Incendie d’une usine de batteries : l’impossible retour à la vie normale des riverains

16 Février Reporterre
Un an après un incendie de batteries au lithium, dans un entrepôt Bolloré Logistics près de Rouen, les habitants sont toujours sous le choc. Les discours rassurants de la préfecture pèsent peu face aux dégâts mal connus de ce sinistre moderne.
Grand-Couronne (Seine-Maritime), reportage
« Quand il y avait les explosions, le sol de la maison il bougeait et les vitres aussi. J’avais peur que la maison brûle, alors j’ai crié et j’ai pleuré », raconte Irina, 11 ans. Installée aux côtés de sa fille dans la cuisine de leur pavillon de Grand-Couronne, banlieue industrielle de 9 700 habitants située à une dizaine de kilomètres de Rouen, Nathalie se souvient elle aussi avec émotion de cette soirée du 16 janvier 2023 : « Je me suis dit : “Il faut partir“. Et j’ai pleuré autant que ma fille. »
La quinquagénaire, en l’absence de consignes de la part des pompiers, a quitté sa maison avec son mari, ses deux filles et les deux adultes handicapés hébergés en famille d’accueil, sans savoir si elle la retrouverait à leur retour. « Quand on est sortis prendre le véhicule, on a ressenti une chaleur et il y avait une pluie fine de choses qui volaient », raconte-t-elle.

À l’instar de nombreux autres habitants de Grand-Couronne et de l’agglomération rouennaise — qui a été survolée par le panache — Nathalie garde toujours une grande amertume dans la manière dont les autorités ont géré la catastrophe, privilégiant selon elle les déclarations rassurantes à la protection des populations.
De 12 000 batteries à 70 000 pneus
Ce jour-là, dans l’après-midi, un incendie s’est déclaré dans un entrepôt loué par la société Bolloré Logistics, qui y entreposait 12 000 batteries automobiles au lithium. Rapidement devenu incontrôlable, le feu s’est propagé à deux autres zones de stockage, dont l’une contenait 70 000 pneus.
Combattu par 140 pompiers, le brasier n’a été déclaré pleinement maîtrisé que le lendemain en fin de journée. Même si l’enquête est toujours en cours, c’est l’explosion d’une batterie à 16 h 20 qui aurait provoqué l’incendie, selon un rapport d’inspection de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) de Seine-Maritime.

Îlot de vie au bord des usines et entrepôts, la maison de Nathalie a été rattrapée au fil des ans par le développement de la zone industrielle. Le soir de la catastrophe, le brasier n’était distant que de 350 mètres. Vestige de cette nuit d’angoisse, Nathalie nous montre la fissure qui s’est ouverte sur la façade de sa maison ce soir-là. Avec trois autres habitants, elle a porté plainte contre X pour mise en danger de la vie d’autrui.
« On s’est réfugiés dans le garage, la porte a tremblé »
Malgré l’imposant panache noir et les boules de feu s’élevant à une centaine de mètres de hauteur, aucune mesure de confinement ou d’évacuation n’a été donnée ce soir-là par la préfecture. Habitant un quartier pavillonnaire un peu plus éloigné, Laëtitia, une amie de Nathalie, a, elle aussi, subi les effets de l’incendie : « On s’est réfugiés dans le garage, la porte a tremblé quand il y a eu une des explosions, se souvient-elle. Nous avons eu des débris dans notre jardin et mes rideaux, qui étaient dehors, sont partis à la poubelle car ils étaient noirs de suie. »
Comme Nathalie, Laëtitia dénonce un manque d’information des autorités : « Chaque premier mercredi du mois, nos enfants nous demandent pourquoi il y a une alarme. Après l’incendie, ils ont voulu savoir pourquoi elle n’avait pas sonné à ce moment-là », dit-elle. En effet, le soir de l’incendie, la sirène d’alerte risque majeur est restée silencieuse.

Lors d’une réunion publique, le 15 janvier dernier à Grand-Couronne, pour l’anniversaire de la catastrophe, Clément Vivès, directeur de cabinet du préfet de Seine-Maritime, a assumé pleinement cette décision : « On utilise la sirène quand on donne la consigne à la population de rester chez elle parce qu’il y a un danger immédiat, or ce n’était pas le cas ce soir-là », a déclaré le haut fonctionnaire, évoquant les relevés de la qualité de l’air réalisés par les pompiers le soir de l’incendie.
Parole publique
Si ces mesures ont enregistré pour les toxiques recherchés des concentrations sous les seuils d’alerte, ce discours n’a pas convaincu tout l’auditoire, qui s’est agité. « Mettez-vous à la place des gens, on a déjà vécu Lubrizol, et maintenant ça », a dit un homme dans le public. Certains ont laissé entendre que des points de mesure étaient parfois éloignés du panache.
Le représentant de l’État s’est agacé de ce manque de confiance dans la parole publique : « Est-ce qu’on peut encore dire que la parole d’un préfet a plus de crédibilité qu’une autre ? Je ne suis pas un pseudo “Clément du 76”. Quand on dit ces choses-là, on engage notre responsabilité. »

