Toujours plus de drames dans les urgences , y compris psychiatriques

REPORTAGE. Viol et suicide au CHU Purpan : « Inacceptable » pour le ministre de la Santé en visite à Toulouse, une enquête lancée

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Hôpital,  Santé,  France – Monde

Publié le 20/02/2024 à 19:11 , mis à jour le 21/02/2024 à 11:30

Martin Planques

l’essentielAprès une semaine marquée par trois drames au CHU de Toulouse, le ministre délégué à la Santé, Frédéric Valletoux a effectué une visite à Purpan, ce mardi, où il s’est montré remonté. Face à une situation « inacceptable », il a annoncé le lancement d’une enquête de l’IGAS.

« On s’attend à rien mais on est là ». Si la situation devient alarmante au CHU de Toulouse, un petit groupe de représentants syndicaux rassemblés pour la visite du ministre délégué à la Santé, Frédéric Valletoux, semble résigné. Horrifiés mais résignés. Fraîchement nommé, le ministre a décidé de se rendre à Purpan pour apporter une réponse après les trois drames qui ont secoué l’hôpital ces derniers jours.

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En une semaine, une agression sexuelle, un viol et un suicide ont eu lieu coup sur coup dans différents services du CHU. Les urgences psychiatriques sont notamment au cœur de toutes les tensions avec des moyens humains et matériels insuffisants. Dénoncée par le personnel soignant depuis des années, cette situation extrêmement préoccupante est arrivée à un point de non-retour.

« Cette situation va à l’encontre de ma feuille de route »

« Ces drames montrent un paysage inacceptable d’un secteur de santé mentale qui ne fonctionne pas ici dans la métropole toulousaine », a lancé un ministre passablement énervé après une réunion rassemblant les principaux acteurs du secteur. « Je suis très remonté parce que je n’avais jamais vu cela. » Autour de la table, le directeur de l’ARS Occitanie, Didier Jaffre, le directeur général du CHU de Toulouse, Jean-François Lefebvre, des députés, des chefs de services et des représentants de cliniques privées. « J’ai découvert un secteur privé et public qui ne coopère pas, j’ai découvert une situation qui dure depuis des années et qui va à l’inverse de ma feuille de route ».

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Frédéric Valletoux a semblé tomber des nues face à une situation qui est pourtant dénoncée depuis des années notamment à Toulouse. « Je suis le ministre des patients, celui des Français avant d’être celui des professionnels de santé », a-t-il martelé sur un ton sévère. « Ces dysfonctionnements à Toulouse sont inacceptables ».

Enquête de l’IGAS

La réunion qui a vraisemblablement tourné à la soufflante a permis au ministre de se faire connaître et surtout de confirmer des mesures « à court, moyen et long terme ». Avec notamment la réouverture de 15 lits accolés aux urgences psychiatriques qui auront pour but de pouvoir améliorer l’accueil des patients qui doivent y séjourner. Mais au-delà la question des moyens, le nouveau ministre veut changer les mentalités. « Le public et le privé ne peuvent pas se regarder en chien de faïence au détriment de la santé des patients », a-t-il notamment expliqué. « Ils doivent inventer des moyens pour collectivement les prendre en charge ». Pour organiser cette coopération, une enquête de l’Inspection générale des affaires sociales IGAS va être lancée dans les prochains jours pour déterminer la nature de ces dysfonctionnements. Autre outil : la mise en place d’un centre de régulation à l’affection des patients. « Cette régulation permettra de repérer ceux qui ne jouent pas le jeu », selon le ministre.

La visite du ministre au CHU de Toulouse
La visite du ministre au CHU de Toulouse DDM – LAURENT DARD

« Un appel à la responsabilité de chacun »

Le secteur privé dispose de 75% des lits d’hospitalisations concernant les patients en psychiatrie et se réserve le droit de refuser certains de ceux-ci. Le public se retrouve surchargé et contraint de garder des patients dans des conditions inacceptables. Si les cliniques privées se trouvent montrées du doigt, le ministre n’a pas annoncé de mesures coercitives dans le devoir de prise en charge. « Je fais cependant un appel à la responsabilité de chacun », a-t-il déclaré en affirmant qu’il surveillerai la situation de près. « Je regarderai personnellement la motivation des refus ».

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Les acteurs du privé, tous présents autour du ministre, ont nié s’être fait remonter les bretelles. « On doit travailler de concert », ont-ils simplement confié après la réunion. Frédéric Valletoux a dû monter le ton, « mais pas que contre nous », se défend l’une des représentantes de clinique privé. Pour le ministre c’est simple : « La prise en charge des urgences est une mission d’intérêt général ».

« Aux urgences de Nantes, les soignants face à un « flux qui ne s’interrompt jamais » »

Date de publication : 22 février 2024

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Marine Dumeurger livre dans Libération un reportage au CHU de Nantes, « quelques semaines après la mort d’une femme âgée en attente d’un lit ».
La journaliste observe qu’« à Nantes comme ailleurs, le service des urgences, qui accueille 220 personnes en moyenne chaque jour, connaît d’inquiétantes périodes de saturation. Ainsi début janvier, avec des pics à 280 entrées sur 24 heures, il a plongé dans le rouge pendant une dizaine de jours ».


Un soignant remarque : « La file d’attente ne s’éclaircissait jamais. On arrivait à 6 heures du mat, il y avait déjà 30 personnes. Le pire, c’est que parmi les patients, nous avions des cas graves, des gens sous surveillance étroite, sous respirateur, sous adrénaline… ».
Marine Dumeurger indique qu’« à cette période, la mort d’une femme âgée en attente d’un lit est venue attiser le débat. Dévoilée par un communiqué FO, la nouvelle s’est répandue, le syndicat s’appuyant sur l’évènement pour dénoncer une situation «très préoccupante», des «urgences saturées» et alerter sur l’état des équipes «débordées et dans un épuisement important» ».


Dominique El Kouri, cheffe du pôle médecine, urgence et prévention, remarque que « ce n’est jamais bien de décéder aux urgences, mais cela arrivera toujours », évoquant « des patients avec des détresses vitales, particulièrement à risque et dont l’état se dégrade anormalement vite. Quand ils ne relèvent pas du service de réanimation, du fait de leur âge et/ou de leur pathologie, nous essayons de les basculer vers des soins de confort ou des lits d’hospitalisation ».


