« Si “réarmement agricole” il y a, c’est surtout d’un “réarmement chimique” de l’agriculture qu’il est question »
Chronique
La mise à l’arrêt du plan Ecophyto, annoncée par Gabriel Attal, signe la mort des mesures destinées à réduire l’usage des pesticides en France, observe dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié hier à 05h45, modifié hier à 13h15 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/02/03/si-rearmement-agricole-il-y-a-c-est-surtout-d-un-rearmement-chimique-de-l-agriculture-qu-il-est-question_6214548_3244.html
Le surgissement et la diffusion éclair de certains mots, qui sculptent tout à coup le débat public, a quelque chose de fascinant. Ainsi du vocabulaire martial subitement apparu le 31 décembre 2023 dans la parole présidentielle et, depuis, inlassablement commenté, répercuté, repris, répété, et surtout raccommodé jusqu’à l’indigestion par les membres du gouvernement : il faut se réarmer, il faut tout réarmer.
L’armement, les armes sont devenus en quelques semaines la métrique de toute chose. « Réarmement démographique », « réarmement civique », « réarmement moral », « réarmement des services publics »… C’est donc dans le contexte d’une propagation rapide – et assez inquiétante – de cette terminologie guerrière, que le premier ministre, Gabriel Attal, et le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, ont annoncé, jeudi 1er février, la mise en branle des grandes manœuvres du « réarmement agricole ».
Si « réarmement agricole » il y a, c’est surtout d’un « réarmement chimique » de l’agriculture qu’il est question. A l’heure où l’infertilité et les maladies chroniques s’envolent dans la population générale, où environ un tiers des foyers français reçoivent au robinet une eau non conforme aux critères de qualité pour cause de métabolites de pesticides, où sans doute plus de 80 % de la biomasse d’insectes volants et 60 % des oiseaux des champs ont disparu en quarante ans, on se plaît à imaginer le fou rire nerveux d’hypothétiques historiens qui chercheraient, dans les prochaines décennies, à décrire et surtout comprendre la logique de ce qui se produit ces jours-ci.
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La fin d’une ambition
Le plan Ecophyto est d’abord mis à l’arrêt, le temps, comme l’a dit M. Attal, de « mettre en place un nouvel indicateur ». Bénigne en apparence, cette annonce signe en réalité la mort du plan destiné à réduire l’usage des pesticides en France. Mais après tout qu’importe, peut-on objecter, puisque le plan Ecophyto a, depuis son lancement en 2008, complètement échoué à atteindre ses objectifs.
Ce n’est pas si simple. D’abord, malgré sa relative inefficience, le plan était l’incarnation d’une volonté partagée de réduire la pression des pesticides sur l’environnement et la santé. Ensuite et surtout, il reposait sur un indicateur stable – le NODU (nombre de doses unités) – reflétant la réalité des usages de « phytos » et de leur évolution dans le temps.
C’est une question bien plus importante et subtile qu’il n’y paraît. Une expérience de pensée toute simple permet de comprendre pourquoi. Figurez-vous un indicateur principalement lié à la quantité des différents produits utilisés sur les parcelles. Si vous remplacez 10 kilogrammes de DDT (un insecticide organochloré) épandus sur un champ, par 1 kg d’imidaclopride (un insecticide néonicotinoïde) utilisés sur ce même champ, votre indicateur vous dira que vous avez fait baisser le recours aux insecticides de 90 %. Vous serez donc très satisfait et vous pourrez annoncer ce chiffre sans craindre de démenti. Mais cette diminution de 90 % correspondrait en réalité à une aggravation des dommages sur les pollinisateurs d’environ 80 000 %, puisque 1 gramme d’imidaclopride peut tuer autant d’abeilles que 8 kg de DDT.
Il ne fait ainsi aucun doute que le démantèlement du NODU et la coconstruction d’un nouvel indicateur d’usage – avec l’aimable concours des syndicats agricoles productivistes –, signerait la mort du plan Ecophyto, donc la fin d’une ambition.
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Tutelle politique
Dans ce plan de « réarmement chimique » de l’agriculture française, il y a plus inquiétant que la destruction du thermomètre. Il y a les pressions sur ceux qui sont chargés, au sein des institutions publiques, de le lire et de l’interpréter. Gabriel Attal a ainsi mis en cause, sans la nommer, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), chargée d’évaluer les risques sanitaires et environnementaux des pesticides et de leur octroyer (ou leur retirer) leur autorisation de mise sur le marché. Le premier ministre annonce de facto vouloir placer l’agence – coupable selon lui d’interdire des molécules en France avant qu’elles ne soient interdites dans l’Union européenne –, sous une forme de tutelle politique.
