Plus de 6 700 lits d’hospitalisation complète fermés en 2022 en France
Les établissements de santé ont, dans le même temps, créé 2 591 places d’hospitalisation partielle, ce qui « reflète la volonté » des pouvoirs publics de réorganiser l’offre de soins hospitaliers vers plus « d’ambulatoire », d’après les auteurs d’une étude.
Le Monde avec AFPPublié le 20 décembre 2023 à 06h53, modifié le 20 décembre 2023 à 08h00
Temps de Lecture 2 min.
La tendance à la baisse se poursuit depuis vingt ans : au 31 décembre 2022, les 2 976 hôpitaux publics et privés disposaient très exactement de 374 290 lits d’hospitalisation complète, soit 6 713 de moins que l’année précédente (− 1,8 %), selon le bilan de la direction statistique des ministères sociaux (Drees) publié mercredi 20 décembre.
Les établissements de santé ont, dans le même temps, créé 2 591 places d’hospitalisation partielle, sans nuit passée dans l’établissement (+ 3,1 %), pour arriver à un total de 85 015 places. Contrairement à un lit, une « place » de jour peut généralement accueillir plusieurs patients quotidiens.
Ces chiffres, constatés dans le public comme dans le privé, illustrent « une tendance observée depuis plusieurs années », qui « reflète la volonté » des pouvoirs publics de réorganiser l’offre de soins hospitaliers vers plus « d’ambulatoire », mais ces chiffres révèlent aussi les pénuries de personnel, qui « ne permettent pas de maintenir les lits », selon les auteurs de l’étude.
Aux urgences, toujours sous pression, des soignants sur le pont… et « sur le fil »
Dans ces services hospitaliers en première ligne, que l’exécutif s’est engagé à « désengorger » en 2024, la période des fêtes est l’occasion de constater, une fois encore, l’afflux de patients, les tensions en matière de ressources humaines et le manque de lits d’hospitalisation.
Par Mattea Battaglia Publié hier à 06h00, modifié hier à 08h22
Temps de Lecture 6 min.

A situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle ? C’est en tout cas l’adjectif qu’emploient les syndicats de soignants pour qualifier l’installation, à l’extérieur du Nouvel Hôpital civil de Strasbourg, trois jours avant Noël, d’une « unité sanitaire mobile » permettant d’accueillir jusqu’à huit personnes et de libérer les transporteurs (ambulances et véhicules de pompiers) plus rapidement. Une initiative, la première du genre, censée réduire des délais d’attente qui se sont allongés, au fil des semaines, devant les urgences.
« Il est arrivé que des ambulances se retrouvent bloquées, avec des malades à bord, deux, quatre, six voire huit heures sur le parking de l’hôpital », rapporte Christian Prud’homme, infirmier anesthésiste et secrétaire du syndicat Force ouvrière aux hôpitaux universitaires de Strasbourg, qui a multiplié les droits d’alerte et saisi la justice. Il est même arrivé « que tous les transporteurs soient immobilisés en même temps ».
Le préfabriqué, dont le déploiement est programmé jusqu’au 2 janvier 2024, permet que les patients soient accueillis et surveillés par des sapeurs-pompiers, mais ne prévoit pas de prise en charge médicale ; autrement dit, pas l’intervention de médecins. « C’est un peu comme un sas d’accueil, temporaire, le temps de faire baisser la pression à l’entrée des urgences et de rouvrir des lits dans le reste de l’hôpital », explique Céline Dugast, directrice générale des hôpitaux universitaires de Strasbourg, alors qu’un plan blanc a été déclenché, mi-décembre, par l’agence régionale de santé du Grand Est dans tous les établissements alsaciens, face à l’afflux de patients et à la saturation des services.
Lire aussi : Dans les services des urgences, une crise qui s’éternise et des soignants qui s’épuisent
Un tel plan, qui permet de déprogrammer des opérations non urgentes ou de réorganiser les plannings des personnels, a, depuis peu, été levé au niveau régional, mais « cela n’empêche pas certains établissements de le maintenir, à leur échelon, selon le degré de tension », précisait-on, vendredi 29 décembre au soir, au ministère de la santé.
