« Ni la crise écologique ni l’aggravation de ses effets n’ont converti les académies scientifiques à une culture de la précaution »
Chronique
Dans une communication controversée, l’Académie des sciences s’est positionnée en faveur des « nouveaux OGM ». Elle avait fait de même en 2002 pour les premières plantes transgéniques, dont les promesses n’ont pas été tenues, rappelle dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié hier à 04h45 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/01/07/ni-la-crise-ecologique-ni-l-aggravation-de-ses-effets-n-ont-converti-les-academies-scientifiques-a-une-culture-de-la-precaution_6209492_3232.html
Le mésusage de l’autorité scientifique est un fléau dont l’Académie des sciences française vient, une nouvelle fois, d’offrir une impeccable illustration. Le 10 novembre 2023, la vénérable compagnie a publié un communiqué intitulé « De l’intérêt des plantes génétiquement éditées », en soutien implicite à la proposition de la Commission européenne de déréguler les cultures issues des nouvelles techniques génomiques (NGT). Bruxelles souhaite exempter une grande part de ces « nouveaux OGM » d’étiquetage, de traçabilité, et de toute évaluation des risques sanitaires, environnementaux ou socio-économiques. L’académie, « consciente de l’importance d’une information venant des scientifiques », appuie de facto ce projet et dresse un impressionnant panégyrique des plantes NGT.
Une information « venant des scientifiques »… mais desquels ? Le texte, non signé, ne le précise pas. Ces dernières semaines, d’autres scientifiques, nombreux, se sont ouverts au Monde des omissions, des raccourcis trompeurs et des inexactitudes dont le document est perclus. « Contrairement aux technologies de production des OGM, y lit-on, les ciseaux génétiques coupent de façon précise l’ADN et permettent de le modifier précisément sans laisser la moindre trace artificielle dans le reste du génome. » Des ciseaux qui « coupent de façon précise l’ADN et permettent de le modifier précisément » : on sent bien qu’il y a, derrière la nécessité de répéter des mots, une sorte d’inconfort.
Et pour cause. Les effets non intentionnels des NGT sur des zones non ciblées du génome sont en réalité attestés par de nombreux travaux. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail a ainsi publié, le 21 décembre 2023, un avis suggérant même que les risques de ces effets collatéraux soient évalués avant la mise sur le marché de plantes NGT. D’autres avis d’experts, comme ceux de l’Agence fédérale allemande pour la protection de la nature, ne disent pas autre chose.
Une information diffusée sous le timbre de l’Académie des sciences se trouve ainsi en contradiction manifeste avec l’état de la connaissance.
Relais naturels de l’industrie
L’institution contourne aussi soigneusement d’autres risques liés aux NGT – notamment socio-économiques –, qu’il s’agisse de leur brevetabilité, des effets de la position dominante des géants du secteur, de la diffusion de traits aux espèces sauvages, de la coexistence avec l’agriculture biologique, etc. Ces « disservices » possibles ne sont pourtant pas le fruit de l’imagination d’écologistes apeurés : le comité scientifique du comité technique permanent de la sélection des plantes cultivées (groupe d’experts attaché au ministère de l’agriculture) les détaillait déjà dans son rapport de décembre 2022.
L’Académie des sciences s’inscrit là dans une spécificité très française, qui voit les académies scientifiques nationales se poser bien souvent en relais naturels de l’industrie. En juillet 2023, l’Académie d’agriculture de France (AAF) transmettait ainsi au gouvernement une note recommandant la privatisation totale du conseil agricole : rédigée par d’anciens cadres et consultants de l’industrie des pesticides, elle allait à l’encontre de la littérature sur le sujet. Quelques mois auparavant, l’AAF s’opposait au consensus scientifique sur le risque cancérogène des sels nitrités, se disant favorable à leur maintien dans la charcuterie.
Lire aussi l’enquête : Société savante ou relais de l’industrie agrochimique : le trouble jeu de l’Académie d’agriculture
Les exemples sont nombreux. Parmi les plus marquants figure incontestablement l’avis, adopté en 1996 par l’Académie nationale de médecine, plaidant pour la poursuite de l’utilisation de l’amiante. En avril 2019, la même n’a pas hésité à diffuser de fausses informations sur son site, pour dénigrer une étude épidémiologique associant l’alimentation bio et un risque réduit de cancer – les académiciens assurant, à tort, que l’étude en question n’avait pas tenu compte de certains facteurs de confusion.
L’Académie des sciences, elle, s’est déjà prononcée contre le principe de précaution (2004), pour l’exploration du gaz de schiste en France (2013) et a été, dès le milieu des années 2000 et pendant plus d’une décennie, le bastion tricolore du climatoscepticisme – la page n’a été officiellement tournée qu’en janvier 2020.
Sa position actuelle sur les NGT suggère que ni la crise écologique ni l’aggravation de ses effets ne l’ont convertie à une culture de la précaution. Ni d’ailleurs à un peu plus de réflexivité, ou simplement de mémoire.
Industrialisation de l’agriculture
En décembre 2002, l’Académie des sciences prenait déjà fait et cause pour les OGM de première génération et leurs bénéfices potentiels : rendements et qualités nutritives améliorés, résilience aux stress, usages moindres de pesticides… Aucune de ces promesses n’a été tenue, sinon de manière anecdotique.
Car ce que les firmes et le marché ont choisi de privilégier, ce sont en écrasante majorité des OGM insecticides et-ou tolérants à des herbicides, dont l’Académie des sciences américaine a elle-même admis, dans un rapport de 2016, qu’ils n’ont pas augmenté les rendements aux Etats-Unis. Ils ont surtout conduit à industrialiser l’agriculture, à détruire de l’emploi agricole, à accroître la taille des parcelles et à niveler les paysages.
Aux Etats-Unis, un quart de siècle d’OGM a fait exploser le recours à la chimie et enfermé les exploitants dans une dangereuse spirale de dépendance aux herbicides de synthèse. Bayer annonce ainsi pour 2030 des maïs tolérants à pas moins de six molécules différentes, conséquence de l’adaptation galopante des adventices aux produits courants.
L’Académie des sciences reconnaît désormais que « la production d’espèces résistantes aux herbicides n’est pas un progrès », mais qu’a-t-elle à dire sur les promesses d’hier, qu’elle réitère aujourd’hui ?