Un jour sombre de notre république: le vote au sénat de la suppression de l’AME déclenche une levée de boucliers

« Travailleurs du soin, unissons-nous contre la suppression programmée de l’aide médicale d’Etat »

Tribune

Philippe BizouarnMédecin anesthésiste-réanimateur

Dans une tribune au « Monde », le médecin Philippe Bizouarn s’indigne de la suppression de l’aide médicale d’Etat, destinée aux sans-papiers, votée par le Sénat le 7 novembre. Le supposé tourisme médical n’existe pas, rappelle-t-il.

Publié aujourd’hui à 15h00  Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/19/travailleurs-du-soin-unissons-nous-contre-la-suppression-programmee-de-l-aide-medicale-d-etat_6201102_3232.html

Que signifie, moralement, la suppression programmée de l’aide médicale d’Etat (AME) ? Que signifie, par le vote au Sénat le 7 novembre, la perte de ce dispositif légal d’aide aux étrangers sans papiers, pauvres parmi les pauvres ? A ces questions, le législateur a répondu : ne plus gaspiller l’argent public à vouloir soigner des individus qui viendraient, en toute connaissance de cause et en quelque sorte manger le pain des Français.

En l’occurrence ici, être exclu des dispositifs de solidarité nationale au nom d’un illibéralisme revendiqué : la santé pour tous les citoyens, à condition de prouver son appartenance à la communauté politique que le réfugié ­ – le supposé touriste médical – ne peut faire. Hannah Arendt (1906-1975) nous met en garde : « Il a été démontré que l’homme peut perdre tous les droits dits de “l’homme” sans perdre sa qualité humaine essentielle, sa dignité humaine. Seule la perte de la communauté politique peut éjecter l’homme de l’humanité. »

Dans son livre de 1949, Il n’y a qu’un seul droit de l’homme (disponible chez Payot, 2021), la philosophe s’inquiète de cette perte de tout droit, jugeant que seule la reconnaissance de l’homme comme citoyen lui permettrait justement d’avoir des droits. Dans cette perspective, le hors-la-loi ne peut le revendiquer : « Leur condition ne peut être définie par l’inégalité devant la loi, car pour eux il n’y a pas de loi du tout ; ce n’est pas le fait d’être opprimés qui les caractérise, mais que personne ne tente même de les opprimer. » Leur droit à la vie – à la santé ici – « n’est remis en question qu’à la toute dernière étape d’un long processus ; ce n’est qu’une fois qu’ils sont complètement “superflus”, et qu’il n’y a plus personne pour les réclamer, que leur vie est en danger. »

Les arguments sont sans critique possible

N’est-ce pas vers cet avenir oppressant que les sénateurs voudraient nous conduire ? Car, en effet, par ce vote, ils supposent – contre tout argument scientifique liant suppression de l’AME et risque pour la santé publique – que donner à l’autre, souffrant, la possibilité de se soigner en notre patrie entraînerait nécessairement, d’une part un coût insupportable pour nos finances publiques, d’autre part l’arrivée d’une foule étrangère et pauvre, profiteuse de nos deniers. Voire dangereuse pour notre sécurité !

Les réactions des médecins – dans une tribune du Monde du 2 novembre * « L’appel de 3 000 soignants Nous demandons le maintien de l’aide médicale d’Etat pour la prise en charge des soins des personnes étrangères” » – ne se sont pas fait attendre après l’annonce de cette suppression de l’AME, remplacée par l’aide médicale d’urgence.

Lire aussi le reportage ** :   Aide médicale d’Etat : à Saint-Denis, « des retards de diagnostic énormes chez les patients qui n’ont pas de couverture maladie »

Les arguments sont sans critique possible : de nombreux sans-papiers n’ont aucunement recours au dispositif d’aide, le coût pour la Sécurité sociale reste faible, la possibilité de se soigner quand il est encore temps – avant que la maladie devienne trop grave – permet de diminuer le risque d’une prise en charge trop tardive et, de fait, plus coûteuse. Les sénateurs semblent ne pas l’avoir entendu, obsédés par la rationalité financière et l’irrationalité haineuse à l’encontre des immigrés illégaux.

