Jean-Miguel Garrigues, théologien : « Une doctrine de l’Eglise primitive a généré des siècles de souffrances pour les juifs dans le monde chrétien »
Dans un entretien au « Monde », le théologien Jean-Miguel Garrigues analyse la scission progressive entre le mouvement lancé par les disciples de Jésus et le judaïsme. Il passe au crible une théorie qui a nourri l’hostilité des chrétiens à l’égard des juifs au moins jusqu’au XXᵉ siècle : la « doctrine de la substitution », selon laquelle Dieu a envoyé le Messie à Israël, qui ne l’a pas reconnu.
Propos recueillis par Cyprien Mycinski
Publié aujourd’hui à 05h30, modifié à 08h50
En 2000, au nom de l’Eglise catholique, Jean Paul II déposa entre les pierres du mur des Lamentations, à Jérusalem, un acte de repentance, demandant pardon pour des siècles d’antijudaïsme chrétien. Prêtre et théologien dominicain, Jean-Miguel Garrigues avait contribué à la préparation de ce texte. Dans son ouvrage L’Impossible substitution. Juifs et chrétiens (Ier-IIIe siècles) (Les Belles Lettres, 2023), il s’intéresse à la scission progressive entre l’Eglise primitive et le judaïsme, et se penche en particulier sur la « doctrine de la substitution ».
Jésus est juif et « n’a pas fondé une nouvelle religion », rappelez-vous dans votre ouvrage. Comment son enseignement est-il alors reçu par ses coreligionnaires ?
Jésus de Nazareth se situe pleinement au sein du judaïsme, mais sa parole tranche avec le judaïsme de son temps. Jésus, en effet, réactive le prophétisme, c’est-à-dire qu’il parle au nom de Dieu et atteste de cela en réalisant des « signes ». Or, les derniers prophètes reconnus du judaïsme – Aggée, Zacharie, Malachie – avaient vécu presque cinq cents ans avant lui.
Au Ier siècle, le prophétisme de Jésus apparaît en rupture avec le judaïsme établi. Cela a surpris et a emporté l’adhésion d’une partie des juifs de son époque, mais a aussi suscité l’hostilité chez d’autres. Au départ, Jésus et ses disciples constituent donc un nouveau courant au sein d’un judaïsme qui est alors pluriel et en comprend plusieurs autres. Ce courant, qui conduira plus tard à l’apparition du christianisme, est alors désigné comme « nazaréen », puisque le terme de « chrétien » n’existe pas encore.
Quels sont les autres courants du judaïsme du Ier siècle ? Et quelles relations entretiennent-ils avec les « nazaréens » ?
Il y a d’abord le groupe des sadducéens, qui réunit les prêtres du Temple de Jérusalem. Il s’agit d’une élite sociale détestée par la population en raison de sa richesse, de sa corruption et de sa collusion avec les autorités romaines. Ce sont eux qui livrent Jésus aux Romains. Les esséniens, quant à eux, se sont retirés dans le désert, sans doute à Qumran, où ils vivent dans une forme d’isolement monastique. Les zélotes, pour leur part, entendent avant tout libérer la terre d’Israël de l’occupation étrangère par la lutte armée.
Le dernier courant, celui des pharisiens, est le plus important, car il va jouer un rôle décisif à la fois dans l’évolution de la religion juive et dans sa relation avec le christianisme naissant. Les pharisiens considèrent que l’essentiel de la vie religieuse tient dans la méditation et l’observance scrupuleuse de la Loi. Ils ont indéniablement échangé avec Jésus et ses disciples : les Evangiles évoquent le repas de Jésus chez le pharisien Simon (Lc 7, 36-49) ou bien son entrevue avec Nicodème, pharisien lui aussi (Jn 3, 1-21).
Reste que pharisiens et nazaréens s’opposent radicalement sur la distinction du juste et de l’injuste. Jésus, en effet, considère que l’on peut dans certains cas s’écarter d’un strict respect de prescriptions de la Loi, comme le repos du sabbat (Mc 2, 23-28).
Plus encore, il se rend chez des hommes de mauvaise vie – Zachée le collecteur d’impôt, par exemple (Lc 19, 1-10) – et accepte de nouer des contacts avec des païens, comme le centurion dont il guérit le serviteur (Lc 7, 1-10), la Samaritaine à qui il révèle qu’il est le Messie (Jn 4, 4-29) ou bien la Cananéenne dont il loue la foi (Mt 15, 21-28).
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Pour les pharisiens, c’est très problématique, car cela brouille, voire efface, les frontières établies par la Loi à la fois entre le pur et l’impur, et entre les juifs et les « gentils », les non-juifs. Plus tard, saint Paul imposera l’idée que les païens qui adhèrent au message de Jésus n’ont pas à se circoncire, ce qui signifie qu’ils n’ont pas à devenir juifs. Ainsi, alors que les pharisiens évitent de frayer avec les non-juifs, l’ouverture des nazaréens aux « gentils » va croissant. C’est de cette divergence qu’est née la séparation entre judaïsme et christianisme.
Comment cette séparation entre les deux religions s’opère-t-elle ?
Ce sont les deux révoltes juives de 66-73 et 132-135 qui entraînent une division progressive et de plus en plus nette entre l’Eglise et le judaïsme, jusqu’à la scission. Ces deux guerres, déclenchées par des zélotes pour chasser les Romains de la terre d’Israël, s’achèvent par des défaites juives. Elles ont de lourdes conséquences à la fois sur le judaïsme, sur le christianisme et sur les relations entre les deux religions.
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Elles débouchent premièrement sur une nette évolution du judaïsme. En effet, les courants sadducéen et zélote disparaissent, le premier car le Temple de Jérusalem est détruit en 70, le second car la lutte armée contre Rome échoue.
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Tout cela renforce mécaniquement l’influence du courant pharisien sur le judaïsme. Sous ses auspices, la religion juive se réorganise fortement. Elle ne se centre plus sur le culte divin célébré par les prêtres dans le Temple, mais sur l’interprétation de la Loi menée par les rabbins dans les synagogues. C’est en fait le judaïsme que nous connaissons jusqu’à aujourd’hui qui naît alors.
Or, ce judaïsme d’inspiration pharisienne regarde les nazaréens comme des déviants et les exclut des synagogues. En outre, à l’issue de la deuxième insurrection, celle de Bar-Kokhba [132-135], Rome décide d’expulser les juifs de la terre d’Israël. Parmi eux se trouvent des juifs qui respectent la Loi mosaïque, tout en proclamant la messianité de Jésus de Nazareth. Ces « judéo-chrétiens », qui jusque-là faisaient encore le lien entre le judaïsme et le christianisme naissant, sont alors rejetés vers la Transjordanie, où ils deviennent un groupe marginal.
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L’Eglise en formation voit ainsi son lien avec Jérusalem et avec le judaïsme s’estomper. Elle est désormais constituée essentiellement de gentils, et sa tête se fixe à Rome. Au milieu du IIe siècle, on peut donc considérer que le christianisme s’est séparé du judaïsme.
Et, du côté des premiers chrétiens eux-mêmes, y avait-il une volonté de se couper radicalement de l’origine juive du christianisme ?
Ce fut la tentation du marcionisme. Cette mouvance est apparue vers 140 dans le sillage d’un certain Marcion, qui considérait que le Dieu de la Loi révélé dans la Bible hébraïque était absolument différent du Dieu de miséricorde de l’Evangile. Il estimait donc que l’Eglise devait rejeter l’Ancien Testament. Marcion fut excommunié à Rome, et le marcionisme condamné comme hérésie.
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Toutefois, cette opinion a connu de malheureux retours dans l’histoire du christianisme – pensons aux militants Deutschen Christen, ces chrétiens qui pactisèrent avec le nazisme, cherchant à « déjudaïser » le christianisme et le Christ lui-même. Il me semble aussi qu’il n’est pas rare d’entendre des chrétiens faire du marcionisme sans le savoir, notamment quand ils opposent radicalement un prétendu Dieu vengeur de l’Ancien Testament à un Dieu qui ne serait qu’Amour dans le Nouveau.
Au-delà du marcionisme, comment le christianisme primitif pense-t-il son rapport au judaïsme dont il est issu ?
Dans l’Eglise primitive, après la marginalisation du judéo-christianisme, se structure un rapport d’hostilité au judaïsme, fondé sur l’idée que les juifs se sont dressés contre Jésus et les apôtres. De cette opposition est née, vers les IIe-IIIe siècles, la « doctrine de la substitution ». Selon cette théorie, Dieu a envoyé le Messie à Israël, mais celui-ci ne l’a pas reconnu, l’a rejeté et l’a mis à mort.
Déicide, Israël est donc désormais rejeté par Dieu. Selon les partisans de cette théorie, la destruction du Temple puis la dispersion du peuple confirment cette condamnation divine. Dieu avait donné la « Terre de la Promesse » à Israël, mais Il la lui a retirée. A l’ancien peuple élu – Israël – s’en est donc substitué un nouveau : l’Eglise. Cette « doctrine de la substitution » conduit finalement à regarder les juifs comme le peuple qui a apporté les Ecritures, mais sans les comprendre.
