Une politique agricole qui reste enfermée dans un logiciel productiviste, au détriment de la transition agroécologique.

Comment sauver l’agriculture française ? Le débat entre Aurélie Trouvé et Pascal Lecamp

Alors que les blocages se multiplient et que le projet de loi du ministre de l’agriculture a été repoussé, Aurélie Trouvé (LFI) et Pascal Lecamp (MoDem) débattent à propos d’un texte censé apporter des réponses au déclin du monde agricole.

Mathieu Dejean et Amélie Poinssot

23 janvier 2024 à 19h31 https://www.mediapart.fr/biographie/mathieu-dejean-0

 

Trop de bureaucratie, trop de normes, trop de contraintes environnementales, dénonce depuis une semaine une partie du monde agricole. Une colère sur laquelle surfe le Rassemblement national (RN), à cinq mois des élections européennes. Le mouvement est venu court-circuiter l’agenda gouvernemental, qui prévoyait, mercredi en Conseil des ministres, la présentation par Marc Fesneau d’un projet de loi agricole.

Le texte, censé répondre à une dimension cruciale du malaise – le non-renouvellement des générations en agriculture et l’abandon de nombreuses fermes – a été repoussé de plusieurs semaines. Il va être retravaillé, pour y intégrer la « simplification administrative »demandée dans les mobilisations, a indiqué le cabinet du ministre.

Mais au-delà des revendications du moment se pose la question d’une politique agricole qui reste enfermée dans un logiciel productiviste, au détriment de la transition agroécologique. Chaque semaine, deux cents fermes disparaissent en France. Et d’ici à 2030, la moitié des agricultrices et agriculteurs qui étaient en activité en 2020 seront partis à la retraite.

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Pascal Lecamp et Aurélie Trouvé à Paris en janvier 2024.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Dévoilé dans les grandes lignes à la presse en décembre par Marc Fesneau, le projet est déjà vivement critiqué pour ne pas apporter de réponse à la hauteur de ces enjeux. Grande loi agricole du quinquennat ou coquille vide ? Pour en débattre, Mediapart a réuni l’un de ses défenseurs, le député (MoDem) de la Vienne Pascal Lecamp, et l’une de ses opposantes, l’agronome et députée (LFI) Aurélie Trouvé, élue en Seine-Saint-Denis. Entretien croisé.

Mediapart : À quoi attribuez-vous le mouvement de colère qui a éclaté dans le monde agricole ?

Pascal Lecamp : Le sujet numéro un, c’est le revenu des agriculteurs, et la vitesse à laquelle il arrive. Il y a une lourdeur administrative dans la PAC, qui entraîne des retards de paiement. Les subventions pour les mesures agroenvironnementales et climatiques, les MAEC, qui ont suscité déjà des mobilisations à l’automne, vont enfin pouvoir être versées.

Mais on ne peut pas dire que l’État ne fait rien pour le monde agricole ! Il a considérablement indemnisé pour la grippe aviaire, et 230 millions d’euros ont été mis sur la table l’an dernier pour la filière viticole. Nous allons indemniser également pour la maladie hémorragique bovine apparue dans le Sud-Ouest. Le budget du ministère a été rehaussé à 5,9 milliards pour 2024.

Le défi, c’est que la moitié des exploitations agricoles vont changer de mains dans les dix ans qui viennent.

Pascal Lecamp

Il est surprenant que le mouvement surgisse maintenant, d’autant que la réduction progressive de l’exemption fiscale sur le gazole agricole est compensée pour le secteur, et avait été discutée en amont avec la FNSEA. Le gouvernement va maintenant revoir le projet de loi agricole, de façon à introduire une simplification administrative et un versement le plus rapide possible des aides aux agriculteurs.

Aurélie Trouvé : Je suis, moi, étonnée que la révolte n’ait pas surgi plus tôt. La raison principale tient au fait que les agriculteurs doivent pouvoir vivre de leur travail. C’est mis sur le dos des normes, mais cela n’arrive pas par hasard. Les prix agricoles ont baissé de 10 % en moyenne en France depuis un an, pendant que les marges des industriels ont explosé. Cette chute des prix, c’est la conséquence de la libéralisation des échanges, en particulier avec l’Ukraine. Les mobilisations qui touchent toute l’Europe sont d’ailleurs parties de Pologne.

