L’abstention de la France, de l’Allemagne et de l’Italie permet à la commission européenne d’autoriser un poison (le glyphosate ) pour 10 ans de plus !

Glyphosate : l’autorisation de l’herbicide renouvelée pour dix ans au sein de l’Union européenne

Par Le Figaro avec AFP

Publié il y a 5 heures,  mis à jour il y a 3 heures 16 Novembre 2023

https://www.lefigaro.fr/conjoncture/glyphosate-la-commission-europeenne-va-devoir-trancher-sur-la-reconduction-de-l-autorisation-20231116?utm_source=CRM&utm_medium=email&utm_campaign=20231116_NL_ALERTESINFOS&een=8aa4833201a408e8a5d776ac0b844bbc&seen=2&m_i=21M2YxxEESv51c3ebMReVS7z5YSqKdSv2RF2pyIqUydnPmB2Daa5GPA4Ew_ajSwWqBxAwMXxzCYzWnOXf_tv9UyvawGJvQc22h

Après l’échec des 27 à trancher jeudi matin, la Commission européenne a décidé de renouveler son feu vert jusqu’en 2033.

La Commission européenne a annoncé jeudi qu’elle allait renouveler l’autorisation du glyphosate dans l’Union européenne pour 10 ans, à la suite d’un vote des Etats membres qui n’a pas permis de dégager de majorité sur le sort de cet herbicide controversé. A l’appui de sa décision, l’exécutif européen met en avant le rapport d’un régulateur européen estimant que le niveau de risque ne justifiait pas d’interdire le glyphosate.

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L’autorisation actuelle du glyphosate dans l’UE, renouvelée en 2017 pour cinq ans, puis étendue d’une année supplémentaire, expire le 15 décembre. En l’absence de majorité au sein des 27, il revenait à la Commission de trancher. «La Commission, en collaboration avec les États membres de l’UE, va maintenant procéder au renouvellement de l’approbation du glyphosate pour une période de dix ans, sous réserve de certaines nouvelles conditions et restrictions», indique-t-elle dans un communiqué.

L’exécutif européen prévoit quelques garde-fous et interdit l’usage de cette substance pour la dessiccation (épandage pour sécher une culture avant récolte). Le glyphosate, substance active de plusieurs herbicides – dont le Roundup de Monsanto (Bayer), très largement utilisé dans le monde – avait été classé en 2015 comme «cancérogène probable» par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé.

France et Allemagne s’abstiennent

A l’inverse, en juillet, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a indiqué n’avoir pas identifié de «domaine de préoccupation critique» chez les humains, les animaux et l’environnement susceptible d’empêcher l’autorisation de l’herbicide, tout en reconnaissant un manque de données. Le groupe allemand Bayer, qui a acquis Monsanto en 2018, s’est réjoui de l’annonce de la Commission. «Cette nouvelle autorisation nous permet de continuer à fournir aux agriculteurs de toute l’Union européenne une technologie importante pour la lutte intégrée contre les mauvaises herbes», a déclaré un porte-parole.

Comme lors d’un premier vote le 13 octobre, la majorité qualifiée requise pour valider ou rejeter la proposition de la Commission – soit 15 Etats sur 27, représentant au moins 65% de la population européenne – n’a pas été atteinte jeudi. Sept pays, dont la France – première puissance agricole de l’UE -, l’Allemagne et l’Italie, se sont abstenus, selon des sources diplomatiques, tandis que 17 ont voté pour et trois s’y sont opposés (dont le Luxembourg).

Mercredi, le ministre français de l’Agriculture Marc Fesneau avait redit qu’une interdiction totale de l’herbicide n’était «pas possible» à l’heure actuelle faute d’alternative pour les agriculteurs. «Il faut reconnaitre qu’il y a des usages pour lesquels nous sommes aujourd’hui en impasse. On continuera à défendre au niveau européen la volonté de réduire l’usage du glyphosate et en même temps de prendre acte des situations d’impasse dans lesquelles nous nous trouvons», avait-il déclaré devant le Sénat.

Pour les ONG Foodwatch et Générations futures, «cette position est une trahison, sans surprise, de la promesse faite par le président de la République (Emmanuel Macron) en 2017». Elles estiment que le renouvellement de l’autorisation «va à nouveau à l’encontre du principe de précaution alors que les preuves de la dangerosité du glyphosate pour l’homme et pour l’environnement continuent de s’accumuler».

Même si la substance active est approuvée au niveau de l’UE, chaque Etat reste chargé d’autoriser les produits contenant du glyphosate, et pourrait donc adopter des restrictions selon les spécificités locales et effets potentiels sur l’environnement, dans le cadre des critères fixés par Bruxelles.

Le glyphosate autorisé pour dix années supplémentaires dans l’UE par la Commission européenne

Jeudi matin, un vote des Vingt-Sept n’a pas permis de dégager de majorité sur le sort de cet herbicide. La Commission prévoit « certaines nouvelles conditions et restrictions ». 

Le Monde avec AFP

Publié aujourd’hui à 10h41, modifié à 14h08 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/11/16/glyphosate-la-commission-europeenne-annonce-le-renouvellement-pour-dix-ans-dans-l-ue-faute-d-accord-entre-les-pays-membres_6200450_3244.html

La Commission européenne, « sur la base d’évaluations approfondies (…) [et] en collaboration avec les Etats membres de l’[Union européenne (UE)], va procéder au renouvellement de l’approbation du glyphosate pour une période de dix ans, sous réserve de certaines nouvelles conditions et restrictions »a déclaré l’exécutif européen dans un communiqué, jeudi 16 novembre.

Cette annonce résulte de l’absence d’accord entre les Etats membres quant à la reconduction ou au rejet de l’autorisation du glyphosate.

Comme lors d’un premier vote le 13 octobre, la majorité qualifiée requise pour valider ou rejeter la proposition de la Commission – soit quinze Etats sur vingt-sept, représentant au moins 65 % de la population européenne − n’a pas été atteinte, jeudi. Sept pays, dont la France, l’Allemagne et l’Italie, se sont abstenus, selon des sources diplomatiques ; tandis que dix-sept ont voté pour et trois s’y sont opposés, dont le Luxembourg.

Lire aussi :    Pourquoi les pays européens échouent à s’accorder sur le renouvellement pour dix ans du glyphosate 

Classé comme « cancérogène probable »

La Commission avait proposé de renouveler son autorisation après le rapport de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). En juillet, l’agence affirmait qu’elle n’avait pas identifié de « domaine de préoccupation critique »chez les humains, les animaux et l’environnement susceptible d’empêcher l’autorisation de l’herbicide, tout en reconnaissant un manque de données.

Le glyphosate, substance active de plusieurs herbicides – dont le Roundup de Monsanto, très largement utilisé dans le monde –, avait en revanche été classé en 2015 comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé.

L’exécutif européen prévoit quelques garde-fous et interdit l’usage de cette substance pour la dessiccation (épandage pour sécher une culture avant la récolte).

Même si la substance active est approuvée au niveau de l’UE, chaque Etat reste chargé d’autoriser les produits contenant du glyphosate et pourrait donc adopter des restrictions selon les spécificités locales et les effets sur l’environnement, dans le cadre des critères fixés par Bruxelles.

Satisfaction de Bayer

Mercredi, le ministre de l’agriculture français, Marc Fesneau, avait redit qu’une interdiction totale de l’herbicide n’était « pas possible » à l’heure actuelle faute de solution de rechange pour les agriculteurs. « Il faut reconnaître qu’il y a des usages pour lesquels nous sommes aujourd’hui [dans l’]impasse. On continuera à défendre au niveau européen la volonté de réduire l’usage du glyphosate et en même temps de prendre acte des situations d’impasse dans lesquelles nous nous trouvons », avait-il déclaré devant le Sénat.

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Pour les ONG Foodwatch et Générations futures, « cette position est une trahison, sans surprise, de la promesse faite par le président de la République [Emmanuel Macron] en 2017 ».

Elles estiment que le renouvellement de l’autorisation « va à nouveau à l’encontre du principe de précaution alors que les preuves de la dangerosité du glyphosate pour l’homme et pour l’environnement continuent de s’accumuler ».

Le groupe allemand Bayer, qui a acquis Monsanto en 2018, s’est, de son côté, réjoui de l’annonce de la Commission. « Cette nouvelle autorisation nous permet de continuer à fournir aux agriculteurs de toute l’Union européenne une technologie importante pour la lutte intégrée contre les mauvaises herbes », a déclaré un porte-parole.

Sur la réautorisation du glyphosate, la position fluctuante de la France

La France s’est abstenue, lors d’un vote, jeudi, sur la réautorisation de l’herbicide controversé, qui a été prolongé dix ans par la Commission européenne. 

Par Stéphane Mandard Publié aujourd’hui à 20h00

https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/11/16/sur-la-reautorisation-du-glyphosate-la-position-fluctuante-de-la-france_6200539_3244.html

Temps de Lecture 3 min. 

Des militants agricoles, membres des « faucheurs volontaires », dans un magasin du groupe agricole Arterris, à Carcassonne (Aude), le 9 novembre 2023.
Des militants agricoles, membres des « faucheurs volontaires », dans un magasin du groupe agricole Arterris, à Carcassonne (Aude), le 9 novembre 2023.  LIONEL BONAVENTURE / AFP

La France a choisi de ne pas choisir. En s’abstenant, jeudi 16 novembre, lors d’un vote crucial des 27 Etats membres de l’Union européenne sur la réautorisation du glyphosate, elle a laissé les mains libres à la Commission européenne pour trancher et prolonger de dix ans l’herbicide controversé. Une abstention qui a suscité une vague d’incompréhension chez les organisations non gouvernementales ou chez les élus qui réclamaient l’interdiction du pesticide, classé « cancérogène probable » depuis 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer.

Lire aussi :    Glyphosate : la décision de réautorisation de la Commission européenne critiquée *

« Alors que plus de 626 000 citoyens réunis autour de plus de 30 organisations de la société civile demandaient à la France de s’y opposer clairement, cette position est une trahison », ont dénoncé les associations Foodwatch et Générations futures, à l’initiative d’une pétition. « L’histoire retiendra qu’après la promesse d’interdire le glyphosate en trois ans en 2017, en 2023, Emmanuel Macron décide de l’abstention de la France sur la prolongation de ce poison jusqu’en 2033 », a tonné sur le réseau social X la députée écologiste Delphine Batho, déplorant les « ambiguïtés » de la France sur le glyphosate : « Soit on est pour, soit on est contre. »

Après s’être abstenu lors du premier vote, le 15 octobre, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, avait prévenu que la France ne changerait pas son vote jeudi. Les motivations de cette abstention sont en revanche fluctuantes. Quelques jours avant le premier vote, on expliquait au cabinet du ministre que la France était « contre » la proposition de renouvellement de dix ans de la Commission et que le gouvernement préférait une période de réautorisation plus courte, pas au-delà de sept ans. Dans le même temps, la secrétaire d’Etat à la biodiversité, Sarah El Haïry, estimait que laisser passer la proposition de Bruxelles serait une « hérésie ».

