La dizaine de mesures annoncées vendredi par le premier ministre en Haute-Garonne marquent un frein, voire un recul des politiques environnementales – Les verts n’ont que des coups à prendre à l’approche des « Européennes »

Annonces de Gabriel Attal sur l’agriculture : pour les associations environnementales, une simplification à sens unique

La dizaine de mesures annoncées vendredi par le premier ministre en Haute-Garonne marquent un frein, voire un recul des politiques environnementales. 

Par Matthieu GoarPerrine Mouterde et Mathilde GérardPublié le 27 janvier 2024 à 01h03, modifié le 27 janvier 2024 à 08h51 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/01/27/annonces-de-gabriel-attal-sur-l-agriculture-pour-les-associations-environnementales-une-simplification-a-sens-unique_6213270_3244.html

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Blocage de l’A35 par les agriculteurs du Bas-Rhin, au niveau de Strasbourg, le 24 janvier 2024.
Blocage de l’A35 par les agriculteurs du Bas-Rhin, au niveau de Strasbourg, le 24 janvier 2024. GUILLAUME CHAUVIN / HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Gabriel Attal a finalement parlé d’écologie, vendredi 26 janvier, lors d’un déplacement en Haute-Garonne destiné à répondre à la colère des agriculteurs, mobilisés depuis huit jours. Mais sa prise de parole n’a pas vraiment été dans le sens espéré par les associations de défense de l’environnement. Critiqué depuis sa nomination pour ne pas avoir évoqué la planification écologique lors de ses premières interventions, le premier ministre a pris la défense des agriculteurs, que « certains, dans le débat politique, présentent comme des ennemis de l’environnement »« Je ne veux plus que l’on accepte ce genre de phrases », a-t-il lancé, pointant du doigt, une nouvelle fois, implicitement la gauche et les élus écologistes.

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Après les mots, le chef du gouvernement est passé aux promesses en s’engageant à « simplifier drastiquement nos procédures et nos normes », une des revendications de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). La quasi-totalité des dix mesures citées marque un frein, voire un recul dans la politique environnementale. Le délai des recours contre les installations classées pour la protection de l’environnement, comme les mégabassines, sera réduit à deux mois ; une présomption d’urgence de dix mois sera créée afin d’accélérer l’examen des recours ; une pause « pour discuter du zonage » des zones humides est décidée… Pendant un mois, les préfets doivent discuter avec les exploitants pour continuer à leur enlever ces « bâtons dans les roues », selon l’expression de M. Attal.

Vendredi soir, les défenseurs de l’environnement ont dénoncé un discours à sens unique, très favorable aux gros exploitants. « En revenant sur des directives ou des normes qui permettent de garder des parcelles en jachère, de protéger les 10 % des zones humides qu’il reste en France, il sacrifie des outils très importants pour la biodiversité, commente Antoine Gatet, président de France Nature Environnement. Il lève tous les barrages à l’agriculture industrielle, qui, justement, condamne les petits agriculteurs locaux. » « Sur la méthode, on a une inquiétude par rapport à l’opacité des discussions qui vont s’ouvrir entre préfets et agriculteurs. On n’a pas de vision sur ce qui va être discuté et décidé », complète Elyne Etienne, responsable agriculture et alimentation de la Fondation pour la nature et l’homme.

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« Désarmement » de la police de l’environnement

Alors que le sujet des mégabassines est une source de conflit récurrente, Gabriel Attal complique les procédures des associations. Ces mesures d’accélération sur les projets de retenue d’eau figuraient déjà dans le pacte d’orientation agricole, présenté mi-décembre 2023. Elles concernent aussi les extensions de bâtiment d’élevage.

« Le premier ministre laisse entendre que nos recours sont abusifs et il va jusqu’à restreindre l’accès à la justice sur des questions environnementales, c’est très grave, s’alarme M. Gatet. Sauf que nous n’avons jamais été condamnés pour recours abusif. Au contraire, nous gagnons nos procès. » Le 3 octobre 2023, à Poitiers, la justice administrative a annulé l’autorisation donnée à deux projets de mégabassines qui prévoyaient quinze réserves dites « de substitution ».