La praticienne ajoute : « Nous sommes toujours à plus de 100% d’occupation sur le service mais au-delà des 200%, c’est pénible ».
Marine Dumeurger relève que « si pour expliquer cette situation, la CGT dénonce le manque de moyens et la suppression de lits dans le département avec «24% en moins sur 20 ans» selon son calcul, Dominique El Kouri préfère évoquer des causes naturelles ».
« Des gens qui meurent moins à la maison, davantage à l’hôpital et arrivent plus souvent allongés que debout. L’accroissement de la population de la métropole nantaise qui a gagné environ 8000 habitants par an entre 2015 et 2021 et le manque de médecins de ville qui engorge les urgences. Surtout, […] elle souligne le besoin de «fluidifier» les parcours », 
continue la journaliste.
Marine Dumeurger évoque ainsi « ces cas dits «bloquants» de l’hôpital public, souvent dernier rempart pour les plus démunis. Ceux qui n’ont pas de place ailleurs, ni ami, ni famille, ni domicile. Les sans-abri, les trop âgés, les contagieux, les «Korsakoff», du nom de cette démence alcoolique qui entraîne une grave amnésie. Sur les 64 lits de l’unité de médecine, Dominique El Kouri estime à 10% ceux occupés par des personnes qui séjournent là, parfois plusieurs mois, faute de pouvoir aller autre part ».
La journaliste cite en outre une infirmière qui « accueille les patients et les priorise selon leur besoin de soins » : « Chaque année, on a l’impression de toucher le fond, avec le manque de lits, l’engorgement. On se dit que ça ne peut pas être pire mais ça continue », évoquant un « sentiment de robinet ouvert en continu, un flux qui ne s’interrompt jamais ».

Incidents graves aux urgences : des drames qui questionnent familles et soignants

Faute de remontées systématiques, et donc de chiffres solides, il est difficile de savoir si les défauts de prise en charge, comme les retards ou les erreurs de prescription, augmentent. Mais, dans les hôpitaux, nombreux sont ceux qui déplorent des moyens insuffisants. 

Par Mattea Battaglia et Camille Stromboni

Publié le 14 février 2024 à 06h00, modifié le 15 février 2024 à 07h10

Temps de Lecture 6 min. 

AUREL

Ces derniers mois, plusieurs décès aux urgences ont nourri les pages des journaux et la chronique des défaillances supposées des hôpitaux. Ces drames auraient-ils pu être évités ? C’est l’histoire de Lucas, 25 ans, mort aux urgences d’Hyères (Var), après plusieurs heures passées sur un brancard, fin septembre 2023, et dont les parents portent aujourd’hui l’affaire en justice. Celle d’une patiente âgée, à Nantes, décédée le 2 janvier après quatre heures dans la « file d’attente », alors que d’autres histoires similaires sont remontées de Strasbourg, de Grenoble, de Bordeaux… Dans cette dernière ville, durant l’été 2023, l’émotion a été vive après le parcours chaotique d’une femme enceinte, ballottée de service en service, dont le bébé est mort à l’hôpital.

Lire aussi :  Urgences : une nuit passée sur un brancard augmente de 40 % le risque de mortalité des patients âgés

Ces incidents donnent l’impression de se multiplier, même si rien ne permet de l’affirmer catégoriquement – ni de l’infirmer. Dans le jargon de la santé, on parle d’« événement indésirable grave associé aux soins » pour qualifier un événement inattendu au regard de l’état de santé et de la pathologie du patient, et dont les conséquences sont soit le décès, soit la mise en jeu du pronostic vital, ou encore la survenue probable d’un déficit fonctionnel permanent.

Année après année, les données publiées par la Haute Autorité de santé (HAS) sur le sujet sont certes à la hausse – soit 2 385 incidents en 2022 contre 1 874 événements en 2021 –, mais la HAS le reconnaît elle-même : l’évolution est à mettre au crédit d’une « culture » de la déclaration qui progresse dans les établissements de santé, où ces événements sont loin de remonter systématiquement. Ils sont au contraire largement sous-déclarés, souligne la HAS. Ces chiffres recoupent des situations diverses, allant du défaut ou du retard de prise en charge à l’erreur de diagnostic ou médicamenteuse, de la prescription inadaptée jusqu’aux complications d’un acte thérapeutique.

Un « symptôme » de la crise de l’hôpital

« Il n’y a aucun instrument de mesure solide, confirme Marc Noizet, le patron de SAMU-Urgences de France. Ce qui est certain, c’est que rien ne permet aujourd’hui à ces incidents de diminuer, alors que le nombre de services asphyxiés ne cesse de progresser. » Sans surprise, les urgences, porte d’entrée de l’hôpital, sont bien souvent pointées.

« Les urgences sont par essence un milieu à risque, rappelle Mathias Wargon, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Parce que les patients, dont on ne connaît pas toujours l’historique, y arrivent très nombreux, que les équipes tournent beaucoup, que les interruptions de tâches sont fréquentes, que chaque soignant peut avoir à suivre dix, douze, quinze patients en même temps, explique l’urgentiste. Et, dans cette course contre la montre engagée pour trouver le bon diagnostic, c’est parfois la maladie qui l’emporte. » D’autres médecins le rappellent : les urgences constituent aussi un lieu de « rupture », voire de « brutalité », car les familles ou les proches ne sont souvent pas admis à l’intérieur de ces services, contrairement à d’autres étages de l’hôpital.

Lire le décryptage |    Aux urgences, toujours sous pression, des soignants sur le pont… et « sur le fil »

Certains de ces décès sont désormais dénoncés, et pas seulement par les familles des patients, comme un « symptôme »de la crise de l’hôpital et une conséquence d’un défaut de moyens. Le constat sur le terrain fait l’unanimité : les urgences, que le président de la République, Emmanuel Macron, s’est engagé à « désengorger », d’ici à la fin de l’année, sont saturées faute de trouver des « lits d’aval » pour hospitaliser leurs patients.

