Après la démission d’Aurélien Rousseau, la valse des ministres de la santé inquiète un secteur en crise
Mattea BattagliaCamille Stromboni
La démission d’Aurélien Rousseau entraîne un nouveau flottement à la tête d’un ministère pourtant crucial. Malgré les chantiers ouverts, la « priorité santé » annoncée il y a un an par Emmanuel Macron paraît peu lisible et tarde à répondre aux urgences d’un système en grande difficulté.
Publié aujourd’hui à 05h37, modifié à 09h44 Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/22/sante-la-valse-des-ministres-inquiete-un-secteur-en-crise_6207222_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr-[a-la-une]-20231222-[zone_edito_1_titre_1]&M_BT=53496897516380

Combien de temps restera le prochain ministre de la santé ? Assez pour incarner un cap ? Si la démission d’Aurélien Rousseau, mercredi 20 décembre, a pour raison son opposition au projet de loi « immigration » et à la réforme de l’aide médicale d’Etat (AME) promise par Matignon pour janvier, les acteurs du monde de la santé redoutent déjà une nouvelle période d’incertitude et de flottement, alors que le temps presse pour un système en grande difficulté.
Infirmiers, médecins, hospitaliers… Les prises de position se multiplient depuis quarante-huit heures pour saluer une décision jugée courageuse par des soignants farouchement opposés à la remise en cause de l’AME, mais aussi pour interroger la place de la santé. « Quelles conclusions devons-nous tirer sur l’importance attribuée par le gouvernement aux sujets liés à la santé ? A quand la fin du jeu des chaises musicales ? », interroge ainsi le Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux, dans un communiqué diffusé jeudi 21 décembre.
Chez les anesthésistes réanimateurs du syndicat SNPHARE, on regrette cette « valse des ministres » avec « la crainte de voir une fois de plus tous les travaux en cours partir dans les cartons de celui qui s’en va ». « Toutes les discussions, tous les chantiers en cours vont s’arrêter net, redoute aussi Action praticiens hôpital. Les hospitaliers sont très résilients, ils ont été patients, mais ils sont aujourd’hui à la limite de ce qu’ils peuvent supporter ! »
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En comptant la nomination à venir, cela fera cinq ministres qui se seront succédé en moins de deux ans, pour certains très brièvement – avec Brigitte Bourguignon de mai à juillet 2022, puis François Braun, pour un an. Nommé en juillet 2023, Aurélien Rousseau sera resté en responsabilité cinq mois, avant qu’Agnès Firmin Le Bodo, ministre déléguée aux professions de santé, hérite de l’intérim.
Une montée en grade accompagnée d’une première polémique : selon une information de Mediapart, cette dernière aurait reçu en tant que pharmacienne, de 2015 à 2020, des cadeaux de la part des laboratoires Urgo d’une valeur estimée à 20 000 euros, sans les déclarer. Interrogée par France Bleu Normandie vendredi, la ministre a confirmé qu’« une enquête est en cours [la visant dans le cadre de sa] fonction de pharmacien », réservant ses « échanges » aux « autorités compétentes ».
Une passation compliquée. Et après ? La santé, « ce sont des sujets essentiels, on ne peut pas les laisser vacants », a assuré le chef de l’Etat sur France 5, mercredi soir, n’accordant pourtant que quelques minutes – sur deux heures d’interview – à la problématique.
Il fut un temps où la santé, érigée en priorité, se faisait pourtant une place de choix dans les discours présidentiels, au même titre que l’éducation. Un temps somme toute pas si lointain : il n’y a pas même un an, Emmanuel Macron promettait, lors d’une cérémonie de vœux réservée aux acteurs du secteur, de sortir le système de soin d’une « crise sans fin ». « D’aller beaucoup plus vite, beaucoup plus fort, et [de] prendre des décisions radicales. »
Façon de reconnaître que les mesures prises antérieurement, dont le Ségur de la santé, après la première vague de Covid-19, n’avaient pas suffi. Tarification à l’activité, gouvernance hospitalière, accès aux soins, « délégation de tâches » dans le monde libéral… M. Macron avait, le 6 janvier, égrené des chantiers et inscrit dans le calendrier politique un plan d’attaque.
Décalage entre promesse et action
Epoque révolue ? Dans les rangs des soignants, le constat est partagé : après sept années aux commandes, et une crise sanitaire d’ampleur, le chef de l’Etat et ses gouvernements successifs peinent à convaincre de la direction poursuivie pour ce secteur pourtant reconnu comme l’une des principales préoccupations des Français.
Il n’est qu’à voir le parcours de la proposition de loi du député (Horizons) Frédéric Valletoux, brandie par Matignon, à l’issue des cent premiers jours du second quinquennat Macron, comme « sa » réponse aux déserts médicaux. Présenté, débattu et voté – le 18 décembre – dans la plus grande indifférence, sans qu’aucune mesure de régulation de l’installation des médecins ne soit retenue, le texte pour « améliorer l’accès aux soins » décline toute une gamme de propositions difficilement compréhensibles. Et surtout peu à même, disent les médecins, de répondre aux difficultés qui touchent de plus en plus de citoyens pour se soigner.