Le premier ministre a également annoncé placer l’Office français de la biodiversité (OFB) sous la tutelle des préfets et a appelé à trouver des solutions pour « faire baisser la tension » lors des quelque 3 000 contrôles réalisés chaque année. Parmi les revendications de la FNSEA, figure le « désarmement » de la police de l’environnement. « Pourquoi désarmerait-on ces agents ? réagit Cédric Marteau, directeur général de la Ligue pour la protection des oiseaux et membre du conseil d’administration de l’OFB. C’est une toute petite force de police, formée pour faire respecter le code de l’environnement. On dirait qu’on cherche à l’intimider, ce n’est pas acceptable. »

« Déréglementer, pour nous, c’est une ligne rouge »

Sur les haies, Gabriel Attal a fait une promesse spectaculaire : passer de « quatorze réglementations » à une seule. Comment l’exécutif va-t-il pouvoir tenir cet engagement ? Alors que plus de 23 000 kilomètres de haies disparaissent chaque année, les associations de protection de la nature soulignent que les réglementations chargées de les protéger ne sont pas suffisamment appliquées, et appellent avant tout à mieux rémunérer les pratiques vertueuses des agriculteurs. « Déréglementer, pour nous, c’est une ligne rouge », regrette Cédric Marteau.

Les associations environnementales ont, en revanche, salué le fait que soit réaffirmée « l’opposition ferme de la France au traité de libre-échange avec le Mercosur » latino-américain, quelques jours après les déclarations, mardi 23 janvier, du commissaire européen au commerce, affirmant que l’Union européenne irait jusqu’au bout du processus. Les agriculteurs et nombre d’organisations redoutent, à travers ce traité, une concurrence déloyale de produits aux faibles standards environnementaux.

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Au-delà des mesures d’urgence annoncées vendredi, destinées à calmer la colère du monde agricole, le premier ministre ne s’est pas exprimé sur les enjeux de long terme. « On regrette que la transition agroécologique ne soit pas citée comme une solution d’avenir », conclut Elyne Etienne. Ces derniers jours, deux rapports du Haut Conseil pour le climat et d’une mission d’information parlementaire ont souligné que les politiques agricoles et alimentaires devaient prendre davantage à bras-le-corps les enjeux climatiques et de biodiversité. Le premier ministre n’en a pas fait mention dans son allocution.

Matthieu Goar,  Perrine Mouterde et  Mathilde Gérard

Face à la colère des agriculteurs, les Verts au défi de la « diabolisation »

Le passif entre les écologistes et le monde agricole existe, les chemins communs aussi. Mais l’instrumentalisation de la question en vue des européennes menace d’abîmer durablement leur image. 

Par Julie CarriatPublié le 25 janvier 2024 à 05h45, modifié le 25 janvier 2024 à 21h23

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 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/25/l-ecologie-ennemie-des-agriculteurs-les-verts-au-defi-d-imposer-un-message-alternatif_6212869_823448.html

Marie Toussaint, tête de liste écologiste aux élections européennes, à Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 20 janvier 2024.
Marie Toussaint, tête de liste écologiste aux élections européennes, à Villeneuve-d’Ascq (Nord), le 20 janvier 2024.  SAMEER AL-DOUMY / AFP

Pour les écologistes, le mouvement de protestation des agriculteurs n’a peut-être qu’un mérite : mettre sur le devant de la scène la question agricole et environnementale, à quatre mois des élections européennes du 9 juin. Pour le reste, les Verts n’ont que des coups à prendre, dans ce nouvel épisode de leur histoire mouvementée avec le monde agricole.