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Plusieurs passages de la Bible sont convoqués pour justifier théologiquement cette doctrine. C’est le cas, par exemple, de l’évocation des deux fils d’Isaac que sont Esaü et Jacob (Gn 25-27). Esaü est l’aîné, mais c’est pourtant Jacob qui reçoit l’héritage et la bénédiction de son père. L’Eglise interprète le passage en considérant qu’Esaü représente Israël, tandis que Jacob représente l’Eglise. Le peuple aîné, Israël, a donc été privé de la bénédiction de Dieu, qui est passée au peuple cadet, l’Eglise.
Cette « doctrine de la substitution » peut-elle être regardée comme un fondement de l’antijudaïsme chrétien ?
Oui, puisqu’elle a été au cœur de « l’enseignement du mépris » [expression popularisée par l’historien français Jules Isaac (1877-1963), auteur, en 1962, de l’ouvrage L’Enseignement du mépris. Vérité historique et mythes théologiques],qui a généré des siècles de souffrances pour les juifs dans le monde chrétien. Et cela a perduré très longtemps.
Il faut se souvenir de ce qu’était la liturgie catholique du Vendredi saint jusqu’au milieu du XXe siècle. On a peine à l’imaginer, mais les catholiques priaient pro perfidis Judaeis, « pour les juifs incrédules, afin que Dieu enlève le voile qui couvre leur cœur et qu’eux aussi reconnaissent Jésus, le Christ, Notre Seigneur »…
La « doctrine de la substitution » a-t-elle encore cours dans l’Eglise d’aujourd’hui ?
Non, fort heureusement. Au cours des dernières décennies, l’Eglise catholique, comme d’autres confessions chrétiennes, a profondément réexaminé sa relation au judaïsme. Après la Shoah, qui a suscité parmi les chrétiens des appels au repentir, le concile Vatican II [1962-1965] a profondément renouvelé l’enseignement de l’Eglise sur le judaïsme. La déclaration Nostra aetate [1965] a en effet condamné sans ambiguïté l’antijudaïsme chrétien traditionnel.
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La liturgie du Vendredi saint a alors été profondément remaniée puisque les catholiques prient désormais « pour les juifs à qui Dieu a parlé en premier ». Jean Paul II [1920-2005] – secondé en cela par le cardinal Lustiger [1926-2007], un juif devenu catholique – est ensuite allé plus loin. A Rome, puis à Jérusalem, il a fait acte de repentance pour l’antijudaïsme des chrétiens au cours des siècles. Il a également reconnu une forme de primogéniture généalogique du judaïsme par rapport au christianisme. Les juifs, a-t-il dit, sont « nos frères aînés dans la foi ».
L’Eglise considère désormais que la Nouvelle Alliance que Dieu a conclue avec elle n’est pas venue se substituer, mais s’ajouter à l’Ancienne Alliance jadis nouée avec Israël, laquelle n’est nullement devenue caduque. Cette évolution théologique permet aujourd’hui des échanges et des rapprochements fraternels entre savants et responsables des deux religions, totalement inimaginables il y a seulement quelques décennies. Je suis donc assez optimiste : juifs et chrétiens, dans le respect de leurs différences, sont en train de redécouvrir la relation familiale qui les lie.
« L’Impossible substitution. Juifs et chrétiens (Ier-IIIe siècles) », Jean-Miguel Garrigues, Les Belles Lettres, 2023.
« A travers les légendes sur Jésus, nous arrivons à discerner en filigrane des éléments sur sa véritable existence »
Que peut-on dire du Jésus historique, en dehors de l’interprétation chrétienne faisant de lui un dieu incarné ? Etait-il un leader charismatique ? Un mystique juif ? En cette veille de Noël, l’historien Pierluigi Piovanelli dresse un état des lieux des recherches contemporaines un état des lieux des recherches contemporaines et nous dévoile ses propres conclusions. et nous dévoile ses propres conclusions.
Propos recueillis par Gaétan Supertino
Publié le 24 décembre 2023 à 06h15, modifié le 25 décembre 2023 à 10h05
https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2023/12/24/a-travers-les-legendes-sur-jesus-nous-arrivons-a-discerner-en-filigrane-des-elements-sur-sa-veritable-existence_6207523_6038514.html
Détail d’une mosaïque de la basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, à Ravenne (Italie).
Que peut-on encore apprendre sur Jésus, ce juif de Galilée ayant vécu il y a deux mille ans, devenu l’un des personnages les plus célèbres de la planète ? Les sources sur sa vie adulte, principalement les Evangiles, ont déjà abondamment été commentées, et nous ne disposons d’aucun texte sur sa jeunesse.
Pourtant, selon Pierluigi Piovanelli, titulaire de la chaire Origines du christianisme à l’Ecole pratique des hautes études (Paris) et auteur du Jésus des historiens. Entre vérité et légende (PUF, 408 pages, 24 euros), Jésus n’a pas encore dévoilé tous ses mystères aux chercheurs.
Existe-t-il aujourd’hui un consensus sur l’existence historique de Jésus ?
Pierluigi Piovanelli : Tous les historiens sérieux s’accordent sur l’existence d’un Jésus de Nazareth, du nom de cette bourgade de Galilée où il aurait grandi. Il y a d’abord l’ampleur des témoignages : les Evangiles et les écrits des premiers chrétiens, d’une part, mais aussi un certain nombre de sources d’horizons différents, à l’instar de l’historien juif Flavius Josèphe (37-100), des auteurs latins Tacite (58-120) et Suétone (70-140), ou même du philosophe polythéiste syriaque Mara bar Sérapion (50- ?), qui ont fait référence à Jésus – en tant qu’être humain – dans leurs écrits, sans remettre en cause son existence.
Il y a ensuite le fait qu’il soit né en Galilée – une province totalement insignifiante – et mort sur la croix – une mort honteuse –, des éléments qui nous paraissent trop décalés avec l’image attendue d’un « messie » pour avoir été inventés.
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Nous n’avons pas de preuve matérielle, et Jésus est au centre de nombreux récits légendaires, écrits des années, voire des siècles, après sa mort. Mais, à travers les légendes, nous arrivons tout de même à discerner en filigrane quelques éléments sur sa véritable existence. Les historiens, surtout ceux qui travaillent sur des périodes lointaines, fonctionnent par hypothèses : ils cherchent les plus « économiques », pèsent le pour et le contre, retiennent le probable et rejettent l’improbable. Tout un réseau d’indices fait qu’il est plus difficile de considérer que Jésus n’a pas existé que l’inverse.
Dans votre ouvrage, vous distinguez trois grandes « quêtes » dans l’histoire de la recherche sur le Jésus historique. Que recoupent-elles ?
On considère l’Allemand Hermann Samuel Reimarus (1694-1768) comme le pionnier de la première phase, même s’il n’a pas osé publier ses écrits sur Jésus de son vivant – ils le seront à titre posthume, en 1778. Il s’agit de quelques chapitres intégrés à un ouvrage de défense d’une foi rationaliste, où il essaie de démontrer que Jésus était un personnage messianique juif, avec un projet politique de restauration d’Israël et d’opposition aux Romains. Ses disciples, déçus par sa mort, auraient continué son combat et inventé la résurrection.
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Ces propos, assez révolutionnaires pour l’époque, ont lancé la première phase de recherche critique sur les Evangiles. Il s’agissait alors d’une quête d’affirmation de la raison face aux doctrines miraculeuses et aux dogmes de l’Eglise, qui a concerné aussi bien l’Allemagne que les philosophes des Lumières en France ou les auteurs déistes anglais.
Cette quête aboutit toutefois, à la fin du XIXe siècle, à une vision romantique de Jésus, décrit comme un champion de l’éthique. Adaptée aux valeurs modernes mais dénuée de consistance historique, cette vision va faire l’objet de vives critiques, et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale les études sur Jésus tombent provisoirement en désuétude – du moins dans les facultés de théologie allemandes, à la pointe de ces critiques.
C’est alors que débute la deuxième quête…
Les recherches sont relancées dans les années 1950, dans le sillage des travaux des élèves du théologien allemand Rudolf Bultmann (1884-1976). La question qui occupe les chercheurs est désormais : comment identifier ce qui est authentique, ce qui correspond au Jésus véritable, et non à l’image que l’on a voulu donner de lui ? On va alors partir à la recherche de tous les traits attribués à Jésus qui le distingueraient des autres courants de pensée et du judaïsme antique. On cherche ce qui, dans les Evangiles, rend Jésus unique et, par conséquent, pense-t-on, authentique.
Cette vision a connu un réel écho et continue d’avoir ses partisans. Elle aboutit pourtant à un Jésus présenté comme complètement déconnecté du contexte de la Palestine antique et, en même temps, très consensuel, prônant l’égalité entre tous et le souci des plus pauvres, dont on ne comprend pas bien pourquoi il aurait tant dérangé les autorités de l’époque.
Qu’en est-il de la troisième phase, dans laquelle vous vous inscrivez ?
