« En se focalisant sur les questions de la sexualité, le catholicisme a fini par l’idolâtrer »
Tribune
Patrick C. Goujonprêtre et théologien
Le prêtre et théologien Patrick Goujon regrette, dans une tribune au « Monde », que la croyance « en la seule hétérosexualité » se soit substituée au credo dans l’Eglise catholique, et rappelle que l’Evangile « ne condamne fermement que les docteurs de la loi qui disent et ne font pas, et qui font peser de trop lourds fardeaux sur les fidèles ».
Publié le 12 février 2024 à 12h00, modifié le 13 février 2024 à 09h58 Temps de Lecture 3 min.
Catholique, né dans une famille pratiquante quelques années après Vatican II, on m’a appris au catéchisme un credo : « Je crois en un seul Dieu. » Mais voilà, on dirait qu’à cette formule s’en est substituée une autre : « Je crois en un seul sexe. » Je crois en la seule hétérosexualité qui ne se vit que dans le mariage pour porter des enfants. C’est la chronique « Intimités » de Maïa Mazaurette, dans l’édition du Monde datée du 4 février, qui m’a soudain fait comprendre que je me trompais de foi. Au détour d’une phrase, Maïa m’a fait voir que, pour beaucoup – à l’intérieur du catholicisme comme à l’extérieur –, être catholique, c’était aujourd’hui se définir par rapport à la sexualité.
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L’Eglise catholique s’agite pour savoir si l’on peut bénir les couples homosexuels. Ah, non, pardon, les personnes qui vivent en couple homosexuel, précisent les évêques, mais pas en chœur. Ils sont loin d’être unanimes. Les bénir, oui, mais pas plus longtemps que quelques secondes. L’éclaircissement (sic) a été publié sur le site du Vatican, le 4 janvier 2024. A vos marques, prêts, partez ! Dis-moi ce que tu fais de ton sexe, et je te dirai si tu es catholique. Evidemment, pendant ce temps-là, ce que le clergé fait du sien n’est toujours pas à l’ordre du jour.
On peut sourire… ou pas. Est en jeu en tout cela la vie de personnes qui cherchent un sens à leur existence et le trouvent dans l’amour de Dieu. On peut y croire ou non. La foi est tellement érodée dans notre monde occidental qu’un grand nombre de ceux qui sont catholiques le sont par conviction et engagement. Mais ceux qui, aujourd’hui, se disent encore catholiques quêtent Dieu « comme à tâtons », selon l’expression même de saint Luc. Le risque, c’est de ne pas rester dans l’Eglise pour les bonnes raisons. Faut-il vraiment réciter le nouveau credo : « Credo in unum sexum » ?
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Il y a peu, je reçois un jeune homme, pas tout à fait la trentaine. Catholique, il vit en couple, désire se marier, avoir des enfants avec son épouse. Mais voilà, atteint d’une maladie, il ne pourra donner naissance à des enfants qu’en passant par une PMA, bien qu’il ne soit pas infertile. Une question éthique se pose bel et bien.
Haine de la technique
Mais, malheur, vous n’y pensez pas, Dame Eglise s’y oppose fermement. « En substituant un acte technique à l’étreinte des corps, on pervertit la relation à l’enfant : celui-ci n’est plus un don, mais un dû », dixit le Lexique des termes ambigus et controversés sur la famille, la vie et les questions éthiques, paru sous l’égide du Conseil pontifical pour la famille, en 2005.
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Quel manque de jugement ! Par haine de la technique ? Bien sûr, à l’horizon de cette compréhension se tient la plus juste théologie de l’incarnation : c’est dans l’étreinte des corps que la vie est donnée. La vie, don de Dieu, passe par la chair. Certains se souviennent peut-être encore qu’un mariage « non consommé » peut conduire, du point de vue canonique, à sa dissolution. Mais n’est-ce là que le seul critère d’une relation juste ?
Avec une telle définition, le Lexique sacralise l’orgasme masculin, en en faisant l’instant T de la sanctification. Doit-on s’étonner alors que les frères Philippe – voir L’Affaire, de Tangi Cavalin (Cerf, 2023) – aient pu faire subir tant de violences sexuelles dans une vision sacrale de leurs orgies imposées à tant de victimes ? Il est vrai que parmi les auteurs du dit Lexique se cachaient quelques abuseurs, sanctionnés aujourd’hui par l’Eglise, faute d’avoir pu être condamnés au pénal, en raison du délai de prescription.
L’habileté humaine, l’intelligence de l’esprit et du corps sont des dons de Dieu qui transforment notre rapport à la nature biologique. Telle est la condition humaine, voulue par Dieu ! Un peu de raison, si chère à la tradition théologique catholique ! La technique n’entraîne pas de facto la déshumanisation de nos relations, comme si la conscience morale des personnes s’effaçait d’un coup derrière celle-là. Que devient à ce compte le recours à la chirurgie très largement technicisée ?