« Erreur monumentale »

« Concernant le glyphosate, la position française est claire, assure-t-on dans l’entourage du ministre après le vote de jeudi. La France n’est pas contre le principe du renouvellement de la molécule, mais veut réduire rapidement son usage et encadrer son utilisation pour en limiter les impacts et le remplacer par d’autres solutions chaque fois que c’est possible. »

Lire aussi la tribune :  Glyphosate : « En tant que médecins spécialistes des maladies neurodégénératives, nous avons trois conseils à donner au ministre de l’agriculture Marc Fesneau » ***

Illustration du fameux « en même temps » macronien, Paris dit défendre une « approche française »que l’on peut résumer ainsi: organiser la sortie progressive du glyphosate par la recherche d’alternatives pour ne laisser aucun agriculteur sans solution.

Une position qui correspond à celle de la FNSEA, le principal syndicat agricole : « Pas d’interdiction sans alternatives. » Si Paris avait voté contre la réhomologation du glyphosate, « cela aurait été mal vécu chez les agriculteurs, a réagi auprès de l’AFP Hervé Lapie, secrétaire général du syndicat. Tout le monde est bien conscient aujourd’hui qu’il n’y a pas d’alternatives crédibles », assure-t-il, à rebours de la Confédération paysanne, qui qualifie la réautorisation d’« erreur monumentale ».

La France a fait de « nombreuses propositions » à la Commission pour encadrer les usages du glyphosate et les « limiter quand des alternatives existent », explique-t-on au cabinet du ministre, sans plus de précisions : « La France regrette que la Commisison ne les ait pas retenues. »

Echec global des plans Ecophyto

Le gouvernement considère que « l’approche française fonctionne ». Le ministère de l’agriculture met en avant une « réduction de 27 % de l’utilisation du glyphosate depuis 2017 », année de la promesse présidentielle de sortie du glyphosate en trois ans.

Selon des données encore provisoires, les ventes de l’herbicide commercialisé par Bayer ont chuté de 27 % en 2022 par rapport à la moyenne 2018-2020, avec un peu moins de 6 000 tonnes écoulées dans l’année. Les ventes de glyphosate, qui restait toujours le pesticide le plus vendu selon les chiffres définitifs de 2021, se situaient déjà à ce niveau en 2009. Des volumes qui rappellent l’échec global des plans Ecophyto successifs. Lors de son lancement, en 2008, il était envisagé de réduire l’usage des pesticides de 50 % en dix ans. Quinze ans plus tard, il n’est toujours pas atteint.

Lire aussi :  Glyphosate : pourquoi la Commission européenne a-t-elle renouvelé l’autorisation de l’herbicide ? Les réponses de notre journaliste Stéphane Foucart *****

Le nouveau plan Ecophyto 2030 est en consultation depuis le 30 octobre. Il prévoit d’« accélérer le développement d’alternatives » aux pesticides et de « renforcer l’accompagnement des changements de pratiques des agriculteurs », observe le ministère, sans préciser le contour des moyens budgétaires qui y seront alloués. Des alternatives, notamment mécaniques, au glyphosate ont été identifiées depuis 2017 par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae, ex-INRA).

« On est aujourd’hui sur une ligne de crête, commente Christian Huyghe, directeur scientifique agriculture à l’Inrae. Le glyphosate est le chef de file de tous les pesticides. Si on veut réduire les usages, il faut engager des transformations fortes. » Elles sont déjà en cours dans certains secteurs, relève le chercheur : « En viticulture, quand le terrain le permet, le recours au travail mécanique pour désherber sous le rang de vigne a permis de réduire d’un tiers l’usage du glyphosate. »

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Stéphane Mandard

*Glyphosate : la décision de réautorisation de la Commission européenne critiquée

Les Vingt-Sept n’ayant pas trouvé de compromis, jeudi, l’exécutif européen a tranché en faveur de l’herbicide controversé, renvoyant la responsabilité de restrictions d’usage aux Etats-membres. 

Par Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)Publié aujourd’hui à 18h57

Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/11/16/glyphosate-la-decision-de-reautorisation-de-la-commission-europeenne-critiquee_6200516_3244.html

Le « Chempark », l’usine principale et le siège social du fabricant pharmaceutique et chimique allemand Bayer AG, à Leverkusen, Allemagne, le 14 mai 2019.
Le « Chempark », l’usine principale et le siège social du fabricant pharmaceutique et chimique allemand Bayer AG, à Leverkusen, Allemagne, le 14 mai 2019.  WOLFGANG RATTAY / REUTERS

La Commission européenne a décidé, jeudi 16 novembre, de prolonger pour dix ans, jusqu’au 15 décembre 2033, l’utilisation du glyphosate, la substance active et controversée du désherbant Roundup de Bayer (Monsanto), alors qu’en 2017 les Européens n’avaient octroyé que cinq ans supplémentaires à l’herbicide. Cette mesure n’est pas le fruit d’un compromis entre les Vingt-Sept, mais le résultat d’une procédure tout à fait légale qui a donné le dernier mot à l’exécutif communautaire.

Le 20 septembre, la Commission avait mis sur la table sa proposition, que les Etats membres n’avaient ni adoptée ni rejetée lors d’une première réunion, le 13 octobre. Aucun des deux camps n’avait en effet rassemblé la majorité nécessaire de 15 pays représentant au moins 65 % de la population.

Dans ce contexte, Bruxelles n’avait pas jugé utile de revoir sa copie et a donc représenté exactement le même texte aux Vingt-Sept jeudi. Avec un résultat identique, même si l’Italie, qui avait soutenu en octobre la proposition de la Commission, a, cette fois, choisi l’abstention. In fine, aucune majorité ne s’est dessinée pour ou contre le texte.

Lire aussi :    Pourquoi les pays européens échouent à s’accorder sur le renouvellement pour dix ans du glyphosate

Conséquence, la Commission a tranché, comme l’y autorise la procédure, et annoncé, dans la foulée de ce deuxième vote, qu’elle actait le renouvellement du glyphosate pour dix ans. Alors que l’autorisation actuelle de la molécule court jusqu’au 15 décembre, « elle aurait pu revenir avec une autre proposition », affirme Pascal Canfin, le président de la commission environnement du Parlement européen.

« Hypocrisie de la France »

Au lieu de quoi, poursuit l’eurodéputé macroniste, sa présidente, « Ursula Von der Leyen, a choisi de passer en force en réautorisant le glyphosate pendant dix ans sans aucune majorité et alors que les trois plus grandes puissances agricoles du continent, la France, l’Allemagne et l’Italie, n’ont pas soutenu cette proposition ». « Les délais ne permettaient pas de présenter une nouvelle proposition », assure pour sa part un porte-parole de la Commission.

La France, qui plaidait pour une durée plus courte de sept ans et militait pour que le glyphosate soit « remplacé par d’autres solutions chaque fois que c’est possible », comme l’a rappelé le ministère de l’agriculture jeudi, s’est de nouveau abstenue jeudi, suscitant les critiques de plusieurs ONG.

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Ainsi, Foodwatch et Générations futures dénoncent « une trahison, sans surprise, de la promesse faite par le président de la République en 2017 », quand Emmanuel Macron avait promis d’interdire le glyphosate dans les trois ans. « L’abstention de la France à ce vote et son manque de courage ne sont pas acceptables », estime également Greenpeace, en affirmant que la Commission « préfère se ranger du côté des lobbys de l’agrochimie plutôt que de suivre les avis scientifiques, d’appliquer le principe de précaution et d’assumer l’interdiction de ce pesticide ».

Lire la chronique :  « Le dossier glyphosate illustre jusqu’à la caricature le conflit entre agences réglementaires et institutions scientifiques » *****

L’eurodéputé socialiste Christophe Clergeau regrette, pour sa part, sur le réseau social X « la lâcheté et l’hypocrisie de la France » qui, « en s’abstenant (…), laisse la Commission décider seule de condamner l’UE à dix ans de glyphosate ». Sur la même tonalité, son ancien collègue écologiste Yannick Jadot, désormais sénateur, juge que l’UE a réautorisé le glyphosate « avec le soutien implicite de la France ».

« C’est faux », leur répond Pascal Canfin sur X. Avant d’ajouter : « Le pays qui aurait pu faire pencher la balance, c’est l’Espagne, dirigée par un gouvernement socialiste et qui a voté pour ! » « Le gouvernement a tardé à se mobiliser pour trouver une majorité au sein des Etats membres », ajoute, pour sa part, l’eurodéputée Anne Sander (Les Républicains), pour qui, « en attendant de trouver des alternatives, le glyphosate est nécessaire ».

Des garde-fous jugés insuffisants

L’Allemagne s’est également abstenue, même si le contrat de coalition, signé en novembre 2021 par les sociaux-démocrates (SPD), les Verts et les libéraux (FDP), annonce le retrait du glyphosate « d’ici à la fin 2023 ». Compte tenu des divisions entre les écologistes, opposés à l’herbicide, et les libéraux, favorables à son utilisation, le chancelier Olaf Scholz (SPD) a choisi de ne pas choisir.

L’Italie, les Pays-Bas, la Bulgarie, la Belgique et Malte se sont également abstenus. Trois pays ont voté contre le renouvellement de l’autorisation du glyphosate le Luxembourg, qui l’avait interdit fin 2020 mais a dû revenir sur sa décision en 2023 après une décision de justice, l’Autriche et la Hongrie. Les dix-sept autres Etats membres, Pologne et Espagne en tête, ont soutenu la proposition de la Commission.

Lire aussi :  Glyphosate : pourquoi la Commission européenne a-t-elle renouvelé l’autorisation de l’herbicide ? Les réponses de notre journaliste Stéphane Foucart *****

Jeudi, la Commission a renvoyé la balle aux Etats membres, en rappelant qu’ils «restent responsables des autorisations nationales des produits phytopharmaceutiques contenant du glyphosate et continuent de pouvoir restreindre leur utilisation au niveau national et régional s’ils le jugent nécessaire sur la base des résultats des évaluations des risques ». Certes, mais à Paris comme à Berlin on pointe le risque de « distorsion de concurrence ».

L’exécutif communautaire martèle que sa décision s’appuie sur des données scientifiques et renvoie aux conclusions publiées en juillet par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Celle-ci assure ne pas avoir identifié de « domaine de préoccupation critique » pour la santé humaine, c’est-à-dire des profils de toxicité (cancérogène, mutagène, reprotoxique ou perturbateur endocrinien) susceptibles d’empêcher une nouvelle autorisation de l’herbicide le plus utilisé au monde. A l’inverse, le Centre international de recherche sur le cancer considère, depuis 2015, le glyphosate comme « cancérogène probable ».

Dans son rapport, l’EFSA juge néanmoins qu’à long terme le risque de toxicité est « élevé » pour les mammifères. Elle reconnaît également ne pas disposer de suffisamment d’éléments pour comprendre l’impact de cet herbicide sur la biodiversité, le microbiote ou encore sur les plantes aquatiques. Dans ce contexte, la Commission a prévu quelques garde-fous – par exemple des « bandes tampons » de 5 à 10 mètres aux alentours des zones pulvérisées ou l’interdiction de la dessiccation, c’est-à-dire l’épandage pratiqué sur les cultures avant récolte, pour accélérer le mûrissement des plants – que nombre d’ONG jugent insuffisants.