Les recherches consécutives à la découverte de textes comme les manuscrits de la mer Morte (1948) et ceux de la bibliothèque de Nag Hammadi (1947), qui se sont lentement mises en place dans la seconde moitié du XXe siècle, vont révolutionner les études sur le Jésus historique. Ces textes accroissent en effet considérablement notre connaissance du contexte intellectuel, spirituel et culturel de la Palestine de l’époque, et nous permettent de dresser des ponts entre le judaïsme antique et Jésus.
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Depuis environ le milieu des années 1980, on se demande enfin comment Jésus a pu interagir avec son milieu et comment celui-ci a pu l’influencer. Pour le dire plus simplement, on affirme et on assume, enfin, que Jésus était juif. Cela ne met pas un terme à tous les débats.
Certains ont pensé que Jésus était un pharisien [groupe juif apparu au IIe siècle avant notre ère, et qui constitue l’un des principaux courant du judaïsme antique]. D’autres ont soutenu qu’il était proche des esséniens [communautés ascétiques fondées dans le désert vers le IIe siècle avant notre ère]. Quoi qu’il en soit, petit à petit, on a commencé à s’interroger davantage sur ce que Jésus avait en commun avec ses contemporains.
Vous vous intéressez pour votre part à la mystique juive de la Merkava. Si ce courant nous est surtout connu par des textes des Ve et VIe siècles, vous affirmez qu’il était déjà répandu du temps de Jésus, et que ce dernier en était potentiellement très imprégné. Sur quoi vous basez-vous ?
Dans les Evangiles (canoniques aussi bien qu’apocryphes), Jésus apparaît comme quelqu’un qui a réussi à établir un contact très rapproché avec le divin. Or qu’est-ce qu’un mystique, sinon quelqu’un ayant une expérience intime de la divinité ? Examinons des passages des Evangiles, tels ceux de l’expérience visionnaire décrite à l’occasion du baptême de Jésus – une voix céleste s’adresse directement à Jésus et envoie son « esprit » sur lui –, l’expérience hallucinatoire de la tentation, au terme de quarante jours de jeûne au désert, l’apothéose de Jésus au sommet d’une haute montagne galiléenne (Mc 9, 2‑8), l’agonie à Gethsémani ou la prière sur la montagne (Mc 6), à l’issue de laquelle il aperçoit ses disciples à des centaines de mètres plus bas… Tous ces épisodes ressemblent à des visions mystiques.
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Or, à l’époque de Jésus, le courant mystique du judaïsme est celui de la Merkava. C’est un terme technique, issu de l’hébreu, qui désigne « le trône (de la divinité) » et fait référence à sa contemplation. Dans le schéma classique, un fidèle est « ravi au ciel » lors d’une expérience mystique, il franchit plusieurs étapes (souvent sept) avant d’arriver dans la salle du trône, où il rencontre la divinité et en ressort transformé, avec des informations inestimables.
On en retrouve des traces dès la Bible hébraïque, lorsque les prophètes Isaïe (Is. 6) et Ezéchiel (Ezéch. 1 et 10) ont une vision du « trône divin ». Plus tard, dans le Livre d’Hénoch, texte juif apocryphe retrouvé dans les manuscrits de la mer Morte et remontant probablement au IIIe siècle avant notre ère, se développe l’idée du fidèle « kidnappé » et qui arrive, de façon mystérieuse, dans le palais de la divinité situé « au ciel », où il bénéficie d’une audience en tête-à-tête.
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Toute cette littérature démontre qu’il y avait une offre mystique fournie à l’époque de Jésus. A titre purement hypothétique, nous pourrions donc imaginer que Jésus ait été initié aux techniques extatiques de la Merkava avant le commencement de ses activités publiques, soit en Galilée, par des praticiens locaux, soit au cours de son apprentissage auprès de Jean le Baptiste, voire par des maîtres esséniens. Ce qui est, en revanche, à peu près certain est le fait que Jésus a été l’un des premiers grands mystiques du judaïsme.
Les expériences vécues par Jésus dans les Evangiles restent pourtant assez éloignées de celles qui sont décrites dans les textes de la Merkava…
On peut trouver un récit assez proche dans un écrit dit « apocryphe » tardif, l’Evangile du Sauveur, un texte copte du IVe ou du Ve siècle. Nous pouvons y lire que Jésus, parvenu avec les apôtres sur une montagne, entame en leur compagnie une ascension céleste qui les conduira jusqu’au « trône du Père ». Dans l’Evangile de Marie, un autre texte apocryphe, Marie de Magdala – présentée comme la disciple préférée de Jésus, à qui il aurait transmis ses secrets les plus profonds – vit une ascension et se confronte à « sept puissances », dans un récit proche de ceux de la Merkava.
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Dans les Evangiles canoniques, les éléments sont plus ambigus. Jésus a des visions, vit des formes de transe, des expériences qui peuvent rappeler celles de la Merkava. Je formule donc l’hypothèse que les récits ont pu être retravaillés et certains éléments occultés par les premiers chrétiens, qui ne voulaient surtout pas y faire référence.
Car, dans la Merkava, un fidèle – que cela soit Jésus ou n’importe quel être humain – peut approcher la divinité, avant de redescendre pour partager son savoir avec d’autres disciples, qui pourront éventuellement revivre le même type d’expérience. Ce n’est pas du tout le même message que celui qui est porté par le récit que l’on fera plus tard sur Jésus, d’un dieu venu s’incarner pour quelque temps dans un humain, avant de repartir au ciel.
Dans votre ouvrage, vous vous intéressez aussi aux débats sociologiques contemporains sur la définition d’un « leader charismatique ». En quoi cela aide-t-il à comprendre Jésus ?
Si l’on prend l’ensemble de la littérature ancienne, ce qui se dégage est que Jésus impressionne tout le monde. Il suscite un enthousiasme tel que certains disciples n’ont pas hésité à tout abandonner, y compris leur famille, pour le suivre, mais aussi une hostilité tenace chez certains adversaires. Aujourd’hui, le leader charismatique est présenté en sciences sociales à la fois comme quelqu’un qui catalyse les forces d’un groupe et qui est porté par ce groupe.
Cette grille de lecture m’a amené à me poser la question de savoir comment, dans une société aussi conservatrice que celle de la Palestine du Ier siècle, quelqu’un a pu être à ce point adulé et développer une aussi grande confiance en son message, se montrant capable de tenir tête aux autorités – religieuses comme politiques – et de s’adresser aux gens en prétendant les connaître intimement, intérieurement. C’est cette question qui m’a conduit à m’intéresser à la mystique et aux visions de la Merkava, lesquelles ont pu lui donner une telle confiance.
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« En l’an 70, la start-up Jésus aurait pu disparaître »
Dans « Le Marché des dieux », l’anthropologue Dominique Desjeux se demande, à travers l’étude des débuts du judaïsme et du christianisme, comment une nouvelle croyance peut s’imposer à toute une société et devenir une « innovation de rupture ».
Propos recueillis par Gaétan Supertino
Publié le 03 juillet 2022 à 05h00, modifié le 04 juillet 2022 à 13h17
Une cérémonie catholique lors de la semaine de Pâques dans l’église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, le 14 avril 2022. AMMAR AWAD / REUTERS
Comment le monothéisme et, plus précisément, le christianisme sont-ils devenus des « innovations de rupture », au sens où ils sont passés du statut de simple nouveauté à celui d’innovation capable de bouleverser toute une société ? C’est la question posée par Dominique Desjeux dans Le Marché des dieux. Comment naissent les innovations religieuses. Du judaïsme au christianisme, paru en mai aux Presses universitaires de France (256 pages, 18 euros et 14,99 euros pour le format numérique).
Dominique Desjeux n’est pas un historien des religions. Anthropologue, professeur émérite à la Sorbonne, il a passé sa vie à analyser les processus d’innovations en tous genres. Ses travaux vont de la paysannerie congolaise aux objets électriques dans la vie quotidienne en France, en passant par l’essor de la société de consommation en Chine. Il en a tiré une méthode de travail, qu’il applique aujourd’hui aux religions, en particulier à la naissance du judaïsme et du christianisme.
Vous qualifiez votre méthode d’« anthropologie stratégique », en quoi cela consiste-t-il ?
Quand je m’intéresse à l’histoire, n’étant pas historien de formation, je cherche d’abord à comprendre les « jeux d’acteurs » de la période que j’étudie, les objectifs de ces acteurs, leurs intérêts, leurs stratégies, leurs réseaux, leurs rapports sociaux, leurs alliances, les incertitudes auxquelles ils sont confrontés,etc.
J’ai été formé auprès de Michel Crozier, le père de la sociologie des organisations et de l’analyse stratégique. Son approche met justement l’accent sur les jeux d’acteurs face à des zones d’incertitude. Je l’ai enrichie à travers l’étude de la logistique, de l’imaginaire, du climat. Et j’ai appliqué tout cela à la religion.
