Le mystère du charisme de Jacques Delors » à Bruxelles – L’ homme du tournant vers l’austérité en 1983

EUROPE ENTRETIEN

« À Bruxelles, Delors n’était pas le visionnaire, il a incarné l’institution »

Au lendemain de la mort de l’ancien président de la Commission européenne, entretien avec le politiste Didier Georgakakis autour de ce qu’il nomme « le mystère du charisme de Jacques Delors » à Bruxelles.

Ludovic Lamant

28 décembre 2023 à 15h50

https://www.mediapart.fr/journal/international/281223/bruxelles-delors-n-etait-pas-le-visionnaire-il-incarne-l-institution?utm_source=quotidienne-20231228-191351&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20231228-191351%20&M_BT=115359655566

 

Didier Georgakakis est professeur de sciences politiques à l’université Paris-1 et au Collège d’Europe à Bruges, en Belgique. Fin connaisseur des élites politiques au sein des institutions européennes, il a notamment publié un essai sur celles et ceux que l’on surnomme les « eurocrates » (Au service de l’Europe, éditions de la Sorbonne, 2019).

Au lendemain de la mort de Jacques Delors, le dernier Français à avoir présidé la Commission européenne, de 1985 à 1995, et artisan de l’« Europe par le marché », il dévoile les ressorts du mythe que représente encore le socialiste dans une sphère européenne que l’on décrit souvent comme en manque de leaders.

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Jacques Delors à la Commission européenne, à Bruxelles, le 10 juin 1993.  © Photo Union Européenne / Hans Lucas via AFP

Vous parlez d’un « mystère du charisme de Jacques Delors » à Bruxelles. De quoi s’agit-il ?

Didier Georgakakis : Dans les milieux européens, on prête à Delors d’avoir été une personnalité charismatique, qui a véritablement transformé l’UE. Il existe encore aujourd’hui une sorte de « mythe Delors », qui s’accompagne de l’idée qu’il faudrait retrouver pour l’Europe « un Delors ».

Or, c’est très étonnant, car chez Max Weber [sociologue allemand et théoricien du charisme en politique – ndlr], le charisme relève de la magie, absolument pas de l’économie, et encore moins de la rationalité à laquelle prétendent les institutions européennes. Et lorsque l’on se souvient de Delors en France, c’était plutôt le ministre qui apportait les mauvaises nouvelles, et qui a accompli le tournant de l’austérité [à partir de 1983 – ndlr].

On peut résoudre cette contradiction si l’on se souvient qu’il existe chez Weber un autre type de charisme, qui n’est pas le charisme du leader, du tribun, qu’il n’est pas l’incarnation d’une forme tribunitienne virile. C’est le charisme de fonction, le charisme très spécifique, localisé, de celui qui incarne l’institution à un moment donné. Weber parle notamment des prêtres qui ordonnent le rite. D’après moi, une bonne partie du succès de Delors à Bruxelles a été, à un moment donné, d’incarner précisément l’institution. Ce n’est pas du tout le visionnaire, le grand homme seul, mais celui qui réussit à faire que les institutions travaillent ensemble.

Pourquoi cela a-t-il été possible ? 

Il y a plusieurs éléments. Il a bénéficié de conditions exceptionnelles. Il arrive à un moment, en 1985, marqué par une longévité de chefs d’État que nous n’avons jamais connue depuis : le couple Kohl-Mitterrand [Helmut Kohl est chancelier de 1982 à 1998 – ndlr], Margaret Thatcher à Londres [première ministre de 1979 à 1990], mais aussi de nombreux autres dirigeants aux Pays-Bas [Ruud Lubbers de 1982 à 1994], en Belgique [Wilfried Martens de 1981 à 1992], etc. Il est investi par des gens qui restent présents par la suite, ce qui est extrêmement rare.

La deuxième chose, c’est qu’il entre en fonctiondans la foulée du sommet de Fontainebleau de juin 1984. Durant ce sommet, les Européens se mettent d’accord sur deux choses. Ils règlent d’abord leur passif, c’est l’épisode du fameux « chèque britannique ». Mais ils s’entendent aussi sur l’idée que l’Europe est l’instrument commun pour faire face à la crise.

Il faut se rappeler le moment dans lequel se trouve Mitterrand : n’ayant pas réussi à réaliser le tournant socialiste en France, il se tourne vers l’Europe, en faisant le pari que, en recréant un marché à cette échelle, il sera peut-être possible de mener des politiques keynésiennes à ce niveau-là, parce que la contrainte commerciale avec l’Allemagne disparaîtra.

D’une certaine manière, Delors va devenir l’instrument de ce pari-là. Mais au lieu de le faire comme le ferait n’importe quel homme politique, en voulant tirer la couverture à soi, en s’inscrivant dans un jeu politicien, il épouse complètement la culture de ce que j’appelle le « champ de l’eurocratie », c’est-à-dire qu’il va faire du président de la Commission un conciliateur d’intérêts, quelqu’un qui sert l’institution. Il dispose pour y parvenir d’un ethos du service extrêmement développé.

D’où lui vient cet « ethos du service » ?

Jacques Delors dispose, à ce moment-là, de propriétés qui sont complètement ajustées à ce champ de l’eurocratie. Il est à la fois de gauche, mais il a travaillé avec la droite. Il est à la fois syndicaliste mais favorable à une négociation permanente avec les patrons et partisan d’un marché régulé. Il est français mais il a été intronisé par l’Allemand Helmut Kohl. En théorie, c’était au tour des Allemands de présider la Commission en 1985, mais les Allemands acceptent de passer leur tour au profit de Delors.

C’est aussi quelqu’un qui a beaucoup travaillé au sein de la bureaucratie depuis ses débuts, à la Banque de France puis au sein du Commissariat général au Plan. Ce n’est pas un politique pur jus, il vient du champ de l’expertise. Il n’est pas un politique qui s’est battu toute sa vie à des élections.

Comment articulez-vous sa foi catholique avec ce « charisme de fonction » ?

De deux manières. D’une part, comme l’a montré l’historien Wolfram Kaiser, l’Europe a été historiquement travaillée par les réseaux catholiques, notamment les chrétiens démocrates. D’autre part, Delors va développer une sorte d’habitus qui sera cette capacité à s’oublier dans l’institution. Il faut tenir ensemble ces deux aspects : une culture institutionnalisée, qui fait que les chrétiens sont bien vus dans les institutions européennes, doublée du fait que lui, personnellement, a intériorisé ce sens du service.

Delors est associé à la mise en place du marché unique, mais a échoué à construire l’Europe sociale qu’il appelait de ses vœux. Malgré ce charisme que vous décrivez, il a donc bien perdu des batailles en interne, avec de lourdes conséquences pour la suite…

Il n’y est pas arrivé et c’est son regret. À partir du moment où le traité de Maastricht [signé en 1992 – ndlr] est conclu, toute une série de soutiens au projet européen vont non pas s’effondrer, mais s’amenuiser.

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Ludovic Lamant

L’Europe n’est plus vraiment la priorité pour les élites économiques : elles ont eu ce qu’elles voulaient et vont aller investir ailleurs. Quant aux élites politiques, elles sont échaudées. Le référendum sur Maastricht a montré à quel point le clivage sur l’Europe était profond. La gauche perd les élections de 1993 en France, ce sont les toutes dernières années du deuxième mandat de Mitterrand.

Delors publie alors son « Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi » [en 1994], mais cela ne prend pas. Ce document va réémerger petit à petit, bien plus tard, dans les années 2000, auprès d’une gauche devenue par ailleurs très libérale. Mais d’une certaine manière, Delors perd de sa force politique après Maastricht.

À cela s’ajoutent des analyses comme celles de J.Gillighan, un historien néolibéral britannique, pour qui le combat entre Delors et Thatcher, durant ces années, est celui du cobra et de la mangouste. À la fin, c’est elle qui gagne : la création du marché unique a réveillé des forces économiques – notamment via le lobbying des entreprises – qui ont empêché la réalisation de cette Europe sociale qui devait être la deuxième jambe du projet européen. Dans la période qui s’ouvre après Delors, avec des présidents faibles comme Jacques Santer [luxembourgeois − ndlr], qui ne sont pas de gauche par ailleurs, le marché l’a emporté.