Pour chaque José Bové, il faut compter des dizaines d’agriculteurs encartés à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), syndicat majoritaire, ulcérés par les injonctions écologistes. Cette incompréhension entre une partie des agriculteurs et Europe Ecologie-Les Verts (EELV) se double d’une instrumentalisation politique à grande échelle. Au niveau européen, les coalitions se font et se défont désormais autour de l’écologie, nouveau clivage entretenu notamment par la droite et l’extrême droite.

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En France, le premier ministre, Gabriel Attal, s’en est saisi, mardi 23 janvier, à l’Assemblée nationale. Il a fustigé les « larmes de crocodile » de l’opposition écologiste et de gauche : « A chaque difficulté, vous répondez en général en pointant du doigt nos agriculteurs », en les présentant « comme des bandits, comme des pollueurs de nos terres, comme des tortionnaires de leurs animaux ». Une intervention qui a laissé dépitée la députée de la Drôme Marie Pochon (EELV) après sa question au gouvernement, elle qui est « fille et petite-fille de vignerons »« Il a choisi la solution de facilité. Gabriel Attal laisse les écologistes seuls à défendre l’écologie et l’Europe », estime-t-elle.

Pour le reste, les Verts sont abasourdis de se retrouver pointés du doigt, alors que cela fait longtemps qu’ils ne sont plus au gouvernement. Et que, depuis cinquante ans, le syndicalisme agricole est d’abord dominé par la FNSEA. « Ce n’est pas nous qui élaborons les politiques agricoles actuelles ! », s’exclame le député européen David Cormand. Mais l’écologie – le mot sert parfois à désigner la réglementation européenne, les normes environnementales ou encore les décisions préfectorales locales en matière de retenues d’eau ou d’extension – est devenue apte à fédérer les colères.

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« Il y a un mouvement agrarien, qui repose sur des représentations fantasmées, estime David Cormand, les paysans, ce ne sont pas eux qui font les voix de l’extrême droite. Mais l’agriculture est un des lieux d’une nostalgie de l’authenticité… » Ou l’agriculture comme point d’appui pour les conservateurs et l’extrême droite, partout en Europe, des Pays-Bas à l’Allemagne.

Ce n’est pas que la relation entre les agriculteurs et les écologistes soit inexistante en France. Loin de là, elle a une histoire, ancienne, de l’agronome René Dumont aux faucheurs volontaires, jusqu’à l’actuel député européen et éleveur Benoît Biteau. Mais c’est une histoire minoritaire. Le projet des Verts, nourri notamment d’un dialogue avec le syndicat agricole de la Confédération paysanne, revient quasiment à une révolution du modèle agricole.

« Nos destins sont liés »

Ainsi, Marie Toussaint, tête de liste écologiste aux européennes, estime que « le contrat social est rompu entre les agriculteurs et le pays »« Ce moment doit être l’occasion de refonder le pacte agricole avec la nation, en se posant la question de ce que l’on veut produire, et comment. Il faut faire de cette crise l’occasion d’un sursaut », affirme-t-elle, prônant une annulation de la dette des agriculteurs, une garantie de revenu pendant trois ans pour leur permettre une meilleure planification mais aussi la sortie des accords de libre-échange et une lutte contre les marges de l’agroalimentaire.

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A l’heure de la crise, ce message est mal reçu. « Notre discours n’est pas entendu par les agriculteurs, j’ai l’espoir qu’il le soit mieux dans les semaines à venir », ajoute Marie Toussaint. « L’agriculture n’a pas d’avenir sans transition écologique, nos destins sont liés », a assuré Marine Tondelier, mercredi, lors d’une conférence de presse au siège d’EELV. « Il y a eu beaucoup de préjugés entre les agriculteurs et les écologistes, on a le devoir de se parler davantage », ajoutait la numéro un des Verts. Pour le moment, aucun cadre national ne s’est risqué sur un barrage.

