Faut-il un « GIEC de la pollution chimique » ?
Raphaël Lichten | 08 Février 2024
https://www.jim.fr/viewarticle/faut-il-%E2%80%89giec-pollution-chimique%E2%80%89-2024a10002u0?ecd=wnl_all_240208_jim_daily-doctor_etid6297014&uac=368069PV&impID=6297014&sso=true
Paris, le jeudi 8 février 2024 – Une telle organisation aiderait les décideurs du monde entier ainsi que la communauté scientifique à mieux comprendre les effets des produits chimiques sur la santé.
À l’initiative de la Fondation de l’Académie de médecine, une quinzaine de personnalités — médecins, politiques et responsables d’associations — appellent, dans une tribune publiée dans Le Monde en fin de semaine dernière, à la création d’un « GIEC de la pollution chimique ».
Sur le modèle du GIEC, il s’agirait donc de créer une structure internationale, indépendante et scientifique qui aurait pour mission de diffuser la connaissance des dangers liés aux produits chimiques.
40 000 à 60 000 produits chimiques industriels sont commercialisés dans le monde
« Si le développement de la chimie moderne, depuis les années 1950, a offert à l’humanité des progrès considérables […], [la] transformation et [les] usages [des produits chimiques] ont généré de grandes quantités de rejets chimiques dans l’environnement », expliquent les auteurs de la tribune en introduction. Et de rappeler que la commission « pollution et santé » de The Lancet estime que 9 millions de personnes décèdent prématurément du fait de la pollution chaque année dans le monde.
Environ 40 000 à 60 000 produits chimiques industriels sont aujourd’hui commercialisés au global. Qu’il s’agisse d’hydrocarbure, de colorants, de parfums, de détergents ou encore d’engrais, ils « contaminent les aliments d’origine végétale ou animale, qui deviennent porteurs à leur tour et sont présents dans l’essentiel des objets de notre vie quotidienne », soulignent les auteurs de la tribune.
Les conséquences réelles de ces contaminations sur la santé sont encore l’objet de nombreuses interrogations.
« Les effets sur la santé peuvent apparaître assez rapidement (allergie) ou très longtemps après des expositions (cancers), rendant l’attribution du risque compliquée à évaluer », font remarquer les personnalités à l’initiative du texte. Le niveau de risque, en fonction des différentes expositions, est également encore très mal déterminé.
Les effets des multiexpositions sont encore mal compris
Certaines formes de pollutions sont d’ailleurs mieux comprises que d’autres, comme la pollution de l’eau, mais de nombreuses inconnues entourent encore la pollution de l’air, des aliments, des sols et des produits de consommation. D’où l’intérêt « d’investir très significativement pour développer la connaissance sur les expositions aux polluants chimiques et leurs produits de dégradation, mieux quantifier la part relative des expositions selon leurs sources, favoriser la recherche sur les méthodes et les produits alternatifs, notamment pour les phytosanitaires incriminés », soutiennent les auteurs.
Ils appellent, de plus, à évaluer la toxicité des mélanges et à mesurer les effets des expositions chroniques, même pour les faibles doses. « Le sujet de la multiexposition chimique ne doit plus être banalisé », insistent les signataires. Pour eux, le coût de l’inaction est supérieur au coût de l’investissement — surtout à l’heure où le changement climatique accentue une partie des facteurs de risque.
« À l’image du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, un “GIEC de la pollution chimique” de légitimité incontestable, publiant ses résultats chaque année, aidera les décideurs publics, et particulièrement les élus, à prévenir les risques », expliquent les auteurs pour conclure.
Il faudrait cependant éviter qu’un tel GIEC ne constitue une voie d’entrée supplémentaire pour la stigmatisation d’une industrie qui ne fait pas toujours l’objet d’une approche nuancée. Les différences entre danger et risque, entre corrélation et causalité et l’importance de la balance bénéfices/risques sont en effet régulièrement oubliées dans les discours sur la « pollution chimique ».
