Publié le 30/11/2023
Les trois quarts des médicaments récemment mis sur le marché n’apportent aucun bénéfice clinique supplémentaire

Lors de la mise sur le marché de nouveaux médicaments, l’efficacité clinique est l’aspect le plus important à connaître aussi bien pour les praticiens que pour les patients. Il est donc essentiel de comparer rigoureusement les nouveaux médicaments à ceux déjà disponibles. Il existe différentes approches pour établir ce bénéfice clinique supplémentaire, sans qu’aucun système standardisé ne fasse consensus.
Par exemple, le classement du bénéfice clinique est utilisé en France et en Allemagne pour les décisions de remboursement ; cependant, la concordance entre ces systèmes de classement n’est que de 50 % [1]. Les États-Unis et le Canada utilisent leurs propres approches dans le cadre du processus d’évaluation des technologies de la santé. Les échelles de classement des bénéfices cliniques de la Société européenne d’oncologie médicale et de la Société américaine d’oncologie clinique ont été mises au point pour éclairer la prise de décision concernant les nouveaux médicaments oncologiques [2].
En France, le bénéfice clinique additionnel des médicaments est évalué par deux organismes, la Haute Autorité de Santé (HAS) et Prescrire, organisme indépendant de formation continue à but non lucratif). La HAS émet un avis scientifique sur l’utilité, l’intérêt et le bon usage des nouveaux médicaments ; après l’autorisation de mise sur le marché, la Commission de la Transparence de la HAS évalue le Service Médical Rendu (SMR) et l’Amélioration du Service Médical Rendu (ASMR) de chaque nouveau médicament [3]. Prescrire fournit aux professionnels de santé des informations claires, complètes et fiables sur l’amélioration du service médical rendu des médicaments [4] (le classement du bénéfice clinique des médicaments de Prescrire est une information publique que tout citoyen peut consulter).
Le secteur commercial et le monde universitaire jouent un rôle essentiel dans le développement des médicaments. Leur contribution et la valeur des médicaments mis sur le marché font l’objet d’un débat permanent. Des chercheurs d’Universités et d’institutions scientifiques de Grande Bretagne, des Etats-Unis et du Danemark ont étudié l’efficacité des médicaments entrés sur le marché français entre 2008 et 2018, et le bénéfice clinique supplémentaires apporté [5].
Déterminer la provenance des nouveaux médicaments et le bénéfice clinique supplémentaire
Dans cette étude transversale, la provenance de chaque médicament entrant sur le marché français a été établie par l’examen de plusieurs sources documentant au moins deux résultats concordants par produit. L’origine des médicaments a été identifiée par cinq chercheurs, les résultats de chacun étant évalués et validés par un homologue.
Les médicaments ont été classés en deux catégories : (i) la catégorie « industrie » comprenant tous les médicaments provenant de l’industrie pharmaceutique et des sociétés de biotechnologie ; (ii) la catégorie « académie » pour les médicaments provenant d’institutions académiques seules (par exemple universités), d’institutions académiques en collaboration avec des sociétés de biotechnologie et/ou l’industrie pharmaceutique.
Deux chercheurs ont revu les entrées et ont éliminé les vaccins, les compléments nutritionnels, les médicaments n’ayant pas de classement de bénéfice clinique et les doublons. Un troisième chercheur a assuré la qualité de ce processus de préparation des données.
Concernant le classement du bénéfice clinique, Prescrire a fourni un jeu de données [4], tandis que les données HAS (classement ASMR) ont été collectées à partir d’une base de données en ligne accessible au public [6]. Le bénéfice clinique a été attribué à l’aide de l’échelle de correspondance élaborée à partir des classements de Prescrire et de la HAS.
Le test du CHI-carré a été utilisé pour analyser les proportions et les fréquences des médicaments classés selon l’origine, la catégorie thérapeutique et le bénéfice clinique. Pour les médicaments présentant plusieurs indications, l’indication présentant le bénéfice clinique classé par Prescrire le plus élevé au cours de la période d’étude a été retenue.