Pour Dominique Potier, agriculteur de métier et député (Parti socialiste) de Meurthe-et-Moselle, rapporteur de la commission d’enquête sur les pesticides tenue en 2023, il s’agit là « d’un recul de l’Etat de droit ». « Dans une démocratie, la remise en cause par le pouvoir politique d’une autorité scientifique constituée n’est pas un acte banal, dit au Monde cet élu peu coutumier des outrances et des vociférations d’Hémicycle. C’est un moment de bascule. »
Bien sûr, l’expertise peut – et doit – être constamment interrogée dans sa rigueur, son indépendance, dans ses choix de tenir compte de tel ou tel élément plutôt que de tel autre. Mais elle doit l’être avec les instruments intellectuels de la disputatio savante, et il va sans dire que l’injonction politique n’en fait pas partie. La volonté de contrôle de la science et de l’expertise est un trope des régimes césaristes ou à tentation autoritaire. De fait, on se souvient que parmi les premières décisions de Donald Trump, à son arrivée à la présidence des Etats-Unis, figuraient la reprise en main de l’Agence fédérale américaine pour la protection de l’environnement (EPA) et sa mise sous tutelle par le pouvoir.
Le « réarmement chimique » de l’agriculture française et ses modalités ne sont donc pas seulement une catastrophe environnementale et sanitaire dont les effets seront irréversibles à brève ou moyenne échéance. Ils s’inscrivent, comme pour la question migratoire, dans un mouvement de ratification culturelle de l’extrême droite : est-ce vraiment une bonne idée ?
Lire le décryptage : Pesticides et engrais, causes majeures de l’effondrement des populations d’oiseaux en Europe *
*Pesticides et engrais, causes majeures de l’effondrement des populations d’oiseaux en Europe
En quarante ans, le nombre d’oiseaux des champs a diminué de 60 % sur le Vieux Continent. Une étude hiérarchise, pour la première fois, les raisons de ce déclin.
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Les éoliennes, l’urbanisation, la perte d’habitat, l’éclairage nocturne, le changement climatique, la chasse ou même la prédation par les chats. La multitude de causes potentielles de l’écroulement des populations d’oiseaux européennes est, de longue date, l’un des prétextes de l’inaction politique. Publiés lundi 15 mai dans Proceedings of the National Academy of Sciences, la revue éditée par l’Académie des sciences américaines, des travaux européens d’ampleur inédite dissipent largement le brouillard bien commode de la « multifactorialité ». Ils parviennent à établir, pour la première fois, une hiérarchie générale des causes du déclin des populations aviaires sur le Vieux Continent et pointent les usages de pesticides et d’engrais de synthèse comme le facteur majeur, devant le réchauffement.

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« L’impact négatif considérable de l’intensification de l’agriculture sur les oiseaux a été signalé depuis longtemps, en particulier pour les oiseaux des terres agricoles et les oiseaux insectivores, mais notre étude fournit cette fois des preuves solides d’un effet direct et prédominant des pratiques agricoles à l’échelle du continent », écrivent les auteurs. En clair : l’intensification de l’agriculture, indexée par l’intensité des usages des intrants de synthèse (pesticides et engrais), est la cause majeure du déclin de nombreuses espèces aviaires présentes ou non dans les zones agricoles.
Les Pays-Bas, la République tchèque, l’Irlande et la France sont les pays européens où l’intensification des pratiques agricoles a le plus fortement progressé ces dernières années, selon l’indice construit par les chercheurs.
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La chute d’abondance des oiseaux d’Europe est vertigineuse. Elle atteint 25 % pour l’ensemble des espèces suivies sur les trente-sept années d’étude, tout en tenant compte des augmentations d’effectifs d’espèces qui prolifèrent au contact des activités humaines. Au total, ce sont donc environ 800 millions d’oiseaux en moins par rapport à il y a quarante ans. Pour les espèces inféodées aux plaines agricoles, la chute, spectaculaire, atteint 60 %. Les effectifs d’oiseaux des milieux urbains déclinent en moyenne de 28 %, ceux des milieux boisés de 18 %.
Fluctuations des différentes pressions
Pour mener leur analyse, les chercheurs ont utilisé les données disponibles les plus exhaustives, issues du programme de suivi paneuropéen des oiseaux communs : plus de 20 000 sites dispersés dans 28 pays d’Europe ont été surveillés suivant un protocole standardisé et la présence de 170 espèces différentes y a été régulièrement évaluée.