Jeudi, le groupe allemand Bayer s’est réjoui de l’annonce de la Commission. « Cette nouvelle autorisation nous permet de continuer à fournir aux agriculteurs de toute l’Union européenne une technologie importante pour la lutte intégrée contre les mauvaises herbes », a déclaré à l’AFP un porte-parole.

Virginie Malingre(Bruxelles, bureau européen)

**Le glyphosate lié à une élévation des marqueurs de dégâts neurologiques, selon une étude

Des travaux montrent une association entre l’exposition à la molécule et la présence dans le sang ou les urines de substances sécrétées en cas de lésions neuronales comme les maladies d’Alzheimer, de Parkinson, ou la sclérose en plaques. 

Par Stéphane Foucart  Publié le 20 septembre 2023 à 18h58, modifié le 22 septembre 2023 à 12h55 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/09/20/le-glyphosate-lie-a-une-elevation-des-marqueurs-de-degats-neurologiques-selon-une-etude_6190215_3244.html

Temps de Lecture 3 min. 

Un agriculteur pulvérise un herbicide, dans la Sarthe en avril 2021.
Un agriculteur pulvérise un herbicide, dans la Sarthe en avril 2021.  JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Le calendrier des publications scientifiques peut être facétieux. Alors que la Commission européenne peaufinait sa proposition de réautorisation du glyphosate pour dix années supplémentaires, le Journal of Exposure Science & Environmental Epidemiology publiait, le 6 septembre, une étude sur de potentiels risques sanitaires inattendus de l’herbicide controversé. Les auteurs y mettent en évidence, pour la première fois, un lien entre l’exposition au glyphosate et un marqueur biologique de dégâts neurologiques. Des travaux d’autant plus frappants qu’ils ne portent pas sur une population exposée professionnellement à des doses importantes – agriculteurs, jardiniers, etc. –, mais sur un échantillon représentatif de la population générale des adultes américains, exposés par le biais de leur alimentation.

Jusqu’à présent, les études épidémiologiques sur les effets du glyphosate ont surtout exploré l’élévation du risque de certains cancers (en particulier des lymphomes non hodgkiniens) chez les travailleurs agricoles – la majorité d’entre elles décrit une élévation du risque chez les utilisateurs de l’herbicide, mais elles sont jugées non fiables par les agences réglementaires. Les données sur la population générale, au contraire, sont encore rares ou inexistantes.

Les chercheurs, conduits par Chien-Yu Lin (université Yuanpei à Taïwan), ont utilisé les données de l’une des plus grandes cohortes épidémiologiques américaines, dite NHANES (pour National Health and Nutrition Examination Survey). Sur les individus de la cohorte pour lesquels ces informations étaient disponibles – soit près de 600 personnes –, ils ont mis en regard les niveaux de glyphosate retrouvés dans les urines et le taux sanguin de « neurofilaments à chaîne légère » (NfL), un marqueur des lésions neuronales caractéristiques d’une variété de pathologies comme les maladies d’Alzheimer, de Parkinson, la sclérose en plaques ou encore la maladie de Charcot (sclérose latérale amyotrophique).

« Des résultats surprenants »

Résultat : après avoir corrigé leur analyse des principaux facteurs de confusion connus (âge et indice de masse corporelle), les chercheurs mettent en évidence une augmentation des taux de NfL en fonction de l’exposition au glyphosate. Cette association est plus marquée dans certains sous-groupes, parmi les personnes âgées de plus de 40 ans, par exemple, ou encore les individus en surpoids.

Chez les patients atteints de certaines maladies neurodégénératives, ou après un accident vasculaire cérébral, les taux de NfL sont très élevés. Ceux relevés sur les individus de la cohorte NHANES ne sont pas pathologiques, mais, en se fondant sur d’autres travaux récents, les chercheurs écrivent que les niveaux de base de ce biomarqueur sont « un facteur prédictif important de la perte future de volume cérébral »« Cela suggère l’existence d’un lien entre les niveaux de NfL et les pathologies cérébrales subcliniques [dont les symptômes majeurs ne sont pas encore visibles] », ajoutent-ils.

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Le Monde a soumis ces résultats, les premiers du genre, à trois chercheurs dont les travaux sur les NfL font autorité au niveau international, tous coauteurs de la synthèse de référence sur le sujet, publiée en 2018 par la revue Nature Reviews Neurology« Ce sont des résultats extrêmement surprenants, que je n’aurais pas anticipés, dit Jens Kuhle, de l’hôpital universitaire de Bâle, en Suisse. Cependant, la corrélation semble plutôt solidement établie et la différence de taux de NfL entre les personnes les plus exposées au glyphosate et les moins exposées n’est pas du tout négligeable. » « Ces travaux mettent en évidence une corrélation significative et méritent d’être portés à l’attention du public et des autorités chargées de la santé publique », ajoute Michael Khalil, de l’hôpital universitaire de Graz, en Autriche.

« Explorer la causalité »

A l’unisson de ses deux collègues, Charlotte Teunissen (Centres médicaux universitaires d’Amsterdam, Pays-Bas) juge que l’étude est « bien réalisée » et que la relation mise au jour est « convaincante ». Les trois spécialistes interrogés insistent sur le fait qu’une telle étude ne peut que mettre en évidence une corrélation et ne démontre pas formellement la causalité. « Comme le soulignent les auteurs, nous ne savons pas s’il existe une relation biologique directe [entre glyphosate et dommages neurologiques], en termes de causes et de conséquences », explique Charlotte Teunissen. « Il faudrait désormais explorer la causalité grâce à des travaux expérimentaux sur des modèles biologiques », précise M. Khalil.

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Les auteurs de l’étude notent toutefois que des recherches en laboratoire ont déjà montré que « le glyphosate a la capacité de traverser la barrière hématoencéphalique, ce qui pourrait entraîner une série de troubles neurologiques chez l’homme ». Possibilité rendue plausible par de précédentes études épidémiologiques qui « ont indiqué que l’exposition [professionnelle] au glyphosate pouvait être associée à un risque accru de certaines affections neurologiques comme des troubles de la mémoire visuelle et l’autisme », ajoutent les chercheurs.

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S’ils soulignent la possibilité que des risques liés à l’herbicide soient jusqu’ici passés sous le radar, ces travaux ouvrent de nombreuses questions. Les niveaux élevés de NfL sont les marqueurs les plus spécifiques de dégâts sur les neurones, souligne ainsi Charlotte Teunissen, mais la zone touchée – système nerveux central ou périphérique – de même que le type de dégât restent à éclaircir.

Stéphane Foucart

***Glyphosate : « En tant que médecins spécialistes des maladies neurodégénératives, nous avons trois conseils à donner au ministre de l’agriculture Marc Fesneau »

Tribune

Bas BloemNeurologueTjitske BoonstraChercheuse

Alors que la Commission européenne doit valider le renouvellement pour dix ans de l’autorisation de l’herbicide, les médecins néerlandais Bas Bloem et Tjitske Boonstra alertent, dans une tribune au « Monde », sur la nécessité de concevoir un nouveau cadre d’évaluation ciblant les risques de développer des pathologies neurodégénératives.

Publié le 11 octobre 2023 à 18h30  Temps de Lecture 3 min.  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/11/glyphosate-en-tant-que-medecins-specialistes-des-maladies-neurodegeneratives-nous-avons-trois-conseils-a-donner-au-ministre-de-l-agriculture-marc-fesneau_6193831_3232.html

Le nombre de personnes atteintes de pathologies neurodégénératives telles que les maladies de Parkinson ou d’Alzheimer a fortement augmenté ces dernières années. Parkinson est actuellement la maladie neurologique qui connaît la croissance la plus rapide dans le monde – on parle d’une véritable pandémie. Le nombre de personnes atteintes devrait encore doubler au cours des vingt prochaines années si nous n’agissons pas maintenant.

Cette croissance est en grande partie due aux polluants présents dans notre environnement, tels que les pesticides. Les agriculteurs ont un risque fortement accru de contracter cette maladie, et il en va de même pour les personnes vivant à proximité de parcelles agricoles. En France, le risque de maladie de Parkinson chez les viticulteurs exposés aux pesticides est multiplié par plus de 2,5, et cette pathologie a été reconnue comme maladie professionnelle pour cette population.

Les 12 et 13 octobre, l’Europe doit se prononcer sur le renouvellement de l’autorisation de mise sur le marché du glyphosate, herbicide controversé associé à la perte de biodiversité et à la mortalité des abeilles. En outre, il est de plus en plus évident que l’utilisation du glyphosate présente des risques pour la santé publique, tels que le cancer. Beaucoup d’entre nous sont exposés quotidiennement au glyphosate ; l’étude internationale Sprint (Sustainable Plant Protection Transition), menée auprès de 700 personnes de toute l’Europe, a révélé que des résidus de glyphosate étaient présents dans les matières fécales de 70 % des participants.

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Le problème est que la politique d’autorisation actuelle, organisée par l’Autorité européenne de sécurité des aliments, présente de graves lacunes. Les animaux de laboratoire sont exposés à des pesticides et le risque de lésions cérébrales est évalué principalement en fonction de l’apparition de symptômes neurologiques observables, c’est-à-dire ayant une traduction sur le comportement des animaux de laboratoire.

De tels protocoles sont inadéquats : le cerveau disposant d’une grande capacité de réserve, les symptômes n’apparaissent qu’en cas de dommages importants, c’est-à-dire lorsque 60 % à 70 % des cellules nerveuses de la zone cérébrale impliquée sont endommagées. Si, par exemple, 40 % de ces cellules sont mortes, l’animal testé semble toujours en parfaite santé, mais le pesticide étudié est tout sauf sûr.

Concentrations adéquates

Ainsi, l’absence de symptômes neurologiques lors d’une expérience sur des animaux de laboratoire n’exclut nullement la possibilité que des dommages importants se soient produits. Des comptages cellulaires ciblés dans les régions du cerveau impliquées dans la maladie de Parkinson sont nécessaires, mais cela ne fait actuellement pas partie du cadre d’évaluation.

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Cette lacune est reconnue depuis des années par des experts internationaux d’instituts de recherche indépendants, mais aussi désormais par les autorités elles-mêmes.

En témoigne la conclusion d’une conférence scientifique internationale, en septembre 2022, qui a associé des chercheurs du monde académique et des experts des agences réglementaires. La conclusion de cette réunion était libellée ainsi : « Dans l’ensemble, un large consensus s’est dégagé sur le fait que les procédures actuellement en vigueur, qui font partie des mesures réglementaires existantes, sont susceptibles (…) d’offrir une évaluation inadéquate du risque de développer la maladie de Parkinson en cas d’exposition de l’homme. »

Preuves suffisantes

Une deuxième préoccupation est que les doses de glyphosate utilisées jusqu’à présent dans les expériences animales étaient probablement beaucoup trop faibles et non représentatives. Les expériences ont été menées avec des concentrations de glyphosate équivalentes à celles que reçoivent les humains à travers leur alimentation.

Or le glyphosate est aussi présent dans l’air et les poussières, ce qui entraîne une exposition par la peau et par la respiration. Ces voies d’accès et ces concentrations élevées devraient également être explicitement prises en compte lors de l’évaluation du risque de lésions cérébrales dues à l’herbicide. Enfin, certains s’inquiètent du fait que ces tests et études réglementaires sont menés par l’industrie elle-même.