Pour faire ce livre, qui m’a pris entre cinq et dix ans de travail, je me suis appuyé sur l’ensemble des sciences, à la fois historiques et exégétiques, de la nature et du vivant. Depuis les années 1990, notamment grâce à l’archéologie, l’histoire du monothéisme ne se fait plus principalement à partir des livres sacrés. L’histoire se lit à partir du contexte, de l’époque, de l’ensemble des acteurs.
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Evidemment, je n’explique pas l’histoire par l’action de Dieu. Je suis agnostique au sens scientifique. Cela ne veut pas dire que ceux qui croient que Dieu intervient ont tort : je n’en sais strictement rien. Je me suis simplement appuyé sur l’histoire moderne qui, elle, change complètement la vision qu’on pouvait avoir il y a encore quelques années, au sujet d’Israël en particulier.
Votre enquête démarre aux environs du XIIe siècle avant notre ère. Que se passe-t-il de si important à cette époque ?
Je m’appuie notamment sur les travaux du biologiste et historien des religions Nissim Amzallag, qui a récemment apporté une pièce de puzzle intéressante. Cette époque est une période d’effondrement des grands royaumes méditerranéens : l’Egypte, l’empire hittite, le royaume mycénien. Il y a alors une sorte de transfert de pouvoir vers les Qénites, un peuple de forgerons vivant dans le nord-ouest de l’Arabie et le Néguev, au sud d’Israël. Ce peuple maîtrisait le cuivre, un métal central dans l’économie de l’époque. Et il se trouve qu’il vénérait un dieu du nom de Yahvé, la divinité de la forge.
Le succès d’une croyance comme celui d’une innovation reposent sur son utilité sociale
A cette époque, tout le monde est polythéiste. Même si un peuple vénère un dieu plus qu’un autre, il n’exclut pas l’existence d’autres dieux. Et quand on est polythéiste, on cherche les dieux les plus efficaces. Dans mon enquête, j’essaie de rechercher comment fonctionnent les religions non pas à partir de leurs croyances, mais de leur utilité sociale. Je pense que le succès d’une croyance comme celui d’une innovation reposent sur son utilité sociale. C’est universel : même si on ne l’appelle pas Dieu, une croyance doit assurer la sécurité des populations, assurer les récoltes, la bonne santé, la vie longue.
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Dans un monde polythéiste, chaque divinité a une fonction. Et si elle n’est pas efficace, on en change facilement. On peut aussi adopter une divinité qui vient d’ailleurs. C’est peut-être ce qu’a fait le royaume de David : constatant le succès des Qénites, il a peut-être voulu adopter leur dieu qui paraissait si puissant, Yahvé (qui deviendra plus tard le théonyme du Dieu unique d’Israël). C’est une des hypothèses possibles.
Cela ne veut pas dire que le royaume de David est devenu immédiatement monothéiste – c’est même peu probable. Les Hébreux sont devenus monothéistes entre le Xᵉ et le VIᵉ siècle, au moment de l’exil à Babylone. C’est en tout cas à cette période qu’ils ont justifié leur Dieu unique à travers les textes de la Torah, au contact des religions mésopotamiennes. Pendant les siècles qui ont précédé, des batailles ont opposé monothéistes et polythéistes au sein même du peuple hébreu, comme l’illustre l’épisode du Veau d’or dans l’Exode.
Selon vous, comment le monothéisme s’est-il maintenu, voire répandu, face à un polythéisme que vous qualifiez de si « efficace » ?
La réponse, au départ, est peut-être militaire et politique : je pense qu’il y a un lien très fort entre le monothéisme et la centralisation du royaume autour de Jérusalem. Prenons la dynastie hasmonéenne (140-37 avant notre ère), la monarchie des Hébreux issue de la révolte des Maccabées contre l’occupation grecque. Ces dirigeants vont conquérir la Judée, au nord et au sud de Jérusalem, exigeant de la population de se faire circoncire, d’adopter les règles de leur religion. Cela se fait par la force : les religions ne se diffusent pas toutes seules. Pour beaucoup d’innovations, une part de contrainte est nécessaire : regardez aujourd’hui comme les systèmes Google ou Windows s’imposent à nous !
La population juive au Ier siècle de notre ère représente 6 à 8 % de la population romaine, selon les estimations les plus fiables
Mais la contrainte n’explique pas tout. La langue et la logistique jouent aussi un rôle essentiel dans la circulation des innovations. Il est important de rappeler que les victoires d’Alexandre le Grand entraînent une hellénisation de toute la Méditerranée. Une langue, le grec, est devenue commune. La Torah est traduite en grec. Une forte urbanisation s’observe aussi, la création de routes commerciales : tout cela va favoriser le développement des synagogues dans plusieurs villes importantes du pourtour méditerranéen.
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Se pose, enfin, la question du prosélytisme. Pour qu’une innovation soit acceptée, il faut qu’elle réponde à une attente. Or, aux premiers siècles de notre ère, se développe une sorte d’attente d’un monothéisme, au Moyen-Orient et du côté de Rome. Chez certaines élites, en particulier, se perçoit le désir d’une forme de spiritualité plus sophistiquée que le polythéisme. A lire les textes et les débats religieux du Iᵉʳ et du IIᵉ siècle, un lien peut être observé entre la diffusion du platonisme, entre une forme d’idéalisation de la pensée, et celle du monothéisme, du Dieu unique.
La population juive au Iᵉʳ siècle de notre ère représente 6 % à 8 % de la population romaine, selon les estimations les plus fiables. Bien que ces chiffres soient très débattus, ils traduisent une forte présence juive qui ne peut pas s’expliquer uniquement par les déportations ou par un fort taux de natalité chez les membres de la diaspora. Une part de prosélytisme explique sans doute ces chiffres. La présence de synagogues tout autour de la Méditerranée l’atteste aussi.
Pourtant, c’est l’« innovation » du christianisme qui s’est le plus répandue… Comment l’expliquez-vous ?
Au départ, l’objectif de Jésus n’était pas de créer une religion, mais de purifier le judaïsme. Lorsqu’il est mort, son frère Jacques a pris la suite, et lui non plus ne voulait pas organiser une nouvelle religion. En l’an 70, les trois « leaders »qui avaient suivi Jésus – Jacques, Pierre et Paul – sont morts. La « start-up » Jésus aurait donc pu disparaître. Au même moment, le Temple de Jérusalem est détruit par les Romains. Pour moi, c’est la clé de l’histoire.
Ce qui est fondamental pour la diffusion d’une innovation, c’est la baisse de la charge mentale, du temps de formation, d’assimilation
La religion juive est alors menacée dans sa survie. La caste des prêtres disparaît. Il n’existe plus aucune structure. Et deux « stratégies » se mettent en place. Les adeptes de la première décident de se « recentrer sur leur cœur de métier » : ils vont se resserrer autour des règles de la Torah, ce qui donnera le judaïsme rabbinique. Les partisans de cette stratégie ne céderont rien sur la circoncision, les règles alimentaires. Face à cela, d’autres font au contraire le choix d’une stratégie d’ouverture et de prosélytisme envers les païens.
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C’est, toutes proportions gardées, un peu ce qui se passe aujourd’hui dans une entreprise entre ceux qui disent qu’il ne faut faire que du localet ceux qui veulent faire de nouvelles alliances au niveau mondial, quitte à faire un peu différemment.
Un débat entre juifs s’est opéré. Il s’est diffusé dans toutes les synagogues et autour de la Méditerranée. Les juifs les plus « progressistes » vont alors se référer à un rabbin du nom de Jésus, qui prônait une certaine souplesse quant aux règles. Celui-ci proclamait, entre autres, qu’au lieu de procéder à des purifications tous les jours ou à chaque cérémonie, il n’y aurait qu’une seule purification : le baptême, qui lave des péchés.
Ils vont en outre se référer à Paul de Tarse, lui aussi très accommodant quant aux prescriptions religieuses : abandon de la circoncision, des règles alimentaires, etc.Il y a là quelque chose de fondamental pour la diffusion d’une innovation : la baisse de la charge mentale, du temps de « formation », d’assimilation.
Vous soulignez également l’importance de la promesse en la vie éternelle, qui a reçu beaucoup d’écho chez les Romains. Vous allez même jusqu’à la comparer à la publicité d’aujourd’hui…
La publicité peut se définir comme l’enchantement des produits, des biens et des services. Une façon d’enchanter la réalité. A partir d’un objet, on ajoute un « packaging », un nom, un slogan, etc. En développant ma métaphore (discutable, j’en conviens), on peut rapprocher cela de la transsubstantiation chez les catholiques : lors de l’eucharistie, le pain et le vin deviennent le corps du Christ, ils deviennent une divinité. La substance change. Selon moi, c’est le même procédé avec la publicité. Elle transforme un objet ordinaire en un objet extraordinaire. Elle en fait une « divinité », en quelque sorte. D’ailleurs, à regarder le lexique publicitaire, il y a un vocabulaire incroyablement religieux : il est question d’être « fidèle »à une marque, d’« engagement », de « promesse », etc.