Pour déterminer les causes majeures de cette érosion rapide, une cinquantaine de chercheurs européens, conduits par Vincent Devictor, Stanislas Rigal et Vasilis Dakos, ont rassemblé ces données et les ont mises en regard des indicateurs d’évolution des quatre grandes pressions anthropiques sur les écosystèmes : le changement climatique, l’urbanisation, le couvert forestier et les usages d’engrais et de pesticides. « Nous ne nous sommes pas contentés de mesurer des corrélations entre ces indicateurs et les variations d’évolution des populations d’oiseaux : nous avons pu évaluer des liens de causalité grâce à des techniques d’analyse mathématique récentes et rarement utilisées dans le domaine de l’étude de la biodiversité », explique le biologiste Vincent Devictor, chercheur au Centre national de la recherche scientifique à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier (ISEM) et coauteur de ces travaux.

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Les chercheurs sont ainsi parvenus à finement analyser les effets des fluctuations des différentes pressions, dans l’espace et le temps, sur la variabilité des populations d’oiseaux. Les évolutions de telle ou telle espèce ont été analysées en fonction de leur sensibilité aux différentes pressions : oiseaux insectivores ou non, préférant les températures plutôt élevées ou plutôt basses, nichant dans les milieux forestiers, urbains, ou les plaines agricoles.
La méthode mise en œuvre, explique Vasilis Dakos, chercheur à l’ISEM, « permet de révéler des liens de causalité, presque comme dans un cadre expérimental, où les chercheurs peuvent modifier eux-mêmes les variables de l’étude ». Les résultats soulignent de manière frappante le lien, déjà exploré dans de nombreux travaux, entre la forte réduction des populations d’insectes et d’invertébrés, et celle des oiseaux insectivores qui en dépendent.
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« L’effet est systémique, affirme Stanislas Rigal (doctorant à l’université de Montpellier, Ecole normale supérieure de Lyon), coauteur de l’étude. Par exemple, un oiseau strictement insectivore comme le gobe-mouches gris [Muscicapa striata] a vu ses populations se réduire de 63 % sur la période d’étude. » D’autres espèces strictement ou partiellement insectivores s’effondrent à une vitesse vertigineuse. C’est notamment le cas pour des espèces jadis très communes comme l’alouette des champs (Alauda arvensis) ou le bruant ortolan (Emberiza hortulana) – qui a perdu près de 93 % de ses effectifs depuis les années 1980.
Effet du changement climatique
« Jusqu’à présent, beaucoup de personnes minimisaient l’impact des pesticides sur la perte de biodiversité, insiste Richard Gregory, spécialiste du suivi et des indicateurs de la biodiversité à la Société royale britannique pour la protection des oiseaux et l’un des auteurs de l’étude. Ces travaux disent de manière claire et catégorique que nous devons transformer profondément la façon dont nous produisons notre alimentation et gérons la Terre. Nous ne pouvons pas continuer comme ça. » Lors de la COP15 sur la biodiversité au Canada, en décembre 2022, 195 Etats et l’Union européenne (UE) se sont engagés à réduire de moitié les risques liés aux pesticides d’ici à 2030, un objectif également affirmé dans la stratégie européenne « De la ferme à la fourchette ». Au cours de la dernière décennie, la quantité de pesticides rapportée aux surfaces agricoles a augmenté au sein de l’UE.
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Le changement climatique – relevé par le biais de l’élévation des températures – produit également un effet mesurable. Par exemple, comme le notent les chercheurs, les populations d’oiseaux préférant les températures élevées ne déclinent « que » de 18 % quand celles des oiseaux mieux adaptés aux températures basses chutent plus de deux fois plus vite. Elles ont perdu 40 % sur la période d’analyse.
« Je ne suis pas surpris par les conclusions globales de cette étude, l’impact déjà mesurable du réchauffement étant selon moi la principale nouveauté, dit Vincent Bretagnolle, directeur de la Zone Atelier Plaine et Val-de-Sèvre (CNRS, Inrae, université de La Rochelle), spécialiste des impacts de l’agriculture sur la biodiversité, qui n’a pas participé à ces travaux. Il faut noter qu’habituellement, l’estimation des parts relatives des causes du déclin des oiseaux et de la biodiversité en général repose sur des comparaisons d’études réalisées dans des cadres et avec des protocoles différents. C’est la première fois que cette hiérarchisation des causes se fait dans le cadre d’une même analyse. »