Lire l’enquête :    Des géants des pesticides accusés d’avoir dissimulé la toxicité de leurs produits pour le cerveau en développement *******

Il existe aujourd’hui un faisceau de preuves scientifiques indiquant que le glyphosate est une cause possible de Parkinson. Des études sur les animaux montrent que les zones du cerveau concernées par cette pathologie sont endommagées après une exposition à cette substance. Une étude récente a montré que l’exposition au glyphosate était associée à des signes de lésions cérébrales, mesurées par un marqueur sanguin (« neurofilament à chaîne légère ») des lésions cérébrales des maladies de Parkinson et d’Alzheimer, entre autres.

Ces effets ont été observés dans la population générale, c’est-à-dire chez des personnes qui ne travaillaient pas au contact du glyphosate. Ces preuves permettent-elles de conclure ? Non, mais elles constituent des preuves suffisantes d’un lien dit « biologiquement plausible » entre l’exposition au glyphosate et le risque de maladie de Parkinson. Si l’on ajoute à cela les lacunes du cadre d’évaluation et la croissance rapide de la maladie, il y a de quoi s’inquiéter sérieusement.

Lire aussi l’édito du « Monde » :  Préserver l’expertise scientifique de l’ingérence politique ****

En tant que médecins spécialistes des maladies neurodégénératives, nous avons trois conseils à donner à Marc Fesneau, le ministre français de l’agriculture. D’abord, votez contre le renouvellement de l’autorisation du glyphosate. Ensuite, demandez à l’Europe de débloquer des fonds pour le développement rapide d’un cadre amélioré d’évaluation des pesticides, ciblant les risques de maladie de Parkinson et d’autres pathologies neurodégénératives.

Enfin, faites évaluer le glyphosate et tous les autres pesticides actuellement autorisés selon ce nouveau cadre par des institutions scientifiques indépendantes. Seule l’utilisation des pesticides évalués comme sûrs selon ces nouveaux critères devrait être autorisée à l’avenir. En parallèle, des alternatives aux pesticides doivent être vigoureusement recherchées. Cela protégera votre population et contribuera à freiner la pandémie de Parkinson.

Bas Bloem est professeur de neurologie au centre hospitalier de l’université Radboud, Pays-Bas ; Tjitske Boonstra est chercheuse en neurologie à l’université de technologie de Delft et membre de l’Alliance contre Parkinson aux Pays-Bas.

Bas Bloem(Neurologue) et  Tjitske Boonstra(Chercheuse)

****Préserver l’expertise scientifique de l’ingérence politique

Éditorial

Le Monde

La demande du ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, de voir réévaluée la décision de l’Anses d’interdire le S-métolachlore, un pesticide responsable d’une vaste contamination des nappes phréatiques, est inédite et inquiétante.

Publié le 03 avril 2023 à 14h45, modifié le 03 avril 2023 à 15h03  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/03/preserver-l-expertise-scientifique-de-l-ingerence-politique_6168080_3232.html

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Il fallait une certaine audace pour demander, le jour même de l’annonce du plan Eau du gouvernement, le maintien d’un pesticide responsable d’une vaste contamination des nappes phréatiques : Marc Fesneau l’a eue. S’exprimant au congrès annuel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), qui s’est tenu du 28 au 30 mars à Angers (Maine-et-Loire), le ministre de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire a annoncé avoir demandé à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de « réévaluer sa décision sur le S-métolachlore ». L’agence avait annoncé, le 15 février, sa décision de suspendre les principaux usages de cet herbicide.

Lire le décryptage :    Pesticides : la volonté du ministre de l’agriculture de revenir sur l’interdiction du S-métolachlore suscite un tollé

La raison de cette interdiction est simple. Elle tient à l’application de la réglementation européenne : les produits de dégradation de cette substance – classée « cancérogène suspecté » – sont retrouvés à des taux non réglementaires dans les eaux souterraines et polluent l’eau distribuée à plusieurs millions de Français. Après avoir tenté, sans succès, de réduire ces taux de contamination en diminuant les doses autorisées, l’Anses n’a eu d’autre choix que d’annoncer qu’elle suspendait les usages majeurs de ce produit – les prérogatives d’autorisation et de retrait des pesticides, des médicaments vétérinaires et des biocides appartiennent en effet à l’agence depuis la loi de 2014 sur l’agriculture et l’alimentation.

Pression inédite

M. Fesneau a justifié sa sortie en arguant que cette décision « n’est pas alignée sur le calendrier européen », induisant une distorsion de concurrence. Le ministre et ses services ne peuvent pourtant ignorer que les conclusions de l’Anses ont été confirmées par les agences européennes et que les jours du S-métolachlore sont – sauf entorse au droit de l’Union – désormais comptés sur l’ensemble du continent. L’agence française aura fait simplement preuve de célérité pour préserver la santé et l’environnement, ne devançant, selon toute vraisemblance, le calendrier européen que de quelques semaines.

A l’Anses, les propos du ministre ont été reçus, avec sidération, comme une grave ingérence du pouvoir politique sur l’expertise. Le ministre ne peut ignorer que la stricte application du droit ne permet pas au directeur général de l’Anses de surseoir à une décision de gestion de risques sanitaires ou environnementaux pour des raisons industrielles. Au reste, la Cour de justice de l’Union européenne l’a rappelé dans un arrêt du 19 janvier : en matière de pesticides, les impératifs de santé et de respect de l’environnement priment, au moins en théorie, sur les impératifs de production.

Lire la chronique :  Mégabassines : « La débauche de moyens dépêchés par l’Etat contre les opposants contraste avec la tranquillité dont jouissent les tenants de l’agro-industrie »

Cette pression est inédite de la part d’un ministre, qui plus est l’un des ministres de tutelle de l’agence. Elle survient quelques semaines après la publication, le 10 mars, d’un rapport du conseil scientifique de l’Anses lui enjoignant de mieux prendre en compte les connaissances scientifiques les plus récentes dans l’élaboration de ses avis – c’est-à-dire de faire preuve d’une plus grande rigueur dans la protection de la santé publique et des écosystèmes. Outre qu’elle constitue une nouvelle preuve empirique de l’influence des intérêts agro-industriels sur la définition et la conduite des politiques publiques, cette pression est un signe inquiétant de la relation de certains responsables politiques à l’expertise scientifique. Il faudrait la suivre lorsqu’elle est jugée favorable, et dans le cas contraire la changer.

Le Monde

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*****« Le dossier glyphosate illustre jusqu’à la caricature le conflit entre agences réglementaires et institutions scientifiques »

Chronique

Stéphane Foucart

L’interminable controverse sur les dangers du glyphosate, entre les agences réglementaires et les institutions scientifiques, nourrit le relativisme et la défiance, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 24 septembre 2023 à 05h15, modifié le 24 septembre 2023 à 11h22  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/09/24/le-dossier-glyphosate-illustre-jusqu-a-la-caricature-le-conflit-entre-agences-reglementaires-et-institutions-scientifiques_6190720_3232.html 

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Le scepticisme devant les dangers du réchauffement ou l’hésitation vaccinale face au Covid-19 le montrent sans ambiguïté : la défiance vis-à-vis des avis scientifiques collégiaux, transparents et fondés sur la littérature savante, comporte des risques importants pour la société. Il n’y a pas de meilleur carburant à cette défiance que les situations dans lesquelles des instances investies d’une autorité scientifique apparemment semblable répondent de manière opposée à la même question. Revenu dans l’actualité avec le projet de réautorisation présenté le 22 septembre aux Etats membres de l’Union européenne (UE), le dossier glyphosate illustre jusqu’à la caricature ce genre de conflit, dont l’étalage public est préjudiciable à l’image de la science.

Lire aussi :    L’Union européenne divisée sur la proposition de la Commission de réautoriser le glyphosate pour dix ansA

Depuis plusieurs années, le désaccord entre agences réglementaires et institutions scientifiques sur la toxicité du glyphosate est total. Entre, d’un côté, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (EChA), et de l’autre, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), les vues semblent irréconciliables. « Preuves fortes de génotoxicité » (CIRC), « probablement pas génotoxique » (EFSA, EChA), « cancérogène probable » (CIRC), « présomption moyenne d’un lien » avec les lymphomes non hodgkiniens (Inserm), « probablement pas cancérogène »(EFSA, EChA)… tout est à l’avenant.

Qui, dans l’opinion, suit d’assez près la controverse pour savoir que les données considérées par les uns et les autres ne sont pas les mêmes ? Qui sait que l’Inserm et le CIRC se basent sur la littérature scientifique – c’est-à-dire l’ensemble des études publiées après examen par les pairs (ou peer review) dans des revues savantes –, et que les agences réglementaires, considérant plus de 95 % de cette littérature comme non fiable ou non pertinente, fondent leur avis (conformément à la loi) sur les tests réglementaires fournis par les industriels ?

Le précédent du Bisphénol A

Ces subtilités échappent sans doute à la plus grande part de l’opinion. Seul surnage le bruit de fond délétère du dissensus, qui nourrit le relativisme et la défiance. Censée relever de l’exercice scientifique, l’expertise réglementaire joue en réalité, parfois, contre la science. « L’évaluation faite par ces agences européennes ne correspond à aucun canon scientifique, résume la toxicologue Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, dans un entretien à Mediapart. Pour la biologiste que je suis, ce processus est une truanderie. »

Lire aussi :    Le glyphosate lié à une élévation des marqueurs de dégâts neurologiques, selon une étude

Les mots sont forts, mais il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat en épistémologie pour comprendre que la méthode à laquelle doivent se plier les agences de l’UE (et d’ailleurs) peut être source de déconvenues. C’est du reste ce qu’enseigne le proche passé. Sur un autre dossier, celui du bisphénol A (BPA), les éléments de la controverse étaient analogues ; son dénouement fut douloureux.

Dès le milieu des années 2000, plusieurs journaux relayaient les alertes de scientifiques sur ce plastifiant omniprésent. De fait, de nombreux travaux de recherche publiés depuis la fin des années 1990 indiquaient que le BPA était un perturbateur endocrinien, suspecté d’une variété d’effets sanitaires sur les humains à de très faibles doses d’exposition (cancers hormono-dépendants, troubles métaboliques ou du neurodéveloppement, baisse de la fertilité et de l’immunité, etc.).

Lire aussi :  Le bisphénol A produit des effets délétères même à très faibles doses

La plus grande part des agences réglementaires n’étaient pas inquiètes : les tests fournis par les industriels étaient rassurants et les études indépendantes étaient considérées comme non fiables ou non pertinentes. Seule l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail eut le front de contrevenir à la doxa réglementaire. Contre l’avis de l’EFSA, elle donna à l’alerte, en France, un caractère officiel dès 2011.

Tant d’années perdues

Entre 2006 et 2014, la presse française (et singulièrement Le Monde) a publié plusieurs centaines d’articles sur le sujet, relayant les nombreux travaux de recherche menés sur cette substance. Tout ce temps, imperméable aux critiques de la communauté scientifique compétente, l’EFSA conserva inchangée la dose journalière tolérable de BPA, à 50 microgrammes par kilo et par jour (µg/kg/j) – censée prévenir tout risque. En 2015, ce seuil fut baissé à 4 µg/kg/j, sans que cela ne bouleverse l’estimation du risque pour la population, au niveau réel d’exposition. Comme aujourd’hui sur la question du glyphosate, les chercheurs engagés, les ONG et les journalistes étaient des complotistes antiscience, des marchands de peur, des militants, des khmers verts, etc.