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Le décalage entre l’ampleur de la promesse politique et l’action engagée se vérifie sur d’autres sujets. Et ce ne sont pas les objectifs chiffrés, martelés Avenue de Ségur, qui suffisent à convaincre. Engagement solennel a été pris par le président de la République, d’ici à la fin 2023, de garantir à tous les Français souffrant d’une affection de longue durée un accès à un médecin traitant. Ils sont 700 000 malades chroniques à ne pas en avoir – et seulement 180 000 à en avoir retrouvé un, a récemment reconnu dans la presse la ministre jusque-là déléguée aux professions de santé, Agnès Firmin Le Bodo.
Autres jalons sur lesquels l’exécutif s’est avancé : « désengorger les urgences » – l’expression est, là encore, d’Emmanuel Macron – et ce, dès la fin 2024. Ou encore « donner accès aux soins à 2 millions de Français en plus »d’ici à 2027, un nouveau – et dernier – engagement pris par Aurélien Rousseau, début décembre. Sans qu’on puisse mesurer des résultats, à ce stade.
Il y a ces chantiers, aussi, régulièrement repoussés, comme les Assises de la pédiatrie, annoncées à l’hiver 2022 dans un secteur en crise, et toujours attendues. Ou ceux dont on peine à saisir les effets, comme ce Conseil national de la refondation, convoqué depuis un an dans les territoires pour faire émerger des solutions locales.
S’il est un dossier où l’absence de lisibilité est totale, c’est celui des franchises médicales. Ces sommes restant à la charge des patients, sur les boîtes de médicaments, notamment, vont-elles doubler ? En six mois, le gouvernement n’a pas su trancher : après avoir lui-même mis en avant cette piste – et inscrit 800 millions d’euros d’économies avancées à ce titre, dans le projet de loi de financement de la « Sécu » pour 2024 –, il n’a cessé de temporiser, redoutant une levée de boucliers face à une mesure qui touche au pouvoir d’achat des Français.
Marge de manœuvre réduite
Le ministre démissionnaire, tout en martelant que le « temps des preuves » était venu, a donné l’impression, au fil des semaines, d’une marge de manœuvre plus que réduite face à l’impératif de maîtrise budgétaire dicté par Bercy. Mais aussi sur certains de ses propres dossiers : il a concerté, réuni, parfois haussé le ton, face aux pénuries de médicaments ou à la hausse des tarifs des mutuelles… Sans suite.
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Il y a d’autres chantiers, enfin, sur lesquels le gouvernement est au milieu du gué. Les négociations conventionnelles, tout juste réenclenchées avec les médecins libéraux, ont échoué une première fois en février. Un rendez-vous d’apparence technique – il fixe les conditions d’exercice et de rémunération de la médecine de ville –, mais sur lequel la puissance publique joue ses leviers dans la lutte contre les déserts médicaux.
Au ministère de la santé, d’Olivier Véran à Aurélien Rousseau, les mêmes arguments ont résonné : il faut du temps pour sortir de la crise, du temps pour redonner de l’attractivité à l’hôpital et de la confiance dans le système, dix ans pour former un médecin… Les grandes réformes ont eu lieu : celle du numerus clausus – soit le nombre d’étudiants autorisés à poursuivre en médecine – « supprimé » en 2020, remplacé par un numerus apertus, fixé au niveau des universités. Celle du Ségur de la santé, au sortir de la première vague de Covid-19 qui a déferlé sur l’hôpital, avec des revalorisations salariales importantes pour les soignants, et plus récemment, du travail de nuit à l’hôpital. Les « briques » ont été posées, avait coutume de dire M. Rousseau, en faisant valoir de premiers « frémissements » positifs, avec des recrutements d’infirmiers et des réouvertures de lits à l’hôpital en perspective en cette fin d’année.
En face, dans les rangs politiques, on ne cache pas s’interroger sur ce qu’il reste de la « priorité santé ». « Le compte n’y est pas », tacle, sans surprise, le député (Les Républicains) de l’Isère Yannick Neuder, chargé de la santé dans son groupe, qui réclame un « électrochoc » pour former davantage de médecins. « Pourquoi une loi de programmation budgétaire pluriannuelle, comme il en existe pour la justice ou la défense, n’est pas possible pour la santé ? », interroge-t-il.
A gauche, le député socialiste de l’Essonne Jérôme Guedj avance la même nécessité de « planifier les moyens ». Mais « ça va au-delà », selon lui : sur la gouvernance du système de santé, sur la prévention, sur le pilotage des hôpitaux… « On sait bien qu’il n’y a pas de baguette magique, qu’on ne peut pas faire le “grand soir” dans le domaine de la santé, concède le parlementaire. Mais on a l’impression d’une gestion au fil de l’eau, crise après crise, accaparée par la contrainte budgétaire, sans jamais voir le point d’atterrissage ou la vision politique pour le système de santé. »
Le sujet sensible de la réforme de la fin de vie, avec la légalisation possible d’une « aide active à mourir » qui fracture le monde des soignants, offre à l’observateur un exemple – un de plus – des difficultés à cerner ce qu’est devenue la priorité présidentielle. Présentée comme l’ambition sociétale du second quinquennat Macron, son annonce est reportée, mois après mois. Au point que certains doutent, désormais, de son aboutissement.
Mattea Battaglia et Camille Stromboni
La nouvelle ministre déjà mise en examen !
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