« La colère paysanne aura été l’instrument du complexe agro-industriel »

"La colère paysanne aura été l’instrument du complexe agro-industriel"
« La FNSEA, bras syndical du complexe agro-industriel et ventriloque de la colère paysanne. »
Hans Lucas via AFP

Tribune

Par Emmanuel Aze

Publié le 06/02/2024 à 13:30 https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/la-colere-paysanne-aura-ete-linstrument-du-complexe-agro-industriel?fbclid=IwAR3wFDrDW5sleonI7UlmFJ-7hvVYLqr_ORJEsWzKC2xXZzORBPYkHbJ0JEo

Arboriculteur élu à la Chambre d’Agriculture de Lot-et-Garonne pour la Confédération paysanne, Emmanuel Aze analyse les enjeux de la colère des agriculteurs.

La gymnastique verbale de Gabriel Attal n’a pas empêché que la chose soit largement entendue : une fois encore la colère paysanne aura été l’instrument du complexe agro-industriel pour consolider son agenda prédateur, contre l’intérêt des paysans eux-mêmes et contre l’intérêt général. Du revenu agricole à la viande de synthèse, en passant par les pesticides et les accords de libre-échange, l’ordre et les dynamiques en place demeurent intacts, et le remplacement des paysans par l’industrie suit son cours morbide.

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Restent à saisir les ressorts profonds du soulèvement paysan que nous venons de vivre, dont les mots d’ordre concrets ont pu déconcerter. On peut s’étonner, lorsqu’on connaît les moyens mis délibérément en œuvre depuis 70 ans pour éliminer les paysans, que nombre de ceux qui existent encore dénoncent par exemple une excessive limitation de l’usage des pesticides. Cette revendication n’est pas l’exclusivité des paysans disciplinés par la direction nationale de la FNSEA, bras syndical du complexe agro-industriel et ventriloque de la colère paysanne. Elle est également portée par la Coordination rurale, syndicat pourtant indépendant, qu’on a notamment vu surgir du Lot-et-Garonne où il est très majoritaire, pour une « montée sur Rungis » inarrêtable.

GUERRE CONTRE LES PAYSANS

À l’évidence, c’est bien le ressort existentiel qui a animé l’implacable détermination dont ont fait preuve ces paysans dans leur épopée. Mais alors, comment comprendre cette position sur une technologie qui a balayé tant de leurs savoir-faire séculaires et participé à la suppression tant de leurs pairs ? Certes, les restrictions d’usage des pesticides viennent fragiliser encore des revenus agricoles déjà indignes pour la plupart. Mais pourquoi donc, dans ce cas, ne pas porter le combat avant tout, par exemple, contre les distorsions de concurrence organisées par le marché unique européen et les autres accords de « libre-échange », qui écrasent leurs revenus ? Pourquoi réclament-ils « des armes » pour une guerre commerciale perdue d’avance, plutôt que des mesures de protection aux frontières nationales, pacificatrices, et qui leur permettraient de vivre mieux et d’envisager les enjeux écologiques la tête froide ?

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Ces questions n’ont pas de réponse dans le champ de la politique ou de l’économie, mais dans celui, plus complexe et obscur, de l’histoire sociale des paysans et des traumatismes qui y sont enfouis. On mesure mal la violence de la guerre sociale et culturelle menée contre cette population à partir de l’après-guerre, et la brutalité des transformations de son monde menées tambour battant. L’INA conserve les films de propagande des années 50, où de doctes ingénieurs moquaient leurs savoir-faire, ridiculisaient les parents aux yeux des enfants, et promettaient la lune à ceux qui sauraient foncer tête baissée et sans se retourner.

L’avant-garde d’ingénieurs, de banquiers et de concessionnaires débarqués de la ville pour « libérer » les paysans de leurs « archaïsmes » n’avait alors pas précisé que cette « révolution » obligatoire n’épargnerait qu’un sur dix d’entre eux. Et encore moins que 50 ans plus tard, ils seraient eux inculpés des conséquences écologiques de ces choix conçus par d’autres.

UN ANTAGONISME IDENTITAIRE

Aujourd’hui donc, rebelote À nouveau ils font mal leur dit-on, à nouveau ils sont archaïques, à nouveau on a décidé ailleurs qu’il fallait tout changer. Et cette fois-ci, libre-échange oblige, sans perspective de meilleur revenu. Comment ne pas comprendre leur défiance ? D’autant que de surcroît, ces « écolos » qui leur reprochent d’être ce qu’ils sont devenus, sont les mêmes, sociologiquement et dans leur posture altière, que ceux qui les ont amenés là.

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Alors, comme tant de groupes sociaux, de haut en bas et de droite à gauche dans notre société archipélisée, ces paysans-là tombent dans le piège identitaire. À l’évidence, la chaleur que prodigue leur communauté syndicale leur rend une force et une fierté vitales dans le présent. Mais politiquement, sur le sujet des pesticides notamment, ils se positionnent avant tout contrel’ennemi qu’ils se donnent. Un peu grisés par leur réexistence communautaire ils ne veulent pas nous entendre, ou pas encore, nous autresles « bobos » de la petite Confédération paysanne de Lot-et-Garonne, drôles d’oiseaux certes sympathiques, mais de mauvais augure. Et ils refusent de voir le réquisitoire de leur condamnation définitive qui s’écrit discrètement, et cultivent à partir du sujet des pesticides un antagonisme identitaire qui leur sera fatal.

Car il y a quelques années déjà, le lobby français des pesticides a muté pour intégrer en son sein les entreprises de la robotique, de la biotech, et de la digitalisation agricoles, prêtes à recevoir les milliards du plan France 2030 pour une glaçante « révolution agroécologique » sans paysans. Elle est là, la répétition de leur histoire. Ils sont là, dans l’agencement oligarchique du complexe agro-industriel, leurs ennemis véritables. Prêts à exploiter l’égarement de ces paysans dans le champ identitaire, et à achever leur remplacement

  • Par Emmanuel Aze

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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