Une loi d’exclusion des sans-nom et sans-argent

Nous, travailleurs du soin, médecins, infirmières et infirmiers, aides-soignantes et aides-soignants, psychologues, et bien d’autres, ne pourront alors que désobéir, ensemble, face à cette violence légalisée contre nos sœurs et frères d’humanité. Nous soignerons, coûte que coûte, quoi qu’il nous en coûte, parce que c’est notre devoir de soignant ordinaire.

Lire aussi :    Loi « immigration » : le durcissement de l’aide médicale d’Etat par la droite sème le trouble dans la majorité

Nous devrons sans doute nous unir dans ce combat hors-la-loi, créer une communauté politique de la santé pour tous, dire publiquement que notre travail ne peut faire aucune différence entre les patients, d’ici ou de là-bas, nous défendre contre les moralismes dogmatiques nous enjoignant, au nom de la supposée défense de nos concitoyens contre les invisibles d’une République in-éthique, de respecter cette loi d’exclusion des sans-nom et sans-argent.

Lire aussi :   « La décision du Sénat de supprimer l’AME ne correspond à aucune logique médicale, budgétaire ou de lutte contre la fraude »s

Nous, par notre désobéissance, citoyens et soignants, exprimerons notre refus, collectif et public, d’exclure de notre communauté soignante ces étrangers illégaux – pauvres et puants, infectés et violents comme laisseraient croire nos représentants – parce que nous le jugerons indigne et illégitime, et parce que nous ne pouvons pas nous reconnaître dans un pays qui nous oblige déjà à travailler dans des conditions de dégradation avancée de notre système de santé solidaire.

Nous nous opposerons, par notre désobéissance, à la violence d’un projet qui ne peut être uniquement envisagé comme une réponse à une demande injustifiée de femmes et d’hommes profitant des ressources d’un pays d’accueil auquel ils n’appartiennent pas, mais comme un projet visant à nouveau à défaire les liens entre l’Etat et les citoyens que nous sommes, soignants attentifs au soin pour toutes et tous, riches et pauvres, vivants ou survivants en notre pays des droits de l’homme.

Le peuple du soin, soignants et soignés, ne peut être qu’inquiet quand des femmes et des hommes ne parlant pas notre langue ne pourront plus demander l’aide dont elles et ils ont besoin en frappant aux portes closes d’un hôpital sans hospitalité.

Philippe Bizouarn est médecin, service d’anesthésie-réanimation, hôpital Laennec (Nantes) et philosophe. Il a coécrit avec Fabienne Orsi, Benjamin Coriat et André Grimaldi le livre « Santé publique, bien commun » (Hémisphères, 176 pages, 16 €)

Philippe Bizouarn(Médecin anesthésiste-réanimateur)

« La décision du Sénat de supprimer l’AME ne correspond à aucune logique médicale, budgétaire ou de lutte contre la fraude »

Tribune

Bernard BassetSpécialiste en santé publiqueAmine BenyaminaPsychiatre, addictologueFrançois BourdillonSpécialiste en santé publique et ancien directeur général de Santé publique France

Les médecins Bernard Basset, Amine Benyamina et François Bourdillon estiment, dans une tribune au « Monde », que le vote des sénateurs le 7 novembre de la suppression de l’Aide médicale d’Etat constitue un moment noir pour la santé publique et les valeurs humanistes de la France.