Les chrétiens ont raconté une histoire pour convaincre les Romains, c’est une forme de « storytelling »
Une innovation doit comporter des éléments qui s’adressent à l’imaginaire du public, pour lui donner du sens. La publicité permet cela, de même que la promesse en la vie éternelle. Il s’agit d’une croyance ancienne des juifs puisqu’elle date, au moins, de la révolte des Maccabées contre les Grecs (175 à 140 avant notre ère). A cette époque, il s’agissait de comprendre comment quelqu’un qui respecte les lois de Dieu peut perdre le combat et mourir. L’idée d’une vie éternelle, d’une récompense des serviteurs de Dieu dans l’au-delà répondait à ce questionnement. Les chrétiens vont la reprendre et la diffuser, ce qui aura un impact considérable sur l’imaginaire des Romains.
Pour fonctionner, une innovation doit aussi s’adapter à sa culture de réception. Comment cela s’est-il produit avec le christianisme ?
En faisant du christianisme sa religion personnelle, l’empereur Constantin, au IVe siècle, opère un tournant. Selon moi, sa décision est liée à la grande crise monétaire qui impacte l’empire à cette époque. Après cette conversion, le paganisme n’est en effet plus considéré comme une religion d’Etat. L’empereur peut alors se servir de l’or qui se trouvait dans les temples.
Songe de Constantin Ier et bataille du pont Milvius, illustration des Homélies de Grégoire de Nazianze, 879-882, Bibliothèque nationale de France (Ms grec 510). WIKIPéDIA / DOMAINE PUBLIC
Les chrétiens vont ensuite devenir les alliés du pouvoir. Petit à petit, ils vont intégrer la fonction publique romaine, puis y devenir majoritaires. Ils vont également assimiler des éléments de la culture romaine : l’eau bénite, les cierges, les ex-voto, l’encens, etc. Ce qui sera même théorisé par des auteurs comme saint Augustin ou saint Jérôme, qui font de ces « emprunts » une condition du développement du christianisme. Ce que j’appelle « l’innovation de réception » : pour qu’une innovation se développe, il faut sans arrêt la transformer et l’adapter à la population de réception. C’est selon moi l’étape la plus importante dans le processus de constitution d’une innovation de rupture.
A ce propos, vous qualifiez le récit de la condamnation de Jésus de « cas d’école ». Pourquoi ?
Historiquement, cela fait peu de doute : c’est bien le Romain Ponce Pilate qui a condamné Jésus. Ponce Pilate avait probablement horreur des juifs parce que beaucoup d’entre eux se sont révoltés contre Rome. Mais pour convertir les Romains, il fallait atténuer cet aspect quelque peu négatif concernant l’un des leurs.
Les Evangiles vont donc rapporter que ce sont d’abord les autorités juives qui ont condamné Jésus à mort pour blasphème. Ils affirment que le Sanhédrin, le tribunal de Jérusalem, s’est réuni de nuit pour le procès. Or, cela est historiquement peu plausible : le Sanhédrin ne se réunissait jamais de nuit. Mais à Rome, qui sait cela ? Les chrétiens ont donc raconté une histoire pour convaincre les Romains. C’est une forme de« storytelling ».
Crise du cuivre, grandes sécheresses, exil à Babylone, effondrement du Temple… Les crises sont au centre de votre analyse. Pourquoi sont-elles si importantes ?
Les innovations ont parfois besoin des crises pour se diffuser, car celles-ci ouvrent des fenêtres d’opportunité. A chaque crise, des personnes vont perdre, des systèmes vont s’effondrer. Et en même temps, c’est un moment de renouveau, d’adoption de nouvelles pratiques. C’est à la fois, comme toujours, négatif et positif.
Il existe d’ailleurs des parallèles entre les crises antiques et celles d’aujourd’hui : crises climatique, militaire avec la guerre en Ukraine, sociale, monétaire… Je pense que l’étude des crises passées nous donne des outils intellectuels pour comprendre un tant soit peu la situation. L’incompréhension génère de l’angoisse. Et l’angoisse ouvre la porte aux solutions faciles et aux régimes populistes.
« Le Marché des dieux. Comment naissent les innovations religieuses. Du judaïsme au christianisme », PUF, 256 pages, 18 €, 14,99 € pour le format numérique.
*Jésus a-t-il vraiment existé ? Les arguments des historiens face à la thèse mythiste
Née à la fin du XVIIIe siècle, la thèse « mythiste » conteste la réalité historique de Jésus. Si elle a suscité et suscite encore de nombreux débats, elle se trouve aujourd’hui largement décrédibilisée.
Propos recueillis par Virginie Larousse
Publié le 25 décembre 2021 à 07h00, modifié le 01 mars 2022 à 12h23
« Sermon sur la montagne », de Carl Heinrich Bloch, 1877. »> « Sermon sur la montagne », de Carl Heinrich Bloch, 1877. WWW.FREECHRISTIMAGES.ORG
Entretiens croisés. Jésus de Nazareth figure parmi les personnages les plus étudiés au monde. Pourtant, aujourd’hui encore, de nombreuses zones d’ombre subsistent. Aussi certains auteurs remettent-ils en question des épisodes de sa vie, dans lesquels ils voient l’inspiration de cultures voisines du christianisme ancien. Les plus radicaux d’entre eux, qui défendent la thèse dite « mythiste », vont jusqu’à douter de la réalité historique de Jésus. Née à la fin du XVIIIe siècle, la thèse mythiste est contestée par le monde académique, mais continue à être débattue, particulièrement dans les pays anglo-saxons.
Sur quels arguments s’opposent les spécialistes ?
Nous avons donné la parole à Robert M. Price, théologien américain qui défend la thèse mythiste, auquel répond Simon-Claude Mimouni, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études à Paris, qui réfute cette théorie.
Robert M. Price : NON, JÉSUS N’A PAS EXISTÉ
Quels sont vos arguments pour dire que Jésus n’a pas existé ?
Robert M. Price. Merci tout d’abord de noter que je ne « crois » pas que Jésus n’a pas existé. Tout cela ne peut être ni plus ni moins que des hypothèses historiques. Mais je crois en revanche qu’il incombe à ceux qui affirment l’existence d’un Jésus historique de fournir les preuves.
Les Evangiles sont constitués en grande partie de récits de miracles et de paroles de sagesse, qui peuvent également se rencontrer, pour la plupart, dans les sources contemporaines juives et grecques, et qui ont donc pu leur être empruntés.
L’une des raisons de le penser est que les Lettres de Paul, considérées comme plus anciennes que les Evangiles, ne relatent rien de tel. Pourquoi, si ce type de propos circulait déjà ? Cela implique que ces récits ont été imputés plus tard à Jésus. De même, les miracles ressemblent à des légendes de cette époque.S’il existait réellement un « Superman » comme Jésus, pourquoi n’est-il jamais mentionné par les écrivains contemporains ? Si l’on met de côté les miracles, Jésus devient un rabbin comme un autre.
« Il y a peut-être eu un Jésus historique, mais il n’y a pas de raison particulière de le penser »
Je vous l’accorde, des légendes circulent tout aussi bien au sujet de César ou de Cyrus. Mais nous savons qu’ils ont bel et bien existé parce qu’ils sont inextricablement liés aux événements du monde. Ce n’est pas le cas de Jésus. Les contes évangéliques qui le relient à Hérode le Grand, Ponce Pilate et au grand prêtre Caïphe sont des fictions, comme tous les universitaires – et pas uniquement les partisans de la thèse mythiste – l’admettent. Il est frappant de constater que presque toutes les histoires relatées dans les Evangiles peuvent être comprises comme une réécriture chrétienne de tel ou tel passage de l’Ancien Testament.
Qu’est-ce qui semble le plus plausible : qu’un homme ait multiplié les pains pour la foule, ou que quelqu’un ait réécrit une ancienne et très célèbre histoire où le prophète Elisée fait de même (2 Rois 4, 38-44) ? Donc, que reste-t-il de Jésus ? Il y a peut-être eu un Jésus historique, mais il n’y a pas de raison particulière de le penser.
Mais pourquoi les premiers chrétiens auraient-ils inventé un maître mis à mort à la manière d’un esclave ?
Cette région était très syncrétique, avec beaucoup de religions qui se nourrissaient les unes des autres. Le christianisme a débuté comme une forme hybride du gnosticisme, des cultes des héros et des religions à mystères, avec leurs dieux sauveurs mourants puis renaissants. Les héros crucifiés étaient familiers dans la littérature antique : les partisans de Spartacus, par exemple, étaient morts de cette manière.
Si, selon vous, Jésus n’a pas existé, le christianisme est-il nul et non avenu ? Une religion peut-elle être légitime quand bien même son origine reposerait sur un malentendu ?
L’hindouisme n’a pas de fondateur. Et nombreux sont les bouddhistes qui estiment secondaire de savoir si un Bouddha historique a réellement vécu. L’éthique chrétienne est fondée sur ce qui est dit dans les Evangiles, peu importe qui l’a dit. Avez-vous besoin d’une incarnation divine pour vous prouver qu’il faut pardonner ? Qu’il faut aimer les autres et conduire du mieux possible la vie qui vous a été donnée ? Si les chrétiens n’avaient jamais été informés de l’existence d’un Jésus historique, il ne leur manquerait pas.
