Comprendre la violence pour y faire obstacle
Analyse
Attentats, guerres, féminicides, violences sexuelles… Ces formes monstrueuses de la violence auxquelles nous sommes sans cesse indirectement confrontés peuvent nous laisser sidérés et impuissants. Pourtant, le mécanisme de la violence peut être décrypté et chacun peut à son niveau enrayer sa propagation.
- Béatrice Bouniol et Élodie Maurot,
- le 19/12/2023 à 10:10 https://www.la-croix.com/culture/comprendre-la-violence-pour-y-faire-obstacle-20231218
Assemblée nationale, le 14 novembre. Les caméras de télévision saisissent l’émotion des députés après la diffusion du film des autorités israéliennes sur Hamas le 7 octobre. Quelques-unes de ces images sont déjà virales sur les réseaux sociaux.
Cette place de spectateur de la violence est souvent la nôtre, et si elle n’est en rien comparable à celle des victimes, elle n’est jamais neutre. « La position du témoin n’est pas une position d’extériorité, rappelle la psychanalyste Hélène L’Heuillet, et cette exposition, même à distance, peut provoquer de véritables traumas. Car là où les mots permettent une distance, les images font ressentir l’effet sur le corps. Et aucun humain n’est immunisé contre la violence qui l’habite et qui peut toujours lui échapper. »
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Que nous soyons à l’abri derrière nos écrans, le sociologue Bernard Perret n’y croit guère non plus, averti par la fréquentation de l’œuvre de René Girard (1923-2015), tout entière consacrée aux mécanismes de la violence (voir les repères). «Dès que l’on se laisse pénétrer par les images de la violence, on court soi-même le risque d’être pris par la contagion émotionnelle, de s’identifier sans recul à un camp, de choisir ses victimes et de se réjouir du malheur des autres. La violence est la plus mimétique des passions, elle met tout le monde en danger moral. »
Comment, alors, s’en protéger ?
En choisissant les récits plutôt que les images, répond Hélène L’Heuillet, ou, à défaut, en prenant garde à « les habiller de paroles ». Il s’agit, plus généralement, de refuser « la fragmentation des points de vue qui polarise le débat et atteint le sens de l’altérité ». De s’opposer, par la parole, à « cette déliaison du monde » et de le rendre à nouveau « habitable ».
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Une manière de se protéger d’une violence qui se banalise. « Réagir violemment est devenu un comportement commun, mais cela n’en fait pas un comportement normal, abonde Isabelle Côté, travailleuse sociale au Québec. Il faut faire prendre conscience que la violence ne sert à rien – depuis le temps, ça se saurait ! » Celle qui anime des formations depuis plus de vingt ans sur le sujet juge notre attitude trop défaitiste. « Pourtant, la violence n’est pas innée. Elle n’est ni gratuite, ni sans causes. Nous avons la responsabilité et la capacité de choisir d’autres chemins. »
La violence nie « l’infinie singularité d’autrui »
Musée Carnavalet, le 6 novembre. Neige Sinno reçoit le prix Femina pour son roman Triste tigre, dans lequel elle raconte l’inceste dont elle a été victime enfant. Son témoignage reçoit un large écho, tout comme le film Le Consentement, adapté du récit de Vanessa Springora. Signes d’une prise de conscience des violences sexuelles commises sur les mineurs, dont la Ciivise a révélé l’ampleur.
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Peut-on comparer les violences intrafamiliales, celles de la guerre ou des attentats, celles du quotidien ? Ont-elles un dénominateur commun, un même ressort, que l’on pourrait déconstruire, du moins affaiblir ? Oui, répond le philosophe Marc Crépon, dont le travail se nourrit de rencontres avec des victimes. Car les effets de la violence sont toujours les mêmes.
Le premier, c’est la destruction des liens et de la confiance. Que ce soit dans la sphère privée, dans une cour d’école, sur un lieu de travail, au niveau d’un quartier ou d’un pays, « la violence détruit toute forme de relations, détaille le philosophe, elle empêche les survivants d’un attentat de fréquenter les lieux de sociabilité, elle isole la victime d’emprise, elle annihile en temps de guerre tout lieu de vie commune. » Lui résister, c’est donc recréer ou préserver les liens là où ils peuvent encore s’exprimer, dans le secours, la consolation, le soutien. « Ne pas laisser l’autre seul dans cette expérience et préserver une part de confiance qui le rattache au monde. »
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Le second effet de toutes les violences, c’est la réification, c’est-à-dire la réduction de l’autre à une chose sur laquelle s’applique une force. « Ce que l’on nie alors, analyse Marc Crépon, c’est l’infinité de la singularité d’autrui, qui est toujours plus que ce que l’on peut en dire ou en connaître, c’est le mystère de l’autre. » Là, la résistance passe par la vigilance face à toutes ces insultes, ironies douteuses ou falsifications qui peu à peu nous habituent à la réification de l’autre. « Il faut apprendre, par une éducation à la critique, à déceler ces termes dégradants, à les replacer dans un processus de violence et à les refuser. »
« Dans la violence, celui qui commence, c’est toujours moi »
Arras, le 13 octobre. Un an après Samuel Paty, le professeur Dominique Bernard tombe sous les coups d’un terroriste. Dès le lendemain, partout en France, des professeurs choqués, devant des élèves bouleversés, portent une parole et en accueillent d’autres.