Publié le 17 novembre 2023 à 06h30  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/17/la-decision-du-senat-de-supprimer-l-ame-ne-correspond-a-aucune-logique-medicale-budgetaire-ou-de-lutte-contre-la-fraude_6200648_3232.html

Il est des moments noirs pour la santé publique et, plus largement, les valeurs humanistes qui fondent notre société. Nous venons d’en vivre un avec le vote, le 7 novembre, du Sénat supprimant l’Aide médicale d’Etat (AME). Ce vote, totalement idéologique, est porté par une vague irrationnelle qui fait fi des analyses de santé publique, mais aussi de la rationalité budgétaire. L’AME permet en effet aux étrangers sans papiers, dont certains resteront en France et s’intégreront, de bénéficier de soins alors qu’ils n’ont pas, ou pas encore, de titre de séjour. Il s’agit d’un dispositif d’exception transitoire qui constitue une couverture sociale précaire, valable un an et éventuellement renouvelable, qui n’a rien à voir avec la prise en charge de droit commun par la Sécurité sociale, permanente et universelle.

La première déformation de la réalité consiste à faire croire que tous les migrants viennent en France pour bénéficier de son système de santé. Ce n’est pas le cas. Ils viennent essentiellement pour travailler et fuir la misère, la guerre ou des dictatures. Ils sont le plus souvent jeunes, et, comme pour toute population jeune, leurs problèmes de santé sont peu nombreux. Cependant, ils doivent faire face, en France, comme toute personne à la survenue de maladies chroniques (hypertension, diabète…) et sont particulièrement exposés aux maladies infectieuses. L’AME permet à ces migrants en situation irrégulière de se faire soigner et, dans le cas des femmes enceintes, d’assurer le suivi de leur grossesse.

La deuxième contre-vérité consiste à colporter qu’il suffit de soigner les problèmes de santé urgents. Pour tous les acteurs de santé, il est évidemment aberrant d’exposer une personne à un risque vital avant de commencer à lui apporter des soins. On soignerait le coma diabétique, mais pas le diabète qui y conduit ? On soignerait l’accident vasculaire cérébral, mais pas l’hypertension ? On ne soignerait le tuberculeux que lorsque ses poumons seraient irrémédiablement atteints ?

Lire aussi l’éditorial :  Immigration : un projet de loi à la dérive

Ce que proposent les sénateurs, c’est, très concrètement et très crûment, d’attendre que les gens soient au seuil de la mort pour leur prodiguer des soins avec tous les risques qui en découlent. C’est tellement contraire aux valeurs de la médecine et de la plus simple humanité qu’aucun soignant ne peut accepter un tel impératif. Les sénateurs, par un dernier reste de pudeur, n’ont pas osé appeler à ne plus du tout soigner les étrangers, mais leur raisonnement y conduit. Nous ne sommes pas naïfs, les sénateurs savent parfaitement que ce dispositif est à la fois dangereux, inhumain et impraticable. Peu leur importe, l’étranger est devenu pour eux un non-humain qui ne mérite ni aide, ni bienveillance, ni soin.

Services d’urgences déjà saturés

L’irrationalité budgétaire d’une telle décision a été largement soulignée. En 2022, l’AME représentait 0,5 % (1,186 milliard d’euros) de la dépense totale de l’Assurance-maladie, pour quelque 411 364 bénéficiaires. Mais seulement la moitié des personnes éligibles à l’AME, selon une étude de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé réalisée en 2019, en bénéficient, les autres étant découragées par la complexité de la procédure.Nous ne sommes donc pas devant des montants qui mettraient en péril le budget de l’Etat ni devant une fraude manifeste et organisée.

Le Monde révélait le 6 octobre que les fraudes à l’Assurance-maladie étaient estimées à plus de 1 milliard d’euros en 2022, dont malheureusement deux tiers du fait de professionnels peu scrupuleux. Mais il est évidemment plus facile de s’attaquer à la dispensation de soins nécessaires à des étrangers qu’à des professionnels qui constituent autant d’électeurs. Ne soigner les gens qu’au seuil de la mort conduirait à des soins complexes à l’hôpital, dans des services d’urgences déjà saturés, voire dans les services de réanimation au coût naturellement très élevé.

