« Plus les impacts du réchauffement se précisent, plus le tir de barrage des pétroliers se renforce »
Chronique
Conflits d’intérêts, mélange des genres, lobbying décomplexé : les pays pétroliers n’ont pas seulement avancé leurs pions à la COP28, ils ont voulu démolir la crédibilité du multilatéralisme onusien sur la question climatique, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.
Publié aujourd’hui à 04h30, modifié à 06h34 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/12/10/plus-les-impacts-du-rechauffement-se-precisent-plus-le-tir-de-barrage-des-petroliers-se-renforce_6204921_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr-[a-la-une]-20231210-[zone_edito_1_titre_1]&M_BT=53496897516380
La COP28 doit s’achever mardi 12 décembre à Dubaï, aux Emirats arabes unis, et nul ne sait encore précisément ce qui pourra bien en sortir. Une chose semble déjà sûre : bien plus que les vingt-sept éditions précédentes, elle aura illustré l’incapacité de la diplomatie climatique à entraver sérieusement la marche du réchauffement. Pis : au-delà de son issue, la séquence des événements qui ont marqué sa préparation et sa tenue apparaissent aux yeux du monde entier comme un scénario de dystopie.
On le sait, la COP28 se tient sous la présidence de Sultan Al-Jaber, ministre de l’industrie des Emirats arabes unis et patron de l’Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc), la compagnie pétrolière nationale émiratie. C’est, à peu de chose près, comme si un congrès de lutte contre le cancer du poumon était présidé par un marchand de tabac.
La présidence de la COP semble avoir eu conscience assez tôt du caractère inconfortable de la situation. Dès le mois de mai, une enquête du Guardian et du Centre for Climate Reporting a montré que l’équipe de Sultan Al-Jaber avait manœuvré pour modifier des entrées de l’encyclopédie Wikipédia, afin de « verdir » l’image des Emirats arabes unis et de leur pétrolier national. Quelques jours plus tard, on apprenait, toujours dans le quotidien britannique, qu’une armada de faux comptes poussaient, sur le réseau social X, un narratif favorable à la présidence de la COP.
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« Verdir » l’image de la COP28 était en effet nécessaire. En juin, le Guardian révélait par exemple que son système d’information était hébergé sur les serveurs de l’Adnoc : les informations échangées par les acteurs du sommet étaient ainsi, techniquement, rendues accessibles à la société pétrolière.
Début novembre, l’Agence France-presse (AFP) indiquait que la firme de conseil McKinsey avait gracieusement offert son assistance et ses services à la présidence de la COP, lui préparant « un plan de transition donnant l’impression d’avoir été écrit par l’industrie pétrolière, pour l’industrie pétrolière », selon un analyste interrogé par l’AFP. Sans surprise, McKinsey est aussi le conseiller (mais à titre onéreux) de BP, de Chevron, de Rio Tinto et d’autres géants des fossiles.
Confusion entre les causes et les effets
Quelques jours plus tard, enfin, la BBC révélait que des réunions préparatoires de la COP avaient été utilisées par sa présidence – c’est-à-dire la direction de l’Adnoc – aux fins de prospecter de nouveaux clients pour le gaz naturel émirati. Parvenue à de tels sommets, la confusion des genres devient une forme d’art.
Pourtant, et c’est tout le paradoxe de la situation, la COP28 est la première à discuter de la sortie de l’ensemble des « combustibles fossiles ». La première, donc, en près de trente années de diplomatie climatique ! Dans les colonnes du Monde, Perrine Mouterde a raconté l’histoire de cette absence, montrant comment ce seul terme (fossil fuel) avait, toutes ces années, fait figure de repoussoir et d’épouvantail. Au point que la plupart des références aux « combustibles fossiles » furent remplacées dans les textes officiels, sous la pression des pays pétroliers, par la référence à leur conséquence, c’est-à-dire les « gaz à effet de serre ». Interdire des mots, organiser la confusion entre les causes et les effets : tout cela a un impact profond sur la manière de cadrer les problèmes, donc sur la manière de chercher à les résoudre.
Le fait que la diplomatie climatique parvienne – enfin ! – à mettre sur la table la fin de la principale cause matérielle du réchauffement éclaire d’un autre jour le théâtre de l’absurde qui s’est joué ces derniers mois autour de la COP dubaïote.