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On arrive aux limites du modèle productiviste, du carcan néolibéral d’Emmanuel Macron et de l’Union européenne. Il faut réguler les prix, et aider significativement la transition agroécologique. Le problème n’est pas d’avoir moins de normes, mais des normes à condition de favoriser les revenus des agriculteurs. 600 millions d’euros supplémentaires pour la filière bio et les MAEC avaient été votés à la majorité cet automne ; cela a sauté avec le 49.3…

Le projet de loi avait pour ambition de répondre aux deux gros enjeux du secteur que sont la transition agroécologique et la disparition des fermes. Est-ce qu’il y répond ?

Pascal Lecamp : On peut toujours faire mieux, mais il y répond totalement. Le défi, c’est que la moitié des exploitations agricoles vont changer de mains dans les dix ans qui viennent. J’en avais fait le constat avant même qu’on en parle, dès que je suis arrivé comme député. J’avais fait ce calcul : 170 000 exploitations qui changent de mains en dix ans, pour une surface moyenne de 70 hectares et un prix moyen de 7 000 euros l’hectare, cela nous amène à 80 milliards d’euros dans le cas où il faut racheter les terres. À diviser entre celles et ceux qui reprennent dans des conditions familiales et les autres, cela veut dire qu’il faut trouver, pour les « non-issus du milieu agricole », qu’on appelle les « Nima », environ 3 à 4 milliards d’euros par an, ne serait-ce que pour le rachat du foncier.

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Pascal Lecamp et Aurélie Trouvé à Paris en janvier 2024.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Certains sont sans doute les enfants de gens riches qui peuvent acheter, mais d’autres n’ont pas les moyens. D’où la création d’un fonds pour la formation des entrepreneurs du vivant, doté pour l’instant de 400 millions d’euros. Cet argent public ira soit aux Safer [Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, organisme censé réguler la vente des terres agricoles – ndlr] pour faire des préemptions de terres, soit à Terre de Liens, qui est dans un autre style d’acquisition de propriétés agricoles. Afin d’éviter les concentrations de terres et d’attribuer du foncier aux jeunes générations.

Dans mon département, la Vienne, la Safer n’a les moyens de préempter qu’une ou deux exploitations par an. Au rythme des changements actuels, elle ne peut pas préserver le foncier pour les jeunes générations. Le fonds sera très vite insuffisant à la vitesse où vont se renouveler les exploitations, mais l’objectif est de l’alimenter. 
Pour le ministre, comme pour moi, les 400 000 exploitations actuelles, c’est le fond de la piscine. On était à 500 000 il y a 10 ans…

C’est le but de la loi : ne pas descendre au-dessous de 400 000 exploitations en France ?

Pascal Lecamp : Oui, c’est une ligne rouge qu’on aimerait ne pas dépasser. Mais c’est compliqué. Chez moi s’est construite une exploitation de 2 000 hectares, parce que la Safer n’a pas été capable de bloquer.

Aurélie Trouvé : Pour moi, ce projet de loi est vide et je ne suis pas la seule à le penser, y compris dans les rangs de la minorité présidentielle, même s’ils ne le diront pas publiquement. Il n’y a rien dans ce texte qui permette de s’attaquer réellement au problème du renouvellement des générations agricoles.

On a besoin de main-d’œuvre partout, et donc de main-d’œuvre immigrée.

Pascal Lecamp

Tout d’abord, il y a un énorme angle mort sur le foncier – vous l’avez très bien dit. À La France insoumise, nous avons demandé qu’il y ait une vraie loi foncière et on nous a dit que la loi Sempastous [du nom du député Jean-Bernard Sempastous, loi votée en 2021 – ndlr] y répondait déjà. Or cette loi Sempastous ne répond pas au problème, puisqu’il y a toujours des gros trous dans la raquette côté Safer d’un point de vue juridique.

Face au renouvellement des générations, il faut faire du un pour un. Lorsqu’une exploitation arrête, il faut a minima une personne qui prenne la suite. Ou deux ou trois. Aujourd’hui on n’y est pas du tout, 10 000 exploitations disparaissent en moyenne chaque année.