Au niveau local, certains l’ont fait, comme Maud Grard, élue écologiste au conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, qui s’est rendue mardi avec une collègue à un barrage sur l’autoroute A7, au niveau de Saint-Rambert-d’Albon (Drôme), près de Valence. Par prudence, les deux femmes n’ont pas tout de suite affiché leur étiquette écolo. Mais l’élue locale assure avoir pu discuter « sans agressivité » pendant plus de deux heures, au milieu d’agriculteurs soucieux de s’affirmer indépendants de tout syndicat. C’est le dernier espoir des écologistes : que le mouvement des agriculteurs, dont on découvre encore les contours, ne bascule pas totalement du côté de leurs adversaires politiques.

Les « contraintes » imposées par Bruxelles dans le viseur des agriculteurs

Laisser entendre que tous les exploitants seront obligés de laisser 4 % de leurs terres en jachère à cause de la politique agricole européenne est un raccourci trompeur. 

Par Perrine Mouterde

Publié le 25 janvier 2024 à 11h00, modifié le 25 janvier 2024 à 15h42

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 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/01/25/jacheres-zones-humides-les-contraintes-imposees-par-bruxelles-dans-le-viseur-des-agriculteurs_6212908_3244.html

Une jachère en bordure de champ, dans l’Isère, en juillet 2012.
Une jachère en bordure de champ, dans l’Isère, en juillet 2012.  JEAN-BAPTISTE STROBEL/BIOSPHOTO

« Nous demandons la suspension immédiate des 4 % de jachère, dès cette année. » Arnaud Rousseau, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), l’a répété, mercredi 24 janvier sur France 2 : la question des jachères fait partie des principales revendications de la profession, qui manifeste depuis plusieurs jours pour faire entendre ses difficultés.

Depuis des mois déjà, les représentants des agriculteurs dénoncent une mesure, introduite par la nouvelle politique agricole commune (PAC), qui les obligerait à cesser d’exploiter 4 % de leurs terres. Et qui priverait la France, de ce fait, de 4 % de sa production agricole. « Plus de 800 millions de personnes menacées par l’insécurité alimentaire mondiale et l’on veut nous imposer 4 % de surfaces agricoles improductives ! », affirme ainsi la FNSEA.

Mais laisser entendre que tous les exploitants seront contraints de laisser 4 % de leurs terres en jachère est toutefois un raccourci trompeur. La PAC fixe des conditions à remplir pour être éligible aux financements, appelées bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE). L’une d’entre elles, la BCAE 8, porte sur « le maintien des éléments du paysage ».

Erosion de la biodiversité

« L’esprit de cette règle était de faire en sorte qu’une partie de l’exploitation soit bonne pour la nature », rappelle Aurélie Catallo, directrice du programme « Politiques agricoles et alimentaires » à l’Institut du développement durable et des relations internationales. Aujourd’hui, l’agriculture intensive est la principale cause d’érosion de la biodiversitéen France, alors que cette biodiversité est indispensable au maintien d’une activité agricole résiliente et productive.

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Pour respecter cette nouvelle règle, les bénéficiaires des financements de la PAC ont deux options. Ils peuvent faire en sorte que 4 % de leur exploitation soient des zones qualifiées de « non productives » : rentrent dans cette catégorie les terres laissées en jachère mais aussi toutes les infrastructures agroécologiques (haies, mares, arbres, bosquets, murets, fossés, bandes tampons…). « Il y a toute une liste et un agriculteur peut donc être en conformité avec cette conditionnalité sans avoir aucune jachère », souligne Aurélie Catallo.

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Deuxième solution, l’exploitant peut avoir seulement 3 % d’éléments « non productifs » (jachères, haies, arbres, etc.), s’il réserve en plus 4 % de son terrain à d’autres zones favorables à la biodiversité, telles des cultures de légumineuses, qui fixent l’azote, ou des cultures implantées pendant quelques mois entre deux cultures principales.

L’application de cette conditionnalité aurait des conséquences très différentes selon les types d’exploitation : certains pourraient être d’emblée en conformité, alors que les exploitants de grandes cultures pourraient n’avoir comme seule solution, à court terme, que de recourir aux jachères.