Lire aussi :  Une étude révèle l’omniprésence du bisphénol A dans l’organisme des Européen

La fin de l’histoire ? C’est l’EFSA elle-même qui l’a écrite. En décembre 2021, l’agence s’est résolue à considérer une étude académique pour calculer une nouvelle dose journalière tolérable de 0,04 nanogramme par kilo et par jour (ng/kg/j). Soit un seuil 1,25 million de fois plus faible que celui de 2014. Un tel écart, dans le calcul d’une valeur-seuil importante pour la santé publique, n’est pas anodin. C’est la différence qu’il y a entre une balade de 1 kilomètre et trois fois la distance Terre-Lune. Après discussions avec les parties prenantes, ce seuil a finalement été fixé, en avril, à 0,2 ng/kg/j. Conséquence : selon une note du 14 septembre de l’Agence européenne de l’environnement, l’écrasante majorité des Européens – et 100 % des Français – sont exposés à des niveaux de BPA au-delà du seuil de risque.

On peut bien sûr se réjouir que l’agence ait finalement évolué. On peut aussi s’interroger sur ce que peut être le fardeau sanitaire de tant d’années perdues. Et enfin se demander pourquoi aucune leçon ne semble en avoir été tirée par le législateur.

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Stéphane Foucart

*******Des géants des pesticides accusés d’avoir dissimulé la toxicité de leurs produits pour le cerveau en développement

Selon une étude publiée jeudi, plusieurs fabricants ont soustrait aux autorités européennes des résultats de tests qui mettaient notamment en évidence les effets délétères de leurs substances sur des animaux de laboratoire exposés in utero. 

Par Stéphane Foucart (avec la Bayerischer Rundfunk, « Der Spiegel », la SRF et « The Guardian »)Publié le 01 juin 2023 à 06h01, modifié le 01 juin 2023 à 10h44 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/06/01/des-geants-des-pesticides-accuses-d-avoir-dissimule-la-toxicite-de-leurs-produits-pour-le-cerveau-en-developpement_6175659_3244.html

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Le siège de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, à Parme (Italie).
Le siège de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, à Parme (Italie).  CAPTURE D’ECRAN YOUTUBE / EFSACHANNEL

Alors que les troubles du neurodéveloppement (autisme, déficit de l’attention et hyperactivité, handicaps intellectuels, etc.) sont en forte augmentation dans de nombreux pays, dont la France, les travaux du chimiste Axel Mie (université de Stockholm, Institut Karolinska) et de la toxicologue Christina Rudén (université de Stockholm) risquent fort de susciter un vif intérêt. Et une forte polémique.

Dans la foulée de précédents travaux sur le glyphosate parus en septembre 2022, les deux scientifiques suédois montrent, dans une étude publiée jeudi 1er juin par la revue Environmental Health, que plusieurs fabricants de pesticides ont soustrait aux autorités européennes des résultats défavorables de tests de toxicité pour le cerveau en développement (DNT, pour developmental neurotoxicity) – tests qu’ils avaient menés sur leurs substances en vue de leur évaluation, avant autorisation de mise sur le marché. Des résultats révélés en exclusivité par Le Monde, la Bayerischer Rundfunk et Der Spiegel en Allemagne, la Schweizer Radio und Fernsehen (SRF) en Suisse et The Guardian au Royaume-Uni.

Au départ, les deux chercheurs ont procédé à un travail de fourmis. Ils ont comparé, dans des milliers de pages de dossiers réglementaires, les données transmises par les fabricants aux autorités américaines, d’une part, et européennes, d’autre part. Ils ont ainsi pu identifier neuf pesticides pour lesquels plusieurs industriels (dont Bayer et Syngenta) ont réalisé et soumis des études de DNT à l’Environment Protection Agency (EPA) américaine, mais pas à l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Menés sur des animaux de laboratoire entre 2001 et 2007, ces tests n’ont ainsi pas été pris en compte par le régulateur européen lors des premières autorisations de ces neuf substances (abamectine, éthoprophos, buprofézine, fénamidone, fénamiphos, fluaziname, glyphosate-trimésium, pymétrozine, pyridabène), pour la plupart accordées à la fin des années 2000.

Lire aussi :   Glyphosate : une étude industrielle sur la neurotoxicité de l’herbicide soustraite aux autorités européennes

« Ces travaux doivent être considérés d’autant plus sérieusement que les impacts des pesticides sur les troubles du neurodéveloppement sont avérés de manière univoque, non seulement sur des animaux de laboratoire, mais aussi sur les humains, commente le neurobiologiste Yehezkel Ben-Ari, directeur de recherche émérite à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), qui n’a pas participé aux travaux des chercheurs suédois. Sur l’autisme en particulier, mais aussi sur le quotient intellectuel, on sait que les expositions maternelles ont un effet sur l’enfant à naître. »

L’exemple éloquent de l’abamectine

Les études non soumises auraient-elles changé la décision de mise sur le marché des autorités ? Pour quatre des neuf molécules en question, Axel Mie et Christina Rudén estiment que c’est potentiellement le cas. Pour trois d’entre elles, c’est, selon les chercheurs, avéré.

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L’exemple de l’abamectine – un insecticide commercialisé en premier lieu par Syngenta – est en particulier éloquent. Deux tests de DNT sur des rongeurs, consistant à exposer des femelles gestantes et à évaluer les conséquences de cette exposition sur leur progéniture, ont été commandités par Syngenta et achevés en 2005 et 2007. « Ces études n’ont pas été communiquées par Syngenta aux agences européennes, ni avant, ni après que la décision initiale d’autorisation a été prise en 2008, ni à l’occasion de la demande, en 2013, d’une modification des conditions d’usage [de la substance] », écrivent les chercheurs.

En 2016, un consortium de firmes agrochimiques soumet aux autorités de l’Union européenne (UE) une demande de renouvellement d’autorisation de l’abamectine. « Le dossier soumis ne contient pas les études de DNT, ni aucune référence à leur existence », poursuivent Axel Mie et Christina Rudén. Ce n’est qu’en cours de procédure, en 2019, que les experts de l’Etat rapporteur, l’Autriche, chargés de l’expertise préliminaire au nom de l’UE, requièrent ces données auprès de Syngenta, qui les leur fournit.

Lire aussi :    Une présence généralisée des pesticides dans les sols agricoles de France, selon une étude-pilote

En 2023, cette réévaluation aboutit à la réautorisation de l’abamectine en Europe, mais avec des contraintes drastiques : l’utilisation n’est autorisée que sous serre, et les doses acceptables d’exposition des humains sont revues à la baisse, précisément du fait des impacts relevés par les tests de DNT commandités par Syngenta en 2005 et 2007, c’est-à-dire dix-huit ans et seize ans plus tôt. « Certains usages précédents risquant d’induire le dépassement du nouveau seuil de toxicité aiguë, par exemple sur les pommes, seront limités ou interdits », écrivent les deux chercheurs.

Des effets comportementaux sur les animaux

Bien que différent, l’exemple de l’éthoprophos n’est pas moins inquiétant. Une étude de DNT conduite par Bayer est achevée en 2004, écrivent Axel Mie et Christina Rudén.

« Selon l’évaluation qui en est faite par [les experts américains de] l’EPA en janvier 2005, l’éthoprophos a provoqué des effets comportementaux [sur les animaux de laboratoire] à toutes les doses testées », relatent les deux chercheurs. Problème : les scientifiques de Bayer ne détectent aucun effet dans les mêmes données, et ce sont leurs propres conclusions qu’ils transmettent aux autorités européennes, sans signaler l’analyse divergente des experts américains de l’EPA.

Bayer a-t-il manqué de diligence ? Les deux chercheurs suédois ignorent la date à laquelle l’entreprise a été informée de l’analyse divergente de l’EPA, mais ils relèvent qu’en avril 2005 les agences européennes se rangent à l’analyse de l’agrochimiste allemand et échouent à « identifier, mettre en lumière, discuter ou conclure à des effets comportementaux sur la progéniture des animaux exposés, quel que soit le niveau d’exposition ». C’est, en partie, sur la base de cette conclusion « rassurante » que l’éthoprophos est autorisé en Europe en 2007.

Lire le décryptage :   Pesticides et engrais, causes majeures de l’effondrement des populations d’oiseaux en Europe

En 2016, près d’une décennie plus tard, une autre société agrochimique, désormais propriétaire de la molécule, demande la réautorisation de l’éthoprophos en Europe. Cette fois, d’autres données manquent au dossier transmis, explique-t-on à l’EFSA.

Alertée par les deux chercheurs suédois, en septembre 2017, de l’existence d’une analyse divergente de l’EPA, l’agence européenne finit par se ranger à l’avis de son homologue américaine, tout en notant que celle-ci dispose d’autres données industrielles qui ne lui ont pas été transmises. En 2020, pour cette raison et d’autres, l’éthoprophos est interdit en Europe. Soit seize années après la caractérisation de sa toxicité pour le neurodéveloppement.

Les données manquantes des industriels

C’est l’un des aspects insolites de l’histoire : dans la majorité des cas, ce sont les deux chercheurs suédois qui ont alerté les autorités européennes de la présence, outre-Atlantique, de tests réglementaires qui ne leur avaient pas été fournis. Pour cinq des neuf pesticides épinglés, c’est leur vigilance qui a finalement permis à l’EFSA d’exiger des industriels les données manquantes. Au total, quatre produits n’ont, à ce jour, pas été renouvelés, quatre sont en cours de réexamen, seule l’abamectine s’étant vue réautorisée en 2023 – une décision attaquée en justice début mai par l’organisation non gouvernementale Pesticide Action Network Europe.

De leur côté, les industriels interrogés – en particulier Bayer et Syngenta – assurent avoir scrupuleusement suivi la réglementation européenne. Selon eux, celle-ci n’exigeait pas, au moment des faits, d’études de DNT dans les dossiers réglementaires. Ils contestent en outre le fait que les études non soumises aient été déterminantes.

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A la Commission européenne, on rappelle que les firmes « doivent notifier aux Etats membres la découverte d’effets indésirables [de leurs produits] en vertu de la directive de 1991 et du règlement de 2009 ». Une exigence sujette à interprétation, en particulier sur la caractérisation d’un « effet indésirable ». Toujours est-il qu’à l’automne 2022, des communications internes à l’exécutif européen indiquent que les informations transmises par les deux chercheurs suédois ont été accueillies avec inquiétude, la situation étant même qualifiée de « grave problème » par un haut représentant de la Commission européenne.

