Réponse à Michel Onfray : « Jésus le Galiléen est une figure historique peu contestable »

Tribune

Par Christophe Lemardelé

Publié le 18/12/2023 à 14:00

Réponse à Michel Onfray : "Jésus le Galiléen est une figure historique peu contestable"
Des milliers de pèlerins chrétiens participent le 5 avril 1985, Vendredi Saint, à Jérusalem

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Réponse à Michel Onfray : « Jésus le Galiléen est une figure historique peu contestable »

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Vingt ans après son « Traité d’athéologie », le philosophe Michel Onfray approfondit sa thèse selon laquelle Jésus n’est qu’un mythe religieux, n’ayant en fait jamais existé, dans « Théorie de Jésus. Biographie d’une idée » (Bouquins). Docteur en sciences religieuses, chercheur et auteur de « Cheveux du Nazir » (Cerf), par ailleurs athée, Christophe Lemardelé explique pourquoi cette thèse mythiste est erronée.

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Avec son dernier ouvrage Théorie de Jésus, le philosophe Michel Onfray pose à nouveau la question de l’historicité de Jésus pour la dénier. Il va de soi que nous ne pouvons avoir de preuve définitive de cette existence, cela relève plutôt de la vraisemblance historique.

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Pour nombre de grandes figures religieuses – Abraham, Moïse, Zarathoustra, le Bouddha, Lao-Tseu, etc. –, on peut sérieusement parler de figures plus mythiques que réellement historiques. Pourquoi ? Parce que ces personnages sont situés très haut dans le temps et n’ont plus comme histoire qu’une légende en l’absence de documentation écrite de leur temps les concernant. Par exemple, Moïse est censé vivre et agir au XIIIe siècle av. J.-C. Or les deux petits livres prophétiques de l’Ancien Testament que sont Amos et Osée, qui demeurent les plus anciens (VIIIe siècle av. J.-C.) et les moins augmentés à la différence du gros livre d’Ésaïe au départ contemporain, n’évoquent pas Moïse alors même qu’ils mentionnent une migration des « Hébreux ». Le livre d’Osée parle bien d’un prophète conduisant le peuple en terre promise mais sans que celui-ci soit nommé…

DES SOURCES HISTORIQUES

Il n’en est pas de même pour Jésus. D’abord, son action se situe à l’époque romaine, bien plus tardive, pour laquelle les historiens disposent d’une documentation écrite importante. Ensuite, il porte un nom tout ce qu’il y a de plus commun en Judée et en Galilée à cette époque – Jésus/Josué –, alors que Moïse est un nom générique dans le contexte littéraire de son récit d’enfance – Moshè, du verbe mâshâh, pour signifier « celui tiré des eaux » – tel un personnage de conte. Enfin, Flavius Josèphe, l’historien juif de la fin du Ier siècle passé du côté romain, évoque dans sa Guerre des Juifs puis dans ses Antiquités juives de nombreux personnages historiques se rapprochant de Jésus : des figures messianiques. Il y a bien sûr Jean-Baptiste, que l’on pourrait suspecter aussi puisqu’il est un personnage incontournable des origines du christianisme, mais surtout un certain Theudas, sans lien aucun avec Jésus et pourtant mentionné brièvement dans le livre des Actes des apôtres.

« Il n’y a aucune raison de faire du personnage un mythe complet. »

Josèphe mentionne encore un prophète samaritain, dont le mouvement fut réprimé par Ponce Pilate lui-même, un Égyptien qui réussit à sauver sa vie alors qu’il s’était posté, lui aussi, avec ses « disciples » sur le mont des Oliviers et, peu avant la destruction du temple de Jérusalem par les Romains en 70 ap. J.-C., un certain Jésus fils d’Ananias annonçant cette destruction et que l’occupant se contenta de torturer sans le crucifier car ne représentant que lui-même. L’annonce de la fin des temps et du Temple était donc un leitmotiv de l’époque. Il faut ajouter à cette galerie de personnages de nombreux leaders politico-religieux – zélotes, sicaires – qui embrasaient la Judée à l’époque de Jésus et qui conduisit à cette guerre des Juifs de laquelle Josèphe se fit l’historien.

Autant dire donc que la question de la non-historicité de Jésus est comparable à celle de Mahomet : Yeshua de Nazareth comme Muhammad de La Mecque sont des personnalités historiques pleinement vraisemblables dans le contexte de leur temps et de leur culture religieuse. Même si des éléments hagiographiques se sont ajoutés à la biographie de Jésus – conception, naissance, miracles, résurrection –, et même si faire son histoire au sens scientifique reste difficile à établir, il n’y a aucune raison de faire du personnage un mythe complet. Évidemment, nous ne savons rien de sûr mais, par l’analyse historique, on peut, par exemple, bien attester son origine galiléenne, sa naissance à Bethléem dans les Évangiles de Matthieu et de Luc ne sert qu’à renforcer son aspect messianique se rattachant au roi David. L’Évangile de Marc est donc le récit le plus vraisemblable concernant un Jésus qui n’est pas encore fils de Joseph et qui est tout autant guérisseur et exorciste que prophète. L’historien a la liberté ensuite d’interroger des sources plus difficiles, telles les notices de Jésus, de Jean-Baptiste et de Jacques, frère de Jésus, chez Flavius Josèphe dans les Antiquités, mais aussi dans la version en vieux slave de la Guerre qui évoque un thaumaturge réputé mais sans nom…

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UN DÉBAT DÉNUÉ D’INTÉRÊT

L’historien peut aussi s’interroger sur la rencontre réelle ou non entre Jésus et Jean-Baptiste, le premier ne baptisant aucun de ses disciples, excepté dans l’Évangile de Jean mais plus tardif que les trois évangiles synoptiques qui partagent le même schéma narratif et sont donc interdépendants les uns des autres. Le grand public, lui, qu’il s’agisse de personnes croyantes ou non, n’a pas à s’embarrasser de ces débats d’historiens qui font la joie de la recherche. Bref, faire de Jésus un mythe intégral n’apporte rien de substantiel à ce public car Jésus est à la fois un homme qui fut crucifié par les Romains pour des raisons politiques – l’accusation de « roi des Juifs » – et une idée religieuse fondatrice à partir du moment où sa résurrection « attestait » sa divinité.

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Il va de soi que contester son historicité n’est pas dénué d’anticléricalisme ou/et de matérialisme athée. L’auteur de ces lignes étant lui-même athée, il ne voit pas l’intérêt d’une telle problématique dénuée à ses yeux d’intérêt en termes d’histoire des religions. Le manichéisme comme religion a disparu, bien qu’il ait connu un grand succès tant à l’ouest qu’à l’est de la Perse, mais le prophète Mani du IIIe siècle ap. J.-C, qui l’a fondée, a bien existé sans que ce soit contesté.

Or si le manichéisme était devenu une des grandes religions de notre monde, sans doute quelques penseurs en viendraient à nier l’historicité de son fondateur. Mais il est vrai que, malgré une mise à mort cruelle décidée par l’empereur sassanide et les outrages faits à sa dépouille, Mani ne ressuscita pas…

  • Par Christophe Lemardelé

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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