Pour alerter sur la situation, il y a déjà plus d’un an, SAMU-Urgences de France s’était lancé dans le recensement des « morts inattendues », c’est-à-dire ces décès intervenant dans des conditions jugées indignes, sur un brancard, dans un couloir… Le syndicat a finalement cessé de les dénombrer face à l’émotion suscitée jusqu’aux cercles de soignants. Il était arrivé au chiffre de 43, entre décembre 2022 et janvier 2023, en estimant que ces décès pourraient être trois fois plus nombreux.

Huit heures d’attente sur un brancard

Ces affaires, quand elles sont médiatisées, sont toujours complexes à décrypter. Entre des proches qui, souvent, prennent la parole, des hôpitaux tenus au silence par l’enquête, interne ou judiciaire, ou le secret médical, des syndicats de soignants qui alertent sur des services au bord de l’explosion, et un temps de la procédure administrative et judiciaire nécessairement plus long, il est rarement possible de reconstituer le fil exact de ces drames.

A Hyères, les derniers SMS que Lucas a écrits à ses parents, et qui ont été diffusés dans la presse, sont glaçants. « Je me plains à tout le monde que j’ai du mal à respirer, mais personne ne fait rien. » Quatre minutes plus tard : « Je sais plus quoi faire, j’ai tellement mal. » Venu pour une douleur à l’abdomen, le jeune homme est mort d’une septicémie après huit heures d’attente sur un brancard dans un couloir, selon Le Parisien.

En face, la direction de l’établissement ne s’exprime pas sur le fond, invoquant la procédure judiciaire ouverte et le secret médical. Elle fait savoir au Monde que, conformément à la procédure des événements indésirables graves, elle a procédé à une déclaration et à une « analyse collective, rétrospective et systémique » de ce qu’il s’est joué cette nuit-là.

Interpellée à la radio sur la mort du jeune homme, la ministre du travail, de la santé et des solidarités, Catherine Vautrin, a avancé une réponse technique, jugée par de nombreux médecins « à côté du sujet ». Après avoir assuré qu’une enquête de l’inspection générale des affaires sociales était ouverte, elle a affirmé qu’« au-delà de ce drame, le service d’accès aux soins est aujourd’hui une [de ses] priorités ». Cette référence au dispositif de coordination entre le SAMU et la médecine de ville, visant à mieux répondre aux demandes de soins non programmés, a semblé déconnectée de l’histoire de Lucas, qui, lui, avait bien été admis aux urgences.

« Ces dysfonctionnements ne sont pas nouveaux. Je dirais même qu’ils sont probablement récurrents, mais ils gagnent en visibilité à chaque période de crise, explique la sociologue Déborah Ridel, qui a soutenu une thèse sur les violences aux urgences. Dans la presse, sur les réseaux sociaux, ce sont souvent les patients que l’on entend s’exprimer, mais, très souvent, derrière ces histoires qui “sortent”, on trouve aussi des soignants mobilisés. »

Une régulation à l’entrée des urgences

En décembre 2018, quelques mois avant l’agression de soignants à l’hôpital parisien Saint-Antoine – l’un des points de départ d’une mobilisation des hospitaliers de près d’un an –, le sort d’une patiente retrouvée morte, à l’hôpital Lariboisière, situé aussi à Paris, après douze heures sur un brancard, avait provoqué une forte émotion. Un événement qui peut apparaître comme un « signal avant-coureur », selon la chercheuse, de la contestation inédite qui a suivi. « Aux urgences, l’objectif professionnel partagé, c’est de sauver les patients en les adressant vers le service adéquat. Ne pas pouvoir le faire parce que le patient décède avant est toujours vécu comme un échec collectif. »

Avec le recul de quelques mois, à Bordeaux, la conclusion de l’enquête interne vient finalement écarter la question de la prise en charge, à propos de cette jeune femme enceinte de sept mois, dont le bébé est décédé, alors qu’un système de régulation à l’entrée des urgences venait d’être mis en place pour tenir au cœur de l’été. « Il ne semble pas que le retard soit responsable de ces suites tragiques. L’organisation estivale n’a pas eu d’impact sur l’évolution de la patiente. Son parcours erratique a complexifié les choses. Il est problématique, mais, au final, elle était au bon endroit au moment de sa prise en charge », rapporte Renaud Jacquemin, chef des urgences de Pellegrin, au CHU de Bordeaux.

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Saturé et en sous-effectif, le service bordelais a été l’un des premiers à « fermer » ses portes en passant à une régulation généralisée à l’entrée, dès l’été 2022, renvoyant au 15 pour accéder au service. Un fonctionnement maintenu à l’été 2023, et qui est, depuis quelques semaines, appliqué seulement la nuit et le week-end.

Au-delà de cette sensible question de la régulation, la tension demeure, et les événements indésirables graves ne « diminuent pas », reprend le docteur Jacquemin. En une semaine, fin janvier, il a dû déclarer deux décès intervenus après de longues heures dans son service. « Il y a des patients impossibles à sauver, mais là, ce sont des décès qui interrogent », résume-t-il. Il évoque le cas d’une patiente restée plus de vingt-quatre heures aux urgences, faute de place pour l’hospitaliser, et surtout celui d’un décès intervenu après un délai d’attente pour voir le médecin de quatre heures. Ce dernier patient avait pourtant été « trié » à son arrivée comme de « niveau 2 », c’est-à-dire devant être vu dans les vingt minutes. « On peut se demander, s’il avait été vu plus vite, si cela aurait permis de le sauver », explique le médecin, qui rappelle que ces délais ne sont malheureusement pas du tout exceptionnels.

Mattea Battaglia et  Camille Stromboni

A Remiremont, les fantômes et les douleurs de l’hôpital public

Par Jérôme Lefilliâtre (envoyé spécial à Remiremont et Epinal (Vosges))Publié aujourd’hui à 05h45, modifié à 10h12

Temps de Lecture 8 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/02/22/a-remiremont-les-fantomes-et-les-douleurs-de-l-hopital-public_6217861_3224.html

Reportage

Imprudence, erreurs ou incompétence ? L’établissement de cette petite ville des Vosges est poursuivi pour « blessures involontaires » ou « mise en danger de la vie d’autrui ». Le volume des poursuites alimente les spéculations et les rumeurs.

