôlée, le cancer de la société »

Difficile, lorsqu’on observe ce qui se joue aujourd’hui en Europe, de ne pas partager son constat. La transition écologique y est sur la sellette. Depuis quelques mois, plusieurs forces jouent contre elle. La colère agricole, d’abord. Nombre d’agriculteurs en France, en Belgique, en Espagne, en Pologne ou en Grèce dénoncent l« excès de normes »lié au Pacte vert européen. Redoutant que l’extrême droite prospère sur leur révolte, les dirigeants du Vieux Continent tremblent. Et préfèrent revoir à la baisse leurs ambitions écologiques. Sous leur pression, la Commission a ainsi renoncé à plusieurs projets de textes sur le bien-être animal et les substances chimiques. Elle a prolongé de dix ans l’autorisation du glyphosate et enterré le texte qui abaissait de 50 % l’usage des pesticides.

La pression vient aussi des entreprises. Mardi 20 février, le lobby de la chimie et de la pétrochimie, représenté par les patrons de soixante-dix entreprises du secteur, s’est réuni à Anvers (Belgique). Ils avaient un message à passer à Bruxelles à propos du Pacte vert, qui leur impose d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Ils lui reprochent de leur imposer trop de contraintes, à l’heure où les Etats-Unis et la Chine soutiennent leurs industries à coups de subventions massives.

Transparence et abnégation

L’Europe, qui se rêvait il y a encore peu en fer de lance de la transition, court droit à la désindustrialisation, préviennent-ils, tout en menaçant de traverser l’Atlantique. Certains l’ont déjà fait. Vendredi 23 février, le fabricant suisse de panneaux solaires Meyer Burger a ainsi annoncé qu’il allait fermer son usine photovoltaïque près de Dresde, en Allemagne, pour se « concentrer » sur les Etats-Unis.

Nul doute que, face à un tel chantage, face au risque d’une désindustrialisation s’accompagnant d’une hausse du chômage susceptible d’alimenter un peu plus encore les colères, les dirigeants seront tentés de limiter encore leurs ambitions vertes. Preuve, s’il en fallait encore, de la difficulté de traiter la question climatique pour la démocratie. « Aujourd’hui, je vois mal comment les gens pourraient accepter de vivre avec moins, dit encore M. Meadows. Nous ne choisirons donc pas le changement : il nous sera imposé, plus ou moins brutalement, par la hausse du prix des énergies fossiles et la limitation des ressources. »

Lire aussi |    « La Révolution obligée » : pour une transition écologiquement soutenable

Malgré son pessimisme, le physicien esquisse également quelques pistes, en soulignant que la résilience face au chaos climatique ne pourra se bâtir qu’à l’échelle des quartiers et des villes. Sur le terrain, loin des radars politiques, les initiatives conciliant impératifs social, écologique et agricole fourmillent déjà. En partant du local, la démocratie peut espérer bâtir le consensus indispensable à la transition. Il faudra sans doute plus à la classe politique : de la transparence, de l’abnégation. Le courage et l’honnêteté d’expliquer que les années à venir ne seront faciles pour personne. Mais seul un régime juste et élu saura garantir que les efforts soient répartis entre tous avec équité, et par là même acceptables.

Marie Charrel

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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