Lire aussi la tribune *:    L’appel de 3 000 soignants : « Nous demandons le maintien de l’aide médicale d’Etat pour la prise en charge des soins des personnes étrangères »

Mais les sénateurs ont voté sans même se préoccuper de réaliser une étude d’impact budgétaire, qui aurait probablement démontré que les économies seraient marginales, si toutefois elles existent avec cette prétendue « Aide médicale d’urgence » censée se substituer à l’AME, à moins, une fois de plus, de refuser tout soin aux étrangers sans titre de séjour.

La décision du Sénat de supprimer l’AME ne correspond donc à aucune logique médicale, budgétaire ou de lutte contre la fraude. Ceux qui ont soutenu la mesure ne se sont même pas donné la peine d’avancer des arguments rationnels ou des études pour soutenir leur position. La France est prête à accueillir des médecins étrangers pour faire face aux déserts médicaux, mais pas à soigner les étrangers malades sur son territoire. Quel paradoxe ! Par-delà le sujet de l’AME, cette surenchère dans l’égoïsme et l’intolérance est le reflet d’un pays qui se recroqueville, et qui abandonne les valeurs universelles qui ont fait son rayonnement.

Bernard Basset(Spécialiste en santé publique),  Amine Benyamina(Psychiatre, addictologue) et  François Bourdillon(Spécialiste en santé publique et ancien directeur général de Santé publique France)

*L’appel de 3 000 soignants : « Nous demandons le maintien de l’aide médicale d’Etat pour la prise en charge des soins des personnes étrangères »

Tribune

Collectif

Alors que la suppression de l’AME pourrait être débattue dans le cadre du projet de loi « immigration » qui arrive au Sénat lundi 6 novembre, des milliers de soignants rappellent, dans une tribune au « Monde », les raisons d’être de ce dispositif.

Publié le 02 novembre 2023 à 06h00  Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/02/l-appel-de-3-000-soignants-nous-demandons-le-maintien-de-l-aide-medicale-d-etat-pour-la-prise-en-charge-des-soins-des-personnes-etrangeres_6197818_3232.html

Nous, soignants de toutes spécialités et de toutes origines, souhaitons nous opposer fermement et de manière unie au projet de suppression de l’aide médicale d’Etat (AME) au profit d’un dispositif dégradé.

L’AME est une aide sociale qui permet aux personnes étrangères en situation administrative irrégulière d’avoir accès aux soins. Il s’agit d’un outil de lutte contre les exclusions qui n’est accessible que pour les personnes dont les ressources sont inférieures à 810 euros par mois et qui font preuve d’une résidence stable en France.

Les patients que nous soignons et qui bénéficient de l’AME ne sont pas, dans leur grande majorité, des personnes qui ont migré vers la France pour se faire soigner, mais des personnes qui ont fui la misère, l’insécurité ou qui l’ont fait pour des raisons familiales. Leurs conditions de vie difficiles en France les exposent à des risques importants : problèmes de santé physique et psychique, maladies chroniques, maladies transmissibles ou contagieuses, suivi prénatal insuffisant et risque accru de décès maternels.

Retards de diagnostic

A ce titre, il s’agit d’une population prioritaire en matière de santé publique. Limiter leur accès aux soins aurait pour conséquence directe d’entraîner une dégradation de leur état de santé, mais aussi plus globalement celui de la population toute entière. En témoigne l’exemple malheureux de l’Espagne : la restriction de l’accès aux soins des étrangers en situation irrégulière votée en 2012 y a entraîné une augmentation de l’incidence des maladies infectieuses ainsi qu’une surmortalité. Cette réforme a finalement été abrogée en 2018.

Nous, soignants du terrain, sommes extrêmement préoccupés à l’idée de devoir soigner dans un système de santé amputé de l’AME, car celui-ci serait alors exposé à un risque de paralysie. Les personnes étrangères sans papiers n’auraient d’autre choix que de consulter dans les permanences d’accès aux soins de santé (PASS) et les services d’accueil et d’urgences, déjà fragilisés et en tension, et quise trouveraient à nouveau contraints d’assumer les conséquences de décisions politiques éloignées de nos réalités.

