Pourquoi « il est faux et anachronique de considérer le Coran comme antisémite »
Si le Coran contient des passages polémiques sur les juifs, d’autres donnent une vision plus positive des « enfants d’Israël ». Cette ambivalence rend impossible une lecture univoque du texte sacré de l’islam, explique l’islamologue de confession juive Meir M. Bar-Asher, dans un entretien au « Monde ».
Propos recueillis par Raphaël Buisson-Rozensztrauch
Publié le 26 novembre 2023 à 06h10
Temps de Lecture 8 min.
« La lutte du Hamas contre Israël a un aspect national et un aspect religieux, ce dernier étant le plus substantiel », assure l’islamologue et philosophe Meir M. Bar-Asher. Le mouvement islamiste palestinien, comme d’autres à travers le monde, puise dans certains textes fondamentaux de l’islam, à commencer par le Coran, pour alimenter sa haine anti-Israël, voire antijuifs. Néanmoins, selon ce professeur en études islamiques à l’Université hébraïque de Jérusalem – auteur, entre autres, de Les Juifs dans le Coran (Albin Michel, 2019) –, si le livre sacré de l’islam contient effectivement de nombreux passages ambigus à l’égard des juifs, il recèle aussi plusieurs clés pour les dépasser.
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Comment avez-vous vécu personnellement les attaques terroristes du Hamas le 7 octobre contre Israël ?
Le 7 octobre 2023, lorsque les événements se sont produits, j’étais à Paris. J’ai suivi les nouvelles de là-bas, et suis retourné en Israël quelques jours plus tard. Comme tout le monde dans le pays, j’ai été terriblement choqué par l’atrocité des crimes du Hamas et je dois avouer que, bien que leur idéologie me soit très connue, je n’imaginais pas leurs membres susceptibles de commettre ce genre d’actes.
On observe, depuis les attentats du 7 octobre et le début de la riposte israélienne à Gaza, une recrudescence des actes antisémites dans le monde entier, en France notamment. Y a-t-il une dimension religieuse à ce conflit ?
Oui, absolument. La lutte du Hamas contre Israël a un aspect national et un aspect religieux, ce dernier étant le plus substantiel. Le Hamas considère que personne d’autre que les musulmans n’a le droit de dominer la Terre sainte (« al-ard al-muqaddasa »). La terre leur a été donnée à la fois par Dieu et par l’acte de conquête sur les chrétiens, c’est-à-dire l’Empire byzantin, au début du VIIe siècle, peu après la mort de Muhammad [Mahomet]. Par le fait même de sa conquête, la terre est devenue un waqf, c’est-à-dire un territoire sacré.
Les juifs, qui y ont vécu dans un passé très lointain, à l’époque biblique et jusqu’à la destruction du second temple (en l’an 70 de l’ère chrétienne), ont perdu le droit d’y revenir puisqu’ils ont rompu, selon le Coran, l’alliance que Dieu avait conclue avec eux. Ils ne peuvent vivre dans le pays qu’en tant que minorité « protégée » sous la domination de l’islam.
Que dit le Coran concernant la relation des juifs à la Judée antique ?
Cette terre a été promise aux juifs, comme précise le Coran : « Ô mon peuple, entrez dans la Terre sainte que Dieu vous assigne » (sourate 5 [La Table], 21). Mais Dieu les a abandonnés à cause de leurs péchés et a élu les Arabes à leur place : « Vous êtes [les musulmans] la meilleure communauté qui ait jamais été donnée comme exemple aux hommes »(sourate 3 [la Famille d’Imran], 110).
Pourquoi la place des juifs dans le Coran constitue-t-elle un sujet toujours brûlant, selon vous ?
Tout d’abord parce que ce sujet traite de deux religions, chacune portée par un peuple, qui existent toujours. Ces deux peuples que sont les Arabes et les Juifs se sont combattus à divers niveaux, dans plusieurs moments de leurs histoires respectives. Les problématiques évoquées en 2019 dans mon ouvrage Les Juifs dans le Coran sont, pour certaines, cristallisées dans le conflit israélo-palestinien.
Bien que ce conflit ne soit pas nécessairement d’ordre religieux, dans plusieurs périodes de leur histoire, des penseurs des deux côtés ont tenté de lui donner une dimension essentiellement religieuse ; ces penseurs ont dépeint la situation d’opposition entre Juifs et Arabes en utilisant une terminologie et une conceptualisation religieuses. C’est de cela qu’on hérite aujourd’hui, et qui rend la question si complexe.