« On voit qu’il y a deux poids, deux mesures, commente l’eurodéputée autrichienne Sarah Wiener (Verts/ALE). On fournit les études aux Etats-Unis, où l’on sait que les procédures d’autorisation sont plus favorables, et ici, en Europe, elles ne sont pas rendues publiques. Cela représente un risque pour la santé des Européens et ce n’est, à mon avis, que la partie émergée de l’iceberg : on ne parle ici que de la découverte plus ou moins fortuite, par des scientifiques curieux et engagés, d’études conduites mais non soumises. »

La comparaison avec le « dieselgate »

Pour l’eurodéputé français Pascal Canfin (Renew), président de la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire au Parlement européen, l’affaire est potentiellement aussi explosive que le « dieselgate ».

« Si ces informations sont correctes, alors cela signifie que les fabricants des pesticides ont triché pour maintenir des produits dangereux sur le marché, dit-il. C’est l’équivalent du “dieselgate”, où des constructeurs automobiles ont falsifié les contrôles réglementaires pour continuer à vendre des technologies dangereuses pour la santé. Nous avons su réagir pour l’automobile, nous devons en faire de même pour les pesticides. »

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Les questions posées par les découvertes d’Axel Mie et Christina Rudén vont au-delà des seuls troubles du neurodéveloppement. « Les études montrant la grande vulnérabilité du cerveau en développement aux pesticides ou encore aux particules fines sont nombreuses et indiquent un effet sur la migration neuronale ou la prolifération cellulaire, précise M. Ben-Ari, l’un des chercheurs les plus cités au monde sur les processus de maturation cérébrale. Les conséquences sur la prématurité et l’incidence de l’autisme sont claires mais pas seulement : nombre de maladies naissent en réalité in utero, et des travaux récents suggèrent que certaines maladies neurodégénératives ont, aussi, une origine intra-utérine. »

Stéphane Foucart(avec la Bayerischer Rundfunk, « Der Spiegel », la SRF et « The Guardian »)

********Glyphosate : entre l’Inserm et les agences réglementaires, des conclusions divergentes

Dans un rapport publié mardi, Générations futures interroge le corpus scientifique sur lequel se fondent les agences réglementaires européennes d’une part, et l’Inserm d’autre part, pour expertiser les effets de l’herbicide sur la santé. 

Par Stéphane Foucart  Publié le 12 septembre 2023 à 07h00, modifié le 12 septembre 2023 à 10h00 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/09/12/glyphosate-entre-l-inserm-et-les-agences-reglementaires-des-conclusions-divergentes_6188970_3244.html

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Lors d’une manifestation contre l’usage du glyphosate, lors de la COP15 sur la biodiversité, à Montréal, le 8 décembre 2022.
Lors d’une manifestation contre l’usage du glyphosate, lors de la COP15 sur la biodiversité, à Montréal, le 8 décembre 2022.  PAUL CHIASSON / AP

Dans les prochaines semaines, la Commission européenne devrait proposer aux Etats-membres de réautoriser le glyphosate jusqu’en 2038, sur la foi de l’expertise rendue par les deux agences réglementaires de l’Union européenne – l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Dans un rapport rendu public mardi 12 septembre, l’association Générations futures interroge ces travaux, en comparant leurs conclusions avec celles de l’expertise collective rendue par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en juin 2021.

Le constat est celui de profonds désaccords entre les deux expertises – Inserm d’une part, agences réglementaires de l’autre – sur les effets examinés. Que ce soit sur la génotoxicité (toxicité pour l’ADN), la neurotoxicité (toxicité pour le cerveau), la reprotoxicité (toxicité pour la reproduction) et les effets de perturbation endocrinienne, ou encore la mitotoxicité (toxicité pour la respiration cellulaire) ou la toxicité pour le microbiote, les agences réglementaires ne mettent pas en évidence d’effets probants, tandis que les experts réunis par l’Inserm citent de nombreuses études mettant en évidence de tels dangers.

« L’une des raisons de cette divergence est le fait que les agences réglementaires jugent non fiables ou non pertinentes l’écrasante majorité des études universitaires, explique Pauline Cervan, ancienne toxicologue pour l’industrie chimique, désormais chargée de mission à Générations futures. Pour l’ensemble des effets que nous avons analysés, l’Inserm s’est appuyé sur quarante-cinq études académiques, mais une seule d’entre elles a été jugée pertinente et fiable par les agences. Celles-ci considèrent en priorité les études standardisées que leur fournissent les industriels. »

« Déficits locomoteurs » et « comportement dépressif »

Par exemple, pour forger leur opinion sur la génotoxicité du glyphosate, les experts de l’Inserm ont pris en compte dix-huit études académiques dont aucune n’a été retenue par les agences réglementaires. « Il est peu probable que le glyphosate soit génotoxique sur la base d’une approche de type “poids de la preuve” », écrit ainsi l’EFSA dans son rapport final, publié en juillet. L’expertise de l’Inserm conclut à l’exact inverse : « De nombreuses études mettent en évidence des dommages génotoxiques [qui] s’ils ne sont pas réparés sans erreur par les cellules, peuvent conduire à l’apparition de mutations et déclencher ainsi un processus de cancérogenèse. » Les auteurs ajoutent que ces effets sont cohérents avec le stress oxydant induit par le glyphosate « parfois à des doses d’exposition compatibles avec celles auxquelles les populations peuvent être confrontées ».

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De même, pour le potentiel de perturbation endocrinienne, l’Inserm a considéré vingt-et-une études publiées dans la littérature scientifique pour forger son opinion. Les agences en ont jugé une seule fiable et pertinente. « L’ensemble du poids des preuves n’a pas montré de mécanisme convaincant d’activité endocrinienne », écrit ainsi l’EFSA. Là encore, l’Inserm conclut à l’inverse : « La littérature récente suggère un mode d’action PE qui pourrait agir au niveau des fonctions développementales ou de reproduction », lit-on dans son expertise collective.

Quant à la neurotoxicité, les agences réglementaires jugent que « les éléments de preuve d’un effet du glyphosate ou des herbicides à base de glyphosate sur les neurotransmetteurs sont insuffisants ». Autre son de cloche du côté de l’Inserm qui note, dans les commentaires que l’institution a adressés aux régulateurs européens, que « des études universitaires récentes ont montré que les herbicides à base de glyphosate ainsi que le glyphosate seul modifient les concentrations de plusieurs neurotransmetteurs dans diverses régions du cerveau chez les rongeurs »« Cela pourrait expliquer les déficits locomoteurs et le comportement dépressif observés chez les rongeurs exposés », ajoutait l’institut.

« Aucun résultat important n’a été écarté »

D’autres effets toxiques relevés dans le rapport de l’Inserm, sur de possibles modes d’action épigénétique, sur la toxicité pour la respiration cellulaire ou les effets sur le microbiote intestinal n’ont pas été recherchés par les agences. Interrogée, l’ECHA explique avoir mené une évaluation « fondée sur le “poids de la preuve”, ce qui signifie que les études bien réalisées et standardisées ont généralement plus de poids dans l’évaluation »« Aucun résultat important n’a été écarté », ajoute-t-on à l’ECHA. L’agence précise que « l’étude du microbiote intestinal ne fait actuellement pas partie du cadre européen d’évaluation des pesticides et que, par conséquent, ces études n’ont pas été prises en compte dans l’évaluation ».

Lire aussi :    Des géants des pesticides accusés d’avoir dissimulé la toxicité de leurs produits pour le cerveau en développement

L’EFSA, de son côté, estime que son rapport final publié en juillet est « l’évaluation la plus complète et la plus transparente d’un pesticide jamais réalisée par l’EFSA et les Etats membres de l’UE »« Les experts ont évalué une série d’études publiées dans la littérature scientifique et des études réglementaires pour parvenir à leurs conclusions », ajoute-t-on à l’agence basée à Parme (Italie).

Lire aussi :    La crédibilité de l’Anses questionnée par son propre conseil scientifique (A)

(A)La crédibilité de l’Anses q uestionnée par son propre conseil scientifique

Dans un rapport sur l’Agence nationale de sécurité sanitaire, les experts indépendants s’inquiètent du « décalage entre science et expertise » au sein de l’institution et préconisent une réforme de son fonctionnement. 

Par Stéphane Mandard  Publié le 14 mars 2023 à 05h00, modifié le 14 mars 2023 à 09h54

https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/03/14/la-credibilite-de-l-anses-questionnee-par-son-propre-conseil-scientifique_6165357_3244.html

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Devant les locaux de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), en juillet 2015.
Devant les locaux de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), en juillet 2015.  MATTHIEU ALEXANDRE / AFP

Pas de communiqué de presse, aucune trace en « une » de son site Internet : le rapport a été mis en ligne en toute discrétion, vendredi 10 mars, par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Et pour cause, le document de 139 pages, que Le Monde a consulté, porte sur la « crédibilité de l’expertise scientifique » menée par l’agence, et ses conclusions ne sont pas flatteuses.

Glyphosate, néonicotinoïdes, fongicides SDHI : ces dernières années, dans plusieurs dossiers sensibles, les avis rendus par l’autorité sanitaire ont été au centre de vives polémiques. Au point que le conseil scientifique de l’Anses – composé d’une trentaine de scientifiques, la plupart indépendants de l’agence – a jugé nécessaire de mandater un groupe de travail pour analyser la situation et faire des recommandations. « Cette situation pourrait, si elle n’est pas gérée attentivement, menacer la crédibilité de l’agence », alerte le groupe de travail, créé à l’automne 2020 et dirigé par Pierre-Benoît Joly, président du centre Inrae Occitanie-Toulouse.

L’expertise est au cœur de « trois grandes tensions », relève le rapport. La première tient à « la nécessité de prendre en compte les connaissances scientifiques les plus avancées »« Le décalage entre science et expertise constitue l’un des facteurs les plus importants d’érosion de la crédibilité et l’Anses ne parvient pas toujours à réduire cette tension », écrivent les membres du conseil scientifique. Deuxième tension répertoriée : « l’urgence de rendre certains avis », conduisant à déroger aux règles usuelles de l’expertise pour, in fine, rendre des « résultats fragiles ».

La troisième tension identifiée par les rapporteurs est institutionnelle. Depuis 2015, l’Anses est chargée non seulement d’évaluer les risques liés à certains produits (pesticides, biocides, médicaments vétérinaires), mais aussi de leur régulation. Elle encadre leurs usages, accorde ou non les autorisations de mise sur le marché ou édicte leur retrait. Avant 2015, c’est la direction générale de l’alimentation, au ministère de l’agriculture, qui était chargée de cette mission. Pour les rapporteurs, ce mélange des genres imposé à l’agence contribue à « l’érosion de sa crédibilité ».

Lire aussi (2021) :   En 2016, l’Anses a enterré un rapport sur le glyphosate (B)

Désaccords avec des membres de la communauté scientifique

Le conseil scientifique de l’Anses s’est fondé sur l’analyse de trois cas pratiques, concernant tous des pesticides : les insecticides « tueurs d’abeilles » néonicotinoïdes, le glyphosate, célèbre herbicide controversé de Monsanto, et les fongicides SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase). Dans ces trois situations, le hiatus entre le cadre réglementaire de l’expertise et la réalité des connaissances scientifiques disponibles est une cause majeure de conflit. Si, dans le cas des néonicotinoïdes, le débat s’est rapidement éteint avec l’annulation, par la justice administrative, des autorisations de mise sur le marché délivrées par l’agence à des produits à base de sulfoxaflor (un insecticide ayant le même mode d’action que les néonicotinoïdes), il perdure pour le glyphosate et les SDHI.