Lire aussi la tribune :    « Non, l’aide médicale d’Etat n’est pas un scandaleux appât pour migrants ! »

Les barrières à l’accès aux soins sont déjà multiples pour ces patients. Les exclure encore davantage ne pourrait qu’entraîner leur renoncement aux soins et la dégradation de leur état de santé. L’éloignement du système de santé aboutit in fine à des retards de diagnostic, au déséquilibre et à l’aggravation des maladies chroniques, ainsi qu’à la survenue de complications. Le recours aux soins dans ce contexte survient en urgence avec des hospitalisations complexes et prolongées, parfois en réanimation, dans des structures déjà fragilisées, et à des coûts finalement bien plus élevés pour la collectivité, sans oublier les difficultés attendues à transférer ces patients en soins de suite et de réadaptation, qui requièrent une couverture maladie.

Dans le contexte de crise que vit l’hôpital public, et dont le Covid-19 a été le révélateur, la remise en cause de l’AME ferait donc courir un risque majeur de désorganisation du système de santé, d’aggravation des conditions de travail des soignants et de surcoûts financiers importants.

Leur santé, c’est aussi la nôtre

Nous, soignants exerçant en libéral, à l’hôpital, en centre de santé, en protection maternelle et infantile, dans les PASS, dans les structures de prévention et auprès d’associations, soignons les personnes sans papiers comme n’importe quels autres patients. Par humanité, et conformément au code de déontologie médicale auquel nous nous référons et au serment d’Hippocrate que nous avons prêté à la fin de nos études. C’est l’honneur de notre profession.

Lire aussi la tribune (2022) :    « L’abandon de l’aide médicale d’Etat est à la fois dangereux médicalement, absurde économiquement et indigne moralement »

Restreindre l’accès aux soins à une population fragilisée sur la base d’un critère de régularité du séjour est contraire à la majorité des textes en vigueur en France sur les droits de l’homme, qui stipulent que tout individu doit avoir accès aux soins quels que soient son origine et son statut. Ainsi, nous refusons d’être contraints à faire une sélection parmi les malades entre ceux qui pourront être soignés et ceux laissés à leur propre sort. Nous demandons le maintien de l’AME pour la prise en charge des soins des personnes étrangères.

Au-delà de sa raison d’être humaniste, l’AME est aussi un outil essentiel à la santé des individus et à la santé publique. Leur santé, c’est aussi la nôtre. Les restrictions politiques ne feront qu’éprouver les corps, contribuer à la dégradation de la santé publique, compliquer la tâche des soignants et fragiliser un système de santé déjà exsangue.

Nous appelons donc le gouvernement et nos élus à renoncer à tout projet portant atteinte à l’AME ou venant restreindre son périmètre, et à conforter l’accès à une couverture maladie pour tous.

Premiers signataires : Valérie Achart-Délicourt, infirmière, cadre supérieure de santé, vice-présidente de la Société française de lutte contre le sida ; Françoise Barré-Sinoussi, virologue, Prix Nobel de médecine en 2008 ; Jean-François Delfraissy, professeur d’immunologie, président du Comité consultatif national d’éthique ; Anne-Laure Feral-Pierssens, médecin urgentiste, cheffe du SAMU 93-Urgences des hôpitaux Paris Seine-Saint-Denis ; Agnès Giannotti, médecin généraliste, présidente du syndicat MG-France ; Rémi Laporte, médecin (coordination régionale des permanences d’accès aux soins de santé à Marseille) ; Julien Le Breton, médecin généraliste, président de la Société française de médecine générale ; Florence Rigal, médecin interniste, présidente de Médecins du monde France ; Rémi Salomon, pédiatre, président de la conférence des présidents de commission médicale d’établissement de CHU ; Nicolas Vignier, infectiologue, coordonnateur du groupe migrants et populations vulnérables de la Société de pathologie infectieuse de langue française.