Affirmations plus essentielles
Des questions éthiques se posent, bien sûr, mais elles ne peuvent se juger à coups de marteau. La tradition morale la plus assurée a beau appeler au discernement des situations, la langue ecclésiale prétend trop souvent valoir partout et pour tous de la même manière. L’Evangile ne procède pas ainsi. Il ne condamne fermement que les docteurs de la loi qui disent et ne font pas et qui font peser de trop lourds fardeaux sur les fidèles.
En se focalisant sur les questions de la sexualité, le catholicisme a fini par l’idolâtrer. A bannir toute autre forme de sexualité, elle en a sacralisé une seule. Hors de là, point de salut ?
Même à ne s’en tenir qu’au Catéchisme de l’Eglise catholique, ouvrage qu’on ne peut accuser de laxisme, on trouve de quoi caractériser la foi de façon bien plus consistante. Le Credo n’envisage pas la pratique religieuse, et encore moins des pratiques sexuelles. Dans le catéchisme, le sexe vient longtemps après des affirmations bien plus essentielles.« Rien ne saura jamais nous séparer de l’amour de Dieu », déclare saint Paul. Il est grand temps, pour nous, catholiques, de nous replonger dans les racines de notre foi et de nous laisser porter par l’élan de notre espérance. Comme y invite saint Pierre, nous pourrons en rendre compte avec respect et douceur.
Patrick Goujon est jésuite, prêtre, théologien, chercheur en théologie et histoire de la spiritualité à Campion Hall, à l’université d’Oxford. Il est le rédacteur en chef des « Recherches de science religieuse ». Il a notamment publié « Prière de ne pas abuser » (Seuil, 2021)
Patrick C. Goujon(prêtre et théologien)
*La virginité, une obsession qui a la vie dure
Chronique
La quête de l’innocence sexuelle persiste dans notre société moderne, estime Maïa Mazaurette. La chroniqueuse de « La Matinale » pointe l’injonction marquée faite aux femmes d’afficher le moins d’expérience sexuelle possible.
Publié le 04 février 2024 à 05h00 https://www.lemonde.fr/intimites/article/2024/02/04/la-virginite-une-obsession-qui-a-la-vie-dure_6214669_6190330.htm
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LE SEXE SELON MAÏA
Peut-on redevenir vierge alors qu’on a déjà couché ? La question paraît absurde, mais aux Etats-Unis, de nombreuses femmes très attachées à leur identité chrétienne (y compris des célébrités comme la chanteuse Ciara) se revendiquent born-again virgins, sur le modèle des born-again Christians qui disent « renaître » grâce à la foi. Concrètement, il s’agit pour ces femmes de repartir de zéro dans leur vie sexuelle, en refusant tout rapport avant le mariage… bien qu’elles aient souvent des années d’expérience derrière elles.
Les born-again virgins ont fait l’objet de nombreux livres, d’une série télévisée et de l’intérêt des talk-shows. Si vous cherchez sur YouTube, vous trouverez des vidéos de jeunes femmes expliquant comment concrètement redevenir vierge (spoiler : il suffit de le décider). Elles engagent leur audience à reconnaître que « la pureté est pour tout le monde » et mettent en garde contre les tentations (second spoiler : c’est la faute du diable).
Vu de France, ces born-again virgins font doucement rigoler… et pourtant, cette obsession pour la virginité ne nous est pas complètement étrangère. Car la version laïque et contemporaine de cette quête de l’innocence sexuelle existe – quoique sous des formes atténuées, peut-être plus sournoises. Nous en avons eu un exemple en 2021, quand l’influenceuse Maeva Ghennam faisait polémique en vantant les mérites du rajeunissement vaginal en ces termes : « J’ai vraiment de la chance, j’ai vraiment un beau vagin, je n’ai pas les lèvres qui dépassent. (…) C’est trop bien. Là, c’est comme si j’avais 12 ans. »
Machines de « serrage vaginal »
L’influenceuse, qui est revenue sur ses propos, avait à son corps défendant révélé un impensé de notre sexualité : l’idée que moins une femme a d’expérience, mieux c’est – pour des raisons à la fois physiques et morales. De fait, en France, plus grand monde ne demande aux femmes d’être vierges, mais on préfère qu’elles n’aient pas trop servi… ou que les bons et loyaux services n’aient pas laissé trop de traces. D’où la délicieuse ironie de notre situation : parce que nous vouons un culte aux vagins étroits, parce que nous confondons leur tonicité avec leur crispation, nous recherchons plus ou moins consciemment la même chose que Maeva Ghennam et que les born-again Virgins. C’est-à-dire un petit parfum de virginité, mais sans (trop de) contrainte.
Ce parfum, on le flaire dans la pratique du « point du mari » (qui consiste à recoudre le vagin d’une femme au plus serré après un accouchement). On le surprend dans nos rééducations frénétiques du périnée (y compris quand on n’a aucun problème médical). On le perçoit dans l’abondance des capsules et gels « tenseurs » pour vagin (dispos dans tous vos sex-shops). On le devine dans les machines de « serrage vaginal » (vendues sur Amazon, mais considérées par l’Union européenne comme des appareils médicaux) qui fonctionnent par ultrasons, radiofréquence ou électrostimulation (bon courage aux volontaires).