Plus le temps passe, plus les impacts du réchauffement se précisent, et avec eux la noirceur des perspectives qu’il nous réserve, plus le tir de barrage des pétroliers se renforce. Jusqu’à provoquer l’accumulation de scandales que l’on voit aujourd’hui à Dubaï.
Disparition de mots qui fâchent
Ce n’est pas tout : cette façon d’exhiber, de manière si ostensiblement obscène, le conflit d’intérêts et le mélange des genres, a aussi pour objectif de torpiller auprès des opinions toute la crédibilité du processus de négociations multilatérales engagé depuis 1992. Et ce, quoiqu’on pense de celui-ci. Ce qui s’est produit à la COP28 est sans doute le fruit d’une volonté de démolir la légitimité du multilatéralisme onusien sur la question climatique.
Il y a d’autres signes, plus discrets, de cette montée de l’influence des producteurs de pétrole. Dans le « résumé à l’intention des décideurs » du premier volet du dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), rendu en 2021, on ne trouve plus aucune mention des « combustibles fossiles ». Le terme est bien sûr présent dans le rapport scientifique complet, mais il a disparu de son résumé – le texte d’une trentaine de pages auquel les médias, les décideurs, et à peu près tous les non-scientifiques se réfèrent. Il était pourtant dûment mentionné dans les « résumés à l’intention des décideurs » des cinq précédents rapports du groupe 1 du GIEC.
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A la lecture des minutieux comptes rendus des discussions publiés par l’International Institute for Sustainable Development, on voit que même une brève mention des « combustibles fossiles », en simple légende d’une figure, a été considérée comme inacceptable par l’Arabie saoudite. Et finalement biffée. L’agriculture et les cimenteries ont aussi disparu de ce résumé, comme causes de réchauffement, alors qu’elles figuraient dans les versions précédentes. Certes, tous ces mots persistent dans les autres documents du GIEC, mais les voir commencer à disparaître ici ou là n’augure rien de bon. Au moment où les mots qui fâchent apparaissent sur la table des négociateurs, les pétroliers cherchent à les faire disparaître des documents scientifiques.
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L’OPEP déclenche l’indignation de plusieurs Etats à la COP28 après avoir demandé à ses membres de refuser tout accord ciblant les énergies fossiles
La ministre de la transition énergétique française, Agnès Pannier-Runacher, s’est dite « stupéfaite » et « en colère », tandis que son homologue espagnole a dénoncé une « position répugnante ».
Le Monde avec AFP Publié 9 Décembre à 09h24, modifié à 10h43 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/12/09/a-la-cop28-le-chef-de-l-opep-demande-aux-membres-de-refuser-tout-accord-ciblant-les-energies-fossiles_6204825_3244.html
La COP28 rentre dans sa dernière ligne droite à Dubaï, avec le retour des ministres à partir de samedi 9 décembre, pour tenter de débloquer les négociations. Au cœur de celles-ci figure la question des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz), principales responsables du réchauffement climatique, et les termes dans lesquels elles seront mentionnées dans l’accord final.
Dans ce contexte, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a déclenché la « colère » de plusieurs ministres, samedi, tandis que son secrétaire général a demandé « en urgence » à ses membres de « rejeter proactivement » tout accord ciblant les énergies fossiles, dans un courrier consulté vendredi 8 décembre par l’Agence France-Presse (AFP).
« Il semble que la pression excessive et disproportionnée exercée sur les combustibles fossiles pourrait atteindre un point de basculement aux conséquences irréversibles, car le projet de décision contient encore des dispositions sur l’élimination progressive des combustibles fossiles », affirme le secrétaire général de l’organisation, Haitham Al-Ghais, dans ce courrier disant écrire « avec un sentiment d’extrême urgence ».
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« Bien que les pays membres » et leurs associés « prennent au sérieux le changement climatique (…), il serait inacceptable que des campagnes aux motivations politiques mettent en danger la prospérité et l’avenir de nos peuples », poursuit le courrier.
La lettre est adressée aux treize membres de l’OPEP, dont les Emirats arabes unis, qui président cette année la conférence climatique des Nations unies, ainsi qu’à l’Arabie saoudite, en première ligne pour s’opposer à la sortie des énergies fossiles. La missive a aussi été envoyée aux dix pays associés à l’organisation, comme l’Azerbaïdjan, la Malaisie, le Mexique et la Russie, tous représentés à Dubaï.
