Sylvie Perez : Face au wokisme, « les États-Unis ont dix ans d’avance sur nous dans la catastrophe comme dans les solutions »
Nicolas Granié, Quentin Rousseau, Sylvie Perez 08/01/2024
ENTRETIEN. La destitution, le 2 janvier, de Claudine Gay, présidente de l’université de Harvard, a eu l’eet d’un tremblement de terre dans le petit (mais inuent) milieu du wokisme américain. Le début d’une contre-offensive menée à s’exporter en France ? Le point avec Sylvie Perez, journaliste, essayiste, auteur d’En finirvec le wokisme (éd. du Cerf, 2023).
Front Populaire : Les évènements dramatiques du 7 octobre semblent avoir été un instant charnière dans la perception du phénomène woke par la société américaine. Comment expliquez-vous cette apparente porosité entre pensée de la déconstruction d’un côté et actes anti-sionistes, voire franchement antisémites, de l’autre ?
Sylvie Perez : Ce qui se passe sur les campus américains est spectaculaire. Pleins feux sur l’inversion des valeurs, le double langage et le rapport ambigu du wokisme à la violence. Les mêmes qui se scandalisaient des « micro-agressions » (un regard appuyé ou un compliment jugé condescendant envers une personne de couleur, considérés comme des comportements racistes intolérables, par exemple), se sont accomodés du spectacle de tortures, viols, meurtres des populations civiles israéliennes perpétrés le 7 octobre par les terroristes Palestiniens. Pourquoi ? Parce que leurs cerveaux nécrosés par l’idéologie décoloniale divise l’humanité en deux : les Occidentaux et les autres. Les Occidentaux sont les oppresseurs quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils subissent. Pascal Bruckner décrit ainsi les fantassins du wokisme : « Ils haïssent l’air qu’ils respirent.»
Sylvie Perez : Face au wokisme, « les États-Unis ont dix ans d’avance sur nous dans la catastrophe comme dans les solutions »
On voit bien que la compassion woke est déconnectée de la réalité. Les Chrétiens sont la communauté la plus persécutée au monde et on ne voit pas sur les campus de banderolles « Queers for Christians » ! Car les Chrétiens, qu’ils soient indiens ou nigérians, sont à leurs yeux une émanation de l’Occident, en sorte que leur martyre importe peu.
Quant à l’antisémitisme woke, il n’est pas nouveau. Le mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanctions), bien implanté au sein de l’éducation supérieure anglo-saxonne, date de 2005, et s’aaire à censurer toute production intellectuelle israélienne et à saboter tout collaboration académique.
Pour nir, les manifestations pro-palestiniennes répétées sur les campus étaient assorties d’actes d’intimidation envers les étudiants juifs, ce qui montre la porosité entre antisionisme et antisémitisme.
FP : Après son audition le 5 décembre dernier, la direction de Harvard avait décidé de maintenir Claudine Gay à son poste, avant de brusquement changer d’avis un mois plus tard. Quelles sont les raisons de cette première décision ? Une simple histoire de rapport de forces ?
SP : Si le conseil d’administration a soutenu Claudine Gay avec autant de vigueur (jusqu’à menacer de procès le New York Post qui accusait Claudine Gay de plagiat), c’est pour les mêmes raisons pour lesquelles ils l’avaient nommée : parce qu’elle a été une architecte zélée de la politique diversitaire d’Harvard. Gay était doyenne de la faculté des Arts et des Sciences avant d’être nommée présidente. Penny Pritzker dirige le board des gouverneurs d’Harvard. Dotée d’une fortune personnelle colossale, elle nança la campagne d’Obama avant de devenir sa ministre du commerce extérieur. La famille Pritzker (dont je parle dans mon livre En nir avec le wokisme) est très impliquée dans le projet néo-progressiste et est un fervent soutien des politiques de discrimination positive.
Néanmoins, ces dernières semaines la situation devenait intenable. Lors de son audition au Congrès, à la question : « L’appel au génocide des Juifs viole-t-il le code de conduite de votre établissement ? », Claudine Gay a donné la réponse suivante : « Cela dépend du contexte ». Comme si sa préoccupation était de protéger la liberté d’expression. Or, sous sa direction, Harvard a remporté rien moins que la dernière place parmi 248 universités évaluées pour leur respect de la liberté d’expression… De plus, la compétence académique de Gay a été mise en cause. Non seulement sa production savante est étique (seulement 11 articles et aucun livre) mais elle est également accusée de plagiat. Enn, cette prêtresse de l’antiracisme ne s’est pas montrée tendre avec ceux de ses collègues noirs qui ne sont pas wokes. Gay a plagié les travaux de la politologue conservatrice Carol Swain. Quant à l’économiste Roland Fryer qui s’est trouvé en butte à une plainte pour harcèlement sexuel (dont le dossier était mince), elle l’a démesurément sanctionné : placardisé pendant deux ans sans salaire, il a vu son laboratoire de recherche dénitivement fermé.
Carol Swain a été élevée avec ses onze frères et sœurs dans une masure sans eau courante et s’est hissée au somment d’une carrière universitaire à la force du mérite. Fryer a été abandonné par sa mère et élevé par un père alcoolique. Malgré quoi il est devenu le plus jeune professeur noir titularisé à Harvard. Deux prols bien diérents de Claudine Gay, issue quant à elle d’une riche famille haïtienne et qui a toujours mis en avant ses cartes minoritaires… y compris dans sa lettre de démission où elle se dit victime de racisme. Précisons qu’elle n’est plus présidente d’Harvard, mais conserve son poste de professeur de sciences politiques ainsi que, murmure-t-on, son salaire annuel de $800 000.