Comment les juifs sont-ils nommés dans le Coran ?
Divers termes sont employés, et chacune de ces dénominations se réfère à un aspect particulier des juifs. L’un des termes abondamment utilisé dans le Coran pour nommer les juifs est celui de Banû Israʼîl, que l’on peut traduire par « fils d’Israël » : il désigne les anciens Israélites, cités dans la Bible.
Lorsque le Coran raconte des événements se rapportant au récit biblique, c’est presque toujours ce terme qui est utilisé pour désigner les ancêtres des juifs. C’est lui que l’on retrouve dans ce verset : « O fils d’Israël, n’oubliez pas la grâce dont je vous ai comblés en vous choisissant parmi toutes les nations. »
Un autre terme, yahûd, désigne les juifs dans un sens plutôt péjoratif : ce terme est très répandu dans les sourates médinoises, donc les plus tardives du Coran, qui sont les plus hostiles aux juifs et aux chrétiens.
Un troisième terme présent à plusieurs reprises est celui d’ahl-al-Kitâb, « peuple du Livre », qui désigne par moments juifs et chrétiens. Ce terme est tantôt positif, tantôt négatif : il évoque parfois le don de la Torah aux juifs, mais rappelle aussi « l’âne chargé de livres » qu’est le peuple juif ayant reçu le don de la révélation, tout en étant incapable de le porter convenablement.
Quelles étaient les relations entre Juifs et Arabes dans l’Arabie préislamique ?
Avant Muhammad [Mahomet], les juifs étaient établis dans la péninsule Arabique, principalement au sud – les juifs yéménites en seraient les descendants –, et dans le Hijaz, c’est-à-dire au nord-ouest de la péninsule où l’islam est né. On peut estimer que les juifs dominaient une grande partie de l’Arabie : ils s’appuyaient sur le royaume juif d’Himyar, établi dans l’actuel Yémen. Les rapports culturels et commerciaux entre Juifs et Arabes étaient intenses jusqu’à l’hégire [l’exil de Mahomet de La Mecque vers Médine, en 622].
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Ces éléments sont importants, car ils constituent l’arrière-plan culturel auquel Muhammad est confronté en Arabie. Quelques chercheurs diraient même la chose suivante : Muhammad a choisi d’émigrer à Médine, une région fortement peuplée de juifs, car il comptait sur ces derniers pour le rejoindre autour d’une conception nouvelle du monothéisme. Muhammad a sans doute estimé qu’il serait accepté par les juifs du Hijaz.
On constate également la pensée politique fine du prophète de l’islam lorsqu’il envoie, vers l’an 616 de notre ère, un groupe de ses adeptes à destination du royaume chrétien d’Ethiopie, pour les mêmes raisons. La forte présence de juifs et de chrétiens en Arabie à l’époque de Muhammad explique l’omniprésence d’éléments bibliques, juifs ou chrétiens, dans plusieurs sourates du Coran.
L’islam a-t-il hérité de pratiques issues du judaïsme ?
Du point de vue philologique et historique, c’est certain. Au-delà des éléments bibliques, on peut déjà dire que l’islam, au même titre que le judaïsme, est une religion « légale », centrée sur la loi et les commandements, à l’inverse du christianisme. La jurisprudence, le rôle de la Halakha (la loi et la jurisprudence juives) ou de la charia (la loi islamique) sont fondamentales dans ces deux religions, et des ressemblances s’ensuivent – mais ces dernières ont leur limite.
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Au début de la prédication de Muhammad, on perçoit chez lui un désir de se rapprocher des pratiques juives. Cependant, une fois passé le moment où la majorité des juifs refusent de le suivre, s’exprime un désir d’émancipation de l’islam par rapport au judaïsme et au christianisme. Ce qui est naturel : toute religion doit finir par affirmer son indépendance vis-à-vis des traditions passées dont elle hérite.
Pour donner un exemple : au départ, la direction de la prière pour les musulmans est Jérusalem ; une fois consommé le divorce entre les juifs et les premiers musulmans, La Mecque devient la nouvelle direction pour la prière. Deux étapes apparaissent clairement : ressemblance, puis différenciation.
Le Coran est-il « antisémite » ?