Pascal Lecamp : Pour faire du un pour un, la limite est qu’il nous manque de la main-d’œuvre. En ce moment même, il manque 70 000 équivalents temps plein en agriculture, selon une estimation du ministère de l’agriculture. C’est-à-dire les emplois saisonniers ou permanents dans les exploitations et les entreprises de travaux agricoles.

Selon la direction générale de l’enseignement agricole, on aurait besoin de 30 % d’élèves en plus dans les lycées agricoles afin de combler ce gap. C’est énorme. 30 % à un moment où on réindustrialise, avec les « gigafactories » de batteries, le développement du nucléaire… On a besoin de main-d’œuvre partout, et donc de main-d’œuvre immigrée. Si on veut maintenir notre PIB, il faut régulariser les 400 000 personnes qui travaillent et il faut envisager quel flux régulier de personnes doivent entrer en France pour maintenir notre croissance.

L’agriculture fait partie des métiers en tension…

Aurélie Trouvé : Totalement, et on se trompe complètement dans la loi immigration parce que les migrants occupent des métiers essentiels. On ne sait pas trop quel va être le cadre juridique, et l’on est en train de faire des travailleurs jetables et corvéables : une fois que le métier n’est plus en tension, ils n’auront plus de protection.

Sur la question de la main-d’œuvre salariée, il y a un vrai débat entre nous, Pascal. Le problème est que le salaire et les conditions de travail en agriculture n’attirent pas les gens. Aucun d’entre nous dans l’hémicycle n’accepterait ces conditions. Quand on a, au bout de quelques années, des troubles musculo-squelettiques et que l’on ne peut plus travailler tellement les conditions de travail sont harassantes dans les champs, force est de reconnaître qu’il y a un vrai problème de droit du travail sur les exploitations agricoles.

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Pascal Lecamp et Aurélie Trouvé à Paris, en janvier 2024.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Il y a aussi un problème de revenus : on retrouve, au bout de vingt ans de métier, des saisonniers agricoles ultraqualifiés payés au Smic… On nous dit que les exploitants n’ont pas les moyens de payer dignement les salariés agricoles. C’est là qu’on arrive au deuxième énorme angle mort du projet de loi : les revenus agricoles.

Pascal Lecamp : La question des revenus agricoles, c’est la question du revenu en France en général…

Aurélie Trouvé : Non, il y a une spécificité au revenu agricole. Il y a un taux de pauvreté de 15 à 20 %, bien supérieur aux autres secteurs économiques. Le problème n’est pas le revenu moyen, il est celui des inégalités énormes de revenus. Certes, il y en a qui s’en sortent très bien – notamment ceux qui sont dans les conditions agronomiques les plus favorables, dans la Beauce par exemple –, mais une partie significative aujourd’hui ne peut pas s’en sortir. Les prix d’achat aux producteurs se sont peut-être améliorés pendant quelques années, mais ils ont diminué en moyenne de 10 % en 2023. Pendant que le coût de l’alimentaire pour les consommateurs, lui, a augmenté.

Nous sommes dans une situation d’oligopole dans la plupart des filières, où les multinationales sont faiseuses de prix.

Aurélie Trouvé

Nous avons fait une proposition de loi en novembre, qui instaurait des prix plancher pour les agriculteurs. Elle a été rejetée à 6 voix près. C’est quelque chose que le député André Chassaigne [élu communiste du Puy-de-Dôme – ndlr] a porté pendant longtemps et qui aurait complété les défaillances graves de la loi Egalim [la loi alimentation votée sous le premier quinquennat Macron, en 2019 – ndlr]. 

Ce n’est pas hallucinant ni utopiste. On a fait ça dans le lait jusqu’en 2008 !