A quelle heure Christiane L. est-elle morte, le 19 novembre 2022, à l’hôpital de Remiremont (Vosges) ? Sur les documents en possession de sa fille, Karen L. (qui a souhaité rester anonyme), les réponses divergent. Le certificat médical rédigé par l’établissement dit 20 h 12 ; l’acte de décès officiel, 22 heures. Dans l’écart de cette heure et quarante-huit minutes s’est ouvert un gouffre de doutes et de souffrances pour Karen L., et l’espace d’un deuil difficile pour cette fonctionnaire territoriale de 34 ans. « A 20 h 28, ma mère envoyait un SMS à ma sœur, raconte-t-elle dans une brasserie d’Epinal. D’après le certificat médical, sa réanimation aurait démarré à 18 h 52. Mais à cette heure-là, j’étais devant elle. C’est hallucinant. »

Ce matin-là, quelques jours après avoir consulté son médecin traitant à cause de douleurs dans la poitrine, Christiane L. se réveille en crachant du sang. L’habitante de Remiremont se rend à l’hôpital de la ville, où l’accueille le service des urgences. Une prise de sang indique une possible embolie pulmonaire. « Lorsqu’on la voit en fin d’après-midi dans sa chambre, je la trouve blanche et paniquée, se rappelle Karen L. Elle me dit que ça va mal, qu’elle a peur de mourir. Une infirmière me fait comprendre que c’est grave. »

Mais, en début de soirée, surprise : Karen L., rentrée chez elle, reçoit un appel de sa mère l’informant qu’elle va sortir. Un médecin lui a diagnostiqué une simple « toux d’irritation ». Karen L. se couchera rassurée. Le réveil, dans la nuit, est brutal : elle voit l’écran de son téléphone constellé d’appels en absence. Sa mère a fait un arrêt cardiaque aux urgences.

Pour sa fille, Christiane L., 69 ans au moment de son décès et sans autres antécédents lourds que de l’hypertension, n’aurait jamais dû mourir ce soir-là. « Ma mère était une force de la nature. Elle faisait de la randonnée, allait encore en boîte avec ses amies. » D’abord sous le choc, Karen L. a mis du temps à analyser les éléments dont elle dispose. Les incohérences de temps, l’absence, selon le certificat médical, de « douleur thoracique », qu’elle juge « invraissemblable », ou cette indication au scanner d’une « décompensation gauche », signe d’un risque imminent d’infarctus… Pour elle, sa mère a été mal prise en charge par l’hôpital de Remiremont. Aussi a-t-elle décidé, en février 2023, de déposer une plainte pour « homicide involontaire ».

« Manque d’humanité »

Elle n’est pas la seule dans ce cas. Depuis un an et demi, une avalanche de plaintes – plus d’une douzaine – s’est abattue sur l’établissement, pour ce même motif, pour « blessures involontaires » ou pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Le procureur de la République d’Epinal, qui n’a pas répondu au Monde, a estimé l’affaire suffisamment sérieuse pour ouvrir une information judiciaire, confiée à trois juges, assistés de la police judiciaire de Nancy. A eux de répondre à une série d’épineuses questions : dans cette multiplicité de cas particuliers, quelle était la part de l’inévitable, du tragique ? Et celle de l’imprudence, de l’erreur ou de l’incompétence ? S’agit-il d’un exemple extrême de désorganisation et de paupérisation de l’hôpital public ?

« Il y a du je-m’en-foutisme, un manque d’humanité et de compétences, des chirurgiens qui font un travail de boucher », avance Angélique Souque. Cette conseillère en insertion professionnelle de 45 ans retient ses larmes en racontant son histoire, mais reste calme et précise dans la narration des faits.

Le 29 juillet 2022, sa mère, Martine Souque, ex-chauffeuse de bus de 67 ans, est décédée à l’hôpital de Remiremont, une semaine après y être rentrée pour une fracture du fémur. Elle n’avait pas de pathologie connue, en dehors d’un lourd traitement médicamenteux lié à une greffe des poumons en 2014. Que s’est-il passé ? Angélique Souque a une « intime conviction » : le matin du décès de sa mère, « personne n’est venue la voir entre 4 h 15 et 7 heures », soit entre le moment où une infirmière l’a notée essoufflée, épuisée par des douleurs au thorax, et celui où elle a été retrouvée inanimée. Sa fille, qui soupçonne une mauvaise administration de médicaments, parle aussi d’« incohérences » dans le dossier médical, avec des heures de décès ou d’examens qui varient.

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Déterminée, Angélique Souque a monté une association de victimes qui regroupe plusieurs plaignants. Parmi eux, Silvio Zanin et Jean-Bernard Rouillon, qui ont aussi porté plainte pour « homicide involontaire », rapportent une histoire similaire : leurs épouses respectives, 51 et 59 ans, sont décédées en 2018 et 2022 dans l’hôpital à cause d’une pancréatite aiguë. « Ils ont laissé passer le temps et elle est morte », estime Silvio Zanin.

Face au joli centre de Remiremont, égaillé par ses arcades commerçantes et ses maisons canoniales du XVIIIe siècle, l’imposant établissement créé en 1975 dans cette commune de 7 700 habitants a, par contraste, des airs tristes de barre d’immeuble de grande banlieue, à la façade noircie par le temps. Une banderole accrochée sur la grille d’entrée rappelle la situation délicate du site, comme dans de nombreuses petites villes où planent les menaces de fermeture : « L’hôpital public à moins de trente minutes, ça nous sauve. »

« Ne me tuez pas »

Celui de Remiremont n’en connaît pas moins des dysfonctionnements spécifiques. Le 11 octobre 2023, l’agence régionale de santé (ARS) Grand-Est, qui avait lancé une vaste inspection en début d’année, a imposé la suspension, pendant un mois, de l’activité programmée du service de chirurgie orthopédique. Une décision faisant suite à un nouvel « événement indésirable grave » dans ce service particulièrement visé par les plaintes : le décès suspect d’une septuagénaire ayant été admise pour une fracture du col du fémur. La présidente de l’ARS, Virginie Cayré, avait alors déploré « une tenue médiocre des dossiers médicaux, qui pose des problèmes de continuité de prise en charge, l’absence de tenue des visites postopératoires, (…) de médecins aguerris pour encadrer les internes »

Comme une minorité (13 %) d’hôpitaux en France, celui de Remiremont a reçu une nouvelle certification « sous conditions » (drapeau orange) de la part de la Haute Autorité de santé, pour laquelle « la qualité des soins » y est « à améliorer » – la dernière visite d’évaluation date de novembre 2023.