« Une chose répugnante »

La ministre de la transition écologique espagnole, Teresa Ribera, a dénoncé, samedi 9 décembre, la position « répugnante » de l’OPEP. « Je pense que c’est une chose assez répugnante de la part des pays de l’OPEP de s’opposer à ce qu’on mette la barre là où elle doit être » sur le climat, a-t-elle déclaré à Dubaï.
« L’Union européenne va s’aligner avec (…) une grande majorité de parties à cette conférence pour s’assurer que [soit obtenu] un résultat significatif et productif sur la sortie des énergies fossiles, la transition énergétique, tout en assurant l’accès à l’énergie pour tous », a affirmé devant plusieurs journalistes Mme Ribera, dont le pays assure la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne.
« Je suis stupéfaite de ces déclarations de l’OPEP, et je suis en colère », a déclaré la ministre de la transition énergétique française, Agnès Pannier-Runacher, à Dubaï. « Les énergies fossiles sont responsables de plus de 75 % des émissions de CO2. (…) Il faut en sortir si on veut limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C, a-t-elle rappelé. La position de l’OPEP met en péril les pays les plus vulnérables et les populations les plus pauvres, qui sont les premières victimes de cette situation. »
Dans un communiqué publié samedi, l’organisation non gouvernementale Greenpeace s’est dite « indignée » : « Nous demandons instamment [à l’OPEP] d’adhérer à l’objectif fixé par la présidence de la COP28 (…) et de travailler ensemble pour faire de ce sommet un jalon historique. »
Le ministre de l’environnement canadien, qui joue un rôle crucial dans les discussions, s’est dit « assez confiant », samedi, dans le fait d’avoir une mention des énergies fossiles dans le texte final. « Nous nous dirigeons vers une réduction de la dépendance aux combustibles fossiles, assure-t-il. Alors que les pays à travers la planète électrifient leurs transports, leurs réseaux électriques, leurs industries, la dépendance aux combustibles fossiles va diminuer. »
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Le Monde avec AFP
COP28 : des positions sur les énergies fossiles diamétralement opposées, à mi-parcours du sommet sur le climat
Après des débuts marqués par plusieurs avancées, les négociations entre les parties bloquent sur l’enjeu majeur de l’avenir des combustibles fossiles, certains pays demeurant farouchement hostiles à toute mention du sujet.
Par Matthieu Goar(Dubaï (Emirats arabes unis), envoyé spécial)Publié le 07 décembre 2023 à 05h15, modifié le 07 décembre 2023 à 14h01 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/12/07/cop28-a-mi-parcours-du-sommet-sur-le-climat-des-positions-diametralement-opposees-sur-les-energies-fossiles_6204356_3244.html
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Pour se rendre à la 28e Conférence des parties (COP28) , il faut d’abord traverser un paysage de cauchemar pour les défenseurs de la cause climatique. Le long de la Red Line, l’un des métros aériens de Dubaï (Emirats arabes unis), serpente une route démesurée : deux fois sept voies, des milliers de voitures à la queue leu leu…
Sur les côtés, bouchant la vue sur le golfe Persique, les publicités pour les nouveaux smartphones « en titane » ou pour une banque émiratie vantant un « greener future » (un « futur plus vert ») s’étendent sur des centaines de mètres au pied des buildings. Autant de symboles de la puissance émiratie. « Un contre-modèle absolu », souffle un membre d’une délégation, du haut de la rame.
Au bout de trente kilomètres, au Dubaï Exhibition Centre, des milliers de négociateurs de la COP28 sont, eux, sous pression : comment trouver les mots justes, à la fois acceptables par toutes les parties et efficaces pour faire baisser les émissions de gaz à effet de serre ?
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« Leur vie, c’est de négocier »
Dans des salles reculées de la « zone bleue », sous contrôle des Nations unies, ou lors de rencontres discrètes, les envoyés des délégations ont pris la main depuis le départ des chefs d’Etat et de gouvernement, samedi 2 décembre, et avant l’arrivée des ministres, vendredi. Au sein de la délégation européenne, certains jonglent avec vingt fils de messagerie actifs en permanence. « Ils ne pensent qu’à ça, leur vie, c’est de négocier, ils sont dans une bulle de travail », souffle le paléoclimatologue Jean Jouzel, invité par la France.