Pascal Lecamp : À l’origine, la PAC, la politique agricole commune, c’était ça aussi…

Aurélie Trouvé : Exactement. Non seulement il y avait des prix minimums garantis européens, mais de plus, en France, on en remettait une couche. Et cela se fait encore aux États-Unis, au Canada, en Suisse, etc. Il faudrait, en outre, des contrôles de prix tout au long de la chaîne agroalimentaire. Nous sommes dans une situation d’oligopole dans la plupart des filières – voir par exemple le lait avec Lactalis –, où les multinationales sont faiseuses de prix, donc il faut intervenir.
En un an, les taux de marge ont explosé à 48 % – ils étaient à 28 % il y a deux ans. C’est la preuve que la loi Egalim ne marche pas.

Pourquoi ces questions de revenus et de conditions de travail, sans lesquelles il ne peut y avoir d’attractivité du métier, ne sont-elles pas dans le projet de loi, Pascal Lecamp ?

Pascal Lecamp : L’attractivité du métier est complètement dans la loi, puisque la loi veut faire venir de nouveaux agriculteurs dans le secteur et prévoit tout un tas de choses pour leur donner envie. En développant, par exemple, la formation continue.

Aujourd’hui, ceux qui viennent dans le secteur ont un diplôme généralement supérieur à ceux qui sont déjà dans le milieu et qui parfois n’ont pas de diplôme du tout. Pour ceux dont les parents étaient agriculteurs, il y a une tendance à reproduire à l’identique.

Il est prévu aussi un point d’entrée unique dans les chambres d’agriculture [organismes départementaux missionnés par l’État et présidés par le syndicat majoritaire aux élections professionnelles agricoles – ndlr] pour que les candidats à l’installation puissent avoir toutes les informations sur le financement, la science, et le management d’une entreprise agricole. C’est ainsi qu’ils trouveront l’appui nécessaire pour apprendre à manager une exploitation comme on manage une entreprise. Ce guichet unique s’appellera « France Service Agriculture ». À travers ce guichet, il est également prévu que les futurs retraités soient identifiés cinq ans avant leur départ, pour pouvoir favoriser l’installation d’un jeune.

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Pascal Lecamp et Aurélie Trouvé à Paris, en janvier 2024.  © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Enfin, nous créons avec cette loi un diplôme de bachelor, un bac +3. Les nouveaux exploitants qu’on espère avoir demain, dans l’intérêt de la transition agroécologique, seront des gens mieux formés à la science, au management et à la gestion. Il y a eu dans ce métier beaucoup de smicards et de gens mal payés parce que l’on est resté à des niveaux de formation minimum. Il faut voir l’agriculture de demain avec un niveau bien supérieur de formation. Il s’agit de former les cadres de l’agriculture. Les BTS actuels, équivalents à un bac +2, ne permettent pas d’aborder toutes les connaissances.

Il faut sans doute revenir sur la loi Egalim et étudier où se prennent les marges. Je suis d’accord qu’il y a des déséquilibres, mais je ne suis pas pour des prix plancher. Je suis pour que l’on ait de la transparence sur les marges. Il y a des pays, comme en Scandinavie, où cette transparence existe.

Pour revenir aux chambres d’agriculture, dont le rôle est remis au centre dans le projet de loi : est-ce vraiment à elles d’assurer toutes les formations ? Est-ce que leur offre est adaptée à ces nouveaux publics non issus du milieu agricole et au défi de la transition agroécologique ?

Aurélie Trouvé : Ce guichet unique « France Service Agriculture » m’apparaît comme le seul point concret de la loi. Et il y a un problème. Faire des chambres d’agriculture le lieu d’accueil unique pour les candidates et candidats à l’installation, avec l’engagement d’y associer d’autres structures, introduit une hiérarchie entre les chambres d’agriculture et le reste. Ce point est très controversé.

En tant que rapporteure avec Pascal Lavergne sur ce texte, j’ai pu constater, au cours des auditions, que cela ne faisait pas du tout l’unanimité. La région Bretagne, par exemple, met en avant un système très pluriel. Or en Bretagne, il y a des enjeux majeurs sur la transition agricole. Des associations comme le Cédapa, les Civam… jouent un rôle clé à la diversité des profils qui arrivent dans le secteur agricole. Il y a dans ces structures alternatives des connaissances et des compétences complémentaires à celles des chambres d’agriculture.

