« A l’image des déterminants de l’hésitation vaccinale en population générale, l’hésitation vaccinale chez les professionnels de santé peut refléter un manque de confiance envers les institutions et les autorités politiques, du fait d’affaires sanitaires passées ou récentes et en raison de la crainte de conflits d’intérêts entre les autorités sanitaires et l’industrie pharmaceutique. » (Conseil consultatif national d’éthique p. 34).

Soignants suspendus : autopsie d’une erreur administrative

Frédéric Pierru Alexandre Fauquette

Le 12 juillet 2021, le Président de la République Emmanuel Macron décide, dans une allocution télévisée, d’opérer une véritable rupture dans la politique de gestion de la pandémie de Covid-19. En effet, les sommets de l’Etat s’exaspèrent de la trop faible montée en charge de la politique vaccinale, alors que, selon M. Macron, la situation épidémique dramatique nécessite que les Français se vaccinent en masse. Manifestement le cabinet McKinsey, qui conseille le ministre de la santé Olivier Véran, semble n’être pas aussi efficace que prévu. Ces « Gaulois » sont décidément « réfractaires ». Près de 50% de Français hésitaient à se faire vacciner à la toute fin 2020.

Ces Gaulois réfractaires, il faut donc leur tordre le bras. Plus question de discuter, d’expliquer. Comme il le dira le 2 janvier 2022, son projet est « d’emmerder les non-vaccinés », leur rendre la vie impossible. Il commence donc son allocution par la situation sanitaire dramatique, si on se fie au nombre de nombre de cas positifs aux tests, même si la grande majorité des positifs ne sont pas malades (ils sont « asymptomatiques »). Cette dramatisation est démentie par les scientifiques les plus reconnus au monde, tel le médecin épidémiologiste de l’université de Stanford. John Ioannidis. Au début de l’année 2020, le taux de mortalité du Covid-19 avait été évalué, contre toutes les preuves en sens contraire, à 3.4%. En réalité, très vite, les experts ont ramené le taux de létalité à… 0.125% – un peu plus que le taux de létalité de la grippe saisonnière – avec de fortes variations selon les tranches d’âge. En deçà de 50 ans, le taux de létalité tend « asymptotiquement » – c’est le cas de le dire – vers zéro, sauf comorbidités (obésité, diabète, hypertension, etc.). La dramatisation est donc contraire aux données scientifiques. De surcroît, avec les mutations, le coronavirus devient certes plus contagieux mais de moins en moins létal. A l’été 2021 donc, l’« epidemiologist in chief » tient des propos contraires aux données existantes. John Ioannidis estime que la fin de la pandémie a eu lieu à l’automne 2021 : le Covid-19 est devenu endémique avec les mêmes effets sanitaires que la grippe. M. Macron ne le sait pas encore, mais tout début 2022, le variant Omicron devient dominant : forte contagiosité, taux de mortalité très faible.

