Livre et interview de Aquilino Morelle (ancien conseiller de Fr. Hollande) sur l’évolution du FN-RN et le sabordage du socialisme par Fr. Mitterand

Aquilino Morelle : « Pointer le vote RN comme d’extrême droite, c’est faire preuve de paresse intellectuelle »

Grand entretien du jeudi

Propos recueillis par Etienne Campion

Publié le 09/11/2023 à 12:00

https://www.marianne.net/politique/aquilino-morelle-pointer-le-vote-rn-comme-dextreme-droite-cest-faire-preuve-de-paresse-intellectuelle

Avec « la Parabole des aveugles » (Grasset), Aquilino Morelle, ancien conseiller politique de François Hollande, analyse, sur le long terme, la propagation du vote RN en France et propose des pistes afin d’enrayer la progression de Marine Le Pen.

Marianne : « L’ultime et véritable signe de la normalisation du RN » est à chercher, écrivez-vous, « dans les esprits ». Qu’entendez-vous par là ?

Aquilino Morelle :Aujourd’hui, le RN est le parti dont les idées sont approuvées par le plus de Français, environ 40 %. En dix ans (2012-2022), la proportion de Français estimant que le RN « représente un danger » a chuté de 10 points (de 56 à 46 %) et est devenue minoritaire. Une proportion croissante de citoyens juge Marine Le Pen « attachée aux valeurs démocratiques » (58 %), « compétente » (52 %), « proche de leurs préoccupations » (57 %) et ayant la stature d’une cheffe d’État (47 %). La dénonciation permanente de la lepénisation des esprits a ainsi abouti, après vingt-cinq ans d’usage intensif, à l’inverse exact de l’objectif fixé : beaucoup d’esprits sont désormais acquis ou résignés à la victoire de la patronne du RN. Marine Le Pen est aux portes de l’Élysée.

Vous parlez de « troisième FN ». Que recouvre cette expression ?

Le premier FN, celui de Jean-Marie Le Pen, fondé en 1972, d’abord un groupuscule dirigé par un marginal, a ensuite grossi en raison de la démission politique des autres partis, en particulier ceux de gauche, devant les questions de l’immigration, de l’insécurité culturelle et de l’identité nationale, jugées nauséabondes par ces derniers. Il a connu son moment de triomphe le 21 avril 2002 avec l’élimination de Lionel Jospin du second tour. Le deuxième FN correspond, lui, à l’arrivée de Marine Le Pen à sa tête (janvier 2011). Le FN s’empare alors de la question sociale (retraites, salaires, services publics, protectionnisme) tout en se « dédiabolisant », et en se rebaptisant RN en 2018. Il a ainsi progressé de façon continue dans les urnes, pénétré dans toutes les couches de la société et séduit une large part de la jeunesse. Marine Le Pen accède donc logiquement à deux reprises à la finale de la présidentielle, en 2017 et en 2022.

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Ce que j’appelle le « troisième FN » est celui qui est issu des législatives de2022. Il dispose d’un groupe de 89 députés dans une Assemblée nationale.

Un FN normalisé, donc, une machine de guerre politique, surtout, avec à sa tête une femme bien décidée, elle, contrairement à son père, à conquérir le pouvoir.

Est-il encore d’extrême droite ? Populiste ?

Quand plus de 13 millions de citoyens se sont prononcés pour Marine Le Pen le 24 avril 2022, quand tous les départements de toutes les régions, toutes les catégories sociales et toutes les classes d’âge sont gagnés par le vote RN, le pointer comme étant d’extrême droite, c’est faire preuve de paresse intellectuelle. Quant au mot « populiste », il sert d’abord et avant tout à ceux qui l’emploient à disqualifier et non à qualifier… La vérité est que le RN est devenu le porte-parole de tous les Français qui se sentent socialement abandonnés, désorientés par une mondialisation violente et les privant de leurs repères, humiliés par le discours dominant, ulcérés par l’image de fachos que l’on renvoie d’eux – et qui réclament du respect. Beaucoup d’entre eux, dans le Bassin minier, dans ce qui fut le « Midi rouge », en outre-mer, à Château-Chinon, à Cintegabelle ou ailleurs, sont d’anciens électeurs du PC et du PS, des ouvriers, des « gens de peu », dégoûtés par ce qu’est devenue la gauche.

Vous soulignez l’échec de la diabolisation et du front républicain…

Le front républicain a été fauché dans la jeunesse de sa vingtième année – il est né le 21 avril 2002 –, lors des législatives de juin 2022. Car pour l’emporter dans 89 circonscriptions disséminées sur l’ensemble du territoire national et remporter quatre grands chelems – la Haute- Marne, la Haute-Saône, l’Aude et les Pyrénées-Orientales –, le RN a bénéficié d’une forme de lâcher-prise de la part de beaucoup de citoyens.