« La thèse mythiste n’implique ni ne présuppose l’athéisme. Même s’il n’y a pas eu de Jésus, Dieu peut bien exister »
Soit dit en passant, la thèse mythiste n’implique ni ne présuppose l’athéisme. Même s’il n’y a pas eu de Jésus, Dieu peut bien exister. Et même si Dieu n’existe pas, il a bien pu exister un Jésus historique d’un genre ou d’un autre. Je vote « non » aux deux questions, mais elles sont séparées : l’une est philosophique, l’autre historique.
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Comment la thèse mythiste est-elle accueillie en Amérique du Nord ?
La plupart la considèrent comme une théorie excentrique, à la manière du négationnisme ou des climatosceptiques. Peu la prennent suffisamment au sérieux pour s’y attarder un minimum. Nous sommes de vilains « hérétiques ».
L’ironie, c’est que les universitaires qui croient en l’existence historique de Jésus défendent des théories le concernant tellement éloignées les unes des autres que l’on ne pourrait guère imaginer qu’ils parlent de la même personne. Cela m’est égal. Je ne prêche pas un dogme. Je me moque du « consensus des spécialistes ». Souvenez-vous, dans les Evangiles, il y avait consensus des savants sur le fait que Jésus devait être mis à mort.
Ancien ministre baptiste, l’Américain Robert M. Price est titulaire d’un doctorat en théologie et d’un doctorat en Nouveau Testament. Il enseigne la théologie et les études bibliques dans un séminaire privé, le Johnnie Colemon Theological Seminary (Floride). Il est l’auteur de nombreux ouvrages (non traduits en français), en particulier Deconstructing Jesus (Prometheus Books, 2000).
Simon-Claude Mimouni : OUI, JÉSUS A EXISTÉ
Pourquoi, selon vous, l’existence de Jésus ne fait-elle aucun doute ?
Simon-Claude Mimouni. Rien, d’un point de vue historique, ne me permet de la remettre en question. La thèse mythiste est indéfendable historiquement : elle ne s’appuie sur aucune preuve et ne date que du XVIIIe siècle. Dans l’Antiquité, personne n’a mis en doute l’historicité de Jésus – ni ses disciples, ni ses ennemis, ni même les juifs qui lui étaient opposés.
Les partisans de la thèse mythiste estiment que les sources sont pratiquement toutes chrétiennes. Mais les sources sur Jules César et Néron, par exemple, sont essentiellement romaines ; ce n’est pas pour autant qu’il faut les discréditer d’emblée. Et le fait que les auteurs païens contemporains de Jésus ne parlent pas de lui n’a rien d’étonnant : au Ier siècle, le « fait » Jésus est mineur. Il n’y avait aucune raison de le mentionner.
S’il est nécessaire d’être critique envers les Evangiles, dire que Jésus n’a jamais existé, qu’il est une figure inventée par des disciples, ne tient pas. Aujourd’hui, ceux qui adhèrent à la thèse mythiste sont des gens un peu illuminés, non de vrais universitaires. Ce n’était pas le cas au XIXe ou au XXe siècle : ainsi, Prosper Alfaric (1876-1955), qui a défendu cette thèse, était un très grand savant, professeur en histoire des religions, candidat au Collège de France.
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Pourquoi la thèse mythiste, qui nie la réalité historique de Jésus, est-elle désavouée par la communauté scientifique française, y compris chez les historiens non chrétiens, alors qu’elle rencontre un petit écho dans les pays anglo-saxons ?
Je ne crois pas que l’on puisse opposer l’écho suscité dans les pays anglo-saxons et l’absence d’écho dans les pays européens. En France, des gens continuent à penser que Jésus n’a jamais existé – j’en ai fréquemment rencontré. De même, je ne pense pas qu’il faille opposer historiens croyants et non croyants. Au contraire, les personnes adhérant à la thèse mythiste sont peut-être plus croyantes que les autres.
« Dans l’Antiquité, personne n’a mis en doute l’historicité de Jésus, même ceux qui lui étaient opposés »
Deux partisans français de la thèse mythiste, Paul-Louis Couchoud (1879-1959) et Prosper Alfaric, étaient de grands savants croyants. Pourtant, ils ne croyaient pas à l’existence historique de Jésus, mais en faisaient un mythe, l’émanation d’un dieu solaire ou autre. Ils voyaient Jésus comme un dieu, et uniquement un dieu. Ils croyaient en la divinité de Jésus, mais pas en son aspect humain.
Je vais aller plus loin : ce qui les dérangeait était non seulement l’aspect humain, mais aussi l’identité juive de Jésus. Les partisans de la thèse mythiste étaient-ils antijuifs ? Voilà un angle qu’il serait intéressant d’étudier.
Cependant, une partie de la vie de Jésus, telle que relatée dans les Evangiles, ne relève-t-elle pas davantage du mythe que de la réalité ?
Le théologien David Strauss, au XIXe siècle, n’a jamais estimé que Jésus était un personnage mythique, mais que les sources parlant de Jésus le présentaient de manière mythique, ce qui est très différent ! Si, en tant que récits narratifs, les Evangiles peuvent rapporter des éléments qui ne sont pas nécessairement historiques, cela ne permet pas pour autant de dire que le personnage lui-même n’a pas existé. De même, ce n’est pas parce que la Guerre des Gaules contient des épisodes peu fiables que l’existence de Jules César relève du mythe.
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Pour Jésus, on ne peut que difficilement contester les passages relatifs à sa mort, contrairement aux éléments « légendaires » concernant sa conception et sa naissance. La Passion peut être datée entre 28 et 33, ce qui ne veut pas dire que la présentation qui en est faite ne relève pas, au moins en partie, de la fiction littéraire. La question de la résurrection, quant à elle, relève de la foi. En tant qu’historien, je ne peux pas affirmer qu’elle ne se soit pas produite, ni qu’elle se soit produite.
Historien, Simon-Claude Mimouni est directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études. Spécialiste du judaïsme et du christianisme antiques, il est notamment l’auteur de : Le Christianisme des origines à Constantin (avec Pierre Maraval, PUF, 2006), et Jacques le Juste, frère de Jésus de Nazareth (Bayard, 2015).
Cet article a initialement été publié dans Le Monde des religions n° 80, novembre-décembre 2016.
** Comment Marie la juive, mère de Jésus, est devenue la Vierge qui enfanta Dieu
Si Marie est une des femmes les plus célèbres de l’histoire, elle est également très mal connue. Entretien avec l’historien James D. Tabor, qui s’est lancé dans une vaste enquête pour exhumer la « vraie Marie ».
Propos recueillis par Virginie Larousse
Publié le 15 août 2020 à 05h09, modifié le 06 septembre 2020 à 14h08
Vierge de l’Annonciation, par Antonello de Messine, Palerme, palais Abatellis. WIKIPEDIA / DIRECTMEDIA
« Comment Marie, la mère de Jésus, peut-elle susciter autant de ferveur et de dévotion alors même qu’on sait si peu de choses sur elle ? », interroge l’historien James D. Tabor, qui vient de publier Marie, de son enfance juive à la fondation du christianisme (Flammarion, 384 p., 22,90 euros).
Convoquant tous azimuts sources historiques et tradition, Evangiles du Nouveau Testament et textes apocryphes [qui ne font pas partie du canon officiel de l’Eglise], archéologie et science, le directeur du département des études religieuses de l’université de Caroline du Nord (Etats-Unis) livre une fresque passionnante qui redonne vie non seulement à la mère de Jésus, mais aussi aux grands personnages de son époque, d’Hérode le Grand à Jean le Baptiste en passant par Jésus et Joseph.
Malgré sa rigueur, la méthodologie du professeur américain se heurte nécessairement aux limites de l’exercice, sachant que les sources concernant Marie sont très maigres – ce qui conduit l’historien à spéculer plus qu’à poser des faits concrets et indubitables. Et cette tentative de « rendre à Marie sa condition pleinement humaine et de femme juive » pourra heurter certains croyants, en dépit des précautions et de l’empathie de l’auteur – la science n’ayant pas vocation à appuyer le dogme.
Quoi qu’il en soit, James D. Tabor réussit incontestablement à nous rendre Marie plus familière en la resituant dans son contexte spatio-temporel : celui d’une femme juive des environs de notre ère. « La vérité, c’est que sa vie a été intentionnellement effacée », analyse l’auteur, lequel voit en Marie « une femme active et révolutionnaire, qui inspira une foi chrétienne émergente ».
Qu’est-ce qui conduit un historien à se lancer dans une enquête sur Marie, sachant que les sources historiques la concernant sont quasi inexistantes ?
J’ai déjà écrit un livre sur Jésus, La Véritable histoire de Jésus(2014, Robert Laffont), qui a été un best-seller du New York Times. Dans le monde universitaire, on cherche à reconstituer qui était Jésus d’un point de vue historique, et cette recherche semble naturelle. En tant qu’historien et archéologue, je me suis trouvé face à un paradoxe concernant Marie : elle est la femme la plus célèbre de l’histoire, et pourtant on ne sait presque rien sur elle. L’image que nous avons d’elle, celle d’une vierge pieuse aux allures de moniale, n’est pas fidèle à la femme qu’elle était historiquement. Je me suis donc demandé s’il était possible de « ressusciter » Marie, de trouver qui est la véritable Marie.