FP : Harvard, qui dépend massivement de riches donateurs, avait perdu un milliard de dollars depuis le début de cette polémique. Faut-il voir dans le verdict de ses dirigeants des
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motivations économiques ?
SP : Sans doute. Et puis la réputation d’Harvard est ternie. Mais ils ont surtout agi sous pression. Les anti-wokes se rebellent et ce ne sont pas des perdreaux de l’année ! La campagne a été menée tambour battant, notamment par Christopher =ufo, un des acteurs les plus déterminés de la riposte anti-woke. Il est à l’oensive depuis plusieurs années. En 2020, il révélait à quel point la Théorie Critique de la Race (c’est-à-dire l’antiracisme 3ème vague) avait inltré l’administration fédérale américaine, depuis le Département du Trésor jsuqu’au FBI. Puis il s’est attaqué à la propagande transgenre en milieu scolaire. Il a l’oreille des législateurs. Ron de Santis, le gouverneur de Floride, l’a nommé au conseil d’administration du New College Florida. Là, Christopher =ufo a réussi à faire supprimer la bureaucratie DEI (Diversity Equity Inclusion) et fermer le département d’études de genre. Fin du militantisme académique, retour vers les fondamentaux.
FP : Les États-Unis ont une culture de la liberté d’expression sensiblement diérente de celle que nous connaissons aujourd’hui en France. Elle y est sacrée, et donc presque sans limites en théorie, tandis que la nôtre connaît des bornes dénies dans la loi. Dans ce cadre, comment interpréter la déferlante woke – en général assez peu attachée au débat contradictoire – qui a saisi les campus américains ces dernières années ?
SP : Le Premier Amendement de la Déclaration des Droits inscrite dans la Constitution américaine protège la liberté d’expression, tout comme l’article 11 de la déclaration du 26 août 1789 intégrée au Préambule de la constitution de la Vème République en France. Il y a les normes juridiques et les normes culturelles. Les unes ne vont pas sans les autres. Comme il est rappelé dans le célèbre discours du juge américain Billings Learned Hand : « La liberté réside dans le cœurs des hommes et des femmes : quand elle n’y est plus, aucune constitution, aucune loi, aucune cour ne peut la sauver : aucune constitution, aucune loi, aucune cour ne peut même plus rien pour elle. » À cet égard, le slogan woke « words are violence » ne dit rien de bon. On en revient à ce rapport ambigu à la violence. Si les mots sont violents, alors y répondre par les coups devient légitime.
Le wokisme est une idéologie manichéenne convaincue d’œuvrer à l’émergence d’une utopie égalitaire et d’une humanité débarrassée du mal. L’auteur britannique Brendan O’Neill montre comment les lois sur les discours de haine sont en réalité un appel à la haine. Elles établissent qu’il y a des opinions tellement inacceptables qu’excommunier ceux qui les colportent, c’est contribuer au bien-être collectif : on est loin des principes de liberté d’expression selon lesquelles neutraliser une opinion erronée se pratique avec des arguments.
FP : Au nal, comme vous l’avez analysé dans votre dernier livre, peut-on dire que la démission de Claudine Gay est à mettre au crédit de la contre-oensive anti-woke ? Peut-on s’attendre à ce que cette résistance s’accélère en France ?
SP : On entend en ce moment des appels à démonétiser la bureaucratie diversitaire ; ces appels viennent de tous les bords politiques. Ça ne va pas être simple car ces postes sont des sinécures et leurs occupants ne sont pas prêts d’y renoncer. En travaillant sur ce thème de la diversité, j’avais consulté, sur le site d’Harvard justement, l’organigramme du bureau des « égalités, de la diversité, de l’inclusion et de l’appartenance » – « Harvard oce for equity, diversity, inclusion and belonging » dans le texte. On peut « scroller », « scroller » indéniment, la page n’en nit pas : des chefs et des responsables et des spécialistes et des doyens et des directeurs exécutifs et des managers de la diversité ! Apparemment, ce site a été un peu expurgé depuis l’aaire Gay. Ils ont dû enlever quelques éléments relatifs à la « culpabilité blanche » et autres billevesées. L’épisode des auditions au Congrès début décembre a été un electrochoc
Oui, la contre-offnesive est à l’œuvre. Chacun y va de sa proposition pour réformer de l’intérieur les universités Ivy League et réinstaurer la liberté académique. D’autres ont considéré qu’il était trop tard pour sauver ces institutions du naufrage et résolu de recommencer à zéro. L’Université d’Austin au Texas (uaustin.org) recevra sa première cohorte de bachelors l’automne prochain. Chez eux, pas de « safe spaces », « trigger warnings », bureaux DEI. Il ne s’agit plus de protéger les étudiants des idées fortes, mais de les y initier. Parmi les professeurs, on trouve beaucoup de transfuges des meilleures universités américaines et anglaises, attachés à la rigueur académique.
Pour ce qui est de la France, nous bénécions du retour d’expérience qui nous vient de l’anglosphère. Ils ont dix ans d’avance sur nous dans la catastrophe comme dans les solutions. Reste à s’inspirer des méthodes mises au point par leur soin pour arrêter ce train fou du wokisme. Des universitaires français se sont fédérés au sein de l’Observatoire du Décolonialisme. Ils y documentent les dérives du wokisme. Leur colloque de décembre dernier sur les politiques identitaires dans les institutions européennes était passionnant et montrait combien les bourses de recherche richement dotées de l’UE poussent la propagande diversitaire. L’information est la clé de la riposte. Les médias se gardent de rapporter les ravages du wokisme. L’Observatoire du décolonialisme comble cette lacune. Tout comme Front Populaire ! Et c’est essentiel.