Le Rassemblement national et Marine Le Pen accélèrent leur normalisation dans un climat favorable au populisme
Le baromètre annuel pour « Le Monde » et France info révèle que, pour la première fois, les Français sont plus nombreux à considérer que le parti d’extrême droite peut participer à un gouvernement.
Temps de Lecture 6 min. Read in English

Pour évoquer la période politique actuelle, Marine Le Pen cite une formule de Pascal Praud, le présentateur populiste de la chaîne CNews: « Toutes les factures arrivent en même temps. » Se retenant, non sans mal, de verser dans le triomphalisme, la cheffe de file de l’extrême droite observe l’installation d’une atmosphère favorable que renforcent les événements, les choix de ses adversaires politiques et la discipline de ses troupes.
Pour le Rassemblement national (RN), ce moment ouvert par la configuration issue des élections législatives 2022, avec le deuxième groupe à l’Assemblée nationale et sans majorité absolue pour Emmanuel Macron, s’accélère depuis l’été : les émeutes urbaines et les attentats terroristes en France, le renforcement de la figure du président du parti, Jordan Bardella, et les conséquences nationales du conflit au Proche-Orient consacrent la centralité dans le débat public du mouvement d’extrême droite, au point que l’hypothèse de sa victoire à l’élection présidentielle de 2027 progresse. « Une forme de certitude se crée au fil des élections présidentielles et nous pose comme une alternance crédible, et ce constat est diffusé par nos adversaires, affirme Marine Le Pen au Monde. Ce qui fait qu’à l’international, dans les milieux économiques, dans la haute fonction publique, l’idée s’installe que nous allons arriver au pouvoir et qu’il leur faut envisager cette hypothèse. »
Les chiffres du baromètre annuel du Monde et Franceinfo sur l’image du parti d’extrême droite confirment une tendance forte. La force de cet indicateur réside dans sa durée, puisque les mêmes questions sont posées chaque année depuis bientôt quarante ans.
Cette enquête Verian (ex-Kantar Public)-Epoka a été réalisée en face à face du 21 au 29 novembre sur un échantillon représentatif de 1 006 personnes sélectionnées selon la méthode des quotas. Leurs réponses attestent d’un renforcement de l’adhésion aux idées du RN, de sa normalisation et de sa crédibilisation, notamment en comparaison de l’opposition de gauche. Après six mois de bruit médiatique sur la violence et l’immigration en France, les sondés se montrent aussi plus durs sur les sujets de sécurité, d’immigration et de l’islam.
Accoutumance à la parole lepéniste
« La page du débat d’entre-deux-tours raté en 2017 est définitivement tournée, observe Eddy Vautrin-Dumaine, directeur d’études de l’institut Verian. La porosité entre l’électorat du parti Les Républicains [LR] et Rassemblement national se confirme et le RN est, de manière très nette, le seul à incarner l’opposition à Emmanuel Macron, y compris pour les sympathisants de gauche. » Les chiffres montrent une accoutumance à la parole lepéniste, malgré des fondamentaux programmatiques inchangés – rétablissement du droit du sang, préférence nationale. La proportion de Français qui se disent en désaccord avec les idées du RN est de 54 %, le chiffre le plus bas depuis le début du baromètre, en 1984.
L’adhésion à ces idées est mesurée à 33 %, proche du record établi en 2014. Pour la première fois, les Français sont plus nombreux à considérer que le RN ne représente pas un danger pour la démocratie (45 %) que l’inverse (41 %). La part de ceux le présentant comme un danger a même reculé de 17 points depuis 2018.

Le deuxième volet de l’entreprise lepéniste, la crédibilisation, porte également ses fruits : pour la première fois encore, les Français sont plus nombreux à le considérer comme un parti pouvant participer à un gouvernement (43 %, + 3 points en un an) que comme un éternel opposant. L’hypothèse d’un accès au pouvoir fait son chemin dans l’esprit de deux Français sur trois (65 %, + 3 points), y compris à gauche.