Je pense à une pratique qui s’est développée en élevage bovin pour valoriser le plein air et l’autonomie alimentaire des troupeaux : le « pâturage tournant dynamique ». Cette compétence-là n’est pas issue des chambres, elle fait partie des nouvelles connaissances techniques amenées par ces structures alternatives, qui sont nécessaires aujourd’hui à la modernisation pour aller vers plus d’agroécologie. Le risque est de freiner ces avancées.

Pascal Lecamp : On ne peut pas tout mettre dans la loi. La loi contient onze articles. Et il y a un pacte, la feuille d’orientation du ministère, qui contient trente-cinq mesures.

Sur le plan de la transition écologique, il y a une attente immense de la société pour des produits de qualité, sans pesticides, bons pour la santé et les écosystèmes. Ce projet de loi vous semble-t-il tout aussi vide sur cet aspect ? 

Aurélie Trouvé : Oui. L’adaptation écologique n’est pas dans la loi, elle sera dans le pacte, ce sera donc budgétaire et réglementaire. Or on a une énorme crise du bio, due à l’inflation des prix alimentaires. Et c’est relativement irréversible, car des agriculteurs bio se déconvertissent alors qu’on met cinq ans minimum pour se convertir ! Nous sommes en train de reculer considérablement par rapport aux maigres progrès qui ont été faits. Et qui dit recul du bio, dit augmentation de l’agriculture avec pesticides. Le prix de vente en bio et en conventionnel est quasiment le même alors que les coûts de production sont bien supérieurs pour le bio. Le niveau d’endettement des grandes exploitations bio est en train de s’envoler.

Je préfère donner quelques milliards d’euros aux exploitations agricoles sous condition de conversion à l’agriculture biologique.

Aurélie Trouvé

Le projet de loi a pris le problème par le petit bout de la lorgnette. Sur l’endettement, comme sur le foncier et les revenus, il n’y a rien. Je regrette aussi qu’il n’y ait jamais le débat en hémicycle sur l’application française des aides de la PAC. On pourrait favoriser davantage les petites et moyennes exploitations. En Espagne, en Italie, et dans d’autres pays, il y a une aide spécifique pour ce type de fermes. Elles n’existent pas en France, notamment parce que la FNSEA s’y oppose. Notre système pousse à l’agrandissement des exploitations.

L’Assemblée nationale n’a pas la main sur la politique agricole ? 

Pascal Lecamp : Si, mais encore une fois, tout n’est pas dans le projet de loi. Il y a aussi le pacte, et le budget qu’on vote tous les ans. Dans le budget de cette année, on a tout de même 1 milliard d’euros pour l’agriculture et la forêt dans le cadre de la planification écologique, en plus de 160 millions d’euros de crédits d’impôt sur le bio.

Les associations du collectif Nourrir, qui représentent la société civile, ont vivement critiqué le projet de loi, alors que la FNSEA et son syndicat frère les Jeunes agriculteurs se sont montrés plutôt satisfaits. Cela vient accréditer l’hypothèse de la cogestion du ministère de l’agriculture : la FNSEA aurait la main sur les lois agricoles en France… Est-ce que vous confirmez ce point de vue ? 

Pascal Lecamp : Je me garderai bien de parler au nom du gouvernement. Je suis un député, comme Aurélie, et je vais dire ce que je fais concrètement. Dans pratiquement tous les départements de ma région, en Nouvelle-Aquitaine, j’ai réuni des CNR [Conseil national de la refondation, série de consultations lancées par Emmanuel Macron et Élisabeth Borne – ndlr]avec non seulement la FNSEA, mais aussi la Confédération paysanne, la Coordination rurale, les assureurs comme Groupama, et des représentants de toutes les filières – il y avait cinquante personnes autour de la table. Ce qui ressort de ces CNR, c’est que l’attractivité, c’est le revenu. Il faut s’assurer que les revenus des générations futures seront suffisants.

Il faut donc que tous ensemble, avec la majorité comme avec l’opposition, on mette en place les moyens financiers de façon qu’on ait un cadre de vie qui donne envie aux gens d’aller faire ce bachelor.