Plus de 600 nouveaux médicaments en 10 ans
Au total, 632 médicaments sont entrés sur le marché français entre 2008 et 2018, dont 73 % (464) étaient issus du secteur commercial, et 27 % (168) du milieu académique et/ou en collaboration avec des entreprises commerciales.
Prescrire a classé 77,6 % des médicaments (360) issus de l’industrie et 64,3 % (108) de ceux issus du milieu académique (p = 0,001) comme n’ayant pas de bénéfice clinique ajouté. La HAS a attribué ce classement à 71,3 % (331) des nouveaux médicaments issus de l’industrie, versus 61,9 % (104) issus du milieu académique (p = 0,02).
Les taux les plus élevés de médicaments n’apportant pas de bénéfice ajouté ont été observés, (i) selon Prescrire avec les psychotrope (93 % d’entre eux, 13/14 introduits), (ii) selon la HAS avec les agents respiratoires (24/25, 95 %).
Selon Prescrire, le monde académique a inventé davantage de médicaments apportant un certain bénéfice : 33,9 % (57) versus 21,1 % (98) pour l’industrie (p = 0,001). Selon la HAS, le bénéfice clinique supplémentaire substantiel était significativement plus important pour les médicaments issus du milieu universitaire : 7,7 % (13) versus 2,6 % (12) dans l’industrie ; p = 0,003.
Des limites à prendre en considération
Certaines limites sont présentées par les auteurs. Malgré des recherches détaillées des origines de tous les médicaments, il n’a pas toujours été possible d’identifier ou de confirmer la source des données.Pour chaque médicament ayant plus d’une indication, les chercheurs ont retenu celle pour laquelle le classement du bénéfice clinique disponible dans Prescrire était le plus élevé.
La comparaison des résultats des échelles de bénéfices cliniques de la HAS et de Prescrire a été soumise à de multiples biais. Les chercheurs ont créé une échelle de correspondance simplifiée, mais la concordance entre les systèmes d’évaluation restait faible. Il faut noter que 17 % des médicaments classés par Prescrire dans la catégorie des médicaments à avis réservé ont été classés dans la catégorie des médicaments sans bénéfice ajouté, alors qu’ils auraient pu être classés différemment si des preuves supplémentaires avaient été disponibles.
Cette étude transversale a établi que les trois quarts des nouveaux médicaments entrés sur le marché français entre 2008 et 2018 n’apportaient aucun bénéfice clinique supplémentaire, quelle que soit la classe thérapeutique, la provenance ou le type de produit. Plus de 70 % des médicaments entrés sur le marché français au cours de cette période provenaient du secteur commercial. Bien que la plupart des médicaments n’aient pas été classés comme apportant un bénéfice clinique, ceux issus du milieu universitaire étaient plus susceptibles de l’être que ceux issus du milieu commercial.
Pr Dominique Baudon
RÉFÉRENCES
[1] Boucaud-Maitre D, et al. Added therapeutic value of medicinal products for French and German health technology assessment organizations: a systematic comparison. Value Health. 2021;24(3):346-352. doi:10.1016/j.jval.2020.10.020
[2] Cherny NI, e tal. A standardised, generic, validated approach to stratify the magnitude of clinical benefit that can be anticipated from anti-cancer therapies: the European Society for Medical Oncology Magnitude of Clinical Benefit Scale (ESMO-MCBS). Ann Oncol. 2015;26(8):1547-1573. doi:10.1093/annonc/mdv249
[3] Haute Autorité de Santé (HAS). Accessed September 14, 2022. https://www.has-sante.fr/
[4] Prescrire. AccessedSeptember 14, 2022. https://english.prescrire.org/en/Summary.aspx
[5] Osipenko L, et al. Provenance and Clinical Benefit of Medicines Introduced to the French Market, 2008 to 2018. JAMA Intern Med. 2023 Nov 20:e236249. doi: 10.1001/jamainternmed.2023.6249.
[6] BaseDeDonnéesPubliqueDesMédicaments. AccessedMay12,2021.https://base-donnees-publique.medicaments.gouv.fr/index.php