Le plomb de notre dame, pourquoi ne pas utiliser du zinc ?

CGT de Paris. Une alternative existait pour la restauration du toit : utiliser du zinc.

© Yann Lévy

Les personnes en charge du nettoyage des parties communes de ces immeubles ne sont pas informées des dangers du plomb, encore moins munies d’équipements de protection – masques et combinaisons. « J’ai dit aux flics que je travaillais là, et ils m’ont laissé passer », relate l’un d’entre eux. Le carrelage et les portes de l’immeuble où il travaille sont constellés de poussières noires qu’il nettoie à la serpillière.

Quand elle devient inutilisable, il la jette à la poubelle. Plus loin, deux ouvriers chargent dans leur véhicule la moquette usagée qu’ils viennent de retirer d’un immeuble. « Ils ne portaient pas de masques, et ont posé la moquette à même leur véhicule, sans précaution particulière », évoque Mathé Toullier.

Au fil des jours, ces bénévoles voient se dessiner devant eux une catastrophe sanitaire à bas bruit, avec un éparpillement d’innombrables poussières de plomb difficile à modéliser. « Tombées au sol, ces poussières sont susceptibles de s’envoler à nouveau au moindre coup de vent, balayage ou travaux divers », précise Annie Thébaud-Mony, chercheuse en santé publique à l’Inserm et présidente de l’association Henri Pézérat, qui s’est portée partie civile dans la plainte déposée en juin 2022.

Certains salariés se doutent bien que quelque chose cloche, puisque l’école qui jouxte leur lieu de travail est fermée. Mais ceux qui osent demander des plombémies – une prise de sang pour détecter la présence de plomb dans l’organisme – s’entendent répondre qu’ils n’ont qu’à se les payer eux-mêmes. Ils prennent en plus le risque de se voir muter sur un autre lieu de travail. « On les fait disparaître parce que comme ça, on n’en parle plus. Ça, c’est sûr et certain ! », rapporte un salarié homme de ménage.

Des dangers ignorés, voire cachés

Ceux et celles qui sont chargés de nettoyer le métro sont logés à la même enseigne. Ils travaillent sans protection et rentrent chez eux avec leurs habits, qu’ils doivent laver eux-mêmes. Deux lignes de métro (la 4 et la 11) et deux lignes de RER (la B et la C) traversent la zone qui a été très fortement polluée, et les stations Cité, Saint-Michel et Odéon ont été fortement exposées (voir notre carte). Les poussières de plomb poursuivent leur voyage le long des couloirs de métro empruntés par ces travailleurs, à l’intérieur des magasins dans lesquels ils passent avant de rentrer chez eux, puis dans leurs domiciles et sur les mains et visages de leurs enfants qu’ils prennent dans leurs bras en arrivant à la maison.

« Le problème avec le saturnisme, c’est que c’est une maladie silencieuse, dit Mathé Toullier. On peut avoir un peu mal au ventre et être anémié, mais sans rien soupçonner. On ne s’alarme pas, alors que de graves problèmes peuvent arriver plus tard. » Au contraire même, l’Agence régionale de Santé fixe un seuil arbitrairement haut pour la mise en place de mesures particulières (5000 µg/m² de poussières de plomb, soit cinq fois le seuil réglementaire fixé par le Code de santé publique).

Les mesures effectuées en juillet 2023 à l'intérieur et aux alentours de la cathédrale montrent des taux de poussières de plomb 5 à 50 fois supérieurs à ce que préconise le Code de santé publique.

Une pollution toujours là

Les mesures effectuées en juillet 2023 à l’intérieur et aux alentours de la cathédrale montrent des taux de poussières de plomb 5 à 50 fois supérieurs à ce que préconise le Code de santé publique.

© Yann Lévy

Repère :

Polémiques autour des seuils de dangerosité

« Au départ, personne n’informe les travailleurs des dangers du plomb », intervient Annie Thébaud-Mony, qui se dit « très inquiète » pour les 600 pompiers mobilisés pendant plus de quinze heures les 15 et 16 avril 2019 pour éteindre l’incendie.  « Ils en ont pris plein la figure », résume-t-elle, de même que les policiers en charge de la surveillance des lieux.