Retrouvez la liste complète des signataires ici.

Collectif

Aujourd’hui, Docteur Marc Pomper ausculte Mr L. 45 ans, sénégalais. Sans-papiers, il vit en France depuis 2019. Il est travailleur journalier sur dans chantiers dans le BTP. Actuellement il dort dans un sous-sol. Docteur Pomper lui prends sa tension, le pèse, le mesure pour vérifier son état de santé.  Au final, il lui prescrit plusieurs médicaments pour son mal de tête et son rhume et lui donne un sac de couchage pour améliorer ses nuits. Lundi 06 Novembre 2023.
CAMILLE MILLERAND/DIVERGENCE POUR «LE MONDE»

**Aide médicale d’Etat : à Saint-Denis, « des retards de diagnostic énormes chez les patients qui n’ont pas de couverture maladie »

Par Julia Pascual  Publié le 06 novembre 2023 à 18h26, modifié le 07 novembre 2023 à 08h13

Temps de Lecture 4 min.  Read in English

Reportage

Alors que le projet de loi « immigration » prévoit de supprimer l’AME, dans un centre de Médecins du monde et un centre médico-social de Seine-Saint-Denis, des soignants qui prennent en charge les sans-papiers s’inquiètent des conséquences sanitaires d’une telle décision.

Cela fait deux semaines que son genou lui fait mal. Peut-être que ce n’est rien de grave mais, pour cet ouvrier du bâtiment spécialisé dans les travaux de maçonnerie, son genou, c’est comme un outil de travail. Le problème, c’est que Sikou (les personnes citées par leur prénom ont requis l’anonymat) n’a pas de couverture santé. Arrivé en France en 2018, il est sans papiers et n’a pas réussi à renouveler sa carte de bénéficiaire de l’aide médicale de l’Etat (AME), une prise en charge d’un panel de soins réduit pour les personnes en situation irrégulière.

Alors ce matin d’automne, faute de solution, il s’est rendu dans un des centres d’accès aux soins et d’orientation de l’ONG Médecins du monde à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) afin d’être vu par un docteur. Celui qui le reçoit, Marc Pomper, lui donne un antalgique et des anti-inflammatoires. En l’auscultant, il constate que le Malien présente « un peu de tension »« Vous pouvez revenir dans trois semaines pour vérifier », propose-t-il.

En recevant des personnes sans couverture santé, Marc Pomper a un aperçu des situations qui pourraient se multiplier si l’AME était supprimée et remplacée par une « aide médicale d’urgence », comme le prévoit le texte de loi « immigration » examiné depuis lundi 6 novembre au Sénat.

Lire aussi :    Loi « immigration » : le durcissement de l’aide médicale d’Etat par la droite sème le trouble dans la majoritéMinkoro, un Ivoirien de 36 ans, souffre d’une cardiomyopathie dilatée. Comme il réside en France depuis moins de trois mois, il n’a pas encore droit à l’AME. « C’est un cas extrême, estime M. Pomper. Je l’ai envoyé à l’hôpital il y a quelques jours parce que je pensais qu’ils le garderaient pour faire un bilan correct, mais ils l’ont renvoyé au bout d’une journée avec un traitement d’insuffisant cardiaque sans même lui faire une coronarographie. » Faute de ressources pour acheter les médicaments prescrits, Minkoro est retourné voir Médecins du monde dans l’espoir de les obtenir à titre gratuit.

Loin de l’idée – rebattue à droite et à l’extrême droite – que l’AME servirait à couvrir des soins de complaisance, un rapport de l’inspection générale des affaires sociales et de l’inspection générale des finances de 2019 rappelait que « d’après les statistiques de l’Assurance-maladie, les bénéficiaires de l’AME consommeraient moins de médicaments “de confort” que la population générale : c’est par exemple le cas des médicaments contre le rhume et la toux (− 6 %), des médicaments contre les troubles digestifs (− 19 %) et des antiacnéiques (− 42 %) ».