Une fois la situation épidémiologique dramatisée, il faut faire la publicité du vaccin, ce vaccin qui devait devenir un « bien public » avant que la France et l’Allemagne ne votent contre à deux reprises à l’OMC. Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent ! C’est que l’Allemagne, via Bio’ntech, et l’alliance avec Moderna, a des intérêts majeurs dans l’affaire vaccinale. Là encore, M. Macron déforme les faits. Dès juillet 2021, des équipes internationales montrent que le « vaccin miracle » a des effets décevants sur l’infection et la contagiosité. Ils deviennent d’ailleurs de plus en plus décevants que le virus mute. Les équipes de Ioannidis, encore lui, le scientifique le plus cité au monde, estiment que le vaccin diminue la contagiosité et l’infection dans une fourchette allant de 10 à 30%, vraisemblablement aux alentours de 20%. Une fois de plus, M. Macron, tel un VRP, fait l’apologie d’un vaccin « révolutionnaire » qui n’a rien à voir avec les vaccins anciens comme ceux contre la variole, la poliomyélite ou encore la rougeole. Un autre «ponte» mondial de l’évaluation des médicaments, le cofondateur de la Collaboration Cochrane, Peter Gotzsche s’insurge dans un ouvrage qui n’a pas connu hélas le retentissement qu’il aurait mérité, contre le fait que le mot « vaccin » est devenu par trop polysémique. L’industrie pharmaceutique a tout intérêt à étendre le prestige de la vaccination à des produits qui, selon la définition du sens commun, n’en sont pas vraiment. Un vaccin par définition prévient et éradique une maladie infectieuse. Les vaccins à Arn messager en sont très loin. Leur efficacité est faible sauf qu’entre- temps, les responsables marketing ont redéfini la vaccination : il s’agit de prévenir les formes symptomatiques, notamment les plus graves (et encore, cette prévention des formes graves est purement fortuite car elle ne faisait pas partie de l’outcome de l’évaluation vendue, à prix d’or, aux autorités sanitaires nationales et européennes). Le président du conseil scientifique, le Pr Delfraissy le reconnaîtra avec une honnêteté qui l’honore, dans Le Monde du 28 janvier 2022 : «Vous avez bien compris que ce vaccin est très particulier. Il est comme les autres vaccins par certains côtés, c’est un vaccin. Mais c’est une forme, un peu, de vaccin médicament, puisque en fait il protège contre les formes sévères et contre les formes graves. Et ça, je pense qu’on ne l’a pas suffisamment dit.» Avant de confesser : « Normalement, je ne devrais pas dire ça. Mais c’est la réalité. Il est très particulier.» On appréciera le « normalement, je ne devrais pas dire ça ». En effet, cette affirmation scientifique ne s’intègre pas dans le « narratif » de l’exécutif. Mener une campagne de masse avec ce vaccin n’avait aucun sens épidémiologique. Il fallait vacciner les personnes âgées (plus de 75 ans) et les personnes dites « fragiles » (présentant des comorbidités). Mais il fallait bien écouler les stocks négociés par SMS entre Mme Van der Layen, présidente de la Commission européenne, et M. Bourla, PDG de Pfizer…

Dans son allocution, M. Macron a déjà tout faux sur le plan sanitaire. Las, l’allocution ne s’arrête pas là. Il revient à ses obsessions : la casse du « modèle social français ». Il enchaîne :

« Et j’ai demandé au Gouvernement dès cette rentrée de lancer un plan massif de formation et de requalification des chômeurs de longue durée. C’est pour cela que la réforme de l’assurance chômage sera pleinement mise en œuvre dès le 1er octobre. Autour d’une volonté simple : en France, on doit toujours bien mieux gagner sa vie en travaillant qu’en restant chez soi, ce qui n’est actuellement pas toujours le cas. C’est pour cela aussi que nous devrons engager, dès que les conditions sanitaires seront réunies, la réforme des retraites. […] Voilà ce que je veux en des termes clairs et simple. Pour protéger les retraites actuelles et celles de nos enfants sans augmenter les impôts, il est juste et efficace de changer notre système de retraites. »

«Une aberration. Tout spécialiste de santé publique sait qu’il faut concentrer les messages de crise sur les seuls aspects sanitaires. Pour une raison évidente : connecter la politique vaccinale à des réformes impopulaires ne peut que nuire à la première ! Autrement dit, M. Macron politise le vaccin. Ce faisant, il l’infecte avec l’impopularité des terribles séquences de son mandat de 2017 : affaire Benalla, répression féroce des gilets jaunes, militarisation des forces de l’ordre contre les manifestants protestant contre la réforme des retraites et des militants écologistes. Au fond, la situation sanitaire n’est pas la priorité de M. Macron. Dès Noël 2019, Mme Buzyn, ministre de la Santé, raconte comment elle s’est heurtée au mur d’un exécutif tout entier obsédé par la casse des retraites. « Non seulement j’avais vu mais prévenu. J’ai été, de très loin en Europe, la ministre la plus alerte. Mais tout le monde s’en foutait. Les gens m’expliquaient que ce virus était une ‘grippette’ et que je perdais mes nerfs », a-t-elle déclaré au Monde» Alexis Koehler reprochera même à Mme Buzyn d’avoir « fait peur » au Président… Presque de lui avoir gâché ses fêtes de fin d’année !