À l’intérieur de la cathédrale sinistrée, les précautions sont alors minimales, voire inexistantes. « Les personnes qui vont et viennent pour retirer les objets sauvés des flammes ou déblayer les débris n’ont aucune protection », décrit Mathé Toullier. Alors que le Code du travail l’impose, et que les concentrations de plomb atteignent des taux de 100 à 1000 fois supérieurs à ce que préconise le Code de la santé publique, aucun système de douche n’est mis en place, et les pédiluves sont tout simplement inexistants.

Il y a « une situation dangereuse pour les travailleurs », alerte l’inspection du travail à plusieurs reprises en mai et juin 2019. Un mois plus tard, des ingénieurs de sécurité de la caisse régionale d’assurance maladie d’Île-de-France (Cramif) relèvent, eux aussi, que la sécurité des personnes qui travaillent sur place n’est pas assurée. La situation est telle qu’à la fin du mois de juillet 2019, le Préfet ordonne la fermeture du chantier. Mais la cathédrale n’est pas le seul lieu de travail infréquentable. Les quais du métro ou les librairies situées sur la place Saint-Michel, de l’autre côté de la Seine, affichent eux aussi des taux de plomb très élevés, sans que personne, là non plus, ne réalise ce qui se joue.

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Des taux de plomb 25 fois supérieurs aux seuils de référence

Quand les bénévoles de l’AFVS passent dans les libraires pour suggérer aux employés de se laver les mains régulièrement, et de passer leurs tapis de caisse au chiffon mouillé, certains les regardent avec de grands yeux étonnés. Évidemment, les passants, touristes et habitants du Quartier latin sont également concernés. À la fin de l’été, sur la place Saint-Michel, on relève jusqu’à 123 000 μg/m² de plomb. Soit 25 fois le seuil « normal » – mais controversé car considéré comme trop élevé – de 5000 µg/m² que l’on est censé de pas dépasser dans l’espace public, et qui a été défini dans la précipitation par l’ARS à la suite de l’incendie.

« Ce que l’on craint, c’est que des gens tombent malades sans forcément faire le lien avec le plomb, dit Benoît Martin. Les maladies peuvent se déclencher longtemps après l’exposition, chez des enfants dont la mère a été en contact avec le plomb au cours de sa grossesse par exemple. » L’absence de recensement des salariés exposés, leur suivi erratique et inégal ainsi que le nombre important d’entreprises – notamment sous-traitantes – concernées rendent la documentation de la potentielle catastrophe difficile.

À cela s’ajoutent l’ambiguïté et le déni de ceux et celles qui ne veulent pas en entendre parler, trop fascinés par le fait de travailler sur ce chantier légendaire, avec les yeux du monde entier braqués sur eux. Ces artisans – charpentiers, sculpteurs, vitraillistes, etc. – qui « redonnent, par leur savoir-faire inégalé, sa splendeur à la cathédrale », selon la ministre de la Culture Rima Abdul-Malak. « C’est difficile, reconnaît Mathé Toullier, de penser aux enfants qu’on ne pourra pas avoir, ou aux maladies potentielles qui se déclencheront dans plusieurs dizaines d’années. »

Des mesures de protection tardives

Au milieu de cette vaste désorganisation, quelques travailleurs syndiqués arrivent tout de même à poser des exigences pour faire valoir leurs droits, via leurs CHSCT, encore existants à ce moment-là. C’est le cas notamment au sein des monuments historiques. « On a demandé que les collègues exposés aient des visites médicales et des plombémies, dont les résultats se sont avérés rassurants, détaille Jean-Élie Strappini, qui travaillait dans la tour nord de la cathédrale le jour où elle a brûlé. On a aussi demandé des relevés de qualité de l’air dans les lieux de travail situés le long du panache de fumée. »Quand des taux élevés s’affichent, ils exigent que les locaux soient nettoyés. « Cela nous a permis de devenir plus vigilants sur cette question du plomb, qu’il soit lié à l’incendie ou pas », conclut le syndicaliste.

Au fil des jours, les bénévoles de l'Association des familles de victimes du saturnisme voient se dessiner une catastrophe sanitaire à bas bruit, avec un éparpillement d'innombrables poussières de plomb. « Tombées au sol, ces poussières sont susceptibles de s'envoler à nouveau au moindre coup de vent, balayage ou travaux divers », précise Annie Thébaud-Mony, chercheuse en santé publique à l'Inserm.