« Ça s’étend un peu partout, à bas bruit »
Et des alertes résonnent ailleurs. En cette période des fêtes de fin d’année qui met traditionnellement en tension le système de santé – parce que les bras manquent, parce que les lits ferment, alors que le nombre de patients, lui, ne diminue pas –, la situation, de source syndicale, est aussi alarmante dans le Var, où un nombre croissant de services sont contraints de fermer la nuit (un sur deux, chiffre-t-on dans les rangs de SAMU-Urgences de France, deux sur un total de neuf, selon le ministère de la santé).Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
Des tensions sont fortement ressenties, aussi, dans le Finistère, où trois services d’urgence sont entrés dans un mouvement de grève, début décembre. Ou encore à Bordeaux, où les pompiers ont dû, là encore, être mobilisés pour « décrocher » au centre d’appels du 15.
Et, commente-t-on sur le terrain, c’est là la « partie émergée » des tensions, ce qui « remonte », ce qui est médiatisé… « Je ne connais pas de service d’urgence qui échappe, aujourd’hui, au problème du manque de lits d’hospitalisation,relève Marc Noizet, président de SAMU-Urgences de France et urgentiste à Mulhouse. Tous les jours, nous devons gérer des files plus ou moins longues de patients qui attendent qu’une place en aval puisse se libérer. »
« Ça s’étend un peu partout, parfois à bas bruit », renchérit Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France, soulignant lui aussi cet « aval qui coince », particulièrement en psychiatrie, une spécialité sous les feux des projecteurs ces derniers jours, mais aussi, énumère l’urgentiste au SAMU de Paris, en soins de suite, en gériatrie, en chirurgie orthopédique…
« Manque de professionnels de santé »
Au ministère de la santé, on ne livre pas de cartographie des services saturés, tout en assurant « suivre des territoires de près ». « Les difficultés durant cette période des fêtes ne sont pas plus importantes que les années précédentes. Mais la situation peut varier d’un jour à l’autre, voire d’une heure à l’autre », défend-on dans l’entourage d’Agnès Firmin Le Bodo, nommée ministre par intérim, le 20 décembre, en remplacement d’Aurélien Rousseau, démissionnaire.
A la suite de cette nomination, Mme Firmin Le Bodo livrait sa lecture de la situation, sur France Bleu Normandie : « Si dans certains endroits les lits ferment, ce n’est pas par manque de moyens, c’est par manque de professionnels de santé. » Une affirmation diversement accueillie par les intéressés : certains ont eu le sentiment d’être pointés du doigt ; d’autres y ont vu un aveu d’impuissance.
Si la plupart des urgentistes sollicités concèdent, « à ce stade », que la situation ne leur semble « pas pire » qu’à l’hiver 2022, quand une triple épidémie (bronchiolite, Covid-19 et grippe) déferlait, ils tempèrent ce constat : ça ne s’améliore pas non plus. « Certes, la pression épidémique est un peu moindre, les virus ne circulent pas tous en même temps avec la même virulence [comparativement à Noël 2022], reprend le docteur Noizet, mais les patients, souvent âgés, souvent poly-pathologiques, continuent d’affluer, et les urgences se retrouvent saturées comme tous les hivers, parce que la période est aussi celle où les familles, les aidants, prennent quelques jours de congé… » Et où certains médecins de ville ferment leurs cabinets.