Quant à la diabolisation, inventée en 1982 par Mitterrand pour scier les jarrets de la droite, quel est son bilan après quarante ans de règne ? Jean- Marie Le Pen avait obtenu 190 921 voix à la présidentielle de 1974 (0,74 %), n’avait même pas pu se présenter à celle de 1981 faute de parrainages et atteint 16,86 % (4 804 772 voix) le 21 avril 2002 ; sa fille a obtenu, elle, 41,45 % des voix, soit 13 288 686 suffrages, au second tour de 2022, c’est-à-dire 70 fois le résultat de son père en 1974 et presque 3 fois celui de 2002 ! Une force politique insignifiante il y a quarante ans se retrouve désormais au seuil du pouvoir suprême : voilà qui signe l’échec total de la diabolisation, cette absurde posture morale et moralisatrice.

Quelles responsabilités pour les années Mitterrand ?

François Mitterrand a profité de l’emprise politique qu’il exerçait sur son époque pour opérer une double mystification politique sans précédent. En 1982, il a ouvert grandes les portes de l’audiovisuel public à Jean- Marie Le Pen, le mettant ainsi sur orbite médiatique et politique dans la perspective des législatives de 1986 qui s’annonçaient perdues pour le PS. Mais, dans le même temps, il couvrait la manœuvre SOS Racisme, qui était en réalité une opération « SOS Mitterrand ». Il fut à la fois le grand banalisateur du FN et son diabolisateur suprême.

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Il a ainsi gagné sur les deux tableaux : en faisant croître et prospérer le FN, il a pénalisé la droite et sauvé son premier septennat ; en inventant l’idéologie SOS Racisme, il a ressoudé la gauche autour de nouvelles valeurs – la différence, l’immigrationnisme – au moment où il abandonnait le socialisme. Car, second temps de la mystification, en mars 1983, sans débat public, sans en référer à personne, il a fait prendre à la France un tournant qui n’était pas libéral ou de la rigueur, mais un tournant fédéraliste. La France a ainsi été entraînée dans une longue glissade, dans une nouvelle Europe, fédéralisée, celle dans laquelle nous nous débattons aujourd’hui. La gauche mitterrandiste s’est ainsi détournée des classes populaires, les a abandonnées à leur sort, et celles- ci ont fini par se réfugier au FN.

Pourquoi être revenu spécifiquement sur les élections municipales de 1983 à Dreux ?

D’abord parce que c’est là, à Dreux, au soir du dimanche 11 septembre 1983, celui du second tour d’une élection municipale partielle, que, pour les Français, est né le Front national. Ce soir-là, la liste fusionnée du RPR et du FN remportait 55,3 % des suffrages et Dreux basculait ainsi à droite

grâce aux voix de l’extrême droite. Une semaine plus tôt, en effet, emmenée par son numéro 2 de l’époque, Jean-Pierre Stirbois, la liste du FN avait recueilli 16,72%, une première en France. Ce résultat – le
« tonnerre de Dreux », comme le qualifia Stirbois – représenta un choc considérable, un « séisme » politique et médiatique. Il faut se rappeler que, deux ans plus tôt, Jean-Marie avait été dans l’incapacité de se présenter à la présidentielle faute d’avoir obtenu les indispensables 500 signatures d’élus et que, un an auparavant, en 1982, aux élections cantonales, le FN, qui n’avait pu présenter que 65 candidats pour les 1945 cantons renouvelables, n’avait récolté que 0,2% des voix… Un parti qui, jusque-là, n’était qu’un groupuscule ayant à sa tête un marginal, faisait une entrée fracassante sur la scène nationale. Il n’allait plus la quitter et, 40 ans plus tard, le voici aux portes du pouvoir d’État.

Surtout, ce sont les raisons de cette irruption du FN, à ce moment-là, l’automne 1983, et à cet endroit-là, Dreux, qui sont essentielles à connaître. Petite ville à 75 km de Paris, mais privée des retombées économiques du rayonnement de la capitale, Dreux est l’un de ces centres urbains qui ont inauguré, sans le savoir, la catégorie de la « France périphérique ». Une commune qui a connu, en une vingtaine d’années (1963-1983), un bouleversement social et sociologique : sa population a été multipliée par 2 (16 000 à 33 000), une immigration sauvage organisée par le patronat a fait exploser la population étrangère, multipliée par 3,5 en 15 ans, avec au total 25% d’immigrés, son économie locale subissant de plein fouet la crise, le chômage y atteignant 10% de la population, soit 3 points de plus que la moyenne nationale. Or c’est là, dans cette bourgade devenue une cité-dortoir pour « travailleurs immigrés », comme on disait à l’époque, que « la question immigrée fut posée publiquement pour la première fois », pour reprendre l’expression de l’ancienne maire PS, Françoise Gaspard.