Un “GIEC de la pollution chimique” aidera les décideurs publics, et particulièrement les élus, à prévenir les risques
Tribune
A l’initiative de la Fondation de l’Académie de médecine, une quinzaine de personnalités, médecins, politiques et responsables d’associations appellent, dans une tribune au « Monde », à mettre en place une structure internationale indépendante et scientifique pour diffuser la connaissance des dangers liés aux produits chimiques.
Publié aujourd’hui à 12h30 Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/02/un-giec-de-la-pollution-chimique-aidera-les-decideurs-publics-et-particulierement-les-elus-a-prevenir-les-risques_6214409_3232.html
La commission « pollution et santé » du prestigieux journal médical The Lancet estime que la pollution induirait environ 9 millions de morts prématurées par an dans le monde. Certains produits chimiques provoquent des maladies chroniques, des troubles neurologiques, des baisses de l’immunité, des cancers, des troubles de la reproduction ou du développement et bien d’autres pathologies… Les femmes enceintes et les jeunes enfants sont particulièrement vulnérables. Et pourtant, alors que la connaissance des maladies n’a jamais été aussi développée, celle des effets de la pollution chimique sur notre santé reste très lacunaire.
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Si le développement de la chimie moderne, depuis les années 1950, a offert à l’humanité des progrès considérables, contribuant fortement à l’augmentation de l’espérance de vie, la production industrielle de chimie de synthèse (pesticides, plastifiants, médicaments…), ainsi que l’extraction de matières premières naturelles (métaux, gaz, hydrocarbures…), leur transformation et leurs usages ont généré de grandes quantités de rejets chimiques dans l’environnement. Il en résulte une présence permanente, sous forme de mélanges parfois complexes, de polluants dans l’air, l’eau et les sols.
Entre 40 000 et 60 000 produits chimiques industriels sont aujourd’hui commercialisés dans le monde. Ils sont classés selon leurs usages (détergents, engrais, solvants…), leurs structures chimiques (hydrocarbures, molécules de synthèse, métaux…) ou certaines de leurs propriétés (acides, colorants, parfums…). Ils contaminent les aliments d’origine végétale ou animale, qui deviennent porteurs à leur tour et sont présents dans l’essentiel des objets de notre vie quotidienne (matériaux en plastique, colles, peintures, détergents, moteurs thermiques et à combustion…).
Quantifier les risques
Depuis 2007, le règlement européen Reach vise à n’autoriser la mise sur le marché que des produits dont les risques pour la santé publique sont jugés négligeables. Toutefois, malgré son intérêt, la mise en œuvre de ce programme est limitée par le manque de données et de moyens, les modalités d’évaluation selon les pays ou encore le très grand nombre de composés chimiques à évaluer.
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Encourager une chimie respectueuse de l’environnement et de la santé humaine passe avant tout par une connaissance précise des risques. Les quantifier consiste à connaître la nature des dangers, leurs effets toxiques, et à mesurer avec précision l’exposition des populations.
Les effets sont multiples et touchent notamment le patrimoine génétique (ADN), le système hormonal (glandes endocrines produisant les hormones, transport sanguin, récepteurs…) et d’autres éléments du fonctionnement cellulaire (respiration, multiplication, oxydation…). Ils peuvent résulter du mélange de plusieurs contaminants chimiques, même à très faible dose, et les effets sur la santé peuvent apparaître assez rapidement (allergie) ou très longtemps après des expositions (cancers), rendant l’attribution du risque compliquée à évaluer.
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Si la pollution des eaux est assez bien décrite car très surveillée, de nombreuses inconnues subsistent sur la pollution de l’air, des sols, des aliments et des produits de consommation, notamment par les polluants dits « émergents », comme les perturbateurs endocriniens.
