La valse des ministres de la santé aggrave les pénuries de médicaments

Pénuries de médicaments : la feuille de route promise par le gouvernement se fait attendre

Alors que, sur le terrain, les tensions et les ruptures d’approvisionnement de médicaments s’amplifient, le gouvernement tarde à dévoiler son plan. 

Par Zeliha ChaffinPublié hier à 15h00 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/01/27/penuries-de-medicaments-la-feuille-de-route-promise-par-le-gouvernement-se-fait-attendre_6213404_3234.html

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Dans une pharmacie de Riedisheim (Alsace), le 23 octobre 2023.
Dans une pharmacie de Riedisheim (Alsace), le 23 octobre 2023.  SEBASTIEN BOZON / AFP

C’est la boussole que tous – industriels pharmaceutiques, grossistes répartiteurs, professionnels de santé, patients – attendent avec une certaine impatience. Alors que, sur le terrain, les tensions et les ruptures d’approvisionnement de médicaments s’amplifient, le gouvernement tarde à dévoiler sa feuille de route pour lutter contre les pénuries.

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La faute en partie à la valse des ministres de la santé. Le 20 juillet, l’ex-locataire de l’Avenue de Ségur, François Braun, devait en faire la présentation aux acteurs de la filière. Mais le remaniement ministériel, qui s’est soldé le jour même par son départ, a remisé l’annonce dans les cartons. Rebelote six mois plus tard. Le 19 décembre, la présentation prévue est une nouvelle fois annulée alors que le ministre en poste, Aurélien Rousseau, vient de présenter sa démission. Depuis, c’est le silence radio au ministère.

Un contretemps qui n’est pas sans poser quelques soucis, car « de nombreuses réponses pour prévenir ces pénuries nécessitent d’être mises en œuvre par la puissance publique. Tant que nous n’avons pas le pilotage global dans le cadre d’une feuille de route, il est difficile de faire avancer un certain nombre de parties de ce dossier », observe Thomas Borel, directeur scientifique au LEEM, l’organisation professionnelle des industriels pharmaceutiques. Le syndicat a fait dans ce cadre plusieurs propositions, dont notamment la mise en place d’une plate-forme qui permettrait à chaque maillon de la chaîne du médicament (laboratoires, grossistes, pharmaciens, médecins) de disposer des informations sur les stocks disponibles en temps réel.

Le chantier des pénuries n’est cependant pas complètement à l’arrêt. En 2023, plusieurs mesures ont été mises en place par le gouvernement. En juin, une liste de 450 médicaments considérés comme essentiels a été établie, dont 147 à ce jour, selon la direction générale des entreprises, ont été jugés « prioritaires à la relocalisation ».

« Situation chaotique »

Un plan hivernal, destiné à lutter contre les pénuries saisonnières, a par ailleurs été mis en place, sous l’égide de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Objectif : éviter les pénuries de la saison 2022-2023, où l’amoxicilline et le paracétamol avaient fortement manqué en raison d’un défaut d’anticipation des laboratoires. Avec des résultats encore timides.

Si le paracétamol ne pose plus de souci, les difficultés persistent sur de nombreux antibiotiques, dont l’amoxicilline pédiatrique. « Les tensions sont liées à une dérégulation du système de distribution. Il y a en effet les quantités nécessaires chez les industriels, mais en raison de la disette de l’année passée, certains ont adopté des comportements qui ont abouti à cette situation chaotique d’indisponibilité des produits pour les patients », explique Christelle Ratignier-Carbonneil, directrice générale de l’ANSM.

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Pour que chacun – laboratoires, grossistes répartiteurs et pharmaciens – retrouve « son barycentre », une charte d’engagement a été signée, fin novembre entre les acteurs. « La situation tend à s’améliorer. On a demandé extrêmement fermement aux industriels de lâcher leurs stocks. Les officines arrivent à avoir une visibilité de quelques jours et les grossistes ont été réapprovisionnés en amoxicilline. On est sur le bon chemin, mais il faut être très prudent et poursuivre les efforts », ajoute-t-elle.