Alors bien sûr, en France, nous ne sommes pas les plus à plaindre. La pression reste raisonnable, surtout quand on la compare à celle qui existe ailleurs dans le monde, et qui prend parfois la forme d’une véritable terreur. Dans des pays moins favorisés que le nôtre, les femmes reconstruisent leur hymen par de la chirurgie, cachent des pilules remplies de colorant rouge dans leur vagin pour « saigner » à la demande (40 centimes l’unité sur Alibaba), ou ingèrent des potions à base de clous de girofle (pour resserrer le vagin : des influenceuses sénégalaises expliquent tout sur YouTube).
Réticences au-delà de dix partenaires
Cependant, nous aurions tort de penser qu’ici et maintenant, nous sommes tout à fait débarrassés de la virginité… y compris dans son acception la plus stricte. Dans son livre L’Archipel français (paru au Seuil en 2019), l’analyste politique Jérôme Fourquet explique que l’injonction à la virginité des femmes – jusqu’au mariage, évidemment – est présente chez encore 8 % des Français : 67 % chez les personnes de confession ou de culture musulmane, mais aussi 23 % chez les catholiques pratiquants.
Certes, les Français très croyants sont minoritaires. Mais une fois encore, si vous chassez la virginité par la porte, elle reviendra par la fenêtre. Une étude de 2017, menée au Royaume-Uni et publiée dans le Journal of Sex Research, s’est intéressée au nombre « souhaitable » de partenaires passés et le chiffre idéal, c’est… deux. Les puceaux et pucelles sont donc plutôt appréciés. En revanche, au-delà de la barre symbolique des dix partenaires sexuels, la moitié des interrogés commencent à avoir des réticences (or dix partenaires pour un lecteur moyen du Monde, âgé de 50 ans, c’est à peine une aventure tous les trois ans… on n’est pas exactement dans de la grosse débauche).
Pour les femmes, cette injonction au manque d’expérience sexuelle est particulièrement marquée. Les vieilles valeurs ont la vie dure, mais elles se parent de nouveaux mots. On a récemment vu émerger le concept de body count, littéralement le « décompte des corps » : il s’agirait pour les femmes (uniquement) de veiller à afficher un bagage sexuel léger, sous peine de (rayez les mentions inutiles) s’infliger une mauvaise réputation, décourager les mecs bien, encourager les mecs nuls, perdre son estime de soi, et pourquoi pas perdre ses cheveux, perdre au Uno, mourir seule. Parce qu’une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, le body count a immédiatement été récupéré par l’extrême droite (notamment à travers les réseaux sociaux de Thaïs d’Escufon, ex-porte-parole du groupuscule Génération identitaire, dissous par le gouvernement en 2021).
« Puceau », une insulte
Et les hommes, dans cette histoire ? Eh bien, le souci de la virginité les poursuit également… mais au contraire des femmes, il s’agit pour eux de se tenir aussi éloignés que possible de toute relation avec un quelconque pucelage hypothétique, même s’il remonte à Mathusalem. L’enjeu est de taille : le mot « puceau » n’est pas seulement l’objet de plaisanteries (comme dans le film 40 ans toujours puceau de Judd Apatow, sorti en 2005), c’est aussi une insulte qui interdit de prendre la parole (comme si avant d’avoir couché, un homme n’était pas digne de s’exprimer).
A ce titre, l’équivalent pour les hommes des rajeunisseurs de vagin, c’est la consommation forcenée de sexe, qui permet de prouver et prouver encore qu’on a couché (et qu’on couche encore). Cela peut passer par la pression conjugale, mais aussi par le recours au travail du sexe ou aux très onéreux cours de séduction… bref tout ce qui permet de sortir d’une virginité vécue comme honteuse.
Tout cela vous rappelle le XIXe siècle ? Nous sommes d’accord. C’est également l’avis de l’historienne Aïcha Limbada, autrice de La Nuit de noces, une histoire de l’intimité conjugale (La Découverte, 2023), qui écrit notamment dans sa conclusion : « Sous des formes déniées ou différentes, le double standard de la morale, des normes et des rôles sexuels perdure jusqu’à nous. »
Le souci de la virginité n’a donc pas disparu dans notre société moderne, il s’est seulement décalé. D’absolue, la virginité est devenue relative. A ce titre, elle ne concerne pas uniquement les 15 millions de Français sans expérience sexuelle, et qui sont essentiellement des jeunes (le premier rapport tombe en moyenne à 17 ans, mais une personne sur vingt-cinq est encore vierge à 25 ans). Elle concerne tout le monde, tout le temps.
Retrouvez ici toutes les chroniques de Maïa Mazaurette dans « La Matinale ».