Par où commence-t-on un tel travail ? Quels documents avez-vous utilisés ?
La première des choses à faire, bien sûr, est de travailler sur les sources textuelles les plus anciennes que l’on peut rattacher à Marie, celles qui vont du Ier siècle avant notre ère au Ier siècle de notre ère. Les plus importants sont les Evangiles du Nouveau Testament. Quoique peu diserts sur Marie, ils contiennent des éléments intéressants, notamment sa généalogie, relatée par Luc (chapitre 3) : selon lui, Marie a un pedigree notable, puisqu’elle serait de souche royale et sacerdotale.
Je combine ensuite ces sources avec ce que l’on sait, historiquement, de la période, en particulier grâce à Flavius Josèphe, qui a fait œuvre d’historien au Ier siècle de notre ère. Quand Jésus est né, l’atmosphère politique n’avait rien d’une « douce nuit ». La Palestine était sous occupation romaine, ce qui donna lieu à plusieurs révoltes matées dans le sang : les Romains ont ainsi crucifié 2000 personnes à Sepphoris, près de Nazareth, à l’époque où Marie devait être une jeune mère.
« L’image que nous avons de Marie, celle d’une vierge pieuse aux allures de moniale, n’est pas fidèle à la femme qu’elle était historiquement. »
Enfin, j’utilise l’archéologie, en essayant de m’en tenir aux fouilles auxquelles j’ai participé afin d’être en mesure d’impliquer davantage le lecteur. J’aimerais évidemment avoir plus de sources, mais cela fonctionne déjà plutôt bien ainsi.
Comment expliquer que Marie, qui est une des femmes les plus célèbres de l’histoire, voire la plus célèbre selon vous, soit aussi « la plus mal connue » ?
Vers la fin du Ier siècle, Jésus devient si important en tant que Fils de Dieu que la question de la sexualité de Marie devient problématique. Tout ce qui est humain à son sujet commence à être estompé ou nié. A commencer par le fait que Jésus ait eu des frères et sœurs, ce qui est clairement mentionné dans le Nouveau Testament, notamment dans l’Evangile de Marc (6, 3) : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Josès, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici chez nous ? ».
Vers 150, des théologiens commencent à affirmer qu’il ne s’agit pas de frères et de sœurs mais de cousins, fils d’un frère de Joseph – théorie qui est toujours celle de l’Eglise catholique romaine. Il est devenu inenvisageable que Marie ait pu être une femme normale, une épouse sexuellement active et une mère de famille, alors qu’à l’époque des Evangiles, on voit bien que cela ne pose aucun problème. Dans l’Evangile de Matthieu (1, 25), il est dit : « Joseph la prit comme épouse et ne la connut pas avant qu’elle donnât naissance à son enfant » – ce qui sous-entend qu’il le fit après.
Disons-le franchement : les théologiens n’aiment pas l’idée que Marie ait pu avoir une vie sexuelle. Il n’y aurait pourtant rien de pornographique à cela ! Dans l’Eglise orthodoxe, il est dit que les frères et sœurs sont des enfants issus d’un premier mariage de Joseph, alors que la tradition ne dit strictement rien à ce sujet.
« Il est devenu inenvisageable que Marie ait pu être une femme normale, une épouse sexuellement active et une mère de famille. »
La divinisation de Jésus s’accompagne, pour Marie, d’une perte progressive de sa consistance humaine. Marie est vue comme le réceptacle du Fils de Dieu. A ce titre, elle ne saurait avoir de vie en dehors de cela.
Quand a débuté la marginalisation de Marie ?
Je pense que cela commence avec l’apôtre Paul, qui dit de Jésus qu’il est « né d’une femme »(Galates 4), sans même mentionner le nom de cette dernière, alors qu’il l’a probablement vue à Jérusalem. Il mentionne en effet avoir rencontré Jacques(1), le frère de Jésus, à Jérusalem ; il est donc fort probable qu’il y a aussi vu Marie, dont on sait qu’elle accompagnait Jacques. Paul est celui qui recommande en outre de ne pas se marier si on peut l’éviter, affirmant qu’il vaut mieux rester célibataire (1 Corinthiens 7).
Justement, l’un des motifs les plus marquants autour de Marie est celui de sa virginité perpétuelle, érigée en dogme par les catholiques et les orthodoxes. Cet accent sur la pureté sexuelle était-il courant dans le contexte juif des débuts de notre ère ?
Absolument pas. Cette idée est totalement étrangère au judaïsme, qui invite au mariage, y compris pour les rabbins. Il est même plutôt mal vu, pour un rabbin, de ne pas être marié. Dans les sociétés traditionnelles de cette époque, se marier et avoir des enfants est une évidence.
C’est pourquoi la vision que Paul développe au sujet du mariage est particulièrement atypique. Mais il faut bien comprendre que si Paul est juif, il est originaire de la diaspora d’Asie Mineure, et est donc très marqué par la pensée grecque. Cette dernière a développé une pensée dualiste : le corps n’est pas saint, il est sale et limité, alors que l’esprit est noble, c’est pourquoi il faut le libérer de ce carcan qu’est le corps.
Quoi qu’il en soit, cette obsession autour de la pureté de Marie se développe autour de 100-150. Cela, à mon sens, n’a rien de mal intentionné : il s’agissait sans doute de protéger la figure de Marie.
Quels sont les éléments de la vie de Marie que l’historien peut reconstituer de manière fiable ?
Même s’il est vrai que les sources sont très maigres, il est possible de situer Marie dans une époque et un lieu. Grâce à l’archéologie, je peux redonner vie à son monde. Ainsi, peu de gens connaissent le nom de la ville de Sepphoris, qui n’est pas citée dans le Nouveau Testament. Située à quelques kilomètres au nord de Nazareth, elle était la deuxième plus grande ville du pays. Or, d’après la tradition, c’est là que Joachim et Anne, les parents de Marie, vivaient. Alors que cette dernière est perçue, dans l’imaginaire collectif, comme une personne de la campagne, elle est en réalité originaire d’un milieu plutôt urbain. Le roi Hérode, qui régna sur la Judée de 37 à 4 avant notre ère, vivait lui-même à Sepphoris. Après son mariage avec Joseph, elle s’est vraisemblablement installée à Nazareth, où Jésus a grandi.
Fouilles archéologiques de l’antique Sepphoris (Israël). WIKIPEDIA / CAROLE RADDATO
Grâce aux fouilles conduites à Nazareth, on peut imaginer le type de maison dans laquelle elle a vécu, la physionomie du village, etc. Toutes ces petites choses que l’on sait sur Marie, à commencer par celles contenues dans le Nouveau Testament, sont comme des petits hameçons, un squelette auquel on peut accrocher d’autres éléments.
On sait aussi qu’elle n’a pas eu qu’un seul enfant, mais était mère d’une grande famille – comme toutes les femmes juives de l’époque – d’au moins huit enfants. On connaît par l’Evangile de Marc (6, 3) les noms des quatre frères de Jésus (Jacques, Josès, Jude, Simon) et on sait qu’il a eu au moins trois sœurs, dont deux, Salomé et Myriam, sont citées par leur prénom.
A l’époque où Marie élevait ses enfants, Sepphoris, qui avait été détruite par les Romains en l’an 4 avant notre ère, est en pleine reconstruction. On peut donc imaginer Joseph et Jésus allant de Nazareth à Sepphoris pour y travailler – le métier de « charpentier » rattaché à Joseph fait en réalité référence à l’architecture et à la construction.
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Vous rappelez que Marie n’était pas une femme chrétienne mais juive. En quoi cette évidence apparente est-elle importante pour mieux approcher qui elle était ?
Il faut comprendre que l’Eglise telle qu’elle s’est développée, avec son réseau de prêtres, de moines et de religieuses, d’églises et de cathédrales, son cortège de statues et d’œuvres d’art, tout cela n’a rien de familier dans la culture juive. Marie n’y aurait rien compris, pour la simple raison qu’elle était juive et qu’elle fréquentait la synagogue. En la replaçant dans le contexte du Moyen Age chrétien, qui est l’époque où le culte marial s’est développé, il est impossible de se figurer qui elle était en réalité, car l’atmosphère de cette époque n’a plus rien à voir avec celle dans laquelle elle a évolué.
« Marie n’aurait rien compris à l’Église, pour la simple raison qu’elle était juive et qu’elle fréquentait la synagogue. »
Faire de Marie une femme apolitique et asexuée est, à mes yeux, une anti-narration. Bien sûr, je respecte les croyants qui adhèrent à cette vision. Je sais à quel point Marie est vénérée dans le catholicisme. Mais il me semble tout de même qu’il ne s’agit pas de la véritable Marie. J’espère qu’après avoir lu le livre, les gens se rendront compte que la vraie Marie est tout aussi admirable et inspirante que la figure mythique qui a été construite autour d’elle.