« Chiffon rouge »

Mais cette nouvelle mesure n’a pas encore été mise en œuvre, rendant son impact précis impossible à évaluer. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, qui a remis sur le devant de la scène la question de la souveraineté alimentaire, la Commission européenne avait accordé une dérogation aux Etats pour l’année 2023. Aujourd’hui, le ministre de l’agriculture français, Marc Fesneau, bataille avec d’autres pays pour que cette conditionnalité ne soit que « partiellement appliquée » en 2024.

Une autre mesure européenne est pointée par certains agriculteurs. La nouvelle PAC prévoit, également au titre des bonnes conditions agricoles et environnementales (BCAE 2), la protection des zones humides et des tourbières. Un travail de cartographie de ces espaces, notamment piloté par l’Office français de la biodiversité et le Muséum national d’histoire naturelle, a été engagé en France dès 2022. Cet inventaire n’étant pas terminé, Paris a récemment notifié à Bruxelles que la nouvelle conditionnalité n’entrerait pas en vigueur avant le 1er janvier 2025.

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Mais, déjà, des agriculteurs s’inquiètent de ses effets. « Dans les autres Etats membres, ce zonage impacte 0,3 % de la surface agricole utile [SAU]. En France, ce qui est sur la table concernerait 29 % de la SAU. On est 100 fois plus surtransposés ! », a dénoncé, le 17 janvier, le représentant des céréaliers, Eric Thirouin.

Au ministère de la transition écologique, on ne confirme pas ce chiffre de 29 %, qualifié de « chiffon rouge agité pour effrayer »« Il nous paraît très hâtif d’essayer de lier des chiffres » entre surfaces agricoles et zones humides, précise le cabinet du ministre de la transition écologique, Christophe Béchu. Des consultations sur un premier projet de cartographie devraient être lancées dans les prochains mois.

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Perrine Mouterde

Biodiversité : un soutien « mal ciblé et très insuffisant » pour changer les pratiques agricoles

Une mission d’information parlementaire décrit l’échec des politiques publiques à organiser et à accompagner la transition du secteur agricole, premier responsable de l’érosion du vivant en France. 

Par Perrine Mouterde

Publié le 24 janvier 2024 à 17h12, modifié le 25 janvier 2024 à 10h10 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/01/24/biodiversite-un-soutien-mal-cible-et-tres-insuffisant-pour-changer-les-pratiques-agricoles_6212744_3244.html#:~:text=Effondrement%20de%20la%20biodiversité%20dans%20les%20milieux%20agricoles&text=L%27agriculture%20intensive%20détruit%20espèces,et%20la%20dégradation%20des%20habitats.

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Une haie de peupliers déssechés, à Espira-de-l’Agly (Pyrénées-Orientales), le 16 mai 2023.
Une haie de peupliers déssechés, à Espira-de-l’Agly (Pyrénées-Orientales), le 16 mai 2023.  RAYMOND ROIG/AFP

L’agriculture intensive est la principale cause d’érosion de la biodiversité, et les politiques publiques française et européenne échouent à mettre en œuvre une transition vers un modèle alternatif, alors que des solutions existent. C’est à cette conclusion qu’est parvenue, après avoir auditionné près de 200 personnes (chercheurs, agriculteurs, membres d’associations environnementales…), la mission d’information parlementaire sur les dynamiques de la biodiversité dans les paysages agricoles, présidée par la députée de la Marne Laure Miller (Renaissance).

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S’il n’est pas totalement nouveau, le constat dressé est sévère. Il est rendu public, mercredi 24 janvier, à un moment charnière : alors que des agriculteurs sont mobilisés pour dénoncer leurs difficultés à vivre de leur travail, le gouvernement finalise un projet de loi sur l’avenir du secteur, dont la présentation vient d’être reportée. Dans ce contexte, la mission d’information formule une cinquantaine de recommandations.