Non-recours très fréquent

Au centre de Médecins du monde à Saint-Denis, qui a vu passer environ 3 000 personnes en 2022, les gens viennent avant tout pour « des problèmes de diabète, d’hypertension, de sommeil », énumère Isabelle Jouy, infirmière bénévole. « Il y a quelques jours, une dame est venue parce qu’elle avait une tumeur dans le dos. Ce matin, un monsieur s’inquiétait pour sa mère qui a un cancer. J’ai aussi orienté onze personnes pour un dépistage de la tuberculose. »

Selon une enquête de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (Irdes) publiée en 2019, « seules 51 % des personnes qui y sont éligibles bénéficient de l’AME ». Ce non-recours s’explique par une méconnaissance du dispositif et par la complexité administrative d’y recourir. « Même après cinq années ou plus de résidence en France, 35 % des personnes sans titre de séjour n’ont pas l’AME », précise l’Irdes.

Au centre d’accès aux soins de Médecins du monde à Saint-Denis, une bénévole, Viviane, explique justement les démarches à entreprendre et les conditions à remplir pour demander cette aide. Face à elle, une dizaine de personnes, dont Awa, une Camerounaise de 42 ans, en France depuis 2021, qui « aimerai[t] avoir l’AME au cas où [elle aurait] un problème de santé », se justifie-t-elle. Empêtré dans un parcours d’errance depuis son arrivée en France en 2017, Idrissa Keita a, lui, « tout le corps qui [lui] fait mal »« Je me sens grippé, j’ai la peau qui cicatrise mal, j’ai un problème de thyroïde, j’ai besoin de voir un dermatologue aussi », énumère cet Ivoirien en désignant une boule sur son cou. S’il a été un temps bénéficiaire de l’AME, il n’a pas réussi à la renouveler, faute d’avoir réuni les papiers nécessaires.

« On voit des retards de diagnostic énormes chez les patients qui n’ont pas de couverture maladie, rapporte Nicolas Defoor, neurologue dans un centre médico-social de Saint-Denis. Dans le cas du diabète ou de l’hypertension, cela peut avoir des conséquences irréversibles comme un AVC. »

« La maladie deviendra plus grave et coûtera plus cher »

Le projet de loi « immigration » prévoit la transformation de l’AME en une « aide médicale d’urgence » qui ne prendrait plus en charge que les maladies graves, les soins liés à la grossesse, les vaccins obligatoires et les examens de médecine préventive. « Qui va définir ce qui est grave et ne l’est pas ?, s’interroge Nicolas Defoor. Si on ne prend pas en charge une maladie au stade débutant, alors elle deviendra plus grave et coûtera plus cher. Le concept d’aide médicale d’urgence est contraire à la logique même de la médecine. »

Lire aussi : L’appel de 3 000 soignants : « Nous demandons le maintien de l’aide médicale d’Etat pour la prise en charge des soins des personnes étrangères »

L’objectif, pour les sénateurs qui ont voté cette disposition introduite par leur collègue (Les Républicains) du Var Françoise Dumont : lutter contre l’augmentation des dépenses. C’est tout l’inverse que redoutent les soignants. « Sans l’AME, les gens iront à l’hôpital plutôt que d’aller chez un médecin de ville. Ils consulteront en outre plus tard et dans des états de santé qui vont nécessiter plus de soins et la dette hospitalière va se creuser », redoute Clément Etienne, de Médecins du monde.

En 2022, l’AME a représenté un coût de 1,186 milliard d’euros, c’est-à-dire 0,5 % de la dépense totale de l’Assurance-maladie, pour quelque 411 364 bénéficiaires. Dans leur rapport de 2019, l’inspection générale des affaires sociales et de l’inspection générale des finances sonnaient l’alarme : « Une réduction du panier de soins de l’AME paraît peu pertinente, y compris dans une perspective de diminution de la dépense publique. »Julia Pascual

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire