Les papes et la Palestine

Le Pape François a de nouveau appelé à la paix en Palestine lors de la Messe de Noël.

Le Pape François a de nouveau appelé à la paix en Palestine lors de la Messe de Noël

Religion

Par Tanguy Sanlaville

Publié le 25/12/2023 à 18:34 https://www.marianne.net/monde/geopolitique/notre-coeur-est-a-bethleem-avant-le-pape-francois-quelles-positions-du-vatican-sur-la-question-palestinienne?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20231225&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiOGFhNDgzMzIwMWE0MDhlOGE1ZDc3NmFjMGI4NDRiYmMifQ%3D%3D

« Notre cœur est à Bethléem » : avant le pape François, quelles positions du Vatican sur la question palestinienne ?

Très politique, le pape François a habitué son auditoire à des prises de position tranchées depuis son arrivée à la tête du Saint-Siège en 2013. Lors de la messe de Noël du 24 décembre, il a évoqué la question du conflit israélo-palestinien et appelé à la paix. Suite logique après ses prédécesseurs ou rupture totale ?

« Notre cœur, ce soir, est à Bethléem, où le prince de la paix (Jésus) est encore rejeté par la logique perdante de la guerre, avec le fracas des armes qui, aujourd’hui encore, l’empêche de trouver une place dans le monde ». Le pape François n’est pas connu pour éviter les sujets qui fâchent : dans sa messe de Noël du 24 décembre, le chef de l’Église catholique n’a pas manqué d’évoquer le conflit israélo-palestinien, appelant à l’arrêt des opérations militaires et à la libération des otages.

Soutien d’une solution à deux États, condamnant fermement l’attaque du Hamas du 7 octobre et recevant des délégations israéliennes comme palestiniennes, le 266e pape n’hésite pas à assumer des postures claires. En continuité avec ses prédécesseurs ?

PIE XII : DE LA NEUTRALITÉ À LA PREMIÈRE « MISSION » HUMANITAIRE

Dès 1948 et la création de l’État d’Israël, la Palestine est secouée par la guerre israélo-arabe. En réaction aux combats menés sur la « Terre Sainte », le pape Pie XII, à la tête du Saint-Siège depuis 1939, publie une série de trois encycliques appelant à la paix. La première, intitulée Auspicia quaedam – Sur la prière à la Vierge Marie pour la paix (particulièrement en Palestine), date du 1er mai 1948 et donne un programme de prières aux fidèles afin que la paix revienne en Palestine. Il en appelle à la Vierge Marie afin de trouver une « solution aux disputes ».

La seconde sera publiée le 24 octobre 1948 et appelle une nouvelle fois à la paix. Pie XII y maintient la position impartiale de l’Église, qui se refuse à prendre parti, mais condamne entre les lignes les combats sur la Terre Sainte. Enfin, en avril 1949, est publiée Redemptoris nostri – Sur la guerre en Palestine, où le pape note la suspension des combats, tout en regrettant la destruction d’édifices sacrés ou de « pacifiques couvents des communautés religieuses ». La protection de la Terre Sainte et de son patrimoine préoccupe le souverain pontife, bien qu’il mentionne des « centaines de milliers de réfugiés » qui souffrent de la faim.

On doit à Pie XII une action lors de son mandat qui marque la présence de l’Église catholique dans la région : la création en 1949 de la Mission pontificale pour la Palestine, destinée à l’origine aux chrétiens palestiniens. Rapidement, celle-ci s’impliquera auprès des réfugiés palestiniens de toutes confessions. Dans un article publié en 2018 dans la revue Relations Internationales et intitulé « Les papes et la Terre Sainte (1878-2013) », l’historien français Jean-Dominique Durand note que « dès lors, la mission de protection des Églises locales et des chrétiens fut liée à la défense des droits des Palestiniens, non sans risquer de remettre en question l’impartialité à laquelle le Saint-Siège voulait se tenir, comme dans tout conflit ».

PAUL VI : DES « APPELS À LA CHARITÉ » ET UNE VOLONTÉ « DE N’HUMILIER PERSONNE »

Plus que son prédécesseur Jean XXIII, en poste de 1958 à 1963 et discret sur le sujet, le 262e pape Paul VI s’implique dans le conflit. Il cherche à renforcer l’ouverture de l’Église au monde et devient le premier pape à effectuer un voyage en avion. Le choix de la destination n’a rien d’anodin : Paul VI atterrit à Jérusalem le 4 janvier 1964, et y reste deux jours. Il nie toute ambition politique et souligne le but purement religieux de son pèlerinage. Lors de sa visite de Bethléem le dernier jour, Paul VI appelle à la paix : « Les gouvernements doivent entendre ce cri qui monte du cœur. »

Le Vatican continue durant tout son mandat à surveiller la situation en Israël. Durant la guerre des Six Jours (5 au 10 juin 1967), le pape aborde la question de Jérusalem et appelle à en faire une « ville ouverte ». Il condamne également l’attentat palestinien aux Jeux Olympiques de Munich en 1972 : « La haine engendre le sang. Le sang appelle le sang. ».

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Comme le note l’historien Jean-Marie Delmaire dans un article publié en 1984 et intitulé « Une ouverture prudente : Paul VI, le judaïsme et Israël », la position du pape évolue « très lentement », puisque « les appels à la charité se rencontrent en même temps que le conseil de n’humilier personne ». S’il évoque dans un discours le 24 décembre 1974 la « gente » Palestinienne, il légitime l’existence pour le peuple juif d’un « État à lui ». Dans une lettre à la Mission pontificale pour la Palestine, publiée en juillet 1974, Paul VI allait plus loin. Il y associait les Palestiniens au « peuple de la Terre Sainte » et évoquait chez certains « une angoisse et un désespoir tels qu’ils se sont laissé entraîner à des actes de violente protestation que nous nous sommes vus bien à regret contraints de déplorer énergiquement. ». Cette lettre restera interne et n’aura aucune réelle portée diplomatique.