Pourtant, il existe un lien entre la partie de l’allocution de M. Macron consacrée à la situation sanitaire et celle, obsédante, des retraites et de l’assurance-chômage. Très récemment, le Président du COR, débarqué, Pierre-Louis Bras déclarait dans Le Monde : « Engagé sur une dramatisation qui n’avait pas lieu d’être, le débat a tourné à l’affrontement, en perdant de vue les données [macroéconomiques] sur le système. […] Ça montre combien il est difficile – peut-être impossible – d’avoir une réflexion collective ordonnée autour des données factuelles dès lors qu’on bascule dans le conflit politique. C’est aussi l’illustration de la très grande complexité du système, au point que même un ministre n’arrive pas à tout maîtriser. »

Politisation, affrontement/polarisation, désignation de boucs-émissaires, dramatisation, sensationnalisme, négation des données scientifiques: telle est la marque de fabrique de la « gouvernance » de M. Macron. Ce dernier a traité de la même manière la santé publique et les questions de politiques sociales. Pourtant, les meilleurs spécialistes de santé publique n’ont cessé de déplorer combien la politique de lutte contre la pandémie avait pâti de ces travers. Les données, la « science » n’ont eu que peu de rôle dans cette dramaturgie.

Revenons à la politique de lutte contre le Covid-19. M. Macron aime, on le sait, la « disruption ». Alors même qu’il avait promis aux Français en novembre et décembre 2020 qu’il n’y aurait aucune obligation vaccinale, il décide finalement, et sans s’en expliquer, de les « emmerder » (on reconnaît ici son style fleuri et méprisant). Il décrète donc que les soignants, ainsi que les personnels de la sécurité civile, devront se vacciner, et que ceux qui le refusent, seront suspendus, nous verrons dans quelles conditions scandaleuses. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, il décrète aussi la mise en place d’un « passe sanitaire » qui condamne à la mort sociale celles et ceux qui refuseraient la vaccination. Là encore, il revient sur ce qu’il avait décrété six mois auparavant. Redisons-le : toutes les données scientifiques plaidaient pour des mesures en sens contraire. Mais le Prince aime faire sentir son pouvoir à ses assujettis, toute situation est bonne pour mener sa « pédagogie de la soumission ». Surtout sans jamais ne donner d’explication. Les gueux doivent obéir, pas comprendre.

Les soignants, applaudis en 2020, sont abasourdis par une telle répression. Les centaines de témoignages que nous avons recueillis ont tous ce point en commun : la sidération et, dans la foulée, un sale été. Car ce que le Prince veut doit être mis immédiatement en œuvre. La loi du 5 août 2021, votée par la majorité de playmobils macronistes, va même plus loin : les soignants qui refusent la vaccination seront suspendus mais selon des règles dérogatoires à celles de la fonction publique. Toute suspension ne doit pas durer plus de quatre mois, avant réunion du comité disciplinaire, et avec maintien du traitement. Pour les futurs soignants suspendus, cela sera fromage sans le dessert : suspension non limitée dans le temps, pas de comité de discipline, aucun droit au maintien du traitement, aucun droit à formation, aucun droit aux minima sociaux, aucun droit à exercer une autre activité professionnelle. Disons-le plus clairement : une souricière où l’on est condamné à la mort professionnelle, économique, sociale et, on va le voir, parfois familiale et amicale. M. Macron avait inventé les sorties fondées sur « auto- autorisation », il poursuit dans la disruptivité : il condamne à mort sans procès des soignantes qui dès le printemps 2020 étaient sur le pont.

Même un médecin urgentiste, le Dr Mathias Wargon, époux d’une ancienne ministre de M. Macron, Mme Emmanuelle Wargon, reconnaîtra l’infamie en mai 2023 au moment où la Haute Autorité de Santé a émis un avis portant levée de l’obligation vaccinale : « Quelles qu’en soient les raisons, des soignants ont rompu avec les obligations de notre profession, dans une défiance de ce qui constitue la pratique médicale fondée sur les études et le consensus scientifique. […] On sait très bien que de nombreux soignants laissés dans une situation sociale suspendue ont probablement quitté définitivement le secteur. Il fallait bien vivre. On peut regretter qu’aucune porte de sortie ne leur ait été proposée soit par le gouvernement, soit par les partisans les plus virulents de leur réintégration.» Tribune dans Le Monde, 11 mai 2023.

