Réduire nos émissions maintenant, même mondialement, ne donnera de résultats que dans plusieurs décennies, ce qui nécessite de commencer tout de suite

Jean-David Zeitoun, médecin : « La pollution est la sœur aînée du changement climatique »

Tribune

Responsable d’un décès sur six en France, la pollution n’est pas suffisamment traitée, alors qu’il faut la regarder en face pour engager un grand plan de décarbonation de la société, affirme dans une tribune au « Monde » le docteur en médecine.

Publié hier à 09h30 Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/30/jean-david-zeitoun-medecin-la-pollution-est-la-s-ur-ainee-du-changement-climatique_6203114_3232.html

Les freins sont archiconnus. Du point de vue des Etats, la décarbonation possède deux traits décourageants. Premièrement, nos émissions étant noyées dans la masse du CO2 mondial, tout effort important sera impalpable si nous sommes les seuls à en faire. Deuxièmement, le climat est affecté d’inertie, et réduire nos émissions maintenant, même mondialement, ne donnera de résultats que dans plusieurs décennies.

Ces deux éléments (dilution et délai) ont tellement été répétés qu’ils appartiennent à nos mythes intérieurs. Dans l’esprit des dirigeants politiques, ils se combinent pour former un prétexte parfait à ne pas se lancer dans le changement nécessaire. Techniquement, les deux arguments ne sont pas faux, même s’ils ne sont pas non plus invincibles. Mais ne voir que les émissions de CO2 revient à laisser de côté un fléau central : la pollution.

Lire le décryptage : Un décès sur cinq dans le monde serait lié à la pollution de l’air

La pollution est tout ce que l’on transfère à l’environnement et qui altère les écosystèmes et la santé humaine. La pollution est une conséquence involontaire et accablante de la croissance industrielle. Elle est la sœur aînée du changement climatique. Leurs parents, c’est-à-dire leurs causes, sont les mêmes, à savoir, principalement, les énergies fossiles. La pollution est née bien avant, et elle est beaucoup plus grande, en ce sens que son impact est aujourd’hui très supérieur.

La pollution est le premier risque environnemental mondial, participant à la mort de neuf millions de personnes par an, soit un décès sur six. En France, les estimations sont variables mais substantielles, allant de quarante mille à près de cent mille personnes par an, dont la mort serait partiellement causée par la pollution. Il n’y a pas un organe du corps humain qui lui échappe.

Pertes économiques énormes

Pourtant, le phénomène est sous-médiatisé et ne trouve pas l’attention qu’il mérite, et ce pour plusieurs raisons, dont une l’emporte : la pollution cause les maladies courantes. Sa toxicité est non spécifique. Elle participe aux maladies cardio-vasculaires et aux cancers, déjà les deux plus gros tueurs à l’échelle mondiale et nationale. Elle a un rôle dans les maladies respiratoires et les maladies mentales, et ainsi de suite, autant de pathologies que nous nous attendons à voir autour de nous et dont nous nous attendons à mourir un jour. Sauf que nous ne pensons pas à incriminer la pollution comme coupable quand ces maladies se produisent.

De même, les pertes économiques sont énormes, mais ne sont stigmatisées nulle part. Elles n’existent jamais dans la comptabilité, qui est le langage fondamental des gouvernements. Les estimations du Lancet ou de la Banque mondiale suggèrent que 6 % de la richesse annuelle serait perdue à cause des dommages liés à la pollution, ce qui est sans doute une sous-estimation, car, encore une fois, les données sont lacunaires.

Lire aussi : Pollution de l’air : comment l’industrie pétrolière sème le doute scientifique pour affaiblir la réglementation

Ce n’est donc pas (seulement) un problème de vision qui touche les leaders politiques, c’est aussi un problème de vue. La pollution est partout mais elle leur est invisible, et l’on ne peut pas entièrement leur en vouloir. Pour autant, le doute n’est pas permis : la pollution est une très mauvaise affaire, et la dépollution est un investissement de première classe. La performance de la dépollution est garantie et élevée, et en plus elle est automatiquement synonyme de décarbonation. Les deux changements ne peuvent être faits séparément, mais la dépollution offre un rendement inévitable et plus proche en tout.

Ce sont les interventions légales et économiques qui ont permis de réprimer les pollutions du passé, comme la pollution intérieure aux foyers et la pollution au plomb, et elles restent nos meilleures armes. Elles orientent les industries à la fois vers la transformation et la sobriété. Elles les poussent à faire mieux avec moins.

Regarder la pollution en face dans le processus de décarbonation d’une société, c’est devenir lucide sur une mauvaise nouvelle et une bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle est que nous avons deux problèmes et pas un seul. La bonne nouvelle, c’est qu’en traitant l’un nous traitons aussi l’autre, et que nos efforts sont plus efficaces.

Jean-David Zeitoun est docteur en médecine et docteur en épidémiologie clinique. Il a notamment écrit « Le Suicide de l’espèce » (Denoël, 256 p., 20 €, numérique 15 €).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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