JEAN-PAUL II : ENTRE AMITIÉ AVEC YASSER ARAFAT ET SOUHAIT D’UNE SOLUTION À DEUX ÉTATS

Alors que jusqu’ici le Vatican n’avait officiellement pas de relations diplomatiques avec Israël tout comme avec la Palestine, tout change avec Jean-Paul II. Un accord est signé le 30 décembre 1993, et débouche sur l’établissement de relations diplomatiques entre le Vatican et Israël. Moins d’un an plus tard, le 25 octobre 1994, le Vatican annonce l’instauration de « relations officielles » avec l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine.

Il faut dire que le pape Jean-Paul II a un lien privilégié avec l’OLP grâce à sa relation avec Yasser Arafat, qu’il reçoit à onze reprises. Voilà ce qu’écrivait le journaliste Henri Tincq dans un article du Monde en 2004, à la mort du leader palestinien : « Il y avait plus d’un lien entre Yasser Arafat et Jean Paul II, et les réactions de sympathie, après la mort du raïs, venues du Vatican et de la plupart des Églises avaient le mérite de la sincérité. » Et de noter les ressemblances entre le leader de l’Autorité palestinienne et le pape Jean-Paul II, « fils d’une nation qui fut aussi occupée, infatigable lutteur, défenseur de la souveraineté de la Pologne ».

En janvier 1988, le souverain pontife bouleverse la présence de l’Église en Israël et nomme Monseigneur Michel Sabbah, un évêque arabe et palestinien, à la tête du patriarcat latin de Jérusalem. Un changement renforcé par les termes employés par Jean-Paul II lors de l’homélie prononcée à Rome pour le sacre du patriarche : « Avec la venue des Mages de l’Orient il apparaît en même temps que la lumière que Jérusalem porte en elle n’est pas réservée seulement à Israël ».

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Le pape appelle de nombreuses fois à la création de deux États pour régler le conflit, dans plusieurs lettres adressées à Benyamin Netanyahu et Yasser Arafat. Pour Jean-Dominique Durand, il joue un rôle clair dans les négociations lancées en 1994 entre Israël et l’OLP : « il ne s’agit donc plus de placer des espoirs dans une puissance protectrice et de récuser aussi bien un État juif qu’un État arabe, mais de reconnaître la situation de fait créée au fil du temps et de promouvoir une entente entre les deux entités ».

BENOÎT XVI LE « PALESTINIEN » : UNE VISITE MARQUANTE EN 2009 ET LE SOUHAIT D’UN « ÉTAT PALESTINIEN »

En poste de 2005 à 2013, Benoît XVI était présenté le 14 mai 2009 dans le Figaro par le journaliste Jean-Marie Guénois comme « Benoît XVI le Palestinien » : « la tentation était grande […] de considérer le pape comme le grand défenseur de la cause palestinienne ».

Et pour cause, Benoît XVI effectue une visite mémorable en 2009 au Moyen-Orient, en Israël et dans les territoires palestiniens. Il s’y prononce en faveur d’un État palestinien et regrette la construction « tragique » du mur entre Israël et la Cisjordanie occupée. Il rencontre sur place Mahmoud Abbas : « Monsieur le Président, le Saint-Siège soutient le droit de votre peuple à une patrie palestinienne souveraine sur la terre de vos ancêtres, sûre et en paix avec ses voisins, à l’intérieur de frontières internationalement reconnues. »

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Benoît XVI appelle également les Palestiniens, en particulier les jeunes, à résister à « la tentation de recourir à des actes de violence ou au terrorisme ». Il reconnaît également la souffrance du peuple palestinien : « Je sais combien vous avez souffert et continuez de souffrir en conséquence de la tourmente qui affecte cette terre depuis des décennies ».

FRANÇOIS : RECONNAISSANCE DE LA PALESTINE ET APPELS À LA PAIX

Élu en 2013, le pape François a rapidement abordé le conflit israélo-palestinien, en témoigne son voyage au Proche-Orient dès mai 2014. Il y avait appelé à « une solution juste et durable » pour les Israéliens et les Palestiniens, reconnaissant à Israël le droit à des « frontières reconnues internationalement », mais également aux Palestiniens « le droit de vivre dans la dignité et en ayant une liberté de mouvement ». Lors de sa visite à Bethléem, François avait convié Mahmoud Abbas et Shimon Peres, alors président de l’État juif, à venir invoquer « le don de la paix ». Les trois hommes se réuniront en juin 2014 dans un geste symbolique, mais à la portée limitée.

C’est sous son pontificat, le 13 mai 2015, trois ans après l’admission de la Palestine comme État observateur à l’ONU, que cette dernière est pour la première fois reconnue par le Vatican. À l’occasion de la visite de Mahmoud Abbas, un accord est finalisé entre les deux États, qui acte le soutien du Vatican à une solution à deux États.

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Dans son message de Noël de 2016, François avait enjoint les deux peuples à avoir « le courage et la détermination d’écrire une nouvelle page de l’histoire », un appel à la paix répété chaque année jusqu’à aujourd’hui. Son discours du 24 décembre entre dans la continuité de ses prises de parole depuis 2013, qui se sont intensifiées depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre, mais également dans celles de ses prédécesseurs, en particulier Benoît XVI et Jean-Paul II.
Par Tanguy Sanlaville

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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