Atténuation des émissions de gaz à effet de serre, adaptation, rehaussement des financements climatiques, agriculture… Les sujets à dénouer sont multiples tant l’accord de Paris, scellé à la COP21 en 2015, a essaimé dans tous les domaines de la diplomatie.
« Le succès de l’accord de Paris est d’avoir infusé dans tous les secteurs. La présidente de la Chambre des comptables du Ghana me disait par exemple qu’elle avait demandé les trajectoires de décarbonation aux entreprises de son pays », se réjouit Laurence Tubiana, directrice de la Fondation européenne pour le climat, avant de mettre en garde : « Mais il ne faut pas perdre le fil et, à la fin, [il faut] trouver un récit global. »
Selon plusieurs sources, la présidence émiratie ne veut pas d’une décision finale qui engloberait toutes les thématiques. Le principal message de cette COP28 se trouvera donc dans le Global Stocktake, un bilan de l’accord de Paris censé permettre de rehausser les contributions des Etats à l’effort climatique.
« Un empilement de vœux »
Les négociateurs de ce « groupe de la mort », selon les mots d’un observateur, ont passé des heures à débroussailler le terrain. Avec, comme gros point d’achoppement, le « paquet énergie » où est mentionné le sujet central de cette COP : les combustibles fossiles.
Plusieurs options sont sur la table : une « sortie juste et ordonnée des énergies fossiles », la solution la plus ambitieuse qui ne précise pas de date et permet aux pays de s’engager en fonction de leur contexte économique ; « une accélération vers la sortie des fossiles sans captage de carbone et une réduction rapide de leur usage », ce qui laisse une large place aux solutions technologiques encore en développement ; pas de texte d’accord, ce qui signifierait un échec total sur cette question.
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« Un empilement de vœux pleins de postures », a dénoncé sévèrement, mercredi, Simon Stiell, secrétaire général de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. « Il est difficile d’imaginer un terrain d’entente pour le moment. Mais il faut souligner que l’on n’a jamais eu des mots aussi forts dans un texte de COP depuis des années, avec la mention des fossiles. C’était inimaginable il y a encore quelques mois », estime Fanny Petitbon, responsable du plaidoyer au sein de l’ONG CARE France et spécialiste du climat. Un nouveau projet de texte était attendu mercredi, mais aucune fumée blanche n’est sortie de la salle de négociations.
Mais, aux Emirats arabes unis, septième producteur mondial de pétrole, cette thématique cruciale s’impose dans tous les lieux et dans toutes les déclarations de la COP. Mardi, la coalition la plus ambitieuse, la Beyond Oil & Gas Alliance, qui réunit une vingtaine de membres dont la France et le Danemark, a accueilli quatre nouveaux pays : le Kenya, la Colombie, les Samoa et l’Espagne. « L’âge de pierre n’a pas pris fin parce que le monde était à court de pierre, a ironisé Dan Jorgensen, ministre de la diplomatie climatique du Danemark, et l’un des deux responsables du dialogue autour du Global Stocktake. L’ère des combustibles fossiles ne doit pas prendre fin lorsque nous serons à court de fossiles. » Une pierre dans le jardin des pays producteurs.
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Si les discussions s’enlisent, l’Union européenne, une des parties les plus ambitieuses de cette COP, n’écarte pas l’idée de travailler à un texte encore plus vertueux dans les jours à venir. Une façon de mettre la pression sur tout le monde. L’année dernière, un document mentionnant la sortie des énergies fossiles avait réuni quatre-vingts pays. Ils seraient plus nombreux cette année, même si le comptage est encore aléatoire.
« Garder tous les passagers à bord du train »
D’autres pays restent opposés à cette idée, ou sceptiques, voire très mesurés, notamment les pays du golfe Persique. Eternelle partie bloquante des COP, l’Arabie saoudite ne cache pas son jeu. « Je voudrais lancer un défi à tous ceux qui disent publiquement que nous devons [sortir des énergies fossiles], je vous donnerai leur nom et leur numéro, appelez-les et demandez-leur comment ils comptent s’y prendre », a ainsi déclaré le prince saoudien Abdel Aziz Ben Salman, dans un entretien au site Bloomberg, lundi 4 décembre, tout en répétant que son pays allait consacrer 50 milliards de dollars (46,3 milliards d’euros) pour aider les pays en développement à s’adapter au changement climatique.