Dans cette vallée embrumée des Vosges, traversée par la Moselle, l’affaire, qui connaît un fort retentissement, nourrit les peurs. « Des gens refusent de venir et se mettent en danger. Récemment, une habitante de notre zone qui faisait un infarctus a préféré se rendre à Mulhouse [dans le Haut-Rhin, à 80 kilomètres]. On a des patients qui nous implorent : “ne me tuez pas” », raconte, dépité, un médecin rencontré sous le couvert de l’anonymat dans un café de la ville.

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Le volume de plaintes alimente les spéculations et les rumeurs. Les récits des plaignants évoquent des actes médicaux volontairement retardés la nuit pour que les praticiens soient mieux rémunérés, ou le nombre important de médecins étrangers, avec lesquels la communication est difficile. Parfois, cela dérive vers des explications folles : trafic d’organes, essais cliniques illégaux et même tueur en série… Un soir de l’automne 2023, cette dernière hypothèse a été sérieusement évoquée, sans la moindre preuve, dans l’émission de télévision de Cyril Hanouna, « Touche pas à mon poste ! ». Le 4 décembre 2023, l’ancien ministre de la santé, Aurélien Rousseau, a dû se déplacer à Remiremont pour assurer le personnel médical du soutien de l’Etat.

« Le ministre a dit que tout était beau, mais cela fait des années que Remiremont est sous drapeau orange », s’agace Camille Abboub. Cet homme de 32 ans, qui souffre d’un grave diabète, soulève le bas droit de son jogging. Et découvre sa jambe, tordue, arquée, déformée. Après s’être cassé le plateau tibial en chutant dans son escalier, il a subi une opération avec greffe osseuse dans l’établissement, en avril 2023. Il raconte une longue hospitalisation pleine de complications et de difficultés : deux jours passés dans le couloir des urgences, des médicaments oubliés, des douleurs non prises en compte… Lors de sa visite postopératoire en juin 2023, le chirurgien lui assure que tout va bien malgré un hématome et un gonflement impressionnants.

Trois mois plus tard, Camille Abboub consulte une chirurgienne au CHU de Nancy, qui constate – selon le compte rendu de consultation – une « évolution pas favorable, avec un effondrement complet (…) du greffon ». Et recommande une « arthroplastie totale de genou », une opération comportant de « forts risques » d’infection, donc d’amputation. Dans l’attente de sa nouvelle opération, le jeune homme, qui vit avec sa mère dans un village, Bult (Vosges), est bloqué chez lui, incapable de s’adonner à ses loisirs favoris : la course, le paintball, le karting. « Je ne suis plus autonome. Si ma mère n’est pas là, je ne vais pas prendre ma douche. » Il a porté plainte pour « blessures involontaires ».

« Il y a de bons médecins ici »

La plupart des actions judiciaires en cours ont été intentées par Me Nancy Risacher. Veste parme et lunettes tachetées, cette avocate d’Epinal, installée loin du centre historique prisé par les pénalistes, s’intéresse au sujet de la santé depuis qu’elle défend des soignants suspendus pour cause de non-vaccination contre le Covid-19 – « cela fait complotiste, mais je suis très fière de mon combat », dit celle qui œuvrait auparavant dans le droit familial et administratif. « On me dit que je veux fermer l’hôpital, mais quel serait mon intérêt ? Je suis née à Epinal, j’exerce ici depuis vingt-cinq ans. Je veux comprendre ce qui se passe à Remiremont. On nous explique que c’est comme à l’armée, qu’il y a un taux de perte, qu’il faut se résoudre. » Elle s’y refuse. « Il faut trouver pourquoi ça va encore plus mal à Remiremont que dans le reste de l’hôpital public. »

Au sein de l’établissement, l’activisme de l’avocate agace. « Ces plaintes nous desservent, se désole le médecin qui a accepté de nous rencontrer. Des infirmières, des soignants, qui ne veulent plus travailler à Remiremont, partent. » Ce cadre vient au rendez-vous avec plusieurs articles extraits d’un blog anonyme, qui déplorent la déliquescence du site : « Passer à l’hôpital de Remiremont est une réelle perte de chance », est-il écrit dans l’un des textes. Le médecin qui nous les montre soupçonne un ancien collègue, un contractuel non renouvelé, d’alimenter ce blog pour se venger et d’être en lien avec Me Risacher – ce que cette dernière dément. S’il dénonce une cabale, le même praticien reconnaît toutefois l’existence d’erreurs individuelles. Le décès de Christiane L., assure-t-il, a ainsi entraîné le renvoi d’un jeune médecin. Il souffle aussi que certains chirurgiens orthopédistes dépasseraient leur temps d’activité libérale autorisée au sein de l’hôpital, cela au détriment du reste, notamment du suivi médical des patients. Bref, tout ne va pas aussi bien qu’il l’assurait au début de la conversation.

Dans son bureau, le directeur de l’hôpital, Dominique Cheveau, grippé, reçoit avec un masque sur la bouche. En poste depuis mai 2020, l’homme, qui supervise six établissements dans les Vosges, explique qu’il doit « [se] battre depuis quatre ans pour renverser le discours négatif sur Remiremont » et que cette accumulation d’accusations crée un « cercle vicieux » qui ne l’aide pas.

L’activité a baissé, les demandes de retrait de dossier ont augmenté. « Il y a de bons médecins ici et c’est un hôpital qui a toute sa place », proteste-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de reconnaître des défaillances : « Les explications médicales n’ont pas toujours été à la hauteur, le temps de communication nécessaire avec les familles n’a pas été pris. Il peut y avoir des imprudences ou des erreurs, et les dossiers étaient parfois mal tenus, il y avait des soucis de traçabilité sur les visites aux patients. » Et d’assurer que les ajustements, dans le sillage de l’inspection de l’ARS, ont été apportés depuis.

Lire le décryptage |  Système de soins en crise : « C’est terriblement dangereux, pour les soignants comme pour les patients »

A demi-mot, Dominique Cheveau laisse également affleurer une explication à tous ces maux : la difficulté de recruter des soignants, son « problème numéro un »« Il n’y a pas beaucoup de monde qui veut venir dans les Vosges. » Faute de personnel suffisant, l’ARS a décidé, au 1er janvier, la fermeture des urgences la nuit. Cette crise des vocations oblige-t-elle à rogner sur l’exigence de qualité ? « Je ne peux pas donner d’avis sur les compétences médicales, c’est le rôle des chefs de service. Je ne suis pas le patron des médecins. J’ai seulement un pouvoir de police, de suspension à titre conservatoire », répond le directeur.

Il s’attarde aussi sur une anomalie territoriale : à trente kilomètres de distance l’un de l’autre, deux établissements moyens, l’un à Remiremont, l’autre à Epinal, se font concurrence. C’est l’héritage d’une bataille politique locale entre les deux communes, dont la première était le fief de Christian Poncelet, ex-président (UMP) du Sénat, et la seconde celui de Philippe Séguin, ancien président (RPR) de l’Assemblée nationale. « Ces hôpitaux perdent de l’argent, ils sont trop petits, observe Dominique Cheveau, qui dirige les deux établissements. Mais ensemble, ils auraient fait quelque chose de formidable. » Comme un regret.

Jérôme Lefilliâtre envoyé spécial à Remiremont et Epinal (Vosges)

Crise des urgences : le scandale des décès « évitables »… et des réponses du ministre !

Quentin Haroche|22 Février 2024

https://www.jim.fr/viewarticle/crise-des-urgences-scandale-des-décès-2024a10003kv?ecd=wnl_all_240225_jim_daily-doctor_etid6327805&uac=368069PV&impID=6327805&sso=true

Toulouse – Alors que les décès « évitables » de patients bloqués aux urgences faute de places en aval se multiplient, gouvernement et députés se penchent sur les moyens de résoudre la crise

Un jeune homme de 25 ans aux urgences d’Hyères dans le Var, une femme de 66 ans après dix heures d’attente aux urgences d’Eaubonne, un patient de 49 ans par suicide aux urgences psychiatriques de Toulouse… : ces dernières semaines, les cas médiatisés de patients décédés aux urgences en attente de leur prise en charge se sont multipliés. S’il est difficile de dire si ces drames sont réellement en augmentation, ou si leur médiatisation témoigne d’une moindre tolérance à ces graves dysfonctionnements, ces décès considérés comme évitables sont en tous les cas symptomatiques de la grave crise que traversent les urgences en France.

Vers une commission d’enquête sur les décès aux urgences ?

« Les patients s’entassent sur des brancards et attendent des heures, le personnel faisant tout son possible pour les prendre en charge, les équipes sont débordées et dans un épuisement important » résume Jérémy Beurel, secrétaire général adjoint de FO au CHU de Nantes. Débordées et en manque de personnel, les urgences se trouvent à la confluence de la crise de l’hôpital et de la diminution des lits d’aval d’une part et du manque de médecins libéraux qui contraint les patients, faute de généralistes, à se rendre aux urgences d’autre part. Le CHU de Strasbourg, où un préfabriqué, censé au départ être temporaire, a été déployé sur le parking des urgences pour accueillir des patients depuis désormais près de deux mois, est l’un des symboles de cette crise nationale.

Les autorités tentent tant bien que mal de trouver des solutions. D’abord en affinant le diagnostic. Ce mercredi, six députés de gauche ont réitéré leur demande, déjà formulée il y a six mois, de créer une commission d’enquête à l’Assemblée Nationale sur les décès aux urgences. « Tout porte à croire que ces situations tragiques sont en forte progression » affirment les députés dans une lettre adressée à la présidence de l’Assemblée et cosignée par des syndicats, l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF) et Médecins du monde. Les signataires s’appuient notamment sur un décompte effectué il y a an par le syndicat Samu-Urgences de France (SUdF), qui avait recensé 43 décès « inattendus » dans les urgences de 22 départements pour les seuls mois de décembre 2022 et janvier 2023. 

Huit mois après la promesse présidentielle de « désengorger » les urgences d’ici la fin de l’année 2024, l’exécutif souhaite également montrer qu’il est à la manœuvre. C’est le CHU de Toulouse que le nouveau ministre de la Santé Frédéric Valletoux a choisi de visiter mardi pour montrer son engagement sur le sujet. Les urgences psychiatriques de l’hôpital Purpan ont en effet connu une série de drames ces derniers jours (incendie, viol, suicide…) qui ont mis en lumière les grandes difficultés rencontrées par ce service. 

Frédéric Valletoux pointe du doigt la responsabilité du privé

« Je n’avais jamais vu ça, jamais vu de tels dysfonctionnements qui conduisent à ce qu’on mette en danger les patients, il est inacceptable que l’hôpital soit amené à garder pendant plusieurs jours les patients dans des endroits inadaptés car on ne sait pas les évacuer » a lancé sans ambages le ministre à la fin de sa visite de l’établissement. L’ancien président de la Fédération Hospitalière de France (FHF) a également annoncé une batterie de mesures pour aider le CHU de Toulouse à sortir de l’ornière, comme la création de quinze lits d’aval et « le recrutement immédiat du personnel nécessaire afin que plus aucune hospitalisation ne se déroule dans des locaux inappropriés ». « Frédéric Valletoux est venu dire qu’il est venu, mais n’a rien annoncé de plus que le directeur de l’ARS » a immédiatement répondu Marie Moulinier, représentante CGT au CHU de Toulouse.

Selon un discours qu’il a déjà maintes fois tenu lorsqu’il était président de la FHF, Frédéric Valletoux a également pointé du doigt la mauvaise coordination entre les secteurs publics et privés comme cause de ces dysfonctionnements. « Le public et le privé ne peuvent pas se regarder en chien de faïence au détriment de la prise en charge et de la sécurité des patients » a lancé le ministre, menaçant de priver de financement les établissements privés qui refuseront d’épauler l’hôpital public dans la prise en charge des urgences.