Vous dites que Marie a été particulièrement marquée par le contexte politique dans lequel elle a évolué. Pourquoi était-il si particulier ?
Parce qu’à l’époque, vous ne pouviez pas l’éviter. Le règne d’Hérode le Grand a été particulièrement sanglant. Il faut imaginer les gens parler de ces événements entre eux, dans un pays occupé par la puissance militaro-politique romaine. Ses parents en discutaient sans doute. D’autant qu’Hérode voulait plus que tout au monde ce que Marie possédait : une généalogie prestigieuse. Mais son père était un juif converti, et sa mère une Arabe. Il n’est pas de la lignée de David, contrairement à Marie, ni de celle des Hasmonéens, la lignée de prêtres à laquelle Marie était aussi rattachée. Hérode a d’ailleurs épousé des femmes appartenant à ces lignées pour tenter de s’acheter une légitimité.
Que sait-on des frères et sœurs de Jésus ? Ont-ils joué un rôle particulier dans la naissance de ce qui sera plus tard le christianisme ?
Nous disposons de bonnes sources anciennes concernant Jacques, notamment au sein des Actes des Apôtres, où il est présenté comme celui qui a pris la relève dans la jeune communauté après la mort de Jésus – et non Pierre ou Paul. Paul, quand il va à Jérusalem, va immédiatement chez Jacques, qu’il appelle « le pilier de l’Eglise ». C’est lui qui arbitre le différend entre Pierre et Paul sur la question de l’ouverture du mouvement aux Gentils, c’est-à-dire aux non-juifs. Jacques est pourtant méconnu du grand public.
On sait peu de choses sur les autres frères de Jésus – Simon, Josès et Jude. Néanmoins, Josès – qui est sans doute un surnom pour Joseph – est cité dans le Nouveau Testament. Il a manifestement accompagné sa mère à la crucifixion de Jésus et a pris part aux rituels d’embaumement. On ne sait pas ce qu’il est devenu. Simon, après la mort de Jacques, a pris la relève à un âge très avancé. Je parle de « lignée de Jésus » : les enfants de Marie ont été en charge de la jeune Eglise. Mais là encore, à cause de l’insistance sur la virginité perpétuelle de Marie, sa famille a été peu à peu effacée, de même que son ancrage juif.
Lamentation, par Pietro Lorenzetti, basilique d’Assise, vers 1310-1329. »> Lamentation, par Pietro Lorenzetti, basilique d’Assise, vers 1310-1329. WIKIPEDIA
Un élément assez inattendu de votre enquête est cette affirmation selon laquelle Marie « est la fondatrice oubliée du christianisme primitif ». Expliquez-nous.
Marie était juive. Or, on connaît le rôle des mères juives à cette époque : c’est par elles que se transmettent la tradition religieuse et les valeurs. Elle est sans doute très influente au sein du giron familial, comme c’est d’ailleurs le cas dans bien des cultures. Ce n’est pas parce que les femmes n’exercent pas des rôles de pouvoir qu’elles n’ont aucune influence, au contraire. Tout remonte à Marie.
« Faire de Marie une femme apolitique et asexuée est, à mes yeux, une anti-narration. »
Je pense qu’elle a pu influencer directement Jésus à travers l’éducation qu’elle lui a apportée. C’est d’autant plus plausible que les mêmes valeurs se retrouvent dans l’Epître de Jacques qui se trouve au sein du Nouveau Testament. Je vois Marie comme une ombre aux côtés du trône, une sorte d’éminence grise.
Un point particulièrement sensible de votre travail est le chapitre où vous tentez d’identifier qui aurait pu être le père biologique de Jésus, à travers un personnage nommé Pantera.
Oui, c’est évidemment la partie la plus susceptible de heurter certains croyants. Analysons la situation objectivement. Plusieurs possibilités peuvent être envisagées : soit Jésus n’a pas de père biologique, comme le dit l’Eglise : Dieu est son père. Mais s’il a un père biologique, il reste deux options : ou bien il s’agit de Joseph, ou bien d’un autre homme. En tant qu’historien, je ne peux me prononcer sur ce qui relève de la foi, et je dois plutôt partir de l’idée que Jésus a bien eu un père biologique.
Or, on sait par les Evangiles que Marie est tombée enceinte et que Joseph a dit ne pas être le père ; par conséquent, le père biologique est un autre homme. On sait par ailleurs que les récits mythologiques grecs et romains évoquaient des « hommes divins » – héros, demi-dieux ou sages – dont la conception était attribuée à un dieu qui aurait fécondé une femme. C’est par exemple le cas d’Hercule, de Platon ou d’Apollonius de Tyane, un sage qui accomplissait des miracles. On essayait ainsi d’expliquer pourquoi cette personne était si remarquable.
Dormition de la Vierge, mosaïque orthodoxe de l’église Saint-Sauveur-in-Chora, Istanbul. WIKIPEDIA / MARSYAS
Quoi qu’il en soit, je serais négligent si je n’informais pas les lecteurs qu’un nom fait surface dans certaines sources juives du Ier siècle, qui présentent Jésus comme le fils d’un dénommé Pantera. Originaire de Sidon en Palestine, Pantera est relié de manière très éloignée à la famille de Marie, et est devenu plus tard soldat dans l’armée romaine.
Est-elle tombée amoureuse de lui ? Ses parents ont-ils considéré qu’il n’était pas un assez bon parti pour leur fille ? Toujours est-il qu’on a retrouvé en Allemagne la tombe d’un soldat de l’armée romaine nommé Pantera, qui est originaire de Palestine et a vécu à la même époque. Evidemment, il n’y a aucun moyen de prouver qu’il s’agit bien de lui, mais la chronologie et le lieu concordent. Ce point peut m’attirer des ennuis, mais je ne me serais pas vu passer cela sous silence.
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Dans ce domaine sensible, comment faites-vous face aux sensibilités et aux convictions des croyants ?
J’explique aux lecteurs que, comme historien, j’essaie de séparer foi et histoire. Je ne travaille pas pour l’Eglise, je fais de la recherche historique. L’idée de la naissance virginale de Jésus est liée à la foi chrétienne, et fait partie du Credo que l’on récite chaque dimanche à la messe. Il est vrai qu’il serait difficile d’envisager Jésus comme le Fils de Dieu s’il avait été engendré par un homme ordinaire. Je ne peux toutefois pas prendre la mythologie au pied de la lettre.
« Je ne souhaite pas faire de procès d’intention aux théologiens qui ont érigé cette vision de Marie, mais simplement rappeler sa dimension historique. »
Je suis moi-même laïc, mais j’ai toujours fait très attention aux sensibilités de mes étudiants lorsque nous travaillons sur des textes historiques. Je ne souhaite pas faire de procès d’intention aux théologiens qui ont érigé cette vision de Marie, mais simplement rappeler sa dimension historique. Et peut-être cette dernière s’avérera-t-elle finalement tout aussi inspirante que l’image quasi divine qu’on a construite d’elle. Mon éditrice américaine, qui est catholique, m’a ainsi confié se sentir plus proche de Marie maintenant qu’elle envisage sa dimension humaine, plutôt que de la voir comme une sorte de déesse.
<img src= »https://img.lemde.fr/2020/08/10/0/0/4000/2667/664/0/75/0/bb0d983_191204862-James-Tabor-.jpeg » alt= »James D. Tabor. »> James D. Tabor. FLAMMARION
Ce travail sur Marie est passionnant, mais on observe tout de même que vous êtes la plupart du temps obligé de spéculer, de faire des suppositions. Que répondez-vous à ceux qui, de ce fait, pourraient minimiser la portée de votre enquête ?
Il faudrait commencer par définir le mot « spéculation ». Si je défendais l’idée que Jésus est allé en Inde – comme certains le disent – parce qu’il enseigne un peu à la manière du Bouddha, cela serait à mes yeux pure spéculation : aucune tradition, aucun témoignage ne permet d’accréditer cette théorie.
De fait, une partie de mon travail consiste à établir des hypothèses, mais je n’aime pas le terme « spéculation ». Je préfère l’idée de remplir les blancs historiques en se basant sur ce que l’on sait par les textes, l’histoire et l’archéologie. Je ne peux certes pas tout prouver, mais j’émets des hypothèses fortes. Je ne spécule en aucun cas s’il n’y a pas un minimum de faits concordants. Je pense en tout cas qu’en refermant le livre, la plupart des lecteurs auront le sentiment d’avoir appris beaucoup de choses.
(1) Voir le livre Jacques le Juste, frère de Jésus de Nazareth, par Simon-Claude Mimouni, Bayard, 2015.
Né en 1946, le professeur James D. Tabor enseigne le judaïsme ancien et les débuts du christianisme à l’université de Caroline du Nord (Etats-Unis), dont il dirige le département des études religieuses. Réputé pour la solidité de ses enquêtes historiques, il est l’auteur de Marie, de son enfance juive à la fondation du christianisme (Flammarion, 2020) et de La Véritable histoire de Jésus (Robert Laffont, 2014). Il tient le blog https://jamestabor.com.