Mercredi, son négociateur, Khaled Almehaid, a menacé implicitement de sortir de l’accord de Paris. « L’accord de Paris de 2015 a été un grand succès pour nous tous, a-t-il jugé. Désormais, le défi est de savoir comment garder tous les passagers à bord du train. »
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Dans la nuit de mardi à mercredi, les négociateurs américains et chinois ont aussi pris longuement la parole lors des discussions sur le Global Stocktake, sans vraiment préciser ce qu’ils voulaient, dans une tentative à peine déguisée d’obstruction. « Nous arrivons à un moment de la COP, avant la trêve de jeudi, où il y a un faux plat mais aussi une forme de théâtralisation », résume Lola Vallejo, directrice du programme climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales.
Des pays émergents ne semblent pas non plus être très allants, même si, en apparence, ils se placent du côté de l’ambition. « Nous devons garder deux dimensions en tête : ce que les Etats peuvent faire individuellement dans leur territoire, ce que nous pouvons faire collectivement », a résumé Joao Paulo Capobianco, secrétaire exécutif du ministère de l’environnement du Brésil, avant de lancer, lapidaire : « Le débat international n’est pas encore assez structuré. »
Annonces de financement faméliques
L’adaptation au réchauffement climatique est aussi un sujet de tensions. A Dubaï, les négociations se sont très mal enclenchées. Alors que les pays développés avaient promis, lors de la COP26, à Glasgow en 2021, de doubler les financements pour atteindre la somme de 40 milliards de dollars, les annonces sont faméliques.
L’Allemagne a été la plus généreuse avec 65,7 millions de dollars, la France a mis 10,9 millions sur la table, la Suède et l’Espagne 22 millions. Mais les autres grands pays comme les Etats-Unis sont restés silencieux. Très loin des sommes promises.
Les annonces du financement du nouveau fonds « pertes et dommages » (655 millions de dollars), point important du début de cette COP, ont peut-être amplifié le tarissement de cette autre source, déjà en baisse de 14 % entre 2020 et 2021, selon les derniers calculs de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Un point sur lequel ne veulent pas lâcher les pays en développement.
A l’écart de ces salles de négociations, une autre COP se déroule. Derrière de nouveaux portiques de sécurité, la Green Zone (la « zone verte ») s’étend à perte de vue. Des hommes d’affaires émiratis s’y baladent en famille, faufilant les poussettes entre le Technology and Innovation Hub et l’Energy Transition Hub. Les pays et les entreprises y ont leurs stands d’exposition. Au milieu de dizaines de parterres de plantes, les voitures électriques de grandes marques côtoient des masques de réalité virtuelle décrivant un futur « plus durable ».
A côté de l’immense stand Masdar, l’entreprise d’énergies renouvelables du président de la COP28, Sultan Al-Jaber, le cabinet de conseil McKinsey organise une conférence sur « l’expansion des énergies vertes ». « Une foire du climat », ironise un membre de la délégation française. Très loin du travail ardu des négociateurs.
Matthieu Goar(Dubaï (Emirats arabes unis), envoyé spécial)
COP28 : à Dubaï, présence massive des lobbyistes des énergies fossiles
D’après une coalition de 450 organisations, près de 2 500 lobbyistes des énergies fossiles ont été accrédités pour la conférence sur le climat qui se tient actuellement à Dubaï.
Le Monde avec AFP Publié le 05 décembre 2023 à 11h13, modifié le 05 décembre 2023 à 12h09
Temps de Lecture 2 min.
Leur présence n’a jamais été aussi importante lors d’une conférence sur le climat (COP). Près de 2 500 lobbyistes des énergies fossiles ont obtenu une accréditation pour la COP28 organisée depuis le 30 novembre à Dubaï, a déploré mardi 5 décembre une coalition d’ONG, Kick Big Polluters Out, dans un communiqué.
Ce regroupement de 450 organisations – dont Global Witness, Greenpeace et Transparency International – s’est appuyé sur la liste provisoire des participants publiée par l’ONU qui est, selon eux, probablement sous-estimée, puisque son analyse se fonde uniquement sur des données publiques.