Déjà interrogé sur France info sur la crise des urgences vendredi dernier, Frédéric Valletoux avait pointé du doigt la responsabilité des patients qui se rendent à l’hôpital sans raison valable, expliquant que les passages aux urgences avaient doublé sur les douze dernières années (en réalité sur les trente dernières années). Les médecins libéraux, le privé, les patients : le nouveau ministre semble donc considérer que tout le monde est responsable de la crise des urgences…mis à part les autorités. « Diriger la FHF pendant onze ans et revenir à l’hôpital deux ans après pour dire « mon dieu, quel foutoir, c’est la faute des autres », c’est osé » souligne le Dr Dominique Dupagne sur X.

Décès aux urgences : après l’alerte, la dégringolade

En 2019, les soignants des urgences alertaient sur la mise en danger des patients entre leurs murs. Si les premières victimes médiatisées étaient des personnes âgées isolées, désormais de jeunes patients décèdent. C’est le signe d’une dégradation accélérée de la situation.

Caroline Coq-Chodorge

26 février 2024 à 19h24

https://www.mediapart.fr/journal/france/260224/deces-aux-urgences-apres-l-alerte-la-degringolade?utm_source=quotidienne-20240226-210654&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20240226-210654%20&M_BT=115359655566

 

YYcompris dans Mediapart, qu’est-ce qui n’a pas été dit, écrit sur les dramatiques dysfonctionnements des urgences, porte d’entrée éventrée de l’hôpital ? En 2019, c’est bien de ces services qu’est partie une vaste mobilisation hospitalière, fauchée net par le Covid. À l’origine du mouvement de colère, un décès déjà, celui de Micheline Myrtil, 55 ans, fin 2018, oubliée en salle d’attente.

Qui est responsable ? La justice vient de donner un début de réponse, à la suite de la plainte de la famille de Micheline Myrtil. Au terme de l’instruction, le parquet de Paris a demandé, début 2023, le renvoi en correctionnelle de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Ce ne sont pas les soignant·es, mais la direction qui est mise en cause. Et derrière elle, les politiques qui ont inlassablement voté des budgets au rabais, dont l’hôpital a fait les frais.

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Les services des urgences de l’hôpital de Perpignan la nuit du 31 décembre 2023.  © Photo Jc Milhet / Hans Lucas via AFP

Aujourd’hui, les témoignages de proches de patient·es décédé·es déferlent. Tous méritent du temps : il faut obtenir les dossiers médicaux par l’intermédiaire des familles, recouper les témoignages, écouter la douleur et la colère de voir partir un proche, déterminer l’origine des dysfonctionnements. Ce sont souvent les mêmes. 

Les signaux d’alerte sont trop nombreux pour être tous énumérés. Rouge vif ou sombre, les codes couleur n’ont plus de sens.

Dans les zones d’attente surchargées de brancards, les patient·es sont trié·es de plus en plus vite. Les personnes âgées ont été les premières victimes rendues publiques : isolées, porteuses de nombreuses maladies chroniques, les différents services qui pourraient les accueillir se les renvoient comme des balles de ping-pong.

Ils les refusent faute de lits, mais aussi parce que ce sont de probables « bed blockers », des patients et patientes qui peuvent occuper des lits pour de longues semaines, parfois des mois. Or, à l’hôpital, un lit rapporte peu. Et de manière moins cynique : les lits manquent partout, y compris pour des malades plus jeunes aux pathologies plus aiguës.

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22 janvier 2023

La situation est plus périlleuse encore pour les personnes qui n’ont pas les codes pour communiquer avec les soignant·es, ou s’expriment mal en français, comme Achata Yahaya, 79 ans, Comorienne, qui ne parlait pas français. À Jossigny (Seine-et-Marne), elle est décédée le 30 octobre 2022 dans la zone d’attente couchée des urgences, d’une détresse respiratoire pourtant identifiée comme « prioritaire », qui aurait dû être prise en charge en moins de 20 minutes. Près de deux heures plus tard, les médecins ont tenté de la sauver, en vain. Dans le dossier médical d’Achata, « la barrière de la langue » est mentionnée à plusieurs reprises. Sa fille Fatima, qui parle français, était pourtant à ses côtés.

Souvent, l’alerte vient des soignant·es, qui passent outre leur devoir de réserve. À Hyères, après le décès de Lucas aux urgences dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 2023, révélé par Mediapart, ce sont des médecins qui ont encouragé la famille à réclamer son dossier médical. Finalement, une partie de celui-ci a été déposée dans sa boîte à lettres, de manière anonyme.

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9 septembre 2019

« Avant, la politique de l’hôpital était d’éviter les plaintes, en traitant ce qu’on appelle “les événements indésirables graves” en interne », explique Pierre Schwob, infirmier à l’hôpital Beaujon à Clichy (Hauts-de-Seine) et président du Collectif inter-urgences, à l’origine de la mobilisation de 2019. « Il y a cinq ans, on a lancé l’alerte et rien n’a été fait. Aujourd’hui, les médecins incitent les patients à porter plainte. » À ses yeux, il y a un autre fait nouveau, qui est le signal d’une aggravation manifeste de la situation : « Les premières victimes aux urgences étaient des personnes âgées, souvent isolées. Aujourd’hui, ce sont des jeunes. La population prend conscience que cela peut toucher tout le monde. »

En décembre 2022, le syndicat Samu Urgences de France, pourtant le plus proche du pouvoir, était monté d’un cran dans l’alerte. Il demandait à ses adhérent·es de dénombrer les « morts inattendues » dans leurs services, soit les personnes qui n’ont « pas été identifiées comme étant en urgence vitale, qui sont souvent sur des brancards, dans des couloirs, depuis des heures, et qui décèdent. Ou encore tous ceux qui n’ont pas pu être sauvés parce que le Smur [le véhicule d’urgence des urgentistes – ndlr] n’est pas arrivé assez vite. Ces morts inattendues, il y en a toujours eu. Mais là, il y en a beaucoup trop », expliquait le docteur Marc Noizet, président du syndicat. Samu Urgences de France a rapidement cessé ce recensement: « C’était trop dur pour les équipes », explique-t-il aujourd’hui.

Les fermetures de lits s’accélèrent

Après le Covid, les politiques ont multiplié les promesses. Depuis, les signaux d’alerte sont trop nombreux pour être tous énumérés. Rouge vif ou sombre, les codes couleurs n’ont plus de sens. L’augmentation de la fréquentation des urgences est continue : 22 millions de passages en 2019, 17 millions dix ans plus tôt, soit une augmentation moyenne de 500 000 patient·es par an.

