Avec le nouvel indicateur d’usage des pesticides français, cela signe la mort du plan Ecophyto. 

Pesticides : pourquoi l’indicateur européen (NODU) d’usage choisi par le gouvernement est contesté par les ONG et les chercheurs

Gabriel Attal a annoncé le remplacement du NODU par le HRI-1, qui ne tient pas compte de l’impact des molécules et risque de conduire à des baisses artificielles. Pour les détracteurs de ce nouvel indicateur, cela signe la mort du plan Ecophyto. 

Par Stéphane Foucart Publié aujourd’hui à 06h30, modifié à 09h57 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/02/22/pesticides-pourquoi-l-indicateur-d-usage-choisi-par-le-gouvernement-est-conteste_6217868_3244.html

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Marc Fesneau, Gabriel Attal et Bruno Le Maire, lors de la conférence de presse où le premier ministre a annoncé le remplacement du NODU, l’indicateur d’usage des pesticides français, par un nouvel indice, à Matignon, à Paris, le 21 février 2024.
Marc Fesneau, Gabriel Attal et Bruno Le Maire, lors de la conférence de presse où le premier ministre a annoncé le remplacement du NODU, l’indicateur d’usage des pesticides français, par un nouvel indice, à Matignon, à Paris, le 21 février 2024.  ALAIN JOCARD / POOL / REUTERS

Casser le thermomètre alors que la fièvre ne baisse pas. C’est ce que fait le gouvernement à propos des pesticides, dénoncent les associations écologistes et les chercheurs spécialisés. Le premier ministre, Gabriel Attal, a annoncé, mercredi 21 février, la fin de l’indicateur d’usage des pesticides français, le NODU (nombre de doses unités). Il a précisé qu’il serait remplacé par un nouvel indice, l’indicateur de risque harmonisé (HRI-1), conformément aux revendications du principal syndicat agricole, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles. Pour les organisations de défense de l’environnement et de la santé, ce changement de référentiel signe la mort du plan Ecophyto – le plan national de réduction des usages de pesticides, dont le NODU mesure l’évolution depuis 2008, sans inflexion majeure de leur utilisation depuis cette date.

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Quelques heures après l’annonce de M. Attal, quatorze des dix-huit membres du comité scientifique et technique (CST) du plan Ecophyto publiaient dans le média en ligne The Conversation un décryptage critique des enjeux liés aux indicateurs de suivi. « Le comité alerte sur la nécessité de conserver un indicateur prenant en compte les doses d’usage, tel que le NODU », écrivent les auteurs, chercheurs ou ingénieurs des organismes de recherche publics, des universités ou des instituts techniques agricoles.

Chercheur à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et membre du CST du plan Ecophyto, et l’un des principaux spécialistes français de ces indicateurs, Corentin Barbu, juge « scandaleux » l’abandon du NODU et ajoute que « l’indignation est largement partagée dans la communauté des scientifiques travaillant sur ce sujet ».

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A l’échelon européen, d’autres cénacles d’experts se sont aussi prononcés contre le recours à l’indice HRI-1, développé par la Commission européenne depuis 2019 et dont l’adoption était prévue dans le cadre du règlement sur l’usage durable des pesticides (SUR), officiellement abandonné début février. La Cour des comptes européenne a notamment appelé à plusieurs reprises à sa réforme, notamment dans un rapport de février 2020. Dans une note publiée en octobre 2023, l’Agence fédérale allemande de l’environnement (Umweltbundesamt, UBA) juge même que l’indice HRI-1 destiné à remplacer le NODU en France est « trompeur »« Cet indicateur n’est pas approprié : il calcule une diminution de l’utilisation des pesticides là où il n’y en a pas, explique l’agence allemande. Le déclin de la biodiversité dans les zones agricoles se poursuivrait sans relâche malgré de bons chiffres sur le papier. »

« Aucune justification scientifique »

Pour comprendre, il faut saisir l’étendue des différences d’approche entre le NODU et le HRI-1. « Le NODU mesure l’intensité du recours aux pesticides en se fondant, pour chaque substance, sur la dose maximale homologuée à l’hectare », explique M. Barbu. Dix kilogrammes d’un produit appliqué sur une culture auront ainsi le même poids, dans le NODU, qu’un seul kilogramme d’une autre molécule qui serait dix fois plus efficace. « On reproche souvent au NODU de ne pas tenir compte du risque inhérent à chaque substance active, ajoute le chercheur. Techniquement, c’est exact, mais on comprend bien que l’efficacité d’une molécule est aussi une mesure des risques inhérents à son usage, même si cette mesure est imparfaite. »