En parallèle, le pouvoir du gendarme sanitaire a été renforcé grâce à loi de financement de la Sécurité sociale votée en décembre, notamment en matière de sanction financière. « Une bonne nouvelle », se félicite Catherine Simonin chez France Assos Santé, qui appelle le gouvernement à « prendre des mesures fortes » pour endiguer le fléau.

Zeliha Chaffin

Pénuries de médicaments : une crise sans fin

En 2023, plus de 4 925 médicaments ont été signalés en risque de tension ou de rupture d’approvisionnement auprès de l’ANSM. Parmi eux, 40 % ont dû faire l’objet de mesures du gendarme sanitaire. Sur le terrain, pharmaciens, médecins et patients s’organisent comme ils peuvent. 

Par Zeliha ChaffinPublié hier à 06h00, modifié hier à 08h16 https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/01/27/penuries-de-medicaments-une-crise-sans-fin_6213351_3234.html

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COLCANOPA

« Non seulement ça ne s’améliore pas, à part sur quelques médicaments, mais, en plus, ça s’aggrave. » A la pharmacie de l’Hôtel de Ville, dans le centre d’Aurillac, Christophe Nouvel est intarissable lorsqu’il s’agit d’énumérer les médicaments qu’il peine à se procurer pour ses patients. Antibiotiques, traitements contre l’hypertension ou le cholestérol, antidiabétiques, antiépileptiques, traitements ophtalmiques… « C’est simple, lorsqu’un patient arrive avec une ordonnance pour une pathologie chronique, dans un cas sur deux, il nous manque un des produits prescrits. Et on ne parle pas ici de bobologie, mais de traitements indispensables voire vitaux pour les malades », constate-t-il, dépité.

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Dans 90 % des cas, le pharmacien parvient heureusement à trouver une solution de rechange en fouillant ses étagères pour dénicher un autre médicament aux propriétés identiques ou en commandant le médicament de substitution auprès de son grossiste. « Le patient se retrouve alors avec un traitement où il devra peut-être prendre deux comprimés au lieu d’un. C’est un peu perturbant, mais c’est un moindre mal », détaille-t-il. Mais de plus en plus souvent, faute de trouver des équivalents disponibles, il est amené à décrocher son téléphone pour joindre les médecins afin de trouver d’autres options de traitement.

« Encore faut-il qu’ils nous répondent, car eux aussi sont débordés », soupire Cynthia Guichard, qui juge la situation « catastrophique » depuis deux ans. Comme la dizaine d’officines contactées, la pharmacienne, installée à Marseille, ne compte plus les heures passées chaque semaine à tenter de mettre la main sur un médicament manquant. « Chaque fois que je passe une commande, j’ai en retour environ 150 références que mes grossistes ne sont pas en mesure de me livrer », observe-t-elle.

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Parmi les basiques en quasi rupture en ce moment dans ses rayons, l’Augmentin, un antibiotique associant de l’acide clavulanique et de l’amoxicilline, utilisé dans le traitement des infections bactériennes. « Si on arrive à avoir une boîte de temps en temps, c’est la fête », ironise-t-elle, avant de souligner : « Tout cela est délétère pour la santé publique. Et en plus, c’est coûteux pour la Sécurité sociale, car à chaque traitement d’une ordonnance, des honoraires de dispensation sont facturés. Lorsqu’un patient doit faire deux pharmacies au lieu d’une pour obtenir l’ensemble de ses médicaments, ces honoraires sont donc multipliés par deux. »

Courir d’un fournisseur à l’autre

Une autre solution adoptée en cas d’impasse consiste à faire appel aux pharmacies préparatoires, des officines autorisées à fabriquer elles-mêmes certains médicaments. Après avoir été appelées à la rescousse en novembre 2022 pour pallier l’absence d’amoxicilline, elles se sont notamment attelées cet hiver à la confection de la Flécaïne, un médicament couramment prescrit aux patients souffrant de troubles du rythme cardiaque, et dont les approvisionnements ont connu de très fortes perturbations ces derniers mois. Non sans un certain prix, le coût de ces préparations artisanales revenant parfois jusqu’à trois fois plus cher que le médicament fabriqué industriellement.

