Faute de moyens, le personnel hospitalier souffre dans tout le pays et les services d’urgence peinent à répondre aux besoins de soins.

« Chaque jour est pire » : en Bretagne, les urgences n’accueillent plus les patients dignement

10 janvier 2024 par Chloé Richard

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Faute de moyens, le personnel hospitalier souffre dans tout le pays et les services d’urgence peinent à répondre aux besoins de soins. Reportage en Bretagne, où la crise des hôpitaux devrait empirer avec l’accroissement de la population.

 SOCIÉTÉ

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Le nonagénaire est resté plus de 24 heures sur un brancard. « J’ai enregistré un patient de 92 ans à 18 h pour gêne respiratoire, il avait besoin d’oxygène. Le lendemain soir quand je suis revenu, il était toujours là, allongé sur son brancard dans le couloir, déplore Pierre* [1], urgentiste au centre hospitalier de Quimper (Finistère). À cet âge-là, si le patient est malnutri, passer plusieurs heures sur un brancard peut vite engendrer des escarres », ajoute l’urgentiste.

Faute de lits disponibles au sein de l’hôpital, mi-décembre, « les personnels de nuit ont été forcés d’installer des patients dans une réserve », confie Pauline*, infirmière travaillant également aux urgences de Quimper. Une pièce inadaptée à l’accueil des patients « puisque celle-ci ne contient ni aspirateurs [machines qui servent à aspirer les sécrétions buccales et nasales pour les personnes encombrées] ni oxygène ». Des patients ont aussi été rassemblés dans une « réserve » de l’hôpital de la Cavale-Blanche, à Brest (Finistère). « Il peut y avoir jusqu’à 40 patients et seulement un infirmier et un aide-soignant pour les surveiller, souffle Marie*, urgentiste. On manque de 15 équivalents temps plein ». Dans ce service des urgences, le personnel a fait grève près de deux mois en novembre et décembre.

Les médecins partent

Avec l’arrivée de l’hiver et des pathologies virales, les hôpitaux font face à un afflux de patients couplé à un manque de moyens humains et matériels. « Les indicateurs des infections respiratoires aiguës [grippe, bronchiolite et Covid-19] étaient en hausse en médecine de ville et à l’hôpital tous âges confondus », pointe Santé publique France début janvier. (…) « La détection du SARS-CoV-2 dans les eaux usées restait à un niveau élevé », signe d’une circulation encore importante du virus et de ses variants. Conséquence : « Ça déborde à tous les niveaux, que ce soit sur les prises en charge des patients qui sont complexes, longues et nécessitent des hospitalisations ou bien le manque de lits dans les services. Il y a des patients qui font toute leur hospitalisation aux urgences », regrette Pauline.

Ces conditions de travail poussent des médecins à partir. À l’hôpital de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor), cinq praticiens urgentistes ont quitté leur poste fin 2023. À Pontivy (Morbihan), le chef de service a annoncé sa démission mi-octobre. « On est sous tension depuis plusieurs semaines, on sent qu’on passe un cap », indique Christian Brice, médecin urgentiste à Saint-Brieuc et délégué régional pour l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf). L’activité s’intensifie alors même que les urgences voisines de Lannion et Guingamp ferment plusieurs nuits par semaine.

« Le cœur du problème, c’est le manque de lits dans les hôpitaux », ajoute le médecin. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), entre 2003 et 2021 le nombre de lits d’hospitalisation (toutes formes d’hospitalisation confondues) est passé de 468 000 à 383 000. Les lits pour les séjours dits « longs » ont surtout pâti de cette baisse en passant de 80 000 lits en 2003 à 30 000 en 2021.

90 patients pour trois urgentistes

« On a, d’une part, voulu réduire la voilure hospitalière, car on estimait que l’hôpital coûtait trop cher. Le mot d’ordre, c’était le virage ambulatoire afin de faire diminuer la durée moyenne de séjour », explique Frédéric Pierru, sociologue au CNRS spécialiste des politiques de santé. D’autre part, la mise en place d’un numerus clausus jusqu’en 2019, limitant le nombre d’étudiants en médecine, entraîne un déficit de médecins. « Il n’existe pas non plus de régulation quant à l’installation de médecins sur le territoire. Résultat, aujourd’hui, il n’y a plus assez de professionnels pour suivre les patients une fois qu’ils sortent de l’hôpital », ajoute le sociologue.