Avec une particularité : c’est avec des membres de la communauté scientifique ou des institutions scientifiques que l’Anses est en désaccord, parfois vivement. Dans le cas des SDHI, c’est un groupe de chercheurs des organismes publics qui accuse l’agence, depuis 2017, de ne pas tenir compte des risques présentés par ces produits pour la santé humaine et l’environnement malgré ses alertes. Dans le cas du glyphosate, c’est avec les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) ou l’Institut national pour la santé et la recherche biomédicale (Inserm) que les conclusions de l’Anses divergent. Le CIRC, comme l’Inserm, juge l’herbicide bien plus dangereux que le gendarme français des pesticides.

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« Très fortes pressions »

Le conseil scientifique s’est appuyé sur des auditions de scientifiques, d’experts, d’élus ou de membres de la société civile pour proposer une série de vingt-sept recommandations. Il préconise notamment de prendre en compte les connaissances scientifiques nouvelles, de formaliser le traitement des alertes scientifiques, d’affiner le traitement des conflits et liens d’intérêts…

Cet ensemble de recommandations vise à réformer le fonctionnement de l’agence afin de renforcer sa crédibilité. Sans garantie de réussite. Pour l’un des scientifiques interrogés par le conseil, la perte de crédibilité de l’Anses n’est pas liée à ses expertises, mais à la réalité de « l’effondrement de la biodiversité en France »« Cela veut dire que les expertises n’ont pas fonctionné depuis trente ans, a-t-il témoigné. Nous pouvons ensuite nous demander pourquoi ces expertises n’ont pas fonctionné, pourquoi l’Anses ou ses prédécesseurs n’ont pas été capables de voir la catastrophe venir ? C’est vraiment la cause de la décrédibilisation de l’Anses. »

Dans une note publiée avec le rapport, l’Anses assure travailler à « améliorer en continu ses approches et ses méthodes pour produire des expertises robustes et crédibles ». Pour Brice Laurent, responsable de la direction sciences sociales de l’Agence, les recommandations du rapport « font écho aux démarches entreprises par l’Anses pour s’ouvrir à de nouvelles connaissances ».

Au sein du conseil scientifique, on ne se fait toutefois guère d’illusion sur l’avenir de certaines recommandations visant en particulier à rendre plus « étanche » la frontière entre l’évaluation et la gestion des risques liés aux pesticides : « L’Anses est une institution prise entre quatre feux [quatre tutelles ministérielles, santé, transition écologique, agriculture et économie] et soumise à de très fortes pressions. Elle n’aura pas forcément la latitude de mettre en place des réformes pourtant nécessaires. » 

Stéphane Mandard

(B) En 2016, l’Anses a enterré un rapport sur le glyphosate

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail devait donner un avis sur la solidité des tests utilisés dans l’expertise européenne pour détecter une éventuelle génotoxicité des produits à base de l’herbicide controversé. 

Par Stéphane Foucart  Publié le 16 novembre 2021 à 08h00, modifié le 16 novembre 2021 à 10h26

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/11/16/en-2016-l-anses-a-enterre-un-rapport-sur-le-glyphosate_6102225_3244.html

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Le 10 mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) classait le glyphosate cancérogène probable pour l’homme et ouvrait une controverse durable sur la sûreté du pesticide de synthèse le plus utilisé en France et dans le monde. Deux semaines plus tard, cinq ministères saisissaient l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) d’un avis sur la question. La première partie de cette expertise a été publiée en février 2016. Selon nos informations, la seconde a été enterrée par l’Anses.

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C’est la première fois que le gendarme français des pesticides fait ainsi disparaître, hors de toute procédure, un projet d’expertise. « Une telle situation est inédite. Normalement, l’expertise, une fois enclenchée, ne peut être interrompue sans raison, dit un fin connaisseur de l’agence. C’est une garantie de l’indépendance du processus : une fois qu’une question a été posée à des scientifiques, l’agence ne doit pas pouvoir ignorer la réponse qu’ils apportent. »

Dans leur lettre de saisine, les tutelles de l’Anses lui demandaient d’éclairer les divergences entre le CIRC et l’expertise préliminaire européenne, conduite par l’Allemagne. Au contraire du CIRC, celle-ci dédouanait le glyphosate de tout potentiel cancérogène. Pour répondre, l’Anses avait réuni un groupe de quatre chercheurs extérieurs à l’agence – trois toxicologues et un épidémiologiste – et leur avait demandé deux rapports distincts.

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Divergence entre les expertises

Le premier sur les arguments en faveur ou en défaveur d’une classification du glyphosate pur comme cancérogène probable. Le second sur la robustesse des tests utilisés dans l’expertise européenne pour détecter une éventuelle génotoxicité (toxicité pour l’ADN) des herbicides à base de glyphosate – c’est-à-dire non pas la substance active seule, mais les produits tels qu’ils sont commercialisés.

Cette question est cruciale pour comprendre la divergence entre les expertises conduites par les agences réglementaires et le CIRC. Les tests pris en compte par les premières ne détectent pas de propriétés génotoxiques au glyphosate ou aux herbicides qui en contiennent, tandis que la grande majorité des études académiques considérées par le CIRC suggèrent, au contraire, que ces produits sont bel et bien génotoxiques. Des travaux publiés en janvier 2019 par Charles Benbrook, dans la revue Environmental Sciences Europe, ont documenté précisément cet hiatus.

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Le premier volet du rapport, publié le 9 février 2016, estimait que le CIRC était allé trop loin dans sa classification du glyphosate, et qu’une classification de la substance comme cancérogène « suspecté » plutôt que « probable » pouvait alors « se discuter »« Cet avis a pour objet de répondre à la première question posée, peut-on y lire. En ce qui concerne la deuxième question, les travaux du GECU [groupe d’expertise collective d’urgence] se poursuivent et feront l’objet d’un rapport additionnel en avril 2016. »

Justification surprenante

Interrogée, l’Anses confirme que ce deuxième volet a été présenté à son comité d’experts spécialisés (CES) sur les pesticides, au cours d’une réunion des 27 et 28 septembre 2016. « Ils [les membres du CES] l’ont vu une fois et ensuite le travail a été abandonné et laissé de côté parce que les travaux de l’Union européenne [sur le sujet] sont venus nous rattraper », dit-on à la direction des produits réglementés de l’Anses. Une justification surprenante, ce second rapport ayant été demandé non pour accompagner la procédure européenne, mais précisément pour évaluer sa solidité. La question posée aux experts était en effet de déterminer « si les études de génotoxicité réalisées sur la préparation représentative du dossier européen (…) sont suffisamment robustes compte tenu des protocoles utilisés ».

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Pourquoi la réponse proposée par les experts sollicités par l’agence n’a-t-elle pas fait l’objet d’une délibération formelle et n’a-t-elle été ni rejetée, ni adoptée et publiée ? L’Anses admet ne disposer d’aucun document, décision écrite ou compte rendu délibératif, justifiant l’abandon du projet de rapport. Aucun des membres du CES de l’Anses que Le Monde a pu contacter ne se souvient de l’examen du texte ou n’a souhaité s’exprimer. Le président du CES, le toxicologue Eric Thybaud, désormais retraité, n’a pu être joint.

Quant aux deux auteurs du projet de rapport que Le Monde a pu identifier, il s’agit des toxicologues Bernard Salles (université de Toulouse, Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, Inrae) et Fabrice Nesslany (Institut Pasteur de Lille). Le premier confirme avoir participé au projet d’expertise mais ne souhaite pas en détailler la teneur, ni le rendre public sans autorisation de l’Anses. Le second n’a pas répondu aux sollicitations du Monde.

Stéphane Foucart

(C) Glyphosate : l’expertise européenne a exclu de son analyse l’essentiel de la littérature scientifique

Selon l’analyse bibliométrique conduite par l’association Générations futures, 99 % des études sur la toxicité du pesticide sont jugées non pertinentes ou non fiables par le rapport préliminaire européen. 

Par Stéphane Foucart  Publié le 16 novembre 2021 à 06h54, modifié le 16 novembre 2021 à 10h51

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/11/16/glyphosate-l-expertise-europeenne-a-exclu-de-son-analyse-l-essentiel-de-la-litterature-scientifique_6102224_3244.html

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Un agriculteur pulvérise du glyphosate sur un champ de maïs, à Piacé, dans la Sarthe, le 11 mai 2018.
Un agriculteur pulvérise du glyphosate sur un champ de maïs, à Piacé, dans la Sarthe, le 11 mai 2018. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

Une expertise peut-elle être scientifique si la science n’y a pas sa place ? C’est l’épineuse question posée par l’association Générations futures à propos de l’expertise préliminaire européenne sur le glyphosate, qui doit permettre la réautorisation en Europe de l’herbicide controversé, fin 2022. Dans une analyse rendue publique mardi 16 novembre, l’association antipesticide estime et chiffre, pour la première fois, la non-prise en compte de l’écrasante majorité des études universitaires récentes par le rapport préliminaire européen (RAR, pour « Renewal Assessment Report »), préparé par les agences réglementaires néerlandaise, hongroise, française et suédoise.

Selon l’analyse bibliométrique conduite par l’association, seules 3 % des 7 188 études publiées dans les revues scientifiques internationales sur le glyphosate au cours des dix dernières années ont, en effet, été jugées « pertinentes »et « pouvant être utiles pour l’évaluation » de la substance. Parmi celles-ci, seule une petite fraction – 0,4 % de l’ensemble – est jugée « fiable ». Au total, c’est ainsi plus de 99 % de la littérature savante produite au cours de la dernière décennie sur la toxicité, l’écotoxicité ou les propriétés de perturbation endocrinienne (capacité à interférer avec le système hormonal) du pesticide de synthèse le plus utilisé au monde qui est jugé non pertinente ou non fiable par le RAR.

A l’inverse, note l’association, les études conduites par les fabricants bénéficient d’une plus grande mansuétude et finissent par fonder l’essentiel de l’expertise européenne. Pourtant, l’association relève des « défauts majeurs » dans la plupart de ces tests réglementaires, qui ont pourtant été considérés comme fiables par les évaluateurs européens.

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Le rapport de l’association éclaire une controverse qui dure depuis plus de cinq ans. En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), la principale autorité de classification des agents cancérogènes, classait le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme ». Une position diamétralement opposée à celle des agences réglementaires européennes et américaine : considéré comme non cancérogène, le glyphosate a été réautorisé en 2017, pour cinq ans, sur le territoire de l’Union européenne.

Des divergences de vue

Quatre ans plus tard, les résultats de la nouvelle expertise européenne sont identiques. Selon les conclusions du RAR, communiquées en juin, le glyphosate ne serait ni cancérogène, ni mutagène, ni reprotoxique, ni perturbateur endocrinien. Au même moment, l’expertise collective de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) faisait valoir une opinion différente, concluant notamment à une « présomption moyenne » d’un lien entre exposition professionnelle au glyphosate et survenue d’un lymphome non hodgkinien, un type de cancer du système lymphatique.