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Ces difficultés de terrain ne se cantonnent pas aux pharmacies d’officines. Dans les hôpitaux aussi, les pénuries sont devenues routinières. « On est sur un fil en permanence. Entre 2022 et 2023, on a observé une augmentation de 30 % de nos lignes de produits en tension ou en rupture. A l’heure actuelle, 160 lignes sur les 2 500 que compte notre nomenclature sont concernées », note Pierre-Antoine Fontaine, pharmacien chargé des achats de médicaments au centre hospitalier universitaire (CHU) de Nice.

Avec son équipe, il passe ses journées à courir d’un fournisseur à l’autre pour trouver des solutions de remplacement qui ne pénaliseront pas les patients. Un travail de longue haleine. Car il ne s’agit pas seulement de débusquer l’alternative idéale, « il faut ensuite adapter les protocoles, informer les personnels, paramétrer les systèmes d’information, et s’assurer qu’il n’y a pas de mélanges dans les rangements », précise Rémy Collomp, chef du pôle pharmacie de l’hôpital.

Au CHU de Rennes, ce surcroît d’activité mobilise au quotidien l’équivalent de trois personnes à temps plein, constate son homologue breton, Vincent Gicquel. « En ce moment, 3 % à 4 % de nos références sont en rupture. Cela semble peu, mais c’est énorme comparé à il y a dix ans. A cette époque, les rares moments où on était confrontés à ces situations, c’était parce qu’on s’était loupé sur la passation de commande », explique le pharmacien, qui déplore par ailleurs la variabilité des modes d’information utilisés par les laboratoires pharmaceutiques pour communiquer sur ces sujets. « Il y a ceux qui envoient un fax, ceux qui téléphonent, ceux qui envoient un mail, ceux encore qui informent de toutes leurs pénuries et nous laissent la charge de faire le tri pour repérer celles qui concernent les produits que nous référençons… », ajoute-t-il.

Recourir à des substitutions

Malgré la mobilisation des autorités de santé, la tendance n’est pas près de s’inverser. En 2023, le rythme des pénuries s’est encore accéléré. Au total, 4 925 médicaments d’intérêt thérapeutique majeur ont été signalés en risque de tension ou de rupture d’approvisionnement auprès de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), soit une augmentation de 30 % par rapport à 2022 (où 3 761 médicaments étaient dans ce cas de figure).

Parmi ces déclarations, toutes ne se sont pas traduites par de réelles tensions ou des ruptures sèches, c’est-à-dire une indisponibilité supérieure à soixante-douze heures pour les patients, mais un nombre non négligeable, environ 40 %, ont tout de même nécessité la prise de mesures par le gendarme du médicament. L’ANSM a ainsi dû, selon les cas, opter pour des contingentements, autrement dit limiter les prescriptions à une partie des patients, recourir à des substitutions (l’autorisation pour les pharmaciens de remplacer un traitement manquant par des alternatives) ou s’appuyer sur des importations de surplus de stocks de pays voisins.

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Cette situation affecte les patients. Les établissements hospitaliers, malgré leurs efforts pour trouver des solutions, sont parfois dans une impasse. Certains ont ainsi dû parfois se résoudre à reporter de quelques jours une chirurgie, faute de disposer du matériel nécessaire, les dispositifs médicaux – ces produits qui recouvrent toute une palette d’articles comme les pansements, les sutures, les sondes d’intubation, les systèmes de monitorage d’oxygène, etc. – étant également concernés par les pénuries. Par manque de médicaments, d’autres encore ont dû quelquefois prescrire directement des traitements de deuxième ligne, habituellement utilisés lorsque le traitement de première ligne n’a pas l’effet escompté.

Pour les patients souffrant de maladies chroniques, contraints de renouveler régulièrement à la pharmacie leur stock de médicaments, c’est l’angoisse. Josée Gaillard, secrétaire générale de l’association France glaucome, pointe ainsi les récentes difficultés pour se procurer de l’Azopt, un collyre utilisé quotidiennement par de nombreux malades pour diminuer la tension intraoculaire. « La pharmacie de mon village n’en recevait plus. J’en ai trouvé dans une autre officine à 5 kilomètres, mais tous les malades n’ont pas toujours cette chance », relate-t-elle.