L’attitude des députés RN, jugés majoritairement « comme les autres », « présents et impliqués », y participe, tout comme l’effet de contraste avec les députés de La France insoumise (LFI). Là où, il y a un an, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) pouvait encore disputer le rôle de premier opposant à Emmanuel Macron, il n’en est plus question après dix-huit mois de législature : une courte majorité (51 %, + 11 points) considère le RN comme la principale force d’opposition, loin devant la Nupes (20 %, – 13 points). Ce constat est partagé par les sympathisants de gauche.

« L’univers dans lequel évolue Marine Le Pen la place au centre du jeu ; elle bénéficie de bonnes conditions météorologiques, notamment l’attitude de Jean-Luc Mélenchon », commente Eddy Vautrin-Dumaine. Après avoir bénéficié de la radicalité extrême d’Eric Zemmour durant la campagne présidentielle, elle est aujourd’hui « normalisée » par l’adoption d’une partie de ses thèses par LR et le flanc droit de la majorité, et par la stratégie du « bruit et de la fureur » de Jean-Luc Mélenchon, cible principale des médias et de la classe politique. Les Français sont désormais aussi nombreux à considérer le leader des « insoumis » comme un danger pour la démocratie (49 %, + 10 points en un an).
Lire aussi : Le Rassemblement national cultive ses alliances avec les partis les plus extrémistes d’Europe
Enfin, l’actualité des derniers mois sert aussi les desseins du RN, avec un regain d’intérêt des Français pour certaines de ses positions : le manque de sévérité présumé de la justice (71 %, + 10 points), l’interdiction du port du voile dans l’espace public (53 %, + 8), le nombre d’immigrés jugé trop important (52 %, + 7). Autant d’opinions qui varient beaucoup en fonction du débat public, rappelle le sondeur, et connaissaient une baisse tendancielle ces dernières années.
« Les autres sont nuls »
Depuis la mort de Nahel M., tué lors d’un contrôle de police le 27 juin à Nanterre, le débat politique est saturé par les thèmes chers au RN. L’extrême droite, bien qu’écartée des manifestations, était déjà sortie en bon état de la crise des retraites.
A la fin de l’été, les « rencontres de Saint-Denis » ont acté l’intégration par l’Elysée du RN dans le champ républicain et accéléré le changement de statut de Jordan Bardella ; l’immigration a dominé les débats, à travers l’idée – désormais abandonnée – d’élargir le champ du référendum pour consulter les Français, puis les concessions à LR dans le projet de loi du ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin ; les atermoiements de LFI après l’attaque terroriste du Hamas en Israël ont permis au RN de se poser, en miroir, comme condamnant l’antisémitisme – malgré son passé, et l’incapacité de Jordan Bardella à reconnaître l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen.

La participation des dirigeants lepénistes à la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre, sans incident majeur et validée par l’ex-premier ministre Edouard Philippe ou l’ancien président Nicolas Sarkozy, a constitué l’acmé de cette séquence de dédiabolisation. Une semaine plus tard, l’exploitation de la mort du jeune Thomas, à Crépol (Drôme), a confirmé la capacité de l’extrême droite à dicter le récit médiatique et politique ; la lecture d’un assaut organisé d’une France des cités contre une France des villages a pourtant été infirmée a posteriori par l’enquête de police.
Lire aussi la chronique : « Dédiabolisation » dans « Le Monde », une stratégie gagnante pour le Rassemblement national
« Les autres se positionnent d’abord par rapport à nous, ce qui est, à mon avis, une énorme erreur de leur part, analyse Renaud Labaye, secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale. On avance pour deux raisons : parce qu’on ne fait pas d’erreur et que les autres sont nuls. On les en remercie. » Même opinion du sondeur Jérôme Sainte-Marie, ancien visiteur du soir de Jean-Luc Mélenchon désormais au service du RN : « Si Marine Le Pen est élue, je demanderai une souscription pour Mélenchon, sans qui rien n’aurait été possible. » Il juge la prétendante à l’Elysée nantie d’une capacité rare à « orienter les événements qui se produisent à son insu, telle une digue ».