« Il n’y avait même pas un mot pour les sinistrés, ils n’ont parlé que de choses techniques », se souvient Nathalie, présente ce soir-là. « Depuis les explosions, ma fille de 11 ans dort avec des ciseaux dans son lit », ajoute-t-elle. Irina est aujourd’hui suivie pour une suspicion de syndrome de stress post-traumatique.
Pour Me Julia Massardier, avocate de Nathalie et des trois autres plaignants, cette volonté de rassurer à tout prix est au contraire un facteur d’anxiété. « On a l’impression qu’à force de vouloir rassurer la population, on les inquiète. Les gens sont suffisamment intelligents pour comprendre les informations qu’on leur donne. Dire à tout le monde “tout va bien, ne vous inquiétez pas”, ce n’est pas une façon de rassurer la population », déclare-t-elle.

Aujourd’hui, l’imposante carcasse de l’entrepôt Bolloré Logistics incendié, dont la déconstruction n’a commencé qu’en janvier 2024, se dresse toujours avec en son sein, un magma de lithium et de plastique fondu. En sous-sol, les eaux de la nappe, extrêmement chargées en lithium, sont confinées par une barrière hydrique mise en place mi-novembre 2023 en attendant une dépollution.
« Les entrepôts d’à côté, on ne sait pas ce qu’il y a dedans »
Sur la vaste prairie qui surplombe sa maison, Nathalie nous tend un sachet en plastique rempli de fines feuilles d’un gris mat à l’aspect métallique qu’elle a ramassées il y a un an sur son terrain. « Nous, on n’a jamais su ce qu’il y avait dans l’entrepôt », dit-elle. « C’est comme les entrepôts d’à côté, on ne sait pas ce qu’il y a dedans. Pourtant, on devrait être averti de ce qu’il y a autour de nous. »
En portant plainte, Nathalie espère obtenir des réparations pour sa façade ainsi qu’une reconnaissance juridique de la cause de l’état de santé de sa fille. Au-delà de ça, ce sont des réponses quant aux conséquences sanitaires de la catastrophe qu’elle, ainsi que de nombreux habitants, attendent. Pourtant, Nathalie sait que son combat sera difficile : « On sait que quand on se bat contre des grandes entreprises comme ça, on est souvent perdant », admet-elle.
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Habitant un peu plus loin dans un quartier pavillonnaire, Laëtitia, une amie de Nathalie, dénonce un manque d’information des autorités.
Les batteries au lithium, un défi pour la sécurité
Connues pour leur propension à s’enflammer, les batteries au lithium posent d’importants défis de sécurité tandis que leur nombre augmente à mesure que se répandent les véhicules électriques.
Au cours des dernières années, de nombreux incendies ont été imputés à ce type de batteries, des catastrophes parfois spectaculaires comme celle du cargo Felicity Ace, qui a fait naufrage le 28 février 2022 au large des Açores avec 4 000 voitures à bord.
« Ce sont des incendies qui sont alimentés par les produits eux-mêmes »
« Ce sont des incendies qui sont alimentés par les produits eux-mêmes et qui dégagent un fort potentiel calorifique », déclarait, le soir de l’incendie de l’entrepôt Bolloré Logistics de Grand-Couronne, le colonel Stéphane Gouezec, directeur des sapeurs-pompiers de Seine-Maritime au micro de France Bleu Normandie.
Le manque de retours d’expérience rend encore difficile la prévention de ces feux d’un nouveau genre. Fondé en 2020, le Bureau enquête-analyse des risques industriels (BEA-RI) compte d’ailleurs quatre incendies impliquant des batteries au lithium parmi les onze enquêtes actuellement menées par l’organisation.
Les batteries au lithium ne sont pas considérées en France comme des matières dangereuses. Un vide juridique que soulignait un rapport de la Dreal de Seine-Maritime, réalisé à la suite de l’incendie de l’entrepôt de Grand-Couronne : « Ainsi le stockage des modules et batteries, bien que contenant des substances dont le stockage est interdit dans l’entrepôt de l’exploitant, n’est pas interdit en tant qu’article. Ce point ne constitue pas une non-conformité mais interpelle sur la prise en compte des dangers liés au stockage de ces modules et batteries. »