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Le décompte « ligne par ligne » des ONG ne prend pas en compte les lobbyistes d’autres secteurs polluants mais compte « tout individu qui peut raisonnablement avoir pour objectif d’influencer » la COP28 « dans l’intérêt des entreprises fossiles et de leurs actionnaires » comme le ferait un lobbyiste, précisent-ils dans leur texte. Pour la première fois, les participants devaient renseigner leur employeur et la relation, financière ou non, avec l’entité demandant une accréditation en leur nom. « Je n’ai aucune confiance dans le fait que la COP réussira [si] les Nations unies continuent de permettre à l’industrie des énergies fossiles » d’en mener les débats, a tancé auprès de l’Agence France-Presse Thomas Harmy Joseph, de l’ONG américaine Indigenous Environmental Network.
Seules les délégations du Brésil (plus de 3 000 personnes) et des Emirats arabes unis (près de 4 500 sans compter leurs 4 900 invités), où se déroule la COP28, sont plus importantes que les lobbyistes des énergies fossiles, qui surpassent en nombre les délégations des dix pays « les plus vulnérables au changement climatique » (1 509 personnes) et les représentants des populations indigènes (316), rapporte également Kick Big Polluters Out. De nombreux pays ont ainsi intégré dans leur délégation des représentants des compagnies pétrolières ou gazières nationales : la France a accrédité le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, l’Italie a permis la venue des cadres d’ENI et l’Union européenne, celle des employés de BP, ENI et ExxonMobil, selon la coalition d’ONG.
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Critiques contre le président de la COP28
Depuis le début de cette COP28, l’ombre des lobbyistes des énergies fossiles ne cesse de planer alors que la sortie progressive de l’usage du charbon, du pétrole et du gaz est au cœur des négociations pour lutter contre le réchauffement climatique.
Le président de la conférence, Sultan Al-Jaber, qui dirige aussi la compagnie pétrolière nationale, a d’ailleurs subi de nombreuses critiques ces derniers jours après la publication, lundi, d’une vidéo par le quotidien britannique The Guardian. Les images montrent un échange, le 21 novembre, entre l’ancienne présidente irlandaise Mary Robinson, membre du groupe Global Elders, et M. Al-Jaber, qui remet en doute la nécessité de sortir des énergies fossiles pour limiter le réchauffement climat à 1,5 °C – soit l’objectif le plus ambitieux pris lors de l’accord de Paris en 2015.
« Je ne souscrirai en aucun cas à des discussions alarmistes, affirme, au cours de cette discussion, M. Al-Jaber. Aucune étude scientifique, aucun scénario, ne dit que la sortie des énergies fossiles nous permettra d’atteindre 1,5 °C. (…) Montrez-moi la feuille de route d’une sortie des énergies fossiles qui soit compatible avec le développement socio-économique, sans renvoyer le monde à l’âge des cavernes. »
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Alors que les négociations entre les 198 délégations se poursuivent, la deuxième version du texte qui servira de base de discussion en vue d’une adoption à la fin de la COP, prévue officiellement le 12 décembre, a été rendue publique mardi matin. Si toutes les options sont encore sur la table, celles visant à une « une réduction » ou « une sortie ordonnée » du charbon, du pétrole et du gaz figurent encore dans le texte, ce qui serait une première dans l’histoire des conférences mondiales sur le climat. « J’ai dit et redit que la réduction et la sortie des énergies fossiles étaient inévitables », a ainsi fait valoir lundi M. Al-Jaber, au cours d’une conférence de presse.
Le Monde avec AFP
COP28 : la sortie des énergies fossiles, éternel tabou des conférences sur le climat
Les producteurs d’hydrocarbures ont réussi à maintenir les combustibles fossiles, responsables de 80 % des émissions de gaz à effet de serre, en dehors des négociations climatiques. Une position devenue intenable alors que la COP28 commence à Dubaï.
Par Perrine Mouterde Publié le 30 novembre 2023 à 19h28, modifié le 30 novembre 2023 à 22h12
Temps de Lecture 5 min.