« La réalité pousse dans notre sens »
Marine Le Pen refuse de parler de bouleversement instantané. « La récolte nécessite d’avoir semé, argue-t-elle. La dédiabolisation est un travail de vingt ans, mais il y a un phénomène d’accélération quand ce travail rencontre le moment où les factures arrivent. Dire que l’on surfe sur l’actualité relève d’une paresse inouïe de la classe médiatique. C’est la réalité qui pousse dans notre sens, car on a anticipé les difficultés [du pays]. »

La triple candidate à l’élection présidentielle voit son image personnelle se stabiliser mais ne connaît pas d’amélioration notable, à une exception, majeure : ils sont 34 % des sondés à estimer qu’elle « ferait une bonne présidente de la République », un chiffre en augmentation de 7 points. Parallèlement, ils ne sont plus qu’un tiers à voir en elle la représentante « d’une extrême droite nationaliste et xénophobe », et 45 % chez les sympathisants d’Emmanuel Macron (en baisse de 10 points).
Lire aussi : Le Rassemblement national entend « surfer sur la vague populiste » avant les élections européennes
Pour autant, l’image d’ensemble dressée par l’enquête ne dessine pas le portrait d’une possible présidente de la République, signale Eddy Vautrin, en ce qu’une majorité de Français considère qu’elle ne ferait pas mieux que le gouvernement actuel. « Le RN et elle restent un repoussoir à gauche, tout n’a pas explosé. Le RN garde les mêmes défauts que les autres partis politiques, continue de faire peur et perd de sa force de changement. » Un écueil de la normalisation qui n’inquiète pas Marine Le Pen, certaine de sa « capacité à ressentir les choses de la même manière que le peuple qu’[elle] aspire à diriger ».
Comment la gauche « reste les yeux ronds » face à l’extrême droite
« RN, enquête sur un renoncement ». Les partis de gauche peinent à trouver une réponse politique aux idées nationalistes et populistes du Rassemblement national.
Temps de Lecture 3 min.

Un temps, la gauche a cru que les députés du Rassemblement national (RN) « s’autodétruiraient », comme le confie Cyrielle Chatelain, cheffe de file des députés écologistes. Au lendemain de la participation de Marine Le Pen et de ses élus à la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre, à Paris, la députée écologiste de l’Isère s’interroge : pourquoi le logiciel du parti d’extrême droite, incompatible avec l’unité nationale, et une incapacité à gouverner n’apparaissent-ils pas au grand jour ?
Confrontés à la montée de l’extrême droite, la gauche et les écologistes pourraient relire l’avertissement de Bertolt Brecht, affirme Cyrielle Chatelain, dans une référence paroxystique à la pièce de théâtre La Résistible Ascension d’Arturo Ui, qui dépeint l’Allemagne des années 1930. « On est dans ce moment-là », insiste-t-elle. Dans l’épilogue, le dramaturge écrit : « Vous, apprenez à voir, plutôt que de rester les yeux ronds. »
Certes, pendant les premiers jours de la mandature, le député RN de la Gironde Grégoire de Fournas a lancé une invective raciste en pleine séance, alors que s’exprimait son collègue La France insoumise (LFI) Carlos Martens Bilongo (Val-d’Oise). Mais depuis, les incidents publics se sont faits plus rares. « Ils sont assez silencieux dans l’Hémicycle, c’est rare de les voir sortir du bois », relève le député LFI de la Haute-Vienne Damien Maudet.
« Victoire idéologique » de l’extrême droite
Les « débusquer » requiert un patient travail d’exégèse des votes à l’Assemblée. « Regarder vote par vote : sur une proposition de loi macroniste pour limiter le droit de grève des contrôleurs aériens, par exemple, le RN a voté pour. A chaque occasion, il faut se demander quelle est la campagne que l’on va faire, derrière, auprès des contrôleurs aériens », poursuit M. Maudet. De plus en plus confiant, le RN n’est pas à l’abri des faux pas, espère son collègue socialiste de l’Eure, Philippe Brun.