Christophe Lucas, président de l’association Epilepsie France, abonde : « Sur les 27 molécules commercialisées en France pour traiter l’épilepsie, qui concerne 650 000 personnes, toutes ont été en tension au minimum deux mois dans l’année en 2023. Imaginez la panique lorsque c’est votre vie ou celle de votre enfant qui est en péril si vous n’avez pas le traitement. » Sur le groupe Facebook de l’association, un drôle de troc, où l’on voit les malades en difficulté appeler les mieux pourvus à les dépanner en urgence d’une plaquette de comprimés, a ainsi fait son apparition ces dernières années.

Zeliha Chaffin

Le risque de pénurie de médicaments a encore fortement augmenté en 2023

Un bilan de l’Agence de sécurité du médicament fait état d’une très nette aggravation des difficultés d’approvisionnement en France. 

Le Monde avec AFPPublié le 26 janvier 2024 à 16h34, modifié le 26 janvier 2024 à 17h07 https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/01/26/le-risque-de-penurie-de-medicaments-a-encore-fortement-augmente-en-2023_6213210_3224.html

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Préparation de médicaments dans le laboratoire de la pharmacie Delpech à Paris, le 28 septembre 2023.
Préparation de médicaments dans le laboratoire de la pharmacie Delpech à Paris, le 28 septembre 2023. MEHDI FEDOUACH / AFP

Les difficultés d’approvisionnement de médicaments se sont encore aggravées en 2023 en France, frôlant les 5 000 déclarations de ruptures de stocks ou risques de ruptures, selon un bilan de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) publié vendredi 26 janvier.

Au total, l’ANSM a enregistré l’an dernier 4 925 signalements, contre 3 761 en 2022, soit une progression de 30,9 %. Ils ont plus que doublé (+ 128 %) par rapport aux 2 160 signalements reçus en 2021, a fait savoir l’organisme dans un communiqué. Un même médicament peut faire l’objet de plusieurs signalements par les acteurs concernés par la distribution des produits au cours d’une même année, rappelle l’ANSM dans son communiqué.

Si « toutes les classes de médicaments sont concernées », souligne l’Agence, « les médicaments cardiovasculaires, les médicaments du système nerveux, les anti-infectieux et les anticancéreux sont plus particulièrement représentés ».

Lire l’analyse :    Pénurie de médicaments : une crise qui perdure, résultat d’une chaîne de causes industrielles et commerciales Des problèmes multiples et récurrents

Le problème, récurrent depuis plusieurs années, touche de nombreux pays. Ses causes sont multiples : « Difficultés survenues lors de la fabrication des matières premières ou des produits finis, défauts de qualité sur les médicaments, capacité de production insuffisante, morcellement des étapes de fabrication, etc. », énumère l’ANSM. A cela s’ajoute l’augmentation des besoins en médicaments sur fond de vieillissement des populations.

Concernant l’antibiotique le plus courant, l’amoxicilline, l’ANSM constate « depuis quelques semaines une amélioration progressive de l’approvisionnement » des pharmacies et des grossistes répartiteurs « sur l’ensemble du territoire, en particulier sur les présentations pédiatriques ».

Les acteurs de la chaîne du médicament (industriels, dépositaires, grossistes répartiteurs, pharmaciens d’officine et hospitaliers) sont néanmoins appelés à poursuivre leurs efforts et à « anticiper dès à présent les approvisionnements pour garantir la couverture des besoins à l’issue de cette saison » hivernale. Pour d’autres antibiotiques, « tels que l’azithromycine et le cefpodoxime pédiatrique », la situation s’est par contre fragilisée, et il a été également demandé aux industriels de libérer leurs stocks, ajoute l’ANSM.

Lire aussi :  Face aux pénuries de médicaments, le gouvernement veut faire la chasse au gaspillageLes acteurs dans leur ensemble se sont engagés cet automne au sujet d’une charte de bonnes pratiques visant à partager leurs données quant aux disponibilités des médicaments, sous l’égide de l’ANSM.

Le Monde avec AFP

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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