Ne pas être dupes des discours mystificateurs de la violence, « qui veulent en faire un moyen moral et rationnel d’atteindre certains buts », voilà la ligne de résistance pour Bernard Perret. Le sociologue souligne là encore l’importance de la pensée de René Girard, citant La Violence et le Sacré : « On dit fréquemment la violence irrationnelle. Elle ne manque pourtant pas de raisons. Elle sait même en trouver de fort bonnes quand elle a envie de se déchaîner. Si bonnes cependant que soient ces raisons, elles ne méritent jamais qu’on les prenne au sérieux. »
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À ceux qui exercent la violence, et qui se considèrent généralement comme des victimes, « Girard oppose cette idée :“Dans la violence, ce n’est jamais l’autre qui commence, c’est toujours moi” », poursuit l’essayiste Benoît Chantre, autre familier de l’œuvre du penseur, qui y voit un écho de l’invitation de l’Évangile à regarder « la poutre qui est dans ton œil », plutôt que « la paille dans l’œil de ton frère » (Matthieu 7, 3). Prendre conscience de son rôle et de sa position, « c’est ce qui permet de sortir du mécanisme de rivalité », avance-t-il.
Dans ses formations, Isabelle Côté invite les participants à faire le point sur leur propre attitude devant la violence, avant de leur proposer des exercices de mise en situation. « C’est important d’identifier si on a tendance à ressentir de l’impuissance, de la peur, de la bravade ou de la colère face à la violence, pour réagir au mieux quand elle se présentera », souligne-t-elle. Année après année, elle a acquis la conviction qu’il incombe à chaque citoyen de faire baisser le niveau de violence. La comparant à un « faux pli sur une chemise », elle explique : « C’est difficile à défaire mais on le peut en passant et en repassant, en pratiquant, en se formant… Sans jamais s’y résigner. »
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Pour aller plus loin
Tu haïras ton prochain comme toi-même, de Hélène L’Heuillet, Albin Michel, 2017.
Le Consentement meurtrier, de Marc Crépon, coll. « Passages », Cerf, 2012, et L’Épreuve de la haine. Essai sur le refus de la violence, Odile Jacob, 2016.
L’Inconscient ou l’Oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective, de Hervé Mazurel, La Découverte, 2021 et La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre, entretien avec Stéphane Audoin-Rouzeau, Les Belles Lettres, 2023.
L’Art de désamorcer les violences du quotidien, d’Isabelle Côté, Eyrolles (à paraître en janvier 2024).
Violence des dieux, violence de l’homme. René Girard, notre contemporain, de Bernard Perret, Seuil, 2023.
René Girard. Biographie, de Benoît Chantre, Grasset, 2023.
Voir aussi:
Centenaire de la naissance de René Girard : une vie derrière une oeuvre
Centenaire de la naissance de René Girard : une vie derrière une œuvre
Enquête
Il y a cent ans, le 25 décembre 1923, naissait l’anthropologue René Girard (1923-2015), dont l’œuvre dévoile la mécanique de la violence et la résistance qu’y oppose la croix du Christ. Ce centenaire est l’occasion de redécouvrir l’enracinement existentiel de cette pensée majeure du XX siècle.
- Élodie Maurot, le 25/12/2023 à 07:15 https://www.la-croix.com/culture/centenaire-de-la-naissance-de-rene-girard-une-vie-derriere-une-ouvre-20231224#:~:text=Il%20y%20a%20cent%20ans,pensée%20majeure%20du%20XX%20siècle.
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Les anniversaires liés aux grandes figures intellectuelles sont généralement l’occasion de prendre ou de reprendre contact avec leurs œuvres, mais dans le cas de René Girard (1923-2015), c’est le souvenir d’une existence qui peut être convoqué. Car si les ouvrages de l’anthropologue ont reçu une légitime reconnaissance, sa vie est restée davantage dans l’ombre.
Réalisée pour ce centenaire,…