De très importants progrès dans la connaissance des expositions aux polluants ont été réalisés récemment, grâce aux perfectionnements des méthodes d’analyse. C’est ainsi qu’ont été découverts les nombreux produits de dégradation des pesticides et des polluants persistants, qui exigent, notamment en France, d’urgentes mesures de gestion, en particulier pour les eaux potables.
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Il faut investir très significativement pour développer la connaissance sur les expositions aux polluants chimiques et leurs produits de dégradation, mieux quantifier la part relative des expositions selon leurs sources (air, aliments, boissons, objets…), favoriser la recherche sur les méthodes et les produits alternatifs, notamment pour les phytosanitaires incriminés. La toxicité des mélanges doit être évaluée et il faut mesurer les effets des faibles doses avec une exposition chronique, sur la vie entière, recueillir les données épidémiologiques des principales maladies associées (cancers, malformations, troubles de la reproduction, obésité, diabète…), protéger pendant les périodes de plus grande vulnérabilité (de la vie intra-utérine jusqu’à la fin de l’adolescence). Ces éléments se rassemblent dans un domaine commun appelé « exposome ».
Pollution planétaire
Le sujet de la multi-exposition chimique ne doit plus être banalisé. Un véritable investissement majeur est indispensable pour aider tous les acteurs de la prévention à résoudre les grands défis environnementaux et sanitaires associés. Les liens sont fondamentaux entre la santé des végétaux, des humains, des autres animaux et celle de l’environnement dans son sens général selon le concept « Une seule santé » (One Health).
A l’heure où le changement climatique accentue certains facteurs de risque, comme la pollution de l’air et la concentration en polluants dans les eaux, le coût de l’investissement dans les recherches sur l’exposome doit être comparé au coût de l’inaction et de ses impacts sur la santé publique et sur l’économie de la santé.
Considérant la globalité planétaire de la pollution chimique et ses impacts de l’échelle locale à l’échelle internationale, il faut renforcer non seulement la compétence d’étude et de recherche nationale sur le sujet, mais également contribuer à accélérer la création d’une structure internationale indépendante et scientifique pour diffuser la connaissance et favoriser la mise en œuvre de mesures de gestion.
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A l’image du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), un « GIEC de la pollution chimique » de légitimité incontestable, publiant ses résultats chaque année, aidera les décideurs publics, et particulièrement les élus, à prévenir les risques. Le principe fait lentement son chemin, comme en témoigne la conférence du Programme des Nations unies pour l’environnement, organisée à Nairobi en décembre 2023. Il s’agit à présent d’accélérer significativement cette préconfiguration et de s’assurer de sa mise en œuvre.
Les signataires ont contribué au Livre blanc de la Fondation de l’Académie de médecine, intitulé « Pollution chimique de l’environnement et santé publique » :
Robert Barouki, professeur des universités et praticien hospitalier en toxicologie moléculaire à l’université Paris-Cité ; Philippe Bouchard, endocrinologue ; Cécile Chevrier, épidémiologiste, directrice de recherche Inserm à l’Institut de recherche en santé, environnement et travail (Irset) ; Jean-Pierre Goullé, président de l’Académie nationale de médecine ; Emmanuel Hirsch, professeur émérite d’éthique médicale à la faculté de médecine de l’université Paris-Saclay ; Claude Jaffiol (1933-2024), président honoraire de l’Académie nationale de médecine ; Florence Lassarade,sénatrice (Les Républicains) de la Gironde ; Sandrine Le Feur, députée (Renaissance) du Finistère ; Corinne Lepage,avocate et ancienne ministre de l’environnement ; Didier Lepelletier, président du Haut Conseil de la santé publique ; Yves Lévi, vice-président de la Fondation de l’Académie de médecine ; Thierry Meyer, professeur de psychologie sociale à l’université Paris-Nanterre ; François Veillerette, porte-parole de l’association Générations futures ; Anne-Cécile Violland, députée (Horizons et apparentés) de Haute-Savoie, présidente du Groupe Santé Environnement ; Charline Warembourg, chargée de recherches en épidémiologie à l’Inserm.