Aux États-Unis, les feux de forêt ont anéanti 20 ans d’amélioration de la qualité de l’air
La pollution aux particules issue des incendies californiens, qui plongent chaque année des millions d’habitants dans un brouillard toxique, est en train d’émerger comme un problème de santé publique.
Yves Sciama
5 décembre 2023 à 13h30
https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/051223/aux-etats-unis-les-feux-de-foret-ont-aneanti-20-ans-d-amelioration-de-la-qualite-de-l-air?utm_source=quotidienne-20231205-194853&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20231205-194853%20&M_BT=115359655566
C’est un nouvel effet inattendu du dérèglement climatique : la pollution issue des feux de forêt, boostés par la hausse des températures et l’aridification, pourrait être en voie de devenir un problème de santé publique. Une étude parue mardi 5 décembre dans la revue The Lancet Planetary Health le démontre, et tente pour la première fois d’en quantifier l’impact sur la mortalité aux États-Unis, où récemment encore les feux frappaient presque exclusivement l’ouest du pays.
Résultat, la région californienne et son pourtour, au cours des dix dernières années, ont subi chaque année une augmentation de 670 morts prématurées, du fait d’une concentration croissante de particules fines (dites PM2.5, parce que leur diamètre est inférieur à 2,5 microns) émises par les feux de forêt. Un chiffre sans commune mesure avec les impacts directs des incendies, qui causent moins de 100 victimes par an.
« Mais notre estimation atteint 930 décès par an lorsque nous prenons en compte la hausse du carbone suie, qui est une composante particulièrement toxique, mais plus difficile à évaluer, des particules fines, précise Jun Wang, professeur à l’Institut technologique de l’Iowa, qui a coordonné l’étude. Ces particules de suie n’étant pas solubles dans l’eau, elles s’accumulent en effet dans nos corps une fois qu’elles y ont pénétré − elles sont d’ailleurs les principales responsables des cancers des fumeurs. »

Pour produire ces chiffres, les chercheurs ont reconstitué, jour par jour, pour les vingt dernières années, les concentrations en particules fines et en carbone suie dans des carrés de 1 kilomètre de côté couvrant la totalité des États-Unis. Un travail titanesque et difficile, car les stations de mesure de la pollution sont mal réparties sur le territoire et sont souvent en nombre insuffisant (il y en a quelques milliers pour les particules fines et seulement 370 pour le carbone suie).
« Pour avoir des chiffres à mettre sur les zones sans données, il nous a donc fallu utiliser des modèles de circulation de l’atmosphère et de l’intelligence artificielle, que nous avons combinés avec des données satellitaires », indique Jun Wang. Et une fois la pollution de chaque carré obtenue, la littérature épidémiologique permet d’en déduire les morts prématurées induites, en fonction du nombre d’habitants.
Hausse en Californie, baisse à l’est
L’étude, qui porte sur la période 2000 à 2020, démontre de manière frappante qu’à l’échelle du pays, la qualité de l’air s’améliore régulièrement, avec une baisse de 22 % des concentrations en particules fines, et de 11 % de la suie. « Des progrès très probablement dus à des normes fédérales plus strictes sur la pollution des voitures et sur les émissions des centrales à charbon », analyse Jun Wang.
Mais la région californienne et ses alentours voient, depuis une décennie, une augmentation de 55 % de ces particules (et de 82 % pour la suie), corrélée à la montée en puissance des incendies, tandis que l’est du pays reste sur la trajectoire d’amélioration antérieure.
Et cette augmentation à l’ouest, indiquent les auteurs, a suffi à effacer les deux décennies de progrès enregistrés au niveau national. Des conclusions qui vont dans le même sens qu’une étude parue deux ans auparavant dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences qui estimait que 25 % des PM2.5 aux États-Unis proviennent désormais des feux de forêt, et que ce chiffre atteint 50 % dans certaines régions de l’ouest du pays.
Invité à commenter ces résultats, le médecin et épidémiologiste Jean-David Zeitoun, auteur du Suicide de l’espèce. Comment les activités humaines produisent de plus en plus de maladies (Denoël, 2023), rappelle prudemment que « chiffrer de manière incontestable le nombre de morts dues à la pollution est une tâche difficile, notamment parce que la pollution génère des maladies non spécifiques, respiratoires et cardiovasculaires en particulier, et il y a toujours des gens pour en contester l’attribution [à la pollution] ».
Le chercheur, qui n’a pas de lien avec l’étude, salue cependant ce travail, soulignant que « c’est important d’avoir des estimations, même imprécises et issues de méthodes complexes, car à défaut les gens pensent qu’il n’y a pas de problème ».
Il y a une synergie entre les effets délétères des extrêmes de chaleur qui vont devenir de plus en plus intenses et fréquents, et la pollution.
Jean-David Zeitoun, médecin et épidémiologiste
Faut-il s’attendre à ce que le nombre de morts dues à la pollution des feux de forêt continue à augmenter ? À court terme et aux États-Unis, sans doute. Depuis la fin de la période considérée par l’article du Lancet Planetary Health, à savoir 2020, l’ouest du pays a connu les plus gros incendies de son histoire.
En outre, pour la première fois, les fumées de feux de forêt majeurs, principalement situés au Canada, ont pollué la côte est américaine, très peuplée, atteignant spectaculairement New York. « Si nous refaisions les calculs aujourd’hui, les impacts seraient probablement en hausse », indique Jun Wang.
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Mais la suite à plus long terme dépend de nombreux paramètres difficiles à prédire (voir notre article) : l’évolution du climat lui-même, la nature des feux (à surface brûlée égale, les mégafeux envoient la pollution plus loin), et elle dépend aussi de facteurs locaux tels que les stratégies de lutte anti-incendie et même l’urbanisme. Ainsi, les immenses zones périurbaines américaines mordant sur la forêt, où se construisent 350 000 maisons par an, aggravent l’exposition de la population en cas de feu.
Et quid de l’Europe ? Jusqu’ici en partie protégée de l’assèchement méditerranéen par l’existence de chaînes de montagnes orientées est-ouest (Pyrénées et Alpes), contrairement aux États-Unis, elle a pour l’instant été moins touchée que l’Amérique du Nord. Mais tous les modèles prédisent une progression vers le nord et vers l’altitude du risque incendie à l’échelon mondial, et les fumées, comme l’a montré le cas américain, peuvent se déplacer sur des milliers de kilomètres, ignorant les frontières des États.
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De plus, il faut garder à l’esprit, avertit Jean-David Zeitoun,qu’« il y a une synergie entre les effets délétères des extrêmes de chaleur qui vont devenir de plus en plus intenses et fréquents, et la pollution – qu’elle provienne ou pas des incendies ». Une étude californienne a par exemple montré que si un pic de chaleur et un pic de pollution se produisent en même temps, l’impact cardiovasculaire et respiratoire augmente de 29,9 % et 38 % respectivement, comparé à celui des deux événements pris séparément.
Yves Sciama