COP28 : les deux discours d’Emmanuel Macron sur le climat
Le président français, présent à Dubaï, reste l’un des responsables les plus offensifs pour le climat sur la scène internationale. Une position qui tranche avec la façon dont il porte cette question en France.
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Le 15 novembre 2017, Emmanuel Macron descend de la tribune de la COP23 à Bonn, en Allemagne. Lors de son discours, il s’est une nouvelle fois posé en principal opposant à Donald Trump, le président américain de l’époque. « Je souhaite donc que l’Europe se substitue aux Américains et je veux ici vous dire que la France sera au rendez-vous », promet-il.
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En juin de cette année, lorsque Donald Trump avait annoncé sortir son pays de l’accord de Paris, M. Macron avait publié une vidéo où il lançait « Make our planet great again », parodiant la campagne trumpiste et s’offrant un succès mondial. Alors, au milieu des pavillons de la COP, il triomphe. Des militants l’arrêtent pour prendre des selfies, des petits groupes l’applaudissent, tout le monde le félicite…
« Une vraie rock star », se souvient Pierre Cannet, directeur des affaires publiques de l’ONG ClientEarth. En 2017, ce dernier travaille pour le World Wild Found et attend, avec d’autres ONG, le nouveau président de la République au pavillon français pour l’interroger. Quelques jours plus tôt, le ministre de l’écologie, Nicolas Hulot, avait annoncé que le gouvernement renonçait à baisser à 50 % la part du nucléaire dans le mix énergétique. « Ce n’était pas vraiment un dialogue, il nous a plus fait la leçon, raconte M. Cannet. A l’époque, il était vraiment au centre du jeu international… » Mais les nuages des critiques françaises le poursuivent déjà.
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Une parole attendue
Contrairement au nouveau président américain, Joe Biden, M. Macron sera présent à la COP28 à Dubaï, aux Emirats arabes unis. Vendredi 1er et samedi 2 décembre, lors d’une prise de parole en plénière puis lors de séances de travail et de rencontres en bilatéral, il veut pousser plusieurs sujets : le triplement des énergies renouvelables, le triplement de la production de nucléaire dans le monde en 2050 ; la sortie des énergies fossiles, et surtout du charbon, avec la fin des investissements privés dans ce secteur ; la préservation des puits de carbone et de la biodiversité ; la finance climatique, puisque « aucun pays ne doit choisir entre la lutte contre la pauvreté et le combat pour le climat », son nouveau mantra. Il devrait aussi vanter la planification écologique mise en place depuis le début de son second quinquennat pour « engager ses partenaires » à imiter cette stratégie, selon l’Elysée.
Sera-t-il écouté ? Si la popularité d’Emmanuel Macron s’est affaissée, sa parole est toujours attendue par une partie de la société civile. Car le président français reste l’un des dirigeants les plus offensifs sur la scène internationale. « Je suis pour ma part très préoccupé de l’esprit qui commence à régner, y compris d’ailleurs au sein des membres du G20 (…).J’alerte tout le monde, nous n’y sommes pas », a-t-il déclaré à New Delhi, en Inde, le 10 septembre, à la sortie d’un sommet atone sur la question climatique.
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Le 14 mars 2019, lors d’un One Planet Summit à Nairobi, au Kenya, il avait appelé le monde à « remettre l’environnement au cœur de l’économie ». Des mots qui plaisent aux ONG, pourtant parfois très critiques sur sa politique climatique en France. « Il a acquis très vite une image de leader mondial sur le climat, même si elle s’est abîmée à cause de ses choix en France, estime Anne Bringault, directrice des programmes du Réseau action climat, citant la condamnation dans “L’affaire du siècle” ou le report de la fermeture des deux dernières centrales à charbon à 2027. Mais, pour certains pays, il reste un moteur sur des sujets importants, comme la sortie des fossiles et les financements innovants. »
Une « écologie à la française »
En parallèle de la diplomatie classique, le président de la République a mis en place son propre agenda avec les One Planet Summit. Ces réunions permettent d’avancer sur certaines zones et thématiques (l’Afrique en 2019 à Nairobi, les océans en 2022, les forêts en 2023…). A chaque fois, des coalitions sont montées pour l’occasion. Une autre façon de faire vivre un multilatéralisme malmené par les conflits en Ukraine et au Proche-Orient. « Le climat ne doit pas être une variable d’ajustement », vante l’Elysée.
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En coulisses, des diplomates ou des militants proclimat craignent que ces réunions n’aboutissent à rien ou fassent de la concurrence à l’Agenda 2030 mis en place par l’ONU. Lors du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, les 12 et 13 juin, Emmanuel Macron avait affiché de grandes ambitions sur les nouvelles formes de financement, en imaginant taxer le transport maritime ou d’autres grands pollueurs.
Pour le moment, cette volonté ne s’est pas concrétisée, même si des groupes de travail se sont réunis. « Il y a une part de show, beaucoup d’agitation, mais il faut que ça se traduise par du concret », juge M. Cannet. « Tout ça permet d’impulser des choses nouvelles qui, ensuite, se retrouvent dans les conclusions du G20, du G7, aux Nations unies », rétorque l’Elysée.
Cet agenda tranche avec la façon dont le président de la République porte ce combat en France. Depuis sa réélection, il a laissé sa première ministre, Elisabeth Borne, dérouler les premières étapes de la planification. Sauf à quelques moments-clés – lors de la rencontre avec les responsables des 50 sites industriels les plus émetteurs de CO2, le 8 novembre 2022, ou lors d’un conseil de planification écologique où il a expliqué sa vision d’une « écologie à la française », le 25 septembre –, M. Macron s’est tenu à distance. Et, lors de ces séquences, il a pris soin de préciser que la France ne représentait qu’une part infime des émissions de gaz à effet de serre ou qu’il adorait la « bagnole ». Comme s’il voulait ménager les Français…
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Pour expliquer sa prudence, ses proches le disent très préoccupé de la façon dont les extrêmes pourraient récupérer la question écologique. « Il cherche à réconcilier la dimension écologique et la dimension sociale, car, si on ne tient pas compte de cela, on peut provoquer une révolte et une montée des populismes », conclut David Amiel, député (Renaissance) de Paris et ancien conseiller d’Emmanuel Macron à l’Elysée.
« Il n’est pas le seul à avoir deux discours différents. Très allant lors des sommets, Justin Trudeau [le premier ministre canadien] est, lui, obligé de composer avec les producteurs pétroliers de l’Alberta quand il rentre dans son pays », relève Romain Ioualalen, d’Oil Change International.
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