Il est faux et anachronique de considérer le Coran ainsi, et certains le font dans un but de propagande contre l’islam. Tout d’abord, le terme « antisémitisme » fait référence à un phénomène bien ultérieur [le terme est apparu en Allemagne au XIXe siècle, il s’attaque aux juifs en tant que peuple et non en tant que pratiquants d’une religion].
On peut considérer que, dans le Coran, certains versets peuvent servir à nourrir une pensée antisémite, à l’instar des « versets de la guerre » de la sourate 9 [incitant au combat à mort contre les juifs, les chrétiens, les polythéistes et tous les « mécréants » en général]. Mais dire explicitement que le Coran est un texte antisémite, c’est faux.
Je vis d’ailleurs mal cette conception, même en tant que juif. Je lis le Coran depuis mon adolescence avec beaucoup d’intérêt, je l’ai appris avec des Arabes, je l’enseigne à l’université hébraïque de Jérusalem et dans d’autres endroits du monde depuis plus de trente ans… J’ai beaucoup de respect pour ce texte, qui m’a énormément appris et contient des passages extraordinaires.
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Il y a bien des extraits qui me gênent en tant que juif, mais comme ils gêneraient un chrétien, ou tout simplement un être humain ! On peut toutefois dire exactement la même chose de certains versets bibliques, qui sont violents et inacceptables, sans remettre en cause l’intérêt de ces Ecritures.
Le Coran semble néanmoins donner une image paradoxale des juifs. Comment en sortir ?
Lors d’un séminaire sur ce thème, un étudiant musulman chiite m’a dit la chose suivante : « Je pense que cela vaut la peine que les sages musulmans adaptent ou suppriment la sourate 9 du Coran [plus tardive, et donc polémique vis-à-vis des juifs et des chrétiens], pour aider à construire une autre image du judaïsme et faciliter la rencontre. Qu’en pensez-vous ? »
Je lui ai répondu que je suis opposé à toute altération d’un texte canonisé. Des millions de personnes croient en la sainteté du Coran et en sa nature miraculeuse, on ne doit donc rien y changer. Ce qu’on peut changer, en revanche, c’est notre attitude face au texte.
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Le fait qu’il y ait une ambivalence du texte coranique sur ce sujet est, à mes yeux, une clé vers la solution. Le Coran s’exprime de diverses manières sur les juifs, les chrétiens, et sur bien d’autres sujets aussi. Pour comprendre ces apparentes contradictions, il faut les ramener à leur contexte initial : les polémiques contre les juifs sont à replacer dans le contexte de la prédication de Muhammad dans une région donnée, durant une époque donnée, et ne doivent pas être considérées comme une généralisation sur les juifs. Le fait que le Coran semble paradoxal et contradictoire constitue, en vérité, un remède au littéralisme.
Quels arguments peut-on opposer, à partir du Coran, à la haine antijuive et à la justification de violences contre les juifs ?
Tous les stéréotypes et accusations que le Coran adresse aux juifs sont continuellement invoqués pour délégitimer les juifs et leur religion : l’accusation qu’ils ont tué des prophètes, qu’ils ont rompu l’alliance que Dieu avait conclue avec eux, qu’ils ont falsifié les Ecritures divines qui leur ont été révélées, et bien d’autres accusations. Pour autant, dans certains versets du Coran, Dieu répand aussi ses louanges sur les enfants d’Israël.
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Ces louanges se répartissent en trois catégories :
– la vision des enfants d’Israël comme peuple élu ;
– la sortie d’Egypte et l’arrivée en Terre promise ;
– l’Alliance et le don de la Torah, vue comme une source qui confirme l’islam.
L’idée de l’élection d’Israël revient souvent dans le Coran. Tantôt cela concerne le peuple tout entier, tantôt seulement quelques personnalités ou quelques familles comme celle d’Abraham, de ‘Imrân (c’est-à-dire ‘Amram, père d’Aaron, de Moïse et de Myriam dans la Bible) ou encore certains prophètes.
Dans certains versets coraniques, l’idée d’élection se dégage par elle-même de la grâce de Dieu envers Israël et des nombreux bienfaits que Dieu répand sur eux : « Nous avons donné aux fils d’Israël le Livre (al-kitâb), la Sagesse (al-hukm) et la Prophétie (al-nubuwwa). Nous les avons pourvus d’excellentes nourritures. Nous les avons élevés au-dessus des mondes » (45, 16). Ou encore dans un autre verset : « O mon peuple ! Souvenez-vous de la grâce de Dieu à votre égard, quand il a suscité parmi vous des prophètes ; quand il a suscité pour vous des rois ! Il vous a accordé ce qu’il n’avait donné à nul autre parmi les mondes » (5, 20).