« C’est dur. Mais jusqu’ici, on tient »
Aux urgences du centre hospitalier départemental Vendée, François Brau, qui codirige le service, parle, lui, de « chronicisation » des tensions, tout en mettant en avant la « résilience » de la profession. La situation autour de lui n’est pas simple : si les urgences de La Roche-sur-Yon « tiennent », ce n’est pas le cas sur le site de Fontenay-le-Comte (ou un plan « hôpital en tension » a été déclenché), quand les urgences de Luçon ont fermé toutes les nuits cette dernière semaine de décembre, et celles des Sables-d’Olonne, trois nuits d’affilée. « Ça doit nous pousser à trouver une nouvelle organisation du système de soins, même s’il n’y a pas de solution miracle, défend-il. Les crises, ça sert aussi à ça… »
Lire aussi : Urgences : une nuit passée sur un brancard augmente de 40 % le risque de mortalité des patients âgés
D’un hôpital à l’autre, et d’un week-end de garde à l’autre, les urgentistes racontent surveiller leur « périmètre » : les cliniques et services voisins qui « tiennent » ; ceux, au contraire, qui ferment ou qui « délestent ». Et s’adapter « au jour le jour, un peu au fil de l’eau », raconte Catherine Legall, cheffe de service au centre hospitalier d’Argenteuil (Val-d’Oise). A l’entrée du bâtiment, un préfabriqué a fait son apparition dès l’automne 2022. Depuis, des médecins s’y relaient pour des « consultations minute ». « Cela nous permet de trier les patients. » Un verbe que cette urgentiste chevronnée assume. Les « journées à 200 patients » n’ont « plus rien d’extraordinaire », dit-elle aussi. « C’est dur. Mais jusqu’ici, on tient. »
Même constat aux urgences du CHU de Nice, le plus gros service d’urgence adulte de France. 320 entrées ont été comptabilisées le 25 décembre, avec jusqu’à 100 patients pris en charge en même temps, dont un tiers âgés de plus de 75 ans. « Le flux est continu, on est au maximum de nos capacités, et c’est comme ça depuis trois semaines, témoigne Pierre-Marie Tardieux, le chef de pôle. Malgré tout, on n’a pas dérogé au rituel de la photo de Noël réunissant l’équipe. La cohésion, ça aide à tenir le coup. »
Le SAMU submergé d’appels
Quand le nombre de passages « plafonne » ou « est régulé », comme disent ces médecins, la pression peut aussi se faire sentir « en amont », aux centres d’appels du 15 gérés par le SAMU. C’était le cas à Montauban, les 24 et 25 décembre. « Les appels ont augmenté de 25 %, ils ne concernaient que de la médecine générale », rapporte Hélène Pizzut, cheffe d’un service d’urgence qui, depuis plus d’un an, applique la régulation vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce filtrage à l’entrée diversement déployé depuis l’été 2022. Il a permis, à l’échelle de son service, précise-t-elle, de faire « diminuer les délais pour les patients, et la cadence pour les soignants ».
Un « pic » la nuit du 25 décembre, c’est aussi ce qu’a vécu Muriel Vergne, médecin urgentiste au SAMU de Toulon. « Le seuil d’appels n’en finissait plus de monter, raconte celle qui est aussi secrétaire générale du syndicat SAMU-Urgences de France. Ça fait seize ans que je prends cette garde, seize ans que je suis sur le pont à Noël, et je n’avais jamais vu ça : 1 800 appels. » Contre rarement plus de 1 300 par le passé.
Lire aussi : « Désengorger » les urgences d’ici à fin 2024 : les médecins « attendent de voir » comment sera déclinée la promesse
Un fonctionnement « sur le fil », « dégradé ». Une « banalisation » voire une « résignation » face aux difficultés : ces mots ponctuent les témoignages de soignants. Beaucoup disent aussi « attendre de voir » comment sera déclinée la promesse présidentielle de « désengorger » les urgences d’ici à la fin 2024. Un engagement pris par M. Macron, au printemps. « Ce genre de promesse, on achète ! réagit Louis Soulat, chef de service à Rennes et vice-président du syndicat SAMU-Urgences de France. Mais concrètement, on fait comment ? Les troupes n’ont pas besoin de grandes annonces mais d’une ligne politique claire et de visibilité sur les mesures permettant de rétablir l’attractivité des carrières. »
En attendant, conformément aux engagements du gouvernement, l’indemnité forfaitaire pour le travail des dimanches et jours fériés, et le travail de nuit pour une partie du personnel hospitalier, seront revalorisés au 1er janvier 2024.