Mais le problème clé reste l’aval des urgences, c’est-à-dire la capacité du reste de l’hôpital d’hospitaliser dans d’autres services les patient·es des urgences. Malgré les promesses politiques, les lits d’hospitalisation ferment toujours : − 1,8 % en 2022, un rythme « plus rapide qu’avant la crise sanitaire (− 0,9 % par an en moyenne) », a révélé en décembre dernier la Drees, le service des statistiques du ministère de la santé.

Les politiques continuent à creuser la dette des hôpitaux

En janvier 2020, la ministre de la santé Agnès Buzyn s’était engagée à effacer 10 milliards des 30 milliards d’euros de dette des hôpitaux, qui plombent un peu plus leurs finances. La crise du Covid a balayé la promesse. La dette est toujours de 30 milliards et se creuse encore. En 2022, les hôpitaux affichaient un déficit de 1 milliard d’euros. Il pourrait atteindre 2 à 3 milliards pour l’année 2023, estime la Fédération hospitalière de France. En cause : l’inflation et les augmentations de salaire consenties après le Covid, non compensées.

Les hôpitaux publics subissent en prime une baisse d’activité, liée à la fermeture de lits (ce qui contribue à l’engorgement des urgences), et ne parviennent pas à consommer leur enveloppe financière votée en loi de financement de la Sécurité sociale. Cette enveloppe non consommée est « mise en réserve ». La ministre du travail, de la santé et des solidarités Catherine Vautrin s’est félicitée de leur restituer 388 millions d’euros… sur 720 millions. Question de perspective : pour la FHF, c’est « une ponction de plus de 300 millions d’euros »« au profit du secteur privé lucratif », qui a lui dépassé son enveloppe, dénonce la FHF.

Et de nouvelles coupes se profilent. La loi de financement de la Sécurité sociale 2024 revient à des niveaux d’économies identiques à ceux des années 2010, qui ont laminé l’hôpital : l’objectif de dépense d’assurance-maladie (246,6 milliards d’euros en 2023) doit progresser de 3,4 % en 2024, puis de 3 % en 2025 et de 2,9 % en 2026 et 2027, très loin de la progression naturelle de ces dépenses portée notamment par le vieillissement de la population. Le premier ministre Gabriel Attal a annoncé à sa nomination 32 milliards d’euros en cinq ans pour le système de santé… soit moins que les maigres enveloppes déjà programmées.

La démographie médicale n’offre pas plus de perspectives. Là encore, les politiques ont multiplié les promesses de papier. Le numerus clausus, soit le nombre de places ouvertes en deuxième année de médecine, a été remplacé par un numerus apertus : le nombre de places, bien que toujours limité, est désormais déterminé au niveau régional, en fonction des besoins du territoire. Plus de dix mille places en deuxième année de médecine sont maintenant ouvertes, comme dans les années 1970 (le nombre de places avaient chuté à moins de trois mille dans les années 1990).

Mais comme le soulignent les député·es de la commission sociale dans un récent rapport, dans les années 1970, il y avait 15 millions de Français·es en moins, bien plus jeunes qu’aujourd’hui… Les projections restent inquiétantes : les effectifs de médecins vont stagner jusqu’en 2027, avant de légèrement augmenter jusqu’en 2050.

Dans l’une de ses premières prises de parole, vendredi 16 février sur France Info, le nouveau ministre délégué à la santé Frédéric Valletoux a décliné la proposition en ciblant les patient·es : selon lui, certains « Français n’ont pas besoin » de se présenter aux urgences. Il s’est très vite heurté au mur du réel : en catastrophe, il s’est déplacé au CHU de Toulouse (Haute-Garonne), où deux viols et un suicide sont survenus aux urgences psychiatriques en quelques jours. Il n’aurait, a-t-il déclaré, « jamais vu ça ».

Le président Samu Urgences de France Marc Noizet déplore de son côté « la valse des ministres : quatre en dix-huit mois. Les cabinets ont changéles dossiers ont été oubliés, il n’y a aucune continuité. Je repars à zéro pour la troisième fois en un an, dans un moment aussi critique… »

Le problème des urgences est intimement lié à l’accès à un médecin généraliste. Six millions de Français·es n’ont pas de médecin traitant. Les négociations conventionnelles entre les médecins libéraux et l’assurance-maladie reprennent après avoir échoué au printemps 2023. 

L’assurance-maladie est prête à porter à 30 euros la consultation de base des médecins généralistes, à la condition notamment de leur participation à la permanence de soins, au moins en première partie de nuit, pour soulager les urgences. Aujourd’hui, seuls 40 % des médecins généralistes participent à la permanence des soins.

Pour Agnès Gianotti, présidente du syndicat de médecins généralistes MG France, la mesure est illusoire. La première difficulté, rappelle-t-elle, est de « trouver un médecin aux heures ouvrables. Aujourd’hui, tous les médecins généralistes doivent refuser de nouveaux patients, c’est insupportable ». Ceux-ci atterrissent aux urgences. Elle insiste elle aussi sur le risque d’une fuite des médecins généralistes vers d’autres formes d’exercice, bien moins pénibles : des « centres à horaire élargi », qui accueillent des patient·es sans rendez-vous, sans aucun suivi, ou les « téléconsultations ».

À LIRE AUSSIComment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes

28 mai 2022

Aux urgences, le docteur Marc Noizet constate lui aussi des réflexes de protection chez les jeunes médecins. « Il y a un virage sociétal. Leur première exigence est la qualité de vie. En novembre dernier, j’ai recruté quatre médecins, trois ontdemandé un temps partiel. »

Aux urgences du CHU de Bordeaux, les plus grandes de Nouvelle-Aquitaine, Mediapart racontait, à l’été 2022, la valse des chefs de service. Parmi eux, Guillaume Valdenaire a préféré quitter la spécialité qu’il « pensait exercer toute [s]a vie ». Il ne supportait plus « les nuits aux urgences, les dizaines de patients non vus, en permanence, qui attendent cinq ou six heures ». À 45 ans, il lui fallait « des jours pour [se] remettre de la violence de ces nuits ».

Caroline Coq-Chodorge

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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