Mégabassines et barrages : la relance promise par le gouvernement suscite l’inquiétude d’écologistes et de chercheurs
Parmi les annonces du gouvernement pour répondre à la crise agricole figurent l’accélération et le soutien à des équipements hydrauliques de plus en plus souvent contestés.
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Pour le stockage de l’eau et l’irrigation des cultures, les vannes sont grandes ouvertes : tel est le message que Gabriel Attal envoie aux représentants du secteur agricole. Tandis que sur les barrages routiers la mobilisation battait son plein pour dénoncer des revenus en berne, le premier ministre et son ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, ont publiquement répondu notamment sur le sujet de l’eau. Des déclarations qui suscitent l’inquiétude parmi les défenseurs de l’environnement et les chercheurs spécialisés.
Au nom de la prise en compte du changement climatique, le premier ministre veut « accélérer et soutenir » les réalisations d’équipements hydrauliques : barrages, retenues collinaires, mégabassines, réseaux d’irrigation… « On soutiendra les agriculteurs qui s’engagent dans cette démarche », a-t-il assuré le 1er février, promettant des « simplifications drastiques ». Le délai pendant lequel un projet peut faire l’objet d’un recours devant la justice va passer de quatre à deux mois. Gabriel Attal veut également supprimer un « niveau de juridiction » et parvenir à boucler l’affaire en « dix mois maximum ».
Actuellement la procédure conduit les opposants à se tourner vers un tribunal administratif, puis le dossier arrive souvent devant une cour d’appel, avant d’être éventuellement tranché par le Conseil d’État. Tout n’est pas arbitré, mais l’étape du tribunal administratif pourrait être éliminée, ainsi qu’elle l’est pour la mise en place de méthaniseurs, d’installations photovoltaïques ou de barrages hydroélectriques depuis 2022.
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« L’objectif est d’arriver à traiter en parallèle toutes les autorisations accessoires nécessaires : de travaux, de prélèvements… on ne peut pas se permettre de perdre dix à quinze ans de procédures », précise le ministère de l’agriculture.
« On était arrivé difficilement à des accords »
Dès avant la crise de janvier, le gouvernement avait prévu un fonds de 420 millions d’euros pour le développement et la modernisation d’infrastructures hydrauliques agricoles sur la période 2023-2029. La Commission européenne l’a autorisé le 18 décembre 2023. Ces subventions viendront compléter celles des agences de l’eau. Ces dernières vont avoir du mal à faire face à une demande croissante – près de 1 500 demandes d’aides ont été déposées ces six derniers mois –, alors que l’augmentation des redevances sur les pollutions diffuses et sur les prélèvements d’eau agricoles (soit 47 millions d’euros), prévue pour abonder leurs recettes, vient d’être abandonnée par le gouvernement.
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La part des superficies irriguées en France s’élève officiellement à 7 %. « La tendance va être à la hausse, estime-t-on au ministère. Il y a une réalité du changement climatique que l’on ne peut pas nier, comme le font certains collectifs écologistes radicaux, qui refusent tout débat sur les retenues de substitution. Même si celles-ci ne peuvent pas constituer la solution unique partout. » Message reçu par la présidente d’Occitanie, Carole Delga, qui a lancé jeudi 8 février la réalisation de trente ouvrages pour l’« eau agricole » dans sa région.
Cet empressement à construire des mégabassines, malgré les conflits qu’elles génèrent comme autour de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, entraîne de vives réactions parmi les associations naturalistes et au sein des agences de l’eau. « C’est l’annonce sur l’eau qui m’a le plus inquiété », témoigne Pierre-Marie Aubert, pour l’Institut du développement durable et des relations internationales.
Il rappelle tout le travail mené depuis 2010 sur les débits minimum des rivières et sur les volumes maximum à prélever dans les nappes souterraines : des seuils à respecter pour atteindre un bon état écologique des masses d’eau d’ici 2027. « On était arrivé difficilement à des accords avec le secteur agricole, qui est le principal préleveur, précise M. Aubert. Là on fait comme si tout cela n’avait jamais existé. Mais s’il n’y a plus d’eau, il ne restera que des cailloux dans les retenues. »
Risque de conforter l’agriculture intensive
France Nature Environnement (FNE) estime pour sa part que l’eau ne doit pas être traitée comme un gisement pour quelques exploitants, mais comme un bien commun. Morgane Piederriere, juriste pour la fédération, se dit « déconcertée » par les restrictions juridiques annoncées. « Cela va gêner les citoyens isolés qui veulent faire appliquer leurs droits, pas nous qui sommes très organisés, pronostique-t-elle. Nous avons, comme les porteurs de projet, intérêt à ce que les dossiers soient jugés vite, avant qu’adviennent les dommages à l’environnement. »
La multiplication des retenues de substitution risque de conforter l’agriculture intensive, d’inciter quelques-uns à s’approprier la ressource et d’aggraver les sécheresses des sols, argumentent les opposants. Or, s’il existe des études partielles, les évaluations globales des impacts de ces ouvrages manquent. Le ministère de l’agriculture assure ne pas savoir lui-même combien il y en a sur le territoire. « Nos projets de recherche ont beaucoup de mal à décrocher des financements », témoigne Florence Habets, hydroclimatologue, directrice de recherches au CNRS.
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