On peut le regretter en effet. Et le mot est faible. On n’a même jamais vu cela. Aucun pays n’a procédé de la sorte. Aucun. La France a été la plus répressive. Sous M. Macron, de toute façon, l’option la plus répressive est toujours préférée. C’est la marque de fabrique de ce pouvoir.

Le pire n’est pourtant même pas là. En effet, la loi du 5 août 2021, courageusement, participe de la confusion de l’expertise et de la décision politique. Concrètement, le ministre de la santé sortira les soignantes de leur souricière lorsque les experts de la HAS décideront la levée de l’obligation vaccinale. Dit autrement, le politique se défausse sur une agence. Il n’assume même pas. Il faut imaginer les effets délétères de la confusion des rôles : tout un « système d’action » composé de « mandarins médicaux » soi-disant progressistes et incorruptibles (comme le Pr Grimaldi), des associations de patients, des technocrates, des médecins aux ordres de l’Élysée, des journalistes en appelaient à toujours plus de sévérité, en rajoutant sur la couche de politisation du vaccin du Président de la République. On ne négocie pas avec les complotistes ! Le ministre de la santé, François Braun, était sous pression. Par rétroaction, les « collégiens » de la HAS, dont une bonne partie de macronistes, pouvaient difficilement lever l’obligation, ainsi qu’en atteste son avis indigent de juillet 2022. Un avis contraire à toutes les données scientifiques. Un avis purement politique. Tu me tiens, je te tiens par la barbichette.

Pendant ce temps, les « suspendues » continuaient leur calvaire. Il faut le décrire désormais. Suspendues est le bon terme. Ces soignantes, car elles étaient majoritairement des femmes plutôt jeunes et paramédicales, ont été suspendues dans le vide économique, social et professionnel par décret du Prince et de ses conseillers médicaux. Toutes les propriétés genrées, professionnelles et sociales comptent dans la compréhension de leur refus de la vaccination. Le Tout-venant de plateau de télévision a son « explication » toute faite : ces personnes sont des « complotistes », des « fachos », des « anti-science »,

des gens réfractaires à l’éthique. Quitte à faire vivre un calvaire quotidien, autant y ajouter les injures. Si l’on avait écouté certains médecins bien en cour, on les aurait clouées au pilori. La réalité de l’enquête sociologique ne les honore pas ! Après avoir recueilli des centaines de témoignages oraux et écrits, il est difficile de rendre justice à la diversité des profils. Mais on peut dégager un idéal-type : la « suspendue » est une femme, dans la trentaine, mère ou souhaitant prochainement le devenir, d’extraction populaire, peu et souvent pas politisée, et dont la principale motivation est la peur d’un vaccin d’un nouveau type « sorti beaucoup trop vite » au regard de sa nouveauté. Nombre de jeunes femmes m’ont dit qu’elles avaient peur pour leur future fécondité. A cela il faut ajouter l’exaspération face à la dégradation des conditions de travail et à la baisse du pouvoir d’achat lié au point d’indice.

Au risque de décevoir les lecteurs (et, je dois le concéder, j’ai été aussi déçu), je n’ai échangé qu’avec un ou deux « complotistes » véritables. Deux complotistes, généreusement mis en scène médiatiquement, sur près de 480 témoignages : voilà la plaie de l’époque. On avait déjà vu pareil procédé au moment du mouvement des gilets jaunes, dont tout le monde sait qu’ils étaient fascistes, nazis, antisémites, antirépublicains, violents (bien sûr !). La comparaison avec les gilets jaunes n’est pas un hasard. C’est qu’en effet, les « suspendues » se recrutent dans les mêmes régions de l’espace social. Pour certaines, la solidarité de la « queue de comète » des gilets jaunes leur a permis de survivre, de donner à manger à leurs enfants. Certes, cela n’a pas l’air de grand-chose : mais pour des gens qui ont pu perdre leur maison, ont dû vivre dans leur voiture avec leurs enfants, ont divorcé, ont parfois rompu avec leurs parents et/ou leurs amis, c’est déjà énorme. Il est impossible de rendre compte en quelques centaines de mots du calvaire qu’ont traversé certaines d’entre-elles. Elles ont pu mesurer ce que le mot ostracisation signifiait dans la Grèce antique.