C’est l’éléphant dans la pièce. Un très gros éléphant. Les combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz) sont à l’origine de 80 % des émissions de gaz à effet de serre, ce qui leur confère le rôle de principaux responsables de la crise climatique qui menace l’humanité. Et pourtant, au cours des trois dernières décennies, par un incroyable tour de passe-passe, ils ne se sont jamais retrouvés sur le devant de la scène des négociations climatiques. Il aura fallu attendre la vingt-huitième conférence mondiale sur le climat (COP28), qui doit s’ouvrir le 30 novembre à Dubaï, aux Emirats arabes unis, pour que le sujet de la sortie de l’ensemble des énergies fossiles soit inscrit à l’ordre du jour.
Preuve de ce tabou, le mot « fossile » n’apparaît dans aucune décision adoptée à l’issue des COP jusqu’en 2021. Il ne figure pas non plus dans le protocole de Kyoto de 1997, ni dans l’accord de Paris de 2015, les deux jalons de la diplomatie climatique. « Lorsque nous préparions l’accord de Paris, nous avons essayé beaucoup de formules, dont celles d’un abandon progressif des fossiles, se remémore Laurence Tubiana, l’une des architectes de ce texte. Mais cela a suscité un blocage complet. C’est pour cela que nous sommes passés par le biais du terme “ émissions de gaz à effet de serre ”. »
L’accord prévoit que les Etats prennent des engagements volontaires pour réduire leurs émissions, afin de limiter le réchauffement sous la barre des 2 °C, et si possible de 1,5 °C. Les émissions, mais aussi la comptabilité carbone de chaque pays, sont structurantes dans le processus de négociation. « Depuis le début, on comptabilise les émissions là où elles sont brûlées, pas là où elles sont produites, précise Romain Ioualalen, de l’ONG Oil Change International. Cela a contribué à masquer la question des énergies fossiles : comme la source des émissions n’entrait pas dans le cadre, on n’en parlait pas. »
Des « difficultés spéciales »
La nature même des discussions explique aussi la difficulté à aborder frontalement l’enjeu des combustibles fossiles. De manière générale, les Etats sont particulièrement réticents à s’engager, dans le cadre d’accords internationaux, sur des mesures ayant des conséquences directes sur leurs politiques nationales. Depuis l’établissement, en 1992, de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), les pays ont avant tout travaillé à s’accorder sur de grands objectifs. Avec l’idée que chacun, ensuite, serait libre de décider comment les mettre en œuvre.
« D’une certaine façon, il est logique que les Etats s’entendent sur un plafond de température ou sur une cible de réduction des émissions en se disant que la France l’appliquera très différemment de l’Australie, qui l’appliquera différemment de la Russie », remarque Joanna Depledge, experte des négociations climatiques à l’université de Cambridge. Dans un article publié en 2021, des chercheurs rappellent qu’un processus de négociation impliquant près de 200 pays et des milliers de participants est par nature « lourd et compromis par un jeu géopolitique plus large ».
Le terme « fossile » apparaît tout de même dans l’un des documents de la CCNUCC : celui des origines. Mais si les combustibles fossiles sont mentionnés dans le texte de la Convention-cadre de 1992, c’est pour reconnaître « les difficultés spéciales » des pays producteurs face aux efforts à mener pour réduire les émissions. « Ces Etats étaient pleinement conscients que ce traité pourrait potentiellement conduire à des réductions significatives de l’utilisation du charbon, du pétrole et du gaz », souligne Harro van Asselt, expert en politiques climatiques à l’université de Cambridge.
Lobbying efficace
Dès cette époque, gouvernements et entreprises producteurs d’hydrocarbures mènent un lobbying particulièrement efficace pour maintenir le sujet des fossiles le plus loin possible de la sphère climatique. Les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, d’autres pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) comme le Koweït ou la Russie sont particulièrement critiqués pour leurs stratégies d’obstruction. Les Saoudiens, entre autres, élaborent un discours pour expliquer que le problème du climat n’a rien à voir avec les enjeux d’énergie. Fin octobre, lors de la pré-COP à Abou Dhabi, aux Emirats arabes unis, Riyad a de nouveau appelé à « éviter toute tentative de s’éloigner de l’accord de Paris » en « ciblant des sources d’énergie ».