« Notre rapport n’est pas à contre-courant de ce que revendiquent les agriculteurs, pose d’emblée la députée de la Haute-Vienne Manon Meunier (La France insoumise), rapporteuse de la mission avec Hubert Ott, député du Haut-Rhin (MoDem). Il y a un consensus scientifique sur le fait que l’agriculture est une source majeure d’érosion de la biodiversité, mais les agriculteurs en sont les premières victimes. Et ils ne sont pas responsables de l’échec à mettre en œuvre la transition agroécologique : ce sont les politiques publiques qui les ont laissés seuls face à ce défi. »

Effondrement de la biodiversité dans les milieux agricoles

En quelques décennies, le secteur agricole s’est profondément transformé. La surface moyenne d’exploitation est passée de 21 hectares, en 1970, à 69 hectares, en 2020, plus de quatre exploitations sur cinq ont disparu depuis 1950, 70 % des haies ont été éliminées, la polyculture a diminué, le nombre d’agriculteurs a été divisé par quatre en quarante ans, et la France est devenue le deuxième pays européen le plus utilisateur de pesticides.

En parallèle, la biodiversité s’est effondrée dans les milieux agricoles : les populations d’oiseaux ont diminué de 43 %, plus de 40 % des eaux de surface sont affectées par des pollutions diffuses, et les sols sont de plus en plus dégradés. L’agriculture intensive détruit espèces et écosystèmes, via la contamination systémique de tous les milieux par l’utilisation d’engrais et de pesticides, et par la suppression et la dégradation des habitats. « Il faut dire que l’on ne peut pas espérer préserver la biodiversité en conservant un modèle d’agriculture intensive », résume M. Ott.

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Pour sortir de cette impasse, il existe toutefois des solutions « connues et accessibles », telles que l’agriculture biologique et l’agroécologie, fondée sur une approche globale de la production agricole et des écosystèmes. « L’ensemble des auditions converge vers l’idée que les systèmes de production agroécologiques constituent aujourd’hui la seule et unique réponse soutenable et durable pour enrayer le déclin de la biodiversité et améliorer la résilience de l’agriculture face au changement climatique », écrivent les auteurs du rapport.

La PAC « pas à la hauteur des enjeux »

Ils soulignent notamment que l’agroécologie permet de produire, à terme, sans avoir besoin de recourir à des pesticides et sans attendre un « produit alternatif miracle » qui n’existe pas. « Ce sont les systèmes de production agricoles intensifs et surspécialisés qui contribuent largement à rendre l’usage des pesticides inévitable ; là où les systèmes plus diversifiés et complexes seront structurellement plus résilients et moins vulnérables aux bioagresseurs », expliquent-ils.

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Pourquoi l’agroécologie ne s’est-elle pas développée davantage ? Le passage d’un modèle conventionnel à un modèle alternatif nécessite une période d’adaptation qui peut entraîner une baisse de revenus, au moins temporaire, et des coûts supplémentaires, pour acheter des équipements, se former ou recruter de la main-d’œuvre. Or, jusqu’ici, les exploitants ne sont ni incités à s’engager dans cette démarche ni accompagnés lorsqu’ils se lancent, et ils doivent assumer seuls la prise de risque financière.

Lire aussi la tribune (2023) :   « Toute l’agriculture française doit passer à l’agroécologie et, partout où c’est pertinent, au bio »

Le rapport déplore ainsi un « soutien discontinu, mal ciblé et très insuffisant pour inciter efficacement les agriculteurs au changement de pratiques » et note que la nouvelle politique agricole commune (PAC) et sa déclinaison nationale ne sont « pas à la hauteur des enjeux ». Un exemple : la France a décidé de ne transférer que 7 % du budget de la PAC au « second pilier », destiné à financer entre autres les mesures agroenvironnementales et climatiques, et les aides à la conversion à l’agriculture biologique. Résultat, en Bretagne ou en Nouvelle-Aquitaine, les budgets sont insuffisants pour répondre aux demandes des agriculteurs.