Il ne faut pas seulement faire un tableau misérabiliste. Dans cette adversité, des solidarités locales, concrètes, vitales se sont créées. Parfois, ces solidarités ont pu créer des contre-sociétés. Elles ne pouvaient plus vivre normalement ? Elles ont créé des univers alternatifs où les clubs de jeux de société côtoyaient les projections de films entre « non-vax ». Le grand sociologue chicagoan Howard Becker, qui vient de décéder, avait identifié ces dynamiques dans les années 1960 : il appelait cela des « carrières déviantes ». Schématiquement : vous discutez avec vos collègues du service, où bon nombre refusent la vaccination ; las, la pression des directions et des médecins s’intensifie ; certaines cèdent, provoquant l’ire de celles qui refusent le chantage ; les positions se radicalisent ; les plus réfractaires sont harcelées par leurs supérieurs, notamment les médecins bourgeois et macronistes (nous allons y revenir) ; elles commencent à échanger sur les réseaux sociaux et à rechercher des informations alternatives, ce qui renforce leur conviction initiale ; vous êtes de plus en plus stigmatisée ; vous vous rapprochez de gens qui pensent comme vous notamment en manifestant à compter du 15 septembre 2021 ; on vous vire manu militari de votre service où vous étiez considérée et bien évaluée, parfois par un vigile (même pas vacciné !). Chaque étape, disait Becker, vous renforce dans votre « déviance ».

Si l’on considère le processus sous un autre angle, il est possible de dire que les thuriféraires de la vaccination ont fabriqué, par leur violence symbolique et parfois physique, leurs déviants. Quand on y pense deux secondes, on se dit que c’est une logique de polarisation inévitable : celui, souvent un médecin, qui se pense comme le Bon, le Bien, l’Éthique, le Scientifique – les majuscules importent – a besoin d’un vilain, d’une figure démoniaque taxée d’irrationalisme, d’éthique douteuse, de convictions politiques nauséabondes. Le Bon appelle le Méchant. Dans le contexte polarisateur des réseaux dits sociaux et des chaînes d’information, c’est du pain béni. Les Bons (médecins) peuvent ainsi se mettre en scène, même s’ils ne connaissent rien au sujet. On a vu des diabétologues ou des dermatologues devenir épidémiologistes et infectiologues! Ainsi se fabrique la «société du spectacle» où la marchandise contemple sa propre image. Il est arrivé à l’auteur de cet article de rester pantois devant l’abîme qui séparait les discours vindicatifs et manichéens des Gentils médecins scientifiques et éthiques (le sont-ils toujours quand ils se font graisser la patte par l’industrie ?) et les données recueillies pendant huit mois par le sociologue. Ces « débats » ne rimaient strictement à rien. Nous ne fûmes, à titre personnel, jamais invité pour évoquer la sociologie des réticents vaccinaux. Jamais. L’Assemblée Nationale et le Conseil Consultatif National d’Éthique (CCNE), eux, nous ont sollicité. La loi dite Victor, député PCF exigeant la réintégration des suspendues, et l’avis de juillet 2023 du CCNE ont sauvé l’honneur. Par contre, disons-le sans ambages, nombre de soi-disant défenseurs du système public se sont fourvoyés dans leur vindicte haineuse contre des femmes modestes plongées dans les difficultés. On peut même dire qu’ils y ont perdu leur âme.

