COP28 : le captage et stockage du carbone, enjeu majeur des négociations
Alors que les parties réunies à Dubaï discutent de la possibilité de sortir des énergies fossiles, la place réservée aux dispositifs permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre suscite des inquiétudes.
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« Unabated ». S’il ne fallait retenir qu’un mot pour raconter la 28e conférence mondiale sur le climat (COP28), ce pourrait être ce terme anglais. Systématiquement associé aux combustibles fossiles (« unabated fossil fuels »), il illustre la bataille qui se joue autour d’une éventuelle sortie du charbon, du pétrole et du gaz, principaux responsables du réchauffement de la planète. Pour la première fois de l’histoire des négociations climatiques, les 198 parties réunies à Dubaï (Emirats arabes unis) discutent de la possibilité de se passer des énergies fossiles.
Mais le terme « unabated » figurera-t-il dans la décision finale de la COP28 ? L’enjeu est majeur. En français, l’expression « unabated fossil fuels » désigne la production et l’utilisation de combustibles fossiles sans dispositif permettant de réduire la quantité de gaz à effet de serre émise tout au long de leur cycle de vie. Le plus répandu de ces dispositifs est le captage et stockage de carbone (Carbon Capture and Storage, CCS en anglais) : cette technologie consiste à piéger à la source les émissions de CO2 et à les stocker dans le sous-sol.
Pour les pays producteurs d’hydrocarbures et les compagnies pétrogazières, le CCS est un outil incontournable de la lutte pour le climat. Au contraire, d’autres Etats, mais aussi les scientifiques et la société civile, plaident pour n’accorder qu’un rôle marginal à cette technique, et redoutent qu’elle soit utilisée pour continuer à produire des hydrocarbures, au prétexte qu’une partie des émissions sera captée et stockée. Ils estiment qu’une décision finale de la COP28 appelant uniquement à la sortie des fossiles qui ne sont pas accompagnés d’installation de captage et stockage de CO2 (« unabated »), pourrait retarder les efforts visant à sortir de la dépendance aux hydrocarbures – les infrastructures équipées de ces technologies étant de fait exclues de l’accord et pouvant continuer à fonctionner.
Justifier le maintien du statu quo
Sans surprise, l’Australie, le Canada, la Norvège ou les pays du Golfe comptent parmi les partisans du CCS. « Jusqu’à présent, l’Arabie saoudite a été de loin le pays qui a le plus poussé en faveur de cette technologie », observe Natalie Jones, analyste au sein de l’International Institute for Sustainable Development. Mercredi 6 décembre, à Dubaï, le représentant des Etats-Unis pour le climat a aussi défendu cette technologie, tout en reconnaissant qu’elle posait « des questions très légitimes ». « La science dit que nous devons réduire les émissions, a précisé John Kerry. Elle ne prescrit aucune discipline particulière à suivre ; elle dit de réduire les émissions. Et elle dit que nous ne pouvons pas atteindre zéro émission nette en 2050 sans une certaine » quantité de captage du carbone.
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« La transition ne se limite pas à l’éolien, au solaire et aux véhicules électriques, a aussi expliqué de la COP28 le patron de la compagnie pétrolière américaine ExxonMobil, Darren Woods, dans une interview au Financial Times. Le captage du carbone va jouer un rôle. Nous sommes bons pour ça. Nous savons comment faire, nous pouvons contribuer [à la transition]. »
Dans sa position commune, l’Union européenne défend, elle aussi, l’élimination des fossiles « sans dispositif d’atténuation » – plutôt que de tous les fossiles. Avec toutefois des précisions importantes : elle souligne que ces technologies ne doivent être utilisées que dans les secteurs les plus difficiles à décarboner, tels que l’industrie lourde, mais aussi qu’elles ne doivent pas être utilisées « pour retarder l’action climatique ». « Il faut lever un malentendu : il serait faux de dire qu’on pourrait continuer à produire des fossiles parce qu’on a une super idée, qui est de stocker le carbone qu’ils émettent, a précisé le président Emmanuel Macron à Dubaï. Le mécanisme de captage et stockage est une solution qui va permettre de réduire les émissions, mais probablement à un niveau très minimal. »
La position française et européenne reflète ainsi la principale inquiétude des opposants au CCS : que l’inclusion du terme « unabated » soit utilisée par l’industrie pour justifier le maintien du statu quo, en profitant du flou entourant ce terme. Car aujourd’hui, il n’est pas précisément défini. Est-ce qu’une installation qui capterait 30 ou 50 % des émissions pourrait être considérée comme un dispositif d’atténuation ?
Mise en garde contre « des attentes excessives »
Dans une note de bas de page de leur dernier rapport, les auteurs du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat (GIEC) écrivent que le terme « abated » pourrait faire référence « par exemple » au captage d’au moins 90 % du CO2 émis par les installations, « ou » de 50 % à 80 % des émissions de méthane. La formulation reste toutefois approximative. « Il serait très risqué d’inclure le terme “unabated” dans une décision de COP avant de l’avoir défini, insiste Alexis McGivern, chercheuse à l’université d’Oxford. Se mettre d’accord sur une définition commune prendra énormément de temps. »
Avec ou sans CCS, les scientifiques sont très clairs sur le fait que la production de fossiles doit baisser de manière substantielle dans les prochaines décennies. Selon le GIEC, l’utilisation du charbon, du pétrole et du gaz doit diminuer respectivement d’environ 95 %, 60 % et 45 % d’ici à 2050 (par rapport à 2019) pour espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C.
Miser sur le CCS pour éviter de réduire la production serait d’autant plus risqué que cette technologie n’a, jusqu’ici, pas fait la preuve de son efficacité, ni de sa capacité à être déployée à grande échelle. Dans un rapport publié quelques jours avant l’ouverture de la COP28, l’Agence internationale de l’énergie met en garde contre « des attentes excessives » à l’égard de cette technologie.
« Rôle marginal au niveau global »
Depuis ses débuts dans les années 1970-1980, la filière ne s’est développée que très lentement, bien en deçà des attentes. Seules 40 installations de CCS sont aujourd’hui en activité, avec une « capacité de captage » annuelle de 45 millions de tonnes de CO2 – les émissions annuelles mondiales sont près de 1 000 fois plus importantes. Même l’élan récent du secteur, avec une hausse des nouveaux projets, est insuffisant par rapport à ce qui serait nécessaire pour atteindre zéro émission nette en 2050.
« Le CCS peut jouer un rôle vital pour certains secteurs, mais marginal au niveau global, confirme Ruth Herbert, à la tête de la CCS Association. A Dubaï, vingt pays viennent de s’engager à déployer des capacités permettant de capturer 1 milliard de tonnes de CO2 en 2030, ce qui représente un vrai défi. »
Un autre rapport, publié lundi 4 décembre, estime par ailleurs qu’un scénario de décarbonation misant fortement sur le CCS coûterait 30 000 milliards de dollars (28 000 milliards d’euros) de plus qu’un scénario sobre en CCS. « Tout espoir que le coût du captage et du stockage du carbone diminue de la même manière que celui du solaire ou des batteries semble vain, explique Rupert Way, l’un des auteurs du rapport. Il n’y a pas eu d’apprentissage technologique, même si tous les éléments de la chaîne du CCS sont utilisés depuis des décennies. »