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Au contraire, le HRI-1 ne tient pas compte des doses d’application homologuées pour chaque molécule. « L’une des limites majeures de cet indicateur est de cumuler des quantités de substances actives utilisées à quelques grammes à l’hectare, avec d’autres utilisées à plusieurs kilogrammes à l’hectare », explique Jean-Noël Aubertot, agronome à l’Inrae et président du CST du plan Ecophyto. « C’est un peu comme si on additionnait les poids de bombes A et de bâtons de dynamite, illustre M. Barbu. Cela n’a pas grand sens. »

Le HRI-1 a bien un système de pondération des quantités utilisées, en fonction des substances, mais il ne s’appuie pas sur leur efficacité. Il divise en quatre catégories les pesticides : ceux considérés à faible risque, ceux qui sont approuvés sans être à faible risque, ceux qui sont considérés comme problématiques et devant être remplacés et enfin ceux qui ne sont plus approuvés car trop dangereux. Des facteurs multiplicatifs sont appliqués aux quantités de pesticides selon leur classement dans ces quatre catégories : 1 pour les produits appartenant à la première, 8 pour la deuxième, 16 pour la troisième et 64 pour la quatrième.

Comment ces facteurs de pondération ont-ils été établis ? « Apparemment au doigt mouillé, répond M. Barbu. Il n’y a aucune justification scientifique derrière ces facteurs de pondération, puisqu’ils ne tiennent compte que du statut réglementaire des molécules, et non des risques réels liés à leur usage, qui peuvent en outre être très différents selon qu’on parle de risques sanitaires ou environnementaux. »

Des améliorations plutôt qu’un remplacement

Ce n’est pas tout. Le fait de ne pas renouveler l’autorisation d’un pesticide, c’est-à-dire de le considérer comme appartenant à la quatrième catégorie, peut rehausser le niveau de référence de l’indice HRI-1 des années passées. En d’autres termes, si une molécule passe en 2023 de la catégorie 2 à la catégorie 4, sa pondération passera d’un facteur 8 à un facteur 64. L’indice sera recalculé pour les années précédentes, rehaussant rétrospectivement la référence à partir de laquelle la baisse de l’indice est mesurée. Le simple fait de ne plus utiliser les molécules de catégories 3 et 4, en les remplaçant par des molécules aux mêmes effets, fera donc mécaniquement baisser l’indice HRI-1.

L’Agence fédérale allemande de l’environnement a ainsi calculé que cet indice avait chuté de moitié en Europe entre 2011 et 2021 par le seul jeu du remplacement des molécules progressivement interdites, sans aucune réduction réelle d’usage des produits phytosanitaires.

Corentin Barbu donne un exemple. « Aujourd’hui, le glyphosate représente environ 50 % des usages herbicides en France, et il est homologué pour une application de 1,6 kilogramme à l’hectare, explique le chercheur. Une nouvelle molécule herbicide en cours d’évaluation pourrait arriver prochainement sur le marché et son taux d’application est de l’ordre de 1 gramme par hectare, soit 1 600 fois moins. »

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Le simple remplacement du glyphosate par cette nouvelle substance induirait une réduction considérable de l’indice HRI-1. « Or une telle substitution ne changerait fondamentalement rien à l’usage réel des pesticides, ni aux risques pour la biodiversité, dit M. Barbu. Si ce n’est qu’on remplacerait le glyphosate par une molécule nouvelle, sur laquelle on n’a aucun recul. »

En dépit des limites du HRI-1, le NODU n’est pas parfait. Le CST suggère ainsi des améliorations de l’indice plutôt que son remplacement. « Nous allons continuer à travailler dans les prochains mois sur la question, dit M. Aubertot.L’indice idéal serait calculable au niveau européen, tiendrait compte des risques pour la santé et la biodiversité, mais aussi des doses d’application des substances actives, c’est-à-dire de leur efficacité. » La question est surtout de savoir si cet indice « idéal » serait politiquement désirable.

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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