Pourquoi avoir commencé cet article par l’allocution de M. Macron ? Parce que justement il illustre le propos précédent. Le Président de la République a, depuis le début, politisé la santé publique, en mêlant « narratifs », mise en scène de soi-même – alors qu’il savait le rejet dont il était l’objet –, en niant les données scientifiques disponibles, en mélangeant santé publique et contre-réformes sociales polarisantes. En un mot : il a fait à peu près tout ce qu’il ne faut pas faire en situation de crise épidémique. Certes, un habitus ne se refait pas. Mais lui donner licence à ce point défie l’entendement.

Citons, pour finir, deux infirmières, deux propos choisis parmi des centaines d’autres :

« Les raisons qui m’ont poussé à refuser la vaccination sont multiples : d’abord, c’est le principe de précaution, celui de la balance bénéfice risque. Ensuite c’est la défiance que j’éprouve à l’égard de politiques dont la préoccupation n’est pas le bien-être des citoyens, c’est également la défiance que j’éprouve à l’égard des laboratoires pharmaceutiques qui ont été sanctionnés par la justice à maintes reprises pour avoir vendu des produits (vaccins ou médicaments) dangereux pour la santé voire mortels. Les protocoles habituels n’étaient pas suivis. Enfin, enfant, j’ai fait une grave réaction au vaccin de la variole et ai failli mourir »

« Cette expérience a créé une cassure dans ma vie aussi bien professionnelle que personnelle. J’ai vu des hommes et des femmes en grande souffrance, meurtris, des gens qui s’étaient toujours consacrés à leur profession, aux autres, au soin et qui se retrouvaient sans rien. Face à des médias, (presque tous) aux bottes du gouvernement, face à des gens qui ne pensaient plus raisonnablement, un gouvernement répressif et autoritaire, une population soumise, indifférente voire hostile. N’oublions pas qu’avant le passe sanitaire, les français rechignaient à se faire vacciner. »

Premier argument : la balance bénéfices-risques quand on est une infirmière de trente ans est négative. C’est vrai.

Second argument : la défiance à l’égard des laboratoires pharmaceutiques. Que le lecteur lise les écrits de John Ioannidis, Peter Gotzsche, Sergio Sismondo, tous des autorités publiées dans les plus grandes revues scientifiques mondiales : c’est vrai.

Troisième argument : un gouvernement répressif et autoritaire : c’est vrai.
Quatrième argument : des médias aux bottes du gouvernement : c’est vrai (voir la réforme des retraites).

M. Macron a préféré politiser le vaccin plutôt que de faire de la santé publique. Ce faisant, il a activé la colère des classes populaires, dont les paramédicaux sont membres. Les travaux de Luc Rouban ont montré depuis 2017 que le vote LFI et le vote RN progressait en bas de la hiérarchie soignante. Comme par hasard, le gradient professionnel de vaccination va des médecins, les plus pro-vaccins, aux ASH, les plus anti-vaccins.

Car il faut rappeler cette évidence : une infirmière n’est pas qu’une soignante. Elle est une épouse, une mère, a une vie en dehors de l’hôpital, la vie de la régression sociale induite par les politiques de M.Macron et de ses prédécesseurs.

C’est le Conseil Consultatif National d’Éthique, dans son avis – de grande qualité – du 13 juillet 2023, qui tire le bilan le plus lucide sur la façon dont M. Macron a politisé le vaccin et ainsi « créé » les refus vaccinaux :

« A l’image des déterminants de l’hésitation vaccinale en population générale, l’hésitation vaccinale chez les professionnels de santé peut refléter un manque de confiance envers les institutions et les autorités politiques, du fait d’affaires sanitaires passées ou récentes et en raison de la crainte de conflits d’intérêts entre les autorités sanitaires et l’industrie pharmaceutique. » (p. 34).

Il ajoute : « L’exigence d’exemplarité, à laquelle il a largement été fait appel pour légitimer l’obligation vaccinale des professions de santé, doit être conçue réciproquement : les autorités politiques et sanitaires se doivent d’être exemplaires dans la manière dont elles décident, justifient et mettent en place des politiques vaccinales, a fortiori quand il s’agit d’obligations vaccinales. » (p. 40)

On ne saurait mieux dire.

NB: article à paraitre dans le Monde Diplomatique

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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