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Exclue des négociations officielles, la question de l’usage des énergies fossiles est en revanche débattue depuis longtemps en coulisses, mais aussi dans d’autres enceintes. « On ne part pas de zéro sur le sujet », insiste Li Shuo, analyste au sein de l’Asia Society Policy Institute. La société civile s’est emparée du sujet il y a plus d’une décennie, multipliant les mouvements de protestation contre des pipelines ou des mines de charbon et les procédures judiciaires contre l’industrie.
Les scientifiques ont porté l’idée que limiter le réchauffement sous la barre des 2 °C impliquait de sortir des énergies fossiles, et de laisser des réserves dans le sol plutôt que de les brûler. Une partie du secteur financier a également commencé à s’intéresser à la question et hésite désormais à investir dans de nouveaux projets pétroliers ou gaziers. Ces dernières années, des discussions importantes sur le sujet ont lieu dans les enceintes du G7 et du G20.
Efforts largement insuffisants
Dans ce contexte, l’année 2021 marque un tournant. Le Royaume-Uni accueille, en effet, la première COP postpandémie à Glasgow. Les attentes sont fortes : les effets du réchauffement sont de plus en plus visibles et les efforts des Etats largement insuffisants. Le charbon est l’une des quatre priorités du premier ministre britannique, Boris Johnson, qui préside la COP. Le pays est fier de mettre en avant comment il en est lui-même sorti, et la nécessité de réduire l’usage du combustible fossile le plus polluant est largement partagée.
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A Glasgow, New Delhi insiste pour que les discussions soient élargies au pétrole et au gaz. « L’Inde considère que le charbon est l’énergie des pays pauvres alors que le pétrole et le gaz sont celles des pays riches, et voulait donc que tout soit mis sur la table, décrypte Romain Ioualalen. Elle voulait faire un coup diplomatique, mais elle a ouvert la boîte de Pandore. »
La décision finale de la COP26 mentionne finalement « la réduction » de l’usage du seul charbon, mais aussi « l’élimination progressive des subventions aux combustibles fossiles inefficaces ». Le mot est lâché, et pour la première fois une source d’énergie est directement visée. Un an plus tard, lors de la COP27 en Egypte, une coalition de 80 pays pousse pour remettre le sujet sur la table. En vain. « L’option d’envisager la baisse de l’usage de tous les fossiles n’a figuré dans aucun des textes soumis à discussion pendant la COP27 », souligne Lola Vallejo, directrice du programme climat à l’Institut du développement durable et des relations internationales. Une absence qui démontre l’importance du rôle joué par la présidence des COP.
« COP des fossiles »
Deux ans après la mue enclenchée au Royaume-Uni, le tabou finit de voler en éclats avant même le début de la COP28 aux Emirats arabes unis. Avec son organisation dans un pays pétrolier, sous la présidence de Sultan Al-Jaber, qui dirige la société pétrolière nationale, il est difficile d’imaginer que le sujet soit remis sous le tapis. « La COP28 s’impose comme la COP des fossiles parce qu’elle se tient à Dubaï, et grâce aux efforts de la société civile et du secrétaire général des Nations unies pour convaincre de la nécessité de se confronter à l’éléphant dans la pièce », explique Gaïa Febvre, responsable des politiques internationales du Réseau Action Climat.
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« Je crois qu’il y a aujourd’hui une vraie peur du côté de la société civile, ajoute Joanna Depledge. Nous avons essayé différentes tactiques, et cela n’a pas marché. L’accord de Paris était très inclusif, nous voulions que tout le monde monte à bord, de l’ONG Greenpeace au pétrolier Exxonmobil. Nous avons donné une chance à l’industrie pétrogazière de participer, mais on a conscience qu’elle n’a pas joué le jeu. »
A Dubaï, rien ne garantit que la réduction de l’usage des combustibles fossiles – et encore moins leur élimination à une date précise – sera entérinée. Et même si c’était le cas, une telle décision ne constituerait qu’un signal, qu’il reviendrait aux pays de mettre réellement en œuvre. « En ne faisant pas le lien entre les fossiles et les négociations pour le climat, on permet à des pays comme la Norvège, l’Australie ou le Canada de continuer à dire qu’ils en font beaucoup dans la lutte contre le réchauffement alors qu’ils cherchent à extraire la dernière goutte d’hydrocarbure, estime Harro van Asselt. Une décision sur les fossiles permettrait au moins de contrer l’hypocrisie. »
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