Propositions précises

Parmi les autres échecs, celui des plans Ecophyto, qui avaient pour objectif de diviser par deux le recours aux pesticides, a été largement détaillé par une récente commission d’enquête. Les aides à l’installation n’encouragent pas non plus les nouveaux agriculteurs à intégrer la biodiversité dans leurs projets et les politiques alimentaires sont encore « trop éloignées » de ces enjeux.

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Renforcement de la séparation entre les activités de conseil et de vente des produits phytopharmaceutiques, mise en place d’un fonds assurantiel financé par l’industrie agrochimique, prix planchers pour les produits agricoles, réforme des mécanismes d’attribution des aides de la PAC… La mission formule des propositions précises. Sur le sujet central de la concurrence internationale et des traités de libre-échange, elle se prononce en faveur de l’intégration de clauses miroirs imposant les mêmes standards de production que ceux de l’Union européenne.

Dans le contexte actuel, Mme Meunier redoute toutefois que ces préconisations ne soient pas entendues. « Les agriculteurs doivent pouvoir vivre dignement, et cela ne doit pas se faire au détriment des normes environnementales. Mais j’observe que ce n’est pas le message porté par le gouvernement », juge la députée. « Je crois que beaucoup de gens ne se rendent pas compte à quel point la biodiversité est dégradée, et combien cela menace l’humanité, ajoute M. Ott. Mais le message positif, c’est que ceux qui tentent de mettre en place des expériences d’agriculture respectueuses de la biodiversité constatent très vite un retour du vivant. »

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Perrine Mouterde

Voir aussi:

Pour EELV, l’écologie politique est devenue un « bouc émissaire » commode

La dissolution des Soulèvements de la Terre témoigne, selon les dirigeants du parti, d’un mouvement de criminalisation de l’écologie et pousse EELV dans un périlleux exercice pour concilier tentation radicale et nécessité d’élargir sa base. 

Par Julie CarriatPublié le 21 juin 2023 à 18h00, modifié le 21 juin 2023 à 20h39

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/06/21/pour-eelv-l-ecologie-politique-est-devenue-un-bouc-emissaire-commode_6178625_823448.html

Manifestation après la dissolution des Soulevements de la Terre, le 21 juin à Nantes.
Manifestation après la dissolution des Soulevements de la Terre, le 21 juin à Nantes.  LOIC VENANCE / AFP

« Ecoterroristes », tenants d’une écologie « punitive », coupables d’« agribashing » : voilà les écologistes au centre d’un nouveau procès. Ils ne sont plus les « amish » illuminés dénoncés, en 2020, par Emmanuel Macron, mais désormais les proches de mouvances ciblées par les forces antiterroristes. A l’annonce de la dissolution des Soulèvements de la Terre, mercredi 21 juin, et dans la foulée de nombreuses perquisitions, dont une visant un adhérent d’Europe Ecologie-les Verts (EELV), les responsables du parti s’estiment devenus des boucs émissaires.

Lire aussi :  Les questions juridiques que pose la dissolution des Soulèvements de la Terre

« Nous ne sommes pas encore dissous, nous. Nous en profitons pour faire des conférences de presse jusqu’au dernier moment », lançait, mardi, depuis le siège du parti, la numéro un des Verts, Marine Tondelier. Pour cette dernière, c’est sûr, « il y a un climat de criminalisation des mouvements écologistes »« On peut être d’accord ou non avec ces actions de désobéissance civile, mais il faut savoir raison garder dans les proportions de la répression », a-t-elle ajouté.

Repoussé dans une impasse politique, EELV tente d’organiser sa défense tant bien que mal. Sans tempérer son message historique, antinucléaire, pionnier sur les dangers sanitaires de l’agriculture intensive, et en pointe sur les combats de société. Un exercice de plus en plus périlleux.