Les patients se retrouvent alors aux urgences. « Depuis le début de ma carrière dans les années 2000, on est passé de 32 000 passages aux urgences à Saint-Brieuc à 62 000 aujourd’hui », note le médecin Christian Brice. À l’hôpital de Noyal-Pontivy (Morbihan), dans le centre Bretagne, la désertification médicale entraîne également des bouchons aux urgences.

Le service des urgences voit passer tous les jours entre 80 à 90 patients pour trois médecins urgentistes titulaires. « C’est une hausse d’activité de 30-40% en 15 ans. Un bon tiers de la population ici ne voit pas son généraliste dans l’année, déplore le docteur Ambroise Le Floc’h, urgentiste au centre hospitalier de Pontivy. C’est compliqué quand on travaille de se dire que chaque jour est pire que le précédent », souffle-t-il.

Avec plus d’habitants, nouvelle crise annoncée

« J’ai des patients qui restent plusieurs mois dans le service faute de place en Ehpad ou en service de soins de suite et de réadaptation , souligne de son côté Camille*, pneumologue à l’hôpital de Quimper. Avec l’arrivée des virus, on est vite engorgé dans le service . » Mais l’hiver n’est pas la seule période de l’année où les urgences se trouvent particulièrement saturées. Avec l’été, l’afflux des touristes, et les congés côté personnel médical, les urgences bretonnes se retrouvent à nouveau en difficulté. SUR LE MÊME SUJET

« En juillet et en août, avec la hausse de la population sur le littoral, on a été sous l’eau pendant un certain temps », confie Christian Brice. D’ici 2040, la Bretagne, qui compte déjà quelque 3,3 millions d’habitants, devrait accueillir 400 000 nouveaux résidents. Entre cette hausse de la population et son vieillissement, « c’est évident qu’il va y avoir davantage de problèmes », commente Frédéric Pierru. « Tout afflux de population dans un système qui est déjà au bord de la surcharge avec des moyens déjà au taquet, cela provoque forcément des crises ». Démographes, médecins, sociologues, « cela fait 20 ans qu’on alerte sur la crise des hôpitaux. On va arriver à la catastrophe », ajoute Frédéric Pierru. À moins, qu’enfin, les autorités prennent la mesure de la situation.

Chloé Richard

6 heures d’attente et 50 brancards dans les couloirs : les urgences du CHU de Dijon saturées

Illustration.

Illustration. • © PHOTO PO – NATHALIE BOURREAU / MAXPPP

Écrit par Gaël Simon

Publié le 03/01/2024 à 12h23 Mis à jour le 03/01/2024 à 14h05

http://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/cote-d-or/dijon/6-heures-d-attente-50-brancards-dans-les-couloirs-les-urgences-du-chu-de-dijon-saturees-2899736.html

Six heures d’attente, sur un brancard installé en plein milieu d’un couloir, c’est la situation vécue ce mardi 2 janvier par une patiente qui s’est rendue aux urgences du CHU de Dijon (Côte-d’Or). Le service est actuellement saturé, face à la forte activité liée à la nouvelle année.

C’est une période que l’on sait toujours difficile pour les hôpitaux et les services d’urgence. La nouvelle année et son lot de grippes saisonnières, d’accidents domestiques ou encore de blessures allant du petit au gros bobo. 

Un moment redouté par les professionnels de santé et un pic d’activité qui semble fragiliser une situation déjà tendue aux urgences du CHU de Dijon (Côte-d’Or). « C’est vraiment la galère. Pour le corps médical aussi. Je suis arrivée à 14 heures, la salle d’attente était pleine, les gens attendent qu’on les traite. J’ai été prise en charge vers 20 heures et j’ai pu partir à 23 heures », raconte une patiente qui s’est rendue ce mardi 2 janvier aux urgences pour un problème au cœur.

Trois médecins de service seulement

Sur place, une centaine de personnes, pour trois médecins de service. « Il y a un problème structurel que l’on vit toute l’année et qui s’accentue en période de forte activité. Alors qu’il faudrait quatre médecins aux urgences, il y en a trois, voire deux à certains moments. Il y a un souci récurrent d’effectif », affirme François Thibaut, secrétaire général adjoint de la CGT au CHU de Dijon.

Dans les rangs, peu de médecins donc. Car les urgences n’attirent plus les personnels soignants. « On a du mal à garder du monde et les urgences n’y échappent pas. Les plus anciens ont quatre à cinq ans d’expérience. Les autres, ce sont des jeunes qui veulent aller dans des services plus calmes », décrit le syndicaliste.