Jacques Delors (1925-2023) :  l'homme qui fit triompher le libéralisme à l'ombre de la gauche
Jacques Delors parviendra à convaincre Mitterrand de se convertir à la rigueur économique en 1983.
FRANCK FIFE/AFP

Jacques Delors (1925-2023) : l’homme qui fit triompher le libéralisme à l’ombre de la gauche

Nécrologie

Par Hadrien Mathoux

Publié le 27/12/2023 à 21:31

https://www.marianne.net/politique/union-europeenne/mort-de-jacques-delors-figure-de-la-deuxieme-gauche-europeenne?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20231228&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiOGFhNDgzMzIwMWE0MDhlOGE1ZDc3NmFjMGI4NDRiYmMifQ%3D%3D

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Jacques Delors (1925-2023) : l’homme qui fit triompher le libéralisme à l’ombre de la gauche

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L’ancien président de la Commission des communautés européennes est décédé ce mercredi 27 décembre à 98 ans. Delors fut l’un des acteurs majeurs du tournant libéral de la gauche française.

Il n’a jamais pris toute la lumière, mais est sans doute l’une des figures politiques les plus importantes de la gauche sous la Ve République. Jacques Delors est mort ce mercredi 27 décembre, à l’âge de 98 ans. L’essentiel de sa carrière politique a pris fin le 11 décembre 1994, lorsque l’homme prend l’opinion publique de court en annonçant renoncer à se présenter à l’élection présidentielle l’année suivante. Comme si le père de Martine Aubry préférait triompher en coulisses plutôt que s’exposer à un revers dans le rôle de la tête d’affiche.

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À l’ère du bipartisme triomphant instauré par la Ve République, Jacques Delors a parfois pu paraître en décalage, à cheval entre une démocratie chrétienne dans laquelle il a vécu ses premiers pas en politique (au MRP) et le centre-gauche où il s’est épanoui au sein du Parti socialiste. Forgé par le syndicalisme chrétien au sein de la CFTC, conseiller de Jacques Chaban-Delmas sous Georges Pompidou puis haut fonctionnaire, il accède aux plus prestigieuses responsabilités lors du premier septennat de François Mitterrand, qui le nomme ministre de l’Économie et des Finances.

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Associé à Michel Rocard et Pierre Mauroy, dont il est plus proche politiquement qu’humainement, il fait échec à l’aile gauche et parvient à convaincre Mitterrand de changer de politique et de se convertir à la rigueur économique en 1983. Delors parachève sa victoire idéologique les années suivantes hors de France, en 1985, où il est nommé à la tête de la Commission des communautés européennes. Grâce à la confiance du chancelier allemand Helmut Kohl, il « fait l’Europe » à sa manière en promulguant l’Acte unique en 1986, prélude à l’ouverture des frontières et des marchés au sein de l’organisation supranationale. En 1992, son grand dessein, qui fait de l’Europe une communauté politique et ouvre la voie à la monnaie unique, est concrétisé avec le traité de Maastricht.

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Après son départ de la Commission en 1995, Delors renoncera donc à ses ambitions élyséennes pour se consacrer à un travail intellectuel, au sein de fondations pro-Europe et social-démocrates. Faute de victoire personnelle, il a marqué la gauche française de son empreinte politique.

Article abonné

Jacques Delors, fossoyeur de la gauche française et chef d’orchestre d’une Europe allemande et libérale

Bilan

Par Hadrien Mathoux

Publié le 29/12/2023 à 19:04 https://www.marianne.net/politique/jacques-delors-fossoyeur-de-la-gauche-francaise-et-chef-d-orchestre-dune-europe-allemande-et-liberale?utm_source=nl_weekend&utm_medium=email&utm_campaign=20231231&xtor=EPR-2&_ope=eyJndWlkIjoiOGFhNDgzMzIwMWE0MDhlOGE1ZDc3NmFjMGI4NDRiYmMifQ%3D%3D

Le concert de louanges qui accompagne la mort de l’ancien socialiste ne doit pas faire oublier la lourdeur de son bilan : par son action pro-européenne, Delors a été l’un des principaux artisans de la conversion de la gauche au libéralisme sauvage, entraînant la France dans un engrenage dont le pays ne s’est toujours pas extirpé.

Contrairement à Jacques Delors, l’auteur de ces lignes ne croit pas aux signes du destin, miracles surnaturels et autre providence divine. On se bornera donc à interpréter la mort quasi-simultanée de Wolfgang Schaüble, impitoyable ministre des Finances allemand prêt à faire plonger les Grecs dans la misère, et celle de Jacques Delors, comme une sinistre facétie du hasard. La faucheuse n’a certes pas manqué d’ironie, en emportant à vingt-quatre heures d’intervalle le visage d’une Europe cynique assumant son ultralibéralisme et celui, bien plus idéaliste en apparence, qui a rendu cette Europe possible.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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