« En immersion aux urgences : « Douze heures d’attente ? Alors je reviens demain » »
Date de publication : 13 février 2024

Esther Serrajordia remarque dans La Croix : « Manque de médecins traitants, épidémies hivernales, tensions sur les effectifs… En France, depuis de nombreuses années, les services d’urgences des hôpitaux subissent un contexte difficile ».
La journaliste explique avoir « passé 3 jours au Centre hospitalier de Beauvais (Oise), où les jours se succèdent à un niveau d’activité rarement observé ».
Elle indique ainsi que « ce jeudi soir 8 février, au service des urgences […], les passages s’enchaînent. Les 17 brancards destinés aux patients qui nécessitent d’être allongés sont occupés. Le prochain à voir un médecin attend depuis 8 heures. À l’accueil, l’agent administratif prévient : «Une famille de 4 personnes est en chemin, les pompiers les ont récupérés après une fuite de gaz. Il y a une femme enceinte et un bébé de 1 an.» Soupirs dans la salle ».
Esther Serrajordia relève que « cette nuit-là, Valentin [infirmier] occupe le poste considéré comme le plus compliqué aux urgences : l’accueil et l’orientation (IAO). C’est lui qui réalise les premiers soins, passe en revue les motifs de consultation, les antécédents. Surtout, il choisit et détermine l’ordre de priorité des patients ».
La journaliste observe : « En plus de rassurer les patients, il réceptionne les transmissions des pompiers, répond aux multiples coups de téléphone des proches souhaitant avoir des nouvelles, prévient le commissariat en cas de fugue d’une personne alcoolisée (la nuit, elles sont nombreuses à occuper des places aux urgences)… ».
Esther Serrajordia explique que « le CH de Beauvais a inauguré les nouveaux locaux des urgences en novembre dernier. Face à une constante hausse du nombre de passages […], elles sont prévues pour accueillir jusqu’à 200 patients par jour, contre 80 pour les anciens locaux. L’hôpital a fait le choix de dissocier les flux des circuits longs (nécessitant des examens médicaux poussés) et courts (plaie, fracture…) afin de fluidifier les passages. Au milieu de la nuit, ils sont 20 « longs » et 13 « courts » à attendre de consulter un médecin, 10 n’ont pas encore vu l’infirmier. Difficile à supporter pour les patients, l’attente l’est aussi pour les soignants ».
Fanny, infirmière de nuit, déclare que « c’est la partie la plus dure, et la principale frustration dans mon métier. Ce soir, les gens sont là depuis 7 ou 8 heures, si on fait une prise de sang cela dure une heure de plus. Alors oui, ils auront eu une prise en charge globale à la fin, mais en 15 heures ».
Esther Serrajordia relève qu’« elle et ses collègues constatent unanimement de plus en plus d’impatience et de colère chez les patients. Les agressions verbales sont quotidiennes, et les épisodes violents courants. À l’accueil, des vitres solides ont d’ailleurs été installées pour cette raison ».
La journaliste poursuit : « Suspicions d’AVC, douleurs thoraciques, plaies infectées, malaises, chute à vélo, affaiblissement de l’état général d’une personne âgée ou maintien à domicile difficile… Pas un jour ne ressemble à un autre aux urgences. Les raisons d’y venir sont diverses. Certaines, malheureusement, semblent moins vitales que d’autres. Comme ce soir-là, où un jeune homme arrive à l’accueil la main dans le cou ».
Esther Serrajordia explique qu’« il s’est fait piquer par des moustiques et se gratte tellement, dit-il, qu’il n’arrive plus à dormir. S’ensuit un dialogue kafkaïen. «Dans votre cas, il y a plus de 12 heures d’attente», prévient l’agent administratif. «Douze heures ! Alors je reviens demain», rétorque-t-il. «Demain, monsieur, ce sera peut-être 24 heures», lui répond-elle. «Vous êtes drôles vous, je vous aime bien !», s’exclame le patient ».
La journaliste note que « si cette scène peut prêter à rire, elle fait perdre un temps considérable aux soignants. Le lendemain, vendredi à 8 heures, lorsque la relève des infirmiers et urgentistes est arrivée, deux patients sur tous ceux arrivés pendant la nuit n’avaient pas vu un médecin. Au total, 143 passages ont été enregistrés dans la journée du 8 février. Un nombre raisonnable en 2024, qui ne l’était pas il y a encore quelques années ».
Quentin Rivière, chef de service des urgences, remarque ainsi qu’« en 2016, 130 passages aux urgences, c’était une très grosse journée. Aujourd’hui c’est routinier ».
Esther Serrajordia note que « les urgences subissent les conséquences directes de la dégradation de l’accès aux soins et voient de plus en plus arriver des personnes qui, faute de rendez-vous rapide chez un médecin, se déplacent à l’hôpital, ou qui, plus alarmant encore, se présentent dans un état très dégradé faute d’avoir vu un professionnel de santé pendant des années ».