Au titre des erreurs du parti, le député relève le vote contre l’augmentation du smic à 1 500 euros en juillet 2022 et, plus récemment, contre les amendements de la gauche sur l’installation des médecins dans les déserts médicaux, dans le cadre de la proposition de loi Valletoux « visant à améliorer l’accès aux soins par l’engagement territorial des professionnels ». « Dans ma circonscription, j’exploite ça à 100 % », assure Philippe Brun.
Lire aussi : Le Rassemblement national et Marine Le Pen accélèrent leur normalisation dans un climat favorable au populisme
Les « insoumis » préfèrent, eux, concentrer leurs offensives contre Emmanuel Macron. « Jean-Luc Mélenchon, qui a la parole la plus audible à gauche, son angle, c’est la majorité », regrette Cyrielle Chatelain. Dans son dernier meeting à Rochefort, le 30 novembre, le triple candidat à la présidentielle a évoqué six fois Emmanuel Macron, mais une seule fois « Mme Le Pen » et sa proposition d’augmenter les salaires en baissant les cotisations sociales.
Par ailleurs, l’extrême droite est souvent évoquée à travers la figure des militants fascistes, qui menacent parfois directement les cadres « insoumis » ou les militants sur le terrain. Mais cet angle d’attaque d’une « extrême droite potentiellement fasciste », historique à gauche, « ne prend plus », décrypte le politologue Rémi Lefebvre. « Il n’y a plus cette conscience-là », ajoute-t-il.
Lire aussi : Comment le RN fait la cour aux lobbys du bâtiment, du tabac ou de la santé
Le malaise vis-à-vis de la mue du lepénisme est profond. « A partir du moment où le FN [Front national, l’ancien nom du RN] a commencé, dans les années 1980, à faire des scores aux élections, tout le champ politique, la gauche y compris, a repris ses thématiques », analyse le politologue Sylvain Crépon, qui y voit une « victoire idéologique » de l’extrême droite. « Quand [Laurent] Fabius dit que le FN pose les bonnes questions, il a tort », regrette le député écologiste des Yvelines, Benjamin Lucas. Pour Philippe Brun, dans la période récente, la gauche a failli à deux reprises. Tout d’abord en menant, pendant le mandat de François Hollande, une politique sociale-libérale qui a donné le sentiment de trahir les classes populaires. Puis en négociant, entre 2017 et 2022, un virage sociétal éloigné de leurs priorités. Les questions sociales comme « les déserts médicaux », « les services publics » ou « les salaires » auraient ainsi été mises de côté.
Bataille complexe
La bataille contre l’extrême droite est d’autant plus complexe que sa progression est en partie « le miroir de tous les échecs de la gauche », poursuit Rémi Lefebvre. Difficile, dans ce cas, de tenir « un discours moralisateur » quand soi-même on a failli, ajoute le politologue. Il cite par exemple l’affaire Cahuzac, du nom du ministre délégué au budget de François Hollande, jugé coupable de fraude fiscale, ou la situation du Nord-Pas-de-Calais, bastion historique de la gauche conquis par le RN en raison de « la faiblesse » et de « l’immoralisme » des anciens élus.
Autre difficulté pour la gauche : la sociologie de ses cadres. « La compétition intrapartisane est devenue de plus en plus élitiste, en se basant sur le niveau et la maîtrise du langage. Les catégories populaires s’en sont retrouvées exclues », poursuit Sylvain Crépon. Résultat, les partis de gauche sont désormais principalement composés de représentants issus « de la classe moyenne, supérieure éduquée, souvent du secteur public ».
Même s’il ne croise pas directement le fer avec Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon espère tout de même l’affronter au second tour de la présidentielle de 2027. « A la fin, ce sera eux ou nous », ont coutume de dire les « insoumis », misant sur l’affaissement du bloc central et libéral, et balayant d’un revers de main les sondages plus flatteurs pour la fille de Jean-Marie Le Pen que pour l’ancien socialiste.