Nitrites dans le jambon : « Monsieur Macron, jusqu’à quand allez-vous accepter qu’on tue les pauvres ? »
Lobbies alimentaires
Par Margot Brunet
Publié le 19/12/2023 à 12:56
Ils seront donc interdits pour les animaux, mais toujours autorisés pour l’homme. L’Europe a proscrit l’utilisation des nitrites dans l’alimentation des chats et chiens, alors qu’ils restent utilisés dans les jambons. Une asymétrie liée à l’influence des lobbies de la charcuterie, insiste le député Richard Ramos (MoDem), qui espère une réaction d’Emmanuel Macron.
Des croquettes, mais surtout une interpellation. La semaine dernière, le député Richard Ramos (Modem) a envoyé à Emmanuel Macron un paquet de croquettes sans nitrite pour son chien, Nemo. Triste écho à la récente décision des industriels de ne pas demander le renouvellement de l’autorisation d’utiliser ces additifs dans l’alimentation pour animaux de compagnie. Entraînant, de fait, le retrait de leur autorisation par l’Union Européenne, comme le mentionne une décision parue le 15 juin et passée inaperçue. Résultat : les nitrites, cancérogènes avérés, sont donc interdits sur le Vieux Continent pour les animaux… Mais autorisés pour l’homme.
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Leur dangerosité fait pourtant de plus en plus largement consensus. Le Centre international contre le cancer (CIRC) les a classés en catégorie « 2A – probablement cancérogènes chez l’homme », alors que l’Anses parle d’une « association entre le risque de cancer colorectal et l’exposition aux nitrites et/ou aux nitrates ». Pourtant, les industriels ont toute liberté d’utiliser ces additifs dans nos jambons, rillettes, lardons. Et d’autant plus dans les produits les moins chers. Si bien que les premières victimes des effets néfastes de la substance sont les personnes les plus précaires, alerte une nouvelle fois Richard Ramos, insistant sur la responsabilité des lobbies de la charcuterie dans cette non-interdiction pour l’alimentation humaine.
Marianne : Vous attendiez-vous à ce que les nitrites soient interdits pour les animaux et pas pour l’homme ?
Richard Ramos :Non, c’est une surprise, un petit chocolat de Noël ! C’est évidemment, en soi, une bonne chose. Simplement, je pensais, peut-être assez bêtement, qu’on protégeait d’abord les êtres humains. Qu’on ne permettrait pas de laisser courir un risque pour les humains, alors que l’on met à l’abri d’un risque les animaux. C’est pour ça qu’il ne faut pas que l’histoire drôle des croquettes envoyées au Président tue le message : les nitrites doivent être interdites dans la charcuterie ! La science est claire, il n’y a pas de débat sur leur dangerosité, l’Anses évoque le lien de causalité avec le cancer colorectal, on sait que ça tue.
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Peut-on tout de même considérer que l’interdiction chez les animaux avant l’homme a du sens car ces derniers en consomment tous les jours, à l’inverse – a priori – de l’homme ?
Non. Protéger les animaux, c’est bien, mais il faut le faire aussi pour l’être humain. Les travaux montrent que le risque pour l’homme existe même avec de faibles niveaux de consommation, alors que les lobbies de la charcuterie, notamment la Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (Fict), sous-entendent le contraire.
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La seule chose qui explique que l’interdiction chez l’animal intervienne avant celle chez l’humain, c’est que les lobbyistes de la charcuterie sont plus puissants que ceux de l’alimentation animale. Ils se font entendre au ministère de l’Agriculture, peut-être même à l’Élysée.
La Fict a d’ailleurs été perquisitionnée par l’Autorité de la concurrence début décembre, à propos des nitrites justement.
La perquisition a eu lieu car l’autorité soupçonne certains des membres de la Fict, des marques vendues en supermarchés, de s’entendre sur le prix des jambons sans nitrite. Je pense qu’on va découvrir ce que je dénonce depuis des années : que les industriels font vivre deux alimentations : une pour les pauvres, une pour les riches. D’un côté, du jambon pas cher avec des nitrites, de l’autre du jambon plus cher sans nitrites.
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Le jambon sans nitrites coûte 3 centimes de plus à la tranche et on la vend 20 centimes. C’est là qu’il y a une entente entre industriels, c’est le cartel du jambon. Ils s’arrangent pour faire de la marge sur le sans nitrites, et en mettent dans les produits bas de gamme, vendus au plus précaires. Quitte à ce qu’ils développent un cancer.
C’est justement ce lobbying que vous dénoncez depuis des années…
Dans les méthodes de lobbying – et Marianne l’a déjà dénoncé sur cette affaire –, il y a trois stratégies. La première, c’est de fabriquer de la pensée fausse. La Fict a dépensé des millions d’euros pour que l’Inrae produise une étude sur les nitrites… Sur laquelle s’est ensuite reposé le gouvernement ! C’est comme ça que les lobbyistes fabriquent et propagent de fausses informations.
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Ensuite, les lobbyistes créent une forme de connivence avec les consommateurs et les politiques, avec la publicité entre autres. Il ne leur reste plus qu’alors à discréditer les opposants – dont moi, en l’occurrence ! Voilà comment, depuis des années, les nitrites ne sont toujours pas interdits.
Vous étiez justement à l’origine d’une proposition de loi contenant l’interdiction des nitrites.
La proposition de loi que j’ai rédigée sur ce sujet a été votée, mais vidée de sa substance. Elle ne contient plus cette interdiction. Il faut donc qu’un groupe reprenne cette proposition. Mais surtout, il faut que le président se saisisse de ce sujet. Des centaines de millions de tranches sans nitrites sont vendues chaque année, on sait le faire. Alors il faut aller au bout du procédé, et interdire cette substance, même si on donne cinq ans aux industriels.

Oui
Le pouvoir de manipulation des lobbys est une honte pour les organisations politiques française et européennes qui les tolèrent, voire les encouragent…
Je ne crois plus aux ministres de l’Agriculture sur ce sujet. Alors, en tant que député de la majorité, je demande directement au président : jusqu’à quand allez-vous accepter qu’on tue les pauvres ? C’est aussi simple que ça. Ce que je veux, c’est qu’Emmanuel Macron nous reçoive, même un quart d’heure, avec Yuka, FoodWatch et la Ligue contre le cancer, et qu’on lui dise de signer la fin de la récréation.
Par Margot Brunet