Le manque d’effectifs induit des temps d’attente plus longs. Si les soins sont réalisés, les procédures d’orientation sont, elles, ralenties. « La priorité des médecins, ce sont les soins, ce n’est pas forcément de finaliser les dossiers pour que le patient intègre un service. Il faut attendre plusieurs heures pour trouver un lit. Les délais s’allongent car les ressources, notamment humaines, se tarissent », décrit François Thibaut.

Près de 50 brancards dans les couloirs, faute de lits

Parmi les ressources manquantes : les lits. C’est le cas au CHU de Dijon qui manque de places disponibles. Les patients pris en charge sont alors installés sur des brancards. La patiente qui a accepté de nous parler a vécu cette situation. Elle a été installée sur un lit roulant dans un couloir. 

« On m’a mis sur le dernier qu’il leur restait. Au début, j’étais dans un couloir avec une cinquantaine de brancards, c’était une véritable enfilade, puis dans une salle d’attente avec environ 10 brancards. Et il y avait une autre salle dans l’entrée des urgences, avec 50 autres patients qui attendaient que les places sur les brancards se libérent », raconte-t-elle.

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« Les brancards, ce n’est pas nouveau. C’est tristement devenu notre quotidien, réagit François Thibaut. On a un système marginal, le lit d’aval dans lequel on place le patient qui passe aux urgences. Mais on n’arrive plus à gérer les flux ».

Une activité « soutenue » mais « habituelle » selon le CHU… qui met en place un système de régulation

Contacté, le CHU de Dijon nous indique que l’activité est certes « soutenue », mais « habituelle »« La prise en charge des patients en salle d’attente a été renforcée en conséquence et les délais d’attente sont stables », nous précise le service communication de l’hôpital dans un mail.

« Ils sont dans le déni. La hausse des cas de Covid, de grippe, de bronchiolite ne simplifient pas les choses. Mais ces difficultés, on les vit toute l’année, avec des accalmies de quelques jours puis des périodes d’embouteillages », répond de son côté François Thibaut.

Car il arrive des patients de toute la grande Région soient envoyés au sein du service dijonnais. « Beaune, Semur, Châtillon, la situation est difficile partout. Les urgences de Dijon sont fortement mises à contribution. Il y a parfois des transferts depuis Lons-le-Saunier », témoigne le secrétaire adjoint de la CGT.

Trois médecins sont actuellement en service aux urgences de Dijon

Trois médecins sont actuellement en service aux urgences de Dijon • © EMMA BUONCRISTIANI / MAXPPP

Selon la Fédération hospitalière de France(FHF), la situation dans les services d’urgences s’est dégradée de 41 % cette année par rapport à 2022. Quant à l’accès aux lits d’hospitalisation, la situation s’est détériorée de 52 % en un an d’après la FHF.

Pour autant, notre patiente salue le dévouement du personnel médical qui s’est occupé d’elle. « Ils ne peuvent pas faire autrement. Ils ont fait le maximum. Moi, je leur tire mon chapeau d’être toujours aussi motivés. Ce sont des gens extraordinaires, ils font le maximum malgré les conditions ».

C’est terrible ce qu’ils vivent. J’ai énormément de compassion et d’admiration pour les soignants.Une patiente du CHU de Dijon

« Il ne faut pas affoler la population. On soigne les gens aux urgences, on ne les laisse pas avec leur douleur, mais ça prend du temps, notamment pour les orienter et les héberger », appuie François Thibaud.

En cette période de forte activité, les urgences du CHU de Dijon sont soumises à une régulation par un appel au 15. En cas de situation grave, les patients peuvent appeler le Samu. Ils s’entretiennent alors avec un médecin qui les oriente vers les urgences ou un professionnel de santé en fonction de la situation.

L'entrée des urgences au CHU de Dijon

L’entrée des urgences au CHU de Dijon • © France Télévisions

En cas d’état non-urgent, il est conseillé d’appeler d’abord son médecin traitant, et d’appeler le 15 s’il n’est pas disponible. « Toute personne se présentant spontanément sur place pour des urgences non vitales pourra être réorientée vers une autre solution de consultation », précise le CHU de Dijon.

D’après la FHF, trois quarts des Samu-Centres 15 disent avoir eu besoin de renforts d’assistants de régulation médicale durant l’année. Mais seuls un tiers d’entre eux ont pu en obtenir.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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