Poussières de plomb

Au fil des jours, les bénévoles de l’Association des familles de victimes du saturnisme voient se dessiner une catastrophe sanitaire à bas bruit, avec un éparpillement d’innombrables poussières de plomb. « Tombées au sol, ces poussières sont susceptibles de s’envoler à nouveau au moindre coup de vent, balayage ou travaux divers », précise Annie Thébaud-Mony, chercheuse en santé publique à l’Inserm.

© Yann Lévy

Une autre mobilisation, plus tardive, a lieu du côté de la direction des familles et de la petite enfance (DFPE) de la Ville de Paris. En octobre 2019, estimant que la gravité de leur exposition, ainsi que celle des usagers, avait été sous-estimée, les agent·es élu.es au CHSCT ont demandé qu’une expertise indépendante soit réalisée. Bouclée en décembre 2020, celle-ci s’étonne que les premières mesures de prévention et de protection – plombémies, nettoyages approfondis, interdiction d’accès de certains lieux – n’aient été mises en œuvre qu’après la pause estivale.

« Ainsi, pendant près de trois mois, des agents de la DFPE et les jeunes enfants accueillis au sein des crèches concernées ont pu être exposés aux poussières de plomb, particulièrement dans les espaces extérieurs », remarquent les experts. À l’intérieur, le nettoyage humide des sols a largement limité le risque d’exposition aux poussières de plomb. « On ne sait pas qui a eu une prise de sang, ni quand, déplore Annie Thébaud-Mony. Ils ont surtout beaucoup trop attendu pour les faire. On sait qu’au bout de trois semaines, on ne peut plus voir le plomb dans le sang. Soit il est évacué, soit il est stocké dans les os. »

Quatre ans après l’incendie, les taux de plomb restent très élevés

Qu’en est-il du côté du chantier de restauration de la cathédrale ? « Les mesures prises contre l’exposition au plomb sont plus strictes que nulle part ailleurs et rendent l’entrée et la sortie du chantier très fastidieuses pour tous les intervenants », assure la députée Sophie Mette [1]. « La présence régulière de l’inspection du travail et de la Cramif montre que les protocoles et modes opératoires sont bien respectés », répond à Basta!l’établissement public qui supervise la reconstruction, ajoutant que « à ce stade, aucune plombémie anormale n’a été déclarée par les entreprises intervenant sur le chantier ».

Les membres du collectif « Plomb Notre-Dame » restent sceptiques. Pour ce qui est du suivi des salariés, inexistant dans les premières semaines qui suivent l’incendie, rien n’est très clair. « Nous n’avons pas de visibilité sur l’ensemble des entreprises qui interviennent sur le chantier, explique Benoît Martin. C’est difficile de savoir ce qui se passe, même aujourd’hui. »

Mathé Toullier estime de son côté que « l’omerta continue »« Quand on demande quelles quantités de plomb il reste à l’intérieur de la cathédrale, on nous répond : presque pas. Et pour les pierres, on nous assure que tout est nettoyé. Mais comment est-ce possible ? Quel miracle s’est produit pour que même les naseaux des gargouilles soient nettoyés ? Comment s’y sont-ils pris ? »

Les mesures effectuées en juillet 2023 à l’intérieur et aux alentours de la cathédrale leur donnent hélas raison. Les taux relevés dans les poussières sont 5 à 50 fois supérieurs à ce que préconise le code de santé publique [2]. « Tout cela conforte ce qu’on dit depuis le début : il fallait isoler l’édifice et le dépolluer, insiste Benoît Martin. Nous en avions parlé à l’ARS en novembre 2019, mais on nous avait répondu que le confinement n’était pas réaliste. Que le plomb de Notre-Dame n’était pas le seul responsable de la pollution au plomb dans Paris. » SUR LE MÊME SUJET

Selon une enquête menée par Pascale Pascariello, journaliste à Mediapart, en septembre 2019, le ministère de la Culture avait carrément fait le choix d’ignorer une étude qui préconisait le confinement et la dépollution du site ravagé par l’incendie.

« Cela aurait pourtant évité aux salariés d’évoluer dans un milieu pollué, avance Benoit Martin. Cela aurait aussi empêché de disséminer la pollution et de se retrouver avec un monument historique qui risque d’être toujours pollué, même au moment de sa réouverture au public, dans un an. » Monter une bulle stérile autour de l’édifice aurait coûté plusieurs millions d’euros et demandé des mois de travail, imposant des délais de travaux incompatibles avec la promesse de reconstruire la cathédrale en cinq ans.

Nolwenn Weiler

Photos : © Yann Lévy

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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