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Aucun texte, a fortiori un texte religieux souvent difficile comme le Coran, ne se donne à lire de manière absolue, et le sens qu’on en retire dépend beaucoup du contexte que l’on prête à ces versets.
Certaines phrases à fort potentiel polémique lorsqu’elles sont prises isolément se voient ainsi « neutralisées » quand elles sont ramenées à un contexte historique précis ; à l’inverse, des versets dont l’interprétation traditionnelle a toujours cherché à éclaircir le contexte deviennent « explosifs » quand ils sont sciemment décontextualisés pour être brandis contre les juifs et les chrétiens d’aujourd’hui.
« Le Coran ne donne aucun blanc-seing pour la violence »
Tribune
Huit universitaires, chercheurs et intellectuels musulmans, dont Marwan Sinaceur, professeur de psychologie sociale à l’Essec, expliquent, dans une tribune au « Monde », à quel point le terrorisme les révulse et est contraire aux valeurs de l’islam.
Publié le 22 octobre 2023 à 15h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/22/le-coran-ne-donne-aucun-blanc-seing-pour-la-violence_6195978_3232.html
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Trois ans après le meurtre de Samuel Paty, nous voici à nouveau devant un meurtre terroriste qui touche la France dans ce qu’elle a de plus civil : l’école. Dominique Bernard était enseignant. Il a voulu s’interposer pour sauver des vies. Il aimait son métier passionnément. Il l’a payé de sa vie.
Nous voulons dire au meurtrier, à ce terroriste qui se réclame de l’islam, à tous les terroristes qui se réclament de l’islam, que le meurtre, quelles que soient les circonstances, est injustifiable. La vie, toute vie, est sacrée. Rien ne donne le droit d’ôter la vie, de briser des familles. Dominique Bernard avait une femme et trois filles. Qui pourra remplacer leur mari, leur père ?
La soif de savoir et d’apprendre
Que de joies enlevées à jamais, que de souffrances créées à jamais. Au meurtrier barbare qui prétend parler au nom de notre religion, nous rétorquons ce que dit le Coran sur la valeur de la vie : « N’attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée… » (Coran, 17.33). Et encore : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre… est considéré comme le meurtrier de l’humanité tout entière. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’humanité tout entière ! » (Coran, 5.32).
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Et encore, par la bouche d’Abel, qui répond à Caïn : « Et si tu portes la main sur moi pour me tuer, je n’en ferai pas de même, car je crains trop mon Seigneur, le maître de l’Univers, pour commettre un pareil crime ! » (Coran, 5.28). C’est une évidence, tuer est un crime et ces versets rappellent cette évidence : craindre Dieu exige de respecter la vie d’autrui, de respecter autrui.
Au meurtrier de Dominique Bernard qui se réclame de l’islam, nous voulons également dire un hadith [propos attribués au Prophète] célèbre : « L’encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs », et que tout professeur représente un savoir. Nous voulons dire que la civilisation islamique s’est bâtie sur la philosophie et les sciences, sur la soif de savoir, sur la soif d’apprendre. Et que cette soif d’apprendre ne s’étanche pas aux frontières culturelles : tout savoir, tout apprentissage, quel que soit le domaine, quelle que soit la provenance culturelle, est une lumière, un enrichissement, un épanouissement.
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Le Coran appelle à faire usage de son entendement et de sa raison, dans l’observation de la nature comme dans la réflexion sur la vie. La raison n’est pas l’obstacle à la foi dans l’islam, mais en est une condition nécessaire (par exemple, Coran, 2.44 ; 3.190 ; 10.5 ; 16.12-13, 67 ; 20.54 ; 45.5). Et il faut aussi rappeler aux terroristes et apprentis-terroristes que le Coran reconnaît la diversité des points de vue et des identités à travers le monde (par exemple, 22.67 ; 30.22 ; 10.19 ; 11.118). Dans l’islam, Dieu a voulu la diversité des points de vue et des cultures (par exemple, Coran, 7.168).