Réconciliation avec les campagnes

Depuis son élection à la tête des Verts, en décembre 2022, Mme Tondelier, conseillère municipale d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais), habituée de la confrontation avec l’extrême droite, tient sa ligne. D’un côté, entretenir le lien avec les radicalités écologistes qui, à l’instar des Soulèvements de la Terre, sont devenues de puissants ferments de mobilisation dans la jeunesse. De l’autre, élargir la base du parti, en parlant à un auditoire qui la dépasse. Deux projets qui relèvent de l’antithèse sur le papier.

Par son parcours, Marine Tondelier est mieux armée que d’autres pour faire la synthèse. « Je viens d’une famille d’agriculteurs, quand je suis devenue écolo, mon grand-père m’a dit : “Qu’est-ce que je t’ai fait ?” », se souvient la secrétaire nationale. Dire à un cultivateur que les pesticides qu’il utilise sont cancérigènes, en premier lieu pour lui-même et ses proches, est risqué politiquement, mais c’est la route qu’a choisie EELV. D’ailleurs, la secrétaire nationale est régulièrement prise à partie plus ou moins violemment. Par des agriculteurs lors de ses visites de terrain, dans le Lot-et-Garonne par la coordination rurale, puis encore dans l’Aude le 13 juin au côté de la députée de Paris Sandrine Rousseau.

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A l’heure où l’exécutif se saisit de tout débordement pour instruire ses accusations d’« écoterrorisme », EELV entend mettre en lumière, plutôt que l’« agribashing », l’« écolo-bashing ». Le tribunal d’Agen a ainsi été saisi d’une plainte déposée par Mme Tondelier pour « entraves par menaces à la liberté d’expression » à l’encontre du président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, Serge Bousquet-Cassagne. Vus des réseaux sociaux, les déplacements des cadres d’EELV donnent l’impression que les écologistes ne peuvent mettre le pied en dehors des métropoles sans être apostrophés. Mais les Verts assurent que les incidents sont le fait d’une minorité d’agriculteurs, parfois noyautés par l’extrême droite. Pour le reste, le parti en convient : la réconciliation avec un cercle plus large prendra du temps, en particulier dans les campagnes.

« Le malaise est réel »

Mardi, au siège d’EELV, Marie Pochon, députée de la Drôme, le revendiquait : « Contrairement à Les Républicains ou d’autres, nous ne faisons pas dans le populisme rural. » Dans le firmament de l’écologie politique rurale, il y a José Bové, arracheur d’OGM, Noël Mamère, mariant des couples homosexuels avant la loi de 2013. Pour l’ancien député Sergio Coronado, la secrétaire nationale « renoue avec cette tradition de militantisme écolo »« Il serait simple, parce que nous sommes victimes de menaces, de délaisser les agriculteurs, ce n’est pas ce qu’elle fait, nous n’avons pas d’adversaire chez ceux qui sont victimes du système », ajoute-t-il.

Paradoxalement, la colère de ceux qui comprennent que le réchauffement climatique va les percuter semble se retourner d’abord vers le parti politique qui met en garde depuis des décennies. « Le malaise est réel, mais est-ce que les écologistes doivent être les boucs émissaires de cette colère ? », s’interroge Marine Tondelier. C’est en tout cas l’impasse dans laquelle l’exécutif semble vouloir reléguer EELV.

Pendant que les écologistes assument leur radicalité, le président de la République revendique d’être « pour une sobriété écologique raisonnable et non punitive », comme il l’a lancé, le 19 juin, au Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget. Un discours qui marque le contraste, et avec les positions des Verts, et avec l’accélération de l’urgence climatique mesurée par les scientifiques. Pour Yannick Jadot, dernier candidat d’EELV à la présidentielle, « Emmanuel Macron s’aligne sur la droite européenne qui est en train de faire de l’écologie un adversaire, du déni une politique ». Et de conclure avec une prévision : « On entre dans un grand moment de régression. »

Julie Carriat

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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