C’est là que le FN décida de faire porter son effort, c’est là que le FN élabora sa méthode : Dreux a représenté le « laboratoire politique » du FN. Cette méthode, on la connaît bien maintenant, mais, à l’époque, le FN l’inaugurait : se saisir d’une question critique et néanmoins laissée sans réponse par les partis classiques – ce fut à Dreux, de façon pionnière, celle de l’immigration, mais d’autres suivraient ensuite – ; verser du sel sur la plaie en qualifiant les réalités de façon outrancière ; devenir ainsi le porte-parole de ceux que l’on abandonnait à leur sort ; exploiter par conséquent le désarroi et le malheur collectif afin d’en tirer le bénéfice électoral. L’avènement du FN à Dreux en 1983, acte inaugural de la montée en puissance du FN depuis cette date, fut le produit d’un aveuglement politique collectif – en l’occurrence sur la question de l’immigration – et de la stratégie habile et persévérante d’un parti.

Vous dites qu’il faut en finir avec le « racisme de l’intelligence ». Qu’est-ce donc ?

La formule est de Pierre Bourdieu et date de 2004 : il l’a forgée pour désigner cette forme particulière de racisme social visant les personnes peu ou pas diplômées – le « peuple », pour faire court –, considérées pour cette raison par « les élites » – en tout cas ceux qui s’imaginent appartenir à cette catégorie – comme incapables d’appréhender la « complexité » du monde, jugées par conséquent illégitimes à donner leur avis sur le cours des choses politiques, et au final, sans le reconnaître explicitement, à participer aux choix électoraux. Ce racisme social d’un nouveau genre a été développé par la bourgeoisie dominante depuis que celle-ci se définit d’abord par son niveau d’études et non plus, comme auparavant, par celui de ses revenus ou de son capital. En réalité, il n’est que la forme contemporaine de la vieille logique censitaire qui a (trop) longtemps dénaturé la démocratie, le cens étant dorénavant constitué par le diplôme et, en particulier, le master qui représente aujourd’hui, pour cette néo- bourgeoisie, l’équivalent du baccalauréat d’autrefois, tant sur le plan symbolique que dans la réalité sociale.

La constitution de cette vaste classe de diplômés de l’enseignement supérieur, vivant en vase clos, partageant de mêmes repères, ceux du
« libéralisme culturel », a abouti à une forme de séparatisme d’avec les classes populaires, superbement ignorées quand elles ne sont pas ouvertement méprisées. C’est ce « racisme de l’intelligence » qui fonde, par exemple, dans l’esprit des « décideurs », le choix de bafouer la volonté populaire nettement exprimée le 29 mai 2005 de rejeter le Traité constitutionnel européen et d’en reprendre les principales dispositions en faisant ratifier – gauche et droite confondues, Nicolas Sarkozy et François Hollande main dans la main – le traité de Lisbonne par la voie parlementaire.

Comment empêcher l’élection de Marine Le Pen en 2027 ?

L’essentiel est d’abandonner définitivement la suicidaire stratégie de la dénonciation morale. Il faut considérer le RN comme un problème politique à régler de façon politique. Admettre que les citoyens qui votent RN ont leurs raisons, que ce ne sont ni des « salauds » ni des

« stupides », ainsi que l’avait résumé Bernard Tapie et ainsi que continuent de le penser la plupart. Prendre à bras-le-corps la crise identitaire du pays, provoquée par la désindustrialisation, la fonte des services publics et l’extension de la pauvreté, la dilution de la France dans l’Europe fédéralisée, une immigration incontrôlée et que supportent pour l’essentiel les classes populaires. Retrouver le peuple, cesser de le prendre pour une « masse brutale et ignorante », ne plus gouverner sans lui et contre lui – comme on l’a fait après le non au traité constitutionnel européen du 29 mai 2005. Rétablir une véritable démocratie nationale, par conséquent.

Adopter un nationalisme rationnel pour reprendre la nation au RN. Pratiquer un souverainisme raisonné afin de ramener la construction européenne dans le droit chemin. Maîtriser l’immigration pour pouvoir continuer à faire un Français de chaque étranger arrivant dans notre pays. Reconstruire notre appareil industriel et créer des emplois. La tâche est immense et le temps presse : tous ceux qui ne se résignent pas à la victoire de Marine Le Pen en 2027 doivent se rassembler pour mettre en œuvre ce programme. Sans ce sursaut national…

Marine Le Pen est-elle vraiment aux portes du pouvoir ? En Toute Vérité avec Aquilino Morelle

Avec Aquilino Morelle, auteur de “la parabole des aveugles : Marine Le Pen aux portes de l’Elysée”

https://youtu.be/ebRaDYFe2zc

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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