Un civil est un civil
A tous les terroristes qui se réclament de l’islam, nous voulons aussi dire que même la guerre, le désespoir et l’injustice ne justifient pas le massacre de civils. Peu importe la nationalité, la religion, le sexe, l’âge du civil. Un civil est un civil, et cela s’applique aussi au conflit israélo-palestinien. Dans le Coran, la violence guerrière n’est permise que contre des attaquants en arme directement menaçants, donc uniquement en cas de « légitime défense » (Coran, 2.190 ; 4.75 ; 8.19 ; 9.12-13). Tuer des gens en dehors de ce cas précis relève du meurtre (Coran, 5.32).
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Il y a dans les versets sur la violence guerrière une triple notion, ou triple condition :
– Il faut (1) un belligérant ;
– en armes (2) ;
– et qui soit directement en train d’attaquer pour justifier une riposte mortelle (3).
Dans la pratique, cela fait beaucoup de conditions à remplir ! Par exemple, un belligérant qui n’est pas directement menaçant ne justifie pas la riposte. Dans tous les cas, on n’a pas le droit d’attaquer en premier.
Cela signifie qu’il n’y a pas droit à attaque préemptive. Dans les versets sur la violence guerrière, il y a aussi en filigrane la notion de responsabilité individuelle : Dieu jugera les actions de celui qui riposte en fonction de la situation. C’est dire que le Coran ne donne aucun blanc-seing pour la violence : l’être humain n’échappe pas à la responsabilité morale de ne pas appliquer la violence tant que cela est possible. En clair, la riposte n’est permise qu’en cas de menace physique immédiate, hic et nunc.
A tous les terroristes qui se réclament de l’islam, nous voulons aussi dire que la paix prime. Dans les conflits, le Coran enjoint de cesser les hostilités dès que l’adversaire le propose (Coran, 2.192 ; 4.90 ; 60.7-8). Ainsi : « Si donc ces gens-là se tiennent à l’écart, et au lieu de vous attaquer vous offrent la paix, Dieu ne vous donne plus aucun droit de les inquiéter » (Coran, 4.90). Ce verset est souvent occulté. Il est essentiel.
Dieu se suffit à lui-même
Pour être clair, le Coran enjoint « d’être bons et équitables envers tous ceux qui ne sont pas des attaquants [physiques] », car « Dieu aime ceux qui sont équitables » (Coran, 60.8). Toutes les personnes qui ne sont pas des attaquants, cela inclut toutes les personnes assassinées dans les attentats terroristes, de même que toutes les victimes civiles dans les guerres.
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Plus encore, le caractère aveugle et indiscriminé du terrorisme nie le principe fondamental de responsabilité individuelle qui est constamment mis en avant dans le Coran (par exemple, 17.13). Personne ne peut être puni pour les actions d’un autre, fût-il du même pays. Chaque personne ne porte que la responsabilité de ses actes, pas de ceux d’autrui (par exemple, Coran, 36.54, 40.17, 46.19). En outre, la riposte à une agression ne peut être que strictement proportionnelle et mesurée (Coran, 2.194). Toute réaction disproportionnée est condamnable (Coran, 2.178 ; 2.194).
Nous voulons enfin dire aux terroristes que Dieu se suffit à lui-même (Coran, 14.8, 57.24). Ce n’est pas à l’être humain de prendre la place de Dieu et de s’autoproclamer justicier divin. Dieu est le seul capable de juger, car nul n’est son égal (Coran, 3.128 ; 22.69 ; 45.14).
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Non seulement le Coran véhicule ce message dans l’esprit, mais il l’énonce clairement dans la lettre : « Le fait qu’ils soient coupables ne te permet pas de décider de leur sort. C’est à Dieu seul qu’il appartient de leur pardonner ou de les punir » (Coran, 3.128). Notre cœur saigne à la pensée de tous ces morts, en Israël, à Gaza, en France, ou ailleurs. Aux terroristes, nous disons donc : votre idéologie nous révulse, elle est contraire à notre religion.
Liste des signataires : Fouad Aouni, chercheur doctorant en sociologie ; Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux ; Saïd Branine, directeur de la rédaction d’Oumma ; Abd Raouf Chouikha, professeur émérite, université Paris-Sorbonne ; Chafiaa Djouadi, chercheuse à l’université Toulouse-II, membre de la chaire Unesco-Prev en prévention de la radicalisation et de la violence extrême ; Sophia Idris, biologiste ; Abdelouahab Rgoud, normalien, professeur, chercheur en philosophie arabe ; Marwan Sinaceur, professeur de psychologie sociale à l’Essec.