Actuellement, nous parlons avec la Banque des territoires, la BPI [Banque publique des investissements – ndlr], les banques adossées à la Caisse des dépôts, pour leur demander quel argent public on peut mettre sur la table pour aider les agriculteurs et agricultrices à s’installer. L’idée est de faire une avance de trésorerie pour que, dans le temps, ces nouveaux agriculteurs deviennent propriétaires de leurs terres.

Ne craignez-vous pas que l’insuffisance de cette loi ajoute à la colère du secteur agricole, où la protestation prend par endroits une tournure d’extrême droite ? 

Pascal Lecamp : Je pense que cette loi donne une orientation. Ce qui comptera, ce sera où on met l’argent, chaque année dans le budget. Sur le terrain, ce qui a mis les gens en colère au départ, c’est la peur que les MAEC ne soient pas payées à temps. Il y a visiblement des soucis de gestion de l’argent de la PAC. Il a fallu qu’on fasse pression. Je pense que c’est terminé.

Il peut cependant y avoir de la frustration chez un agriculteur ou une agricultrice qui part à la retraite et qui voit que sa ferme n’est pas reprise parce qu’on ne met pas les conditions pour y installer des jeunes… 

Aurélie Trouvé : Comment faire pour qu’in fine, l’agriculteur qui cède sa ferme la vende à un jeune agriculteur dynamique plutôt qu’à la grande exploitation d’à côté ? À ce stade, le projet de loi ne répond en rien à cela. Beaucoup de jeunes n’ont pas de terres et en cherchent pendant plusieurs années, alors qu’ils sortent d’écoles d’agro – ce n’est pas comme s’ils n’avaient pas les compétences !

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Tous les syndicats agricoles nous ont dit : « Le problème, c’est le revenu. » Ils nous disent aussi qu’il y a un vrai problème d’endettement. Peut-on prendre en charge une partie ? À La France insoumise, nous proposons de prendre en charge toute la dette des agriculteurs qui se convertissent en bio.

Pascal Lecamp : Mais le budget de l’État, ce n’est pas le tonneau des Danaïdes…

Aurélie Trouvé : On pourrait commencer par récupérer les 200 milliards d’euros offerts aux entreprises chaque année sans aucune conditionnalité environnementale. Je préfère donner quelques milliards d’euros aux exploitations agricoles sous condition de conversion à l’agriculture biologique qu’à des multinationales sans aucune obligation sociale et environnementale.

N’est-ce pas un échec pour la gauche parlementaire et la gauche paysanne d’en arriver à un tel texte après des mois de concertation, et de voir aujourd’hui le RN infiltrer la colère du monde agricole ? Comment espérez-vous progresser auprès de cet électorat, où LFI pèse traditionnellement moins que la droite ?

Aurélie Trouvé : Cela dépend de comment on le considère. Il y a 600 000 exploitantes et exploitants en France. Mais il y a aussi entre 800 000 et 1 million de personnes qui sont salariées dans le monde agricole, et elles ne sont nullement représentées. On a donc une vraie bataille culturelle à mener. Derrière l’agriculture, il y a les paysages, la nature et les écosystèmes hors des villes, la souveraineté et la sécurité alimentaire – des questions essentielles. Le sujet agricole et alimentaire doit s’ancrer davantage au cœur de nos batailles.

Aurélie Trouvé, on a compris que vous étiez hostile à cette loi, mais quelle stratégie allez-vous adopter à l’Assemblée ? L’opposition totale ou constructive ?

Aurélie Trouvé : La Nupes est unanime pour dire que cette loi ne s’attaque pas aux problèmes principaux. On va voir techniquement quels amendements on pourrait déposer, mais pour l’instant, on ne voit pas comment faire passer des amendements significatifs. On sera donc sans doute dans une démarche très critique. Vote contre ou abstention : tout dépendra du texte final.

Pascal Lecamp, vous avez parlé de conserver le nombre d’exploitations mais le texte à ce stade ne donne aucun objectif chiffré…

Pascal Lecamp : C’est quelque chose que nous pourrions introduire dans la discussion à l’Assemblée. Il n’est pas impossible que je propose un amendement en ce sens. C’est toujours bien de fonctionner avec des objectifs.

Aurélie Trouvé : On est d’accord sur l’objectif. On n’est pas d’accord sur les moyens pour y arriver.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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