Le PS en dissonance avec les classes populaires à l’approche des élections européennes
Le parti cherche à reconquérir les ouvriers et employés, mais a du mal à leur faire de la place, en particulier sur la liste pour les prochaines élections européennes, dont la constitution a fait l’objet de nombreuses tractations pour satisfaire les uns et les autres.
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Attablé dans un café proche de l’Assemblée nationale, le député de l’Eure, Philippe Brun, semble désabusé, ce jeudi 8 février. Il sait la cause perdue. Le soir même, les militants valideront la liste aux élections européennes des candidats socialistes, sans avoir tenu compte de sa revendication, celle de mieux représenter les ouvriers et les employés. « C’est un immense aveu d’échec, c’est comme une liste sans femmes », se désole-t-il. Quelques jours plus tôt, l’élu de 32 ans, lui-même énarque, avait claqué la porte de la direction du parti et de la Convention Retrouvons le peuple !, censée permettre au Parti socialiste (PS) d’élaborer un plan pour reconquérir un électorat qui a déserté le parti, parfois au profit de Marine Le Pen.
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Faut-il faire partie des classes populaires pour les représenter ? La question est presque aussi vieille que le PS. En 1979, François Mitterrand considérait au congrès de Metz, qu’il y avait à l’Assemblée nationale « trop de fonctionnaires, pas assez d’ouvriers ». Plus de quatre décennies plus tard, le débat se poursuit. Mardi 13 février, l’élue régionale du Nord, Sarah Kerrich, qui coanime depuis huit mois la fameuse Convention Retrouvons le peuple !, présentera – sans M. Brun –, devant le bureau national du PS, la première mouture d’un « manifeste », fruit de huit mois de travaux. Objectif affiché, en finir avec les « errements du passé », en soldant l’héritage de la note de 2011 de Terra Nova, qui conseillait au PS d’abandonner les ouvriers pour se concentrer sur les diplômés, les jeunes et les minorités.
Pas question pour autant de créer des quotas. La jeune avocate de Lille s’oppose, comme de nombreux cadres, à la « parité populaire » proposée par M. Brun, qui consisterait, selon sa proposition, à réserver 40 % des investitures aux ouvriers et aux employés. Olivier Faure lui-même se montre frileux à cette idée. « Les classes populaires ne demandent pas à être représentées par des ouvriers. Elles veulent qu’on s’intéresse à leur dossier », dit le premier secrétaire du parti, qui rappelle que « le PS a perdu [cet électorat] quand Pierre Bérégovoy [un ancien ouvrier] était premier ministre ». « C’est le contraire du socialisme », renchérit Pierre Jouvet, numéro deux du PS, en troisième place sur la liste aux européennes, qui rappelle que « Léon Blum, Jean Jaurès et François Mitterrand » n’étaient pas des « prolétaires ».
« Une erreur politique »
Pourtant, la désaffection des ouvriers et des employés pour la politique en général et la gauche en particulier s’explique, au moins en partie, par son manque de représentativité, selon le politologue Rémi Lefebvre. « [Face à un élu,] les gens se disent : “Est-ce que je peux lui faire confiance, est-ce qu’il est de mon monde ?” », justifie le chercheur. Alors qu’à une époque les syndicats pouvaient créer des ponts avec les partis, la professionnalisation de la vie politique, au PS et ailleurs, en rend l’accès difficile pour cette classe sociale. « Le meilleur moyen d’être élu, c’est d’avoir bossé pour un élu, et donc de vivre de la politique », admet Luc Broussy, proche d’Olivier Faure. Le parcours classique consiste, après des études supérieures, à devenir assistant parlementaire ou conseiller en cabinet, avant de briguer une investiture. Cette dérive, admet l’ancien président du conseil national du PS, donne une « prime à celui qui est là du matin au soir » et qui « passe son temps à manœuvrer ». Sans qu’elle s’applique, selon lui, à la liste de son parti.
Aux critiques, M. Faure oppose la diversité de la liste socialiste. Il souligne la présence de l’eurodéputée sortante Nora Mebarek, issue d’un milieu populaire, à la deuxième place derrière Raphaël Glucksmann, et le renouvellement des générations, avec la présidente des Jeunes Socialistes, Emma Rafowicz, ou avec Chloé Ridel, une haut fonctionnaire qui jouit d’un parcours réalisé essentiellement en dehors du PS. Mais ces choix ont suscité de la grogne en interne.
Porte-parole du PS depuis 2018, Dieynaba Diop, fille d’un ouvrier sénégalais, ayant grandi aux Mureaux (Yvelines), pensait obtenir une place éligible. Le 8 janvier, dans Libération, elle signe, avec la sénatrice Laurence Rossignol, l’ancienne garde des sceaux Christiane Taubira et l’adjointe à la mairie de Paris Audrey Pulvar, une tribune qui rappelle qu’en 2005 « 80 % des ouvriers et 67 % des employés » avaient voté contre le référendum européen, « un projet qui recevait l’assentiment des élites financières et culturelles ». Une façon d’insister sur la nécessité de faire de la pédagogie parmi les classes populaires, autour de l’Union européenne. Finalement, la professeure de lettres en lycée professionnel s’est retrouvée à la seizième place sur la liste, certaine de ne pas être élue. « Tu fais une erreur politique et stratégique », s’est-elle plainte auprès du premier secrétaire. Par fidélité et « esprit de responsabilité », l’adjointe au maire des Mureaux a tout de même voté en faveur de la liste, comme 80 % des militants.
Apparatchiks et « technos » favorisés
Constituer la candidature socialiste relevait du défi : créditée de 10 % des votes dans les sondages, la liste n’offrait qu’une dizaine de places éligibles, dont sept ou huit pour le PS. Les deux ou trois restantes – les négociations ne sont pas terminées – sont réservées à Raphaël Glucksmann et à son parti, Place publique. Pris dans une myriade de contraintes, Olivier Faure devait réserver une place honorable à la fédération du Nord : la maire de Lille, Martine Aubry, y tenait. MmeKerrich n’a obtenu que la douzième place de la liste. Surtout, le chef de file socialiste était forcé d’attribuer des places éligibles aux deux courants minoritaires du PS. A l’arrivée, remarque M. Lefebvre, la liste a « classiquement » favorisé les apparatchiks et les « technos », et les élus locaux. Aux européennes, « les courants des partis rétribuent ceux qui sont les plus insérés dans le parti, et qui ne sont pas parlementaires », analyse le chercheur. Les places sont d’autant plus disputées que le statut de député européen, rémunéré 7 100 euros net par mois, sans compter une généreuse enveloppe de frais, est fortement envié.
En démissionnant avec fracas, M. Brun a provoqué de violentes réactions, beaucoup l’accusant d’avoir voulu favoriser son assistante parlementaire, Noha Tefrit, une ancienne téléconseillère passée par L’Ecole de l’engagement, le centre de formation à la politique qu’il a créé en 2021. M. Faure lui a reproché de « taper sur la direction ». « A force, tu vas favoriser ceux qui veulent détruire l’union de la gauche », a-t-il poursuivi, en référence à la présidente de la région Occitanie, Carole Delga, qui a sauté sur l’occasion pour l’attaquer de nouveau. A trois ans de la prochaine législative, Pierre Jouvet promet déjà à l’impertinent élu de Louviers de donner son « investiture » à un « ouvrier de son territoire ». Au PS, les guerres internes restent vivaces.