Lire aussi   Pesticides et santé : les conclusions inquiétantes de l’expertise collective de l’Inserm

Pourquoi de telles divergences de vue ? Le rapport de Générations futures l’explique par la non-prise en compte, par les experts européens, des études universitaires et académiques publiées dans la littérature savante. Sur les 1 550 études sur la toxicité du glyphosate publiées dans la littérature scientifique au cours des dix dernières années et identifiées par l’association, seules 11 ont été jugées fiables par le RAR. Sur les 1 614 études d’écotoxicité identifiées, là encore 11 études ont été jugées fiables. Le taux est plus faible encore pour les effets de perturbation endocrinienne : sur 4 024 études publiées, seules 8 sont jugées fiables par le RAR.

Sur quels critères objectifs l’essentiel de la science publiée sur le glyphosate est-il considéré comme non pertinent ou non fiable ? « Le fait de ne sélectionner que des études faites sur une “espèce pertinente pour la toxicologie des mammifères” [selon la réglementation] revient à exclure toutes les études réalisées sur d’autres organismes, en particulier aquatique », explique l’association dans son rapport. Or, les laboratoires universitaires utilisent de plus en plus le poisson zèbre comme modèle animal pour étudier les effets possibles de certains produits sur l’homme : tous ces travaux sont a priori rejetés par l’expertise. De même, proteste l’organisation, « les études mécanistiques portant sur les effets du glyphosate au niveau cellulaire et moléculaire ont été rejetées, car [selon les règles appliquées par les agences réglementaires] elles “ne peuvent pas être liées à l’évaluation du risque” ».

D’autres travaux universitaires sont également rejetés parce qu’ils ont été réalisés dans un contexte non européen. « Les études réalisées en Asie ou en Amérique du Sud sont rejetées dès la lecture du résumé, car les conditions [expérimentales] ne seraient pas comparables à celles de l’Europe, lit-on dans le rapport. Cela équivaut à dire que l’on prend en considération des aspects relevant de l’exposition pour évaluer un danger, ce qui est contraire à tous les principes d’évaluation des dangers et des risques. »

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« Le processus n’est pas équitable »

Les études fournies par les fabricants de pesticides à l’appui de la demande de réautorisation du glyphosate sont-elles soumises à la même sévérité ? La toxicologue Pauline Cervan, principale autrice du rapport de Générations futures, s’est spécifiquement intéressée à une catégorie spécifique de tests (dits « du micronoyau ») destinés à identifier les propriétés génotoxiques d’une substance. Quatorze études de ce type ont été soumises par les industriels aux autorités réglementaires, qui en ont exclu quatre, jugées inacceptables.

Quid des dix restantes, considérées comme valables dans le RAR ? « Toutes ces études présentent des défauts majeurs qui auraient dû conduire les autorités à les considérer avec réserve », dit Mme Cervan. Selon la toxicologue, ancienne préparatrice de dossiers réglementaires pour l’industrie chimique, aucune de ces études n’est conforme aux recommandations actuelles de l’Organisation européenne de coopération et de développement économiques qu’elles sont censées respecter : nombre de cellules analysées insuffisant, absence de démonstration que la substance évaluée a atteint le tissu cible (la moelle osseuse), absence des données historiques du laboratoire ayant conduit les tests.

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Interrogée par Le Monde, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui supervise l’expertise européenne, fait valoir que le RAR n’est pour l’heure que préliminaire, et ouvert aux commentaires dans le cadre d’une consultation publique qui s’achève le 22 novembre. « Nous encourageons [Générations futures] à soumettre son rapport à l’EFSA et à l’ECHA [Agence européenne des produits chimiques] afin que les Etats membres rapporteurs responsables du RAR puissent examiner les points spécifiques soulevés », dit-on à l’EFSA. « Bien sûr, une consultation publique a été ouverte et nous allons soumettre nos commentaires, mais le processus n’est pas équitable pour la société civile, dit Pauline Cervan. Le RAR fait plusieurs milliers de pages et la consultation ne dure que deux mois. Pour les ONG, le travail critique à accomplir ne peut être fait de manière exhaustive aussi vite ! »

Stéphane Foucart

******Glyphosate : pourquoi la Commission européenne a-t-elle renouvelé l’autorisation de l’herbicide ? Posez vos questions à notre journaliste Stéphane Foucart

La Commission a annoncé, jeudi, qu’elle renouvellerait l’autorisation pour dix ans, à la suite d’un vote des Etats membres qui a ouvert la voie à cette décision. Notre journaliste répond à vos questions.

Le contexte:

  • La Commission européenne a annoncé, jeudi 16 novembre, qu’elle renouvellerait l’autorisation du glyphosate pour dix ans dans l’Union européenne (UE), à la suite d’un vote des Etats membres qui a ouvert la voie à cette décision.
  • L’exécutif européen s’appuie sur le rapport d’un régulateur européen estimant que le niveau de risque ne justifiait pas d’interdire le glyphosate.
  • Le glyphosate, substance active de plusieurs herbicides – dont le Roundup de Monsanto (Bayer), très largement utilisé dans le monde –, avait été classé en 2015 comme « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé.
  • A l’inverse, en juillet, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a expliqué qu’elle n’avait pas identifié de « domaine de préoccupation critique » chez les humains, les animaux et l’environnement susceptible d’empêcher l’autorisation de l’herbicide, tout en reconnaissant un manque de données.
  • Même si la substance active est approuvée au niveau de l’UE, chaque Etat reste chargé d’autoriser les produits contenant du glyphosate et pourrait donc adopter des restrictions selon les spécificités locales et effets potentiels sur l’environnement, dans le cadre des critères fixés par Bruxelles.
  • Mercredi, le ministre de l’agriculture français, Marc Fesneau, avait redit qu’une interdiction totale de l’herbicide n’était « pas possible » à l’heure actuelle faute de solution de rechange pour les agriculteurs. Pour les ONG Foodwatch et Générations futures, « cette position est une trahison, sans surprise, de la promesse faite par le président de la République [Emmanuel Macron] en 2017 ». Elles estiment que le renouvellement de l’autorisation « va à nouveau à l’encontre du principe de précaution alors que les preuves de la dangerosité du glyphosate pour l’homme et pour l’environnement continuent de s’accumuler ».
  • Stéphane Foucart, journaliste au service Planète du Monde, répond à vos questions sur cette décision à partir de 15 heures.

Pour approfondir

Le Chat à lire de bas en haut:

16:23

C’est la fin de cette conversation, merci à toutes et tous de l’avoir suivie !

16:20

le café (que l’on boit, et en grande quantité), est cancérogène certain. Le glyphosate (que l’on ne boit pas, en tous cas, pas moi), est cancérigène probable. Pourquoi autant d’efforts pour interdire le glyphosate, et aucun contre le café…

bleru16

Le café n’est pas classé cancérogène certain, ni même probable, ni même possible et en tout état de cause, c’est vous qui décidez d’en boire ou non. En revanche, de nombreuses personnes sont exposées au glyphosate (par voie alimentaire ou parce qu’ils sont riverains d’exploitations, ou travailleurs agricoles) sans l’avoir décidé et sans même en avoir conscience. C’est la raison pour laquelle le café n’est pas traité de la même manière que le glyphosate.

16:17

Pensez vous que Monsanto est responsable des rétractations des articles de Séralini ? Merci

Une citoyenne aterrée

Avec ma consoeur Stéphane Horel, nous nous sommes basés sur des documents internes de la firme Monsanto pour répondre à cette question. La réponse est ici :

Lire aussi :  L’affaire Séralini ou l’histoire secrète d’un torpillage  *

16:12

Y a-t-il un moyen de savoir sur l’étiquetage des produits alimentaires vendus si un des constituants a nécessité du glyphosate pour sa production (y compris le sucre des betteraves…) ? Seuls les labels bio le garantissent ? 

lo

En effet, seul le label bio garantit que des substances de synthèse n’ont pas été utilisées pour la production. Les autres labels (HVE, zéro résidus de pesticides…) sont à mon sens trompeurs et n’offrent aucune garantie sérieuse.

16:11

Bonjour, la France s’est engagée à réduire pour 2025 de moitié l’usage des pesticides sur son territoire, cette autorisation enterre-t-elle toute espoir de réaliser cet objectif? 

Maitre Kremer 

Avec ou sans glyphosate, cet objectif n’a aucune chance d’être réalisé.

16:10

Que dit le CIRC sur la cancérogénicité du vin biodynamique ?

Rudolphe

C’est une boisson qui contient de l’alcool, classé « cancérogène pour l’homme » (groupe 1).

16:09

Bonjour, Cette décision concerne le glyphosate mais ses métabolites tel que l’AMPA qui est fortement présent dans les eaux de captages, sont-il représentés ?

Scalpa

En théorie les métabolites sont pris en compte dans les expertises rendues par l’EFSA. Mais on voit avec le recul que de nombreux effets de ces métabolites n’ont pas été correctement évalué, s’agissant de substances comme le chlorothalonil, le chloridazone, le S-métolachlore, etc., dont les produits de dégradation contaminent largement les nappes phréatiques.

16:07

Bonjour, le média Vakita communiquait hier sur un rapport d’un groupe de travail de l’Anses en 2016, qui n’a jamais été publié, sur la génotoxicité des formulations à base de glyphosate. Comment se fait-il que le Monde n’ait pas pu avoir accès à ce rapport malgré sa demande ? Est-ce conforme à la transparence attendue des agences sanitaires publiques ?

Ataka

Le Monde a demandé à l’Anses accès à ce rapport, et l’agence lui a refusé cet accès. Le Monde a ensuite saisi la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) qui a rendu un avis (consultatif) favorable à la demande du Monde, mais l’Anses n’a pas suivi cet avis. Le Monde a donc saisi de cette affaire le tribunal administratif de Melun. La transparence est un combat !

6:04

pourquoi un chat sur le glyphosate et non sur le chlordecone pour lequel les risques semblent bien plus importants et scientifiquement prouvés que pour le glyphosate qui bien sûr constitue un « danger »? cette distinction entre danger et risque me parait fondamental dans le débat

vjosa

La distinction entre « danger » et « risque » est dans le cas européen une fausse question : la réglementation européenne sur les pesticides se fonde sur le « danger » (les propriétés intrinsèques de la molécule) pour autoriser ou non un pesticide à entrer sur le marché. Un pesticide cancérogène avéré ou probable ne peut pas entrer sur le marché en vertu de la loi européenne, sur la seule foi du « danger » !

16:01

Pourquoi ignorez les rapport de l’EFSA, de la FDA, de l’EPA de la NTP, de Health Canada, de l’ECHA, de l’ANSES,de la BFR, des autorités vétérinaires Australienne, neo zélandaise et suisse, de l’ANVISA, de la FSC du Japon, de l’administration du développement rural Coréen ET de l’OMS qui évaluent le risque comme sans danger ?

Mathilde 

Pour le débat sur la science réglementaire et la science académique, voir ci dessous. Personne n’ignore ces avis puisqu’ils conduisent à réautoriser le glyphosate !

15:59

Petite pensée émue à Hubert Reeves qui nous a quitté récemment – « Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus»

Gusgus

Merci pour cette pensée et cette belle citation.

15:58

Qui a élaboré le cahier des charges que les études industrielles doivent respecter?

raphael

Ces cahiers des charges sont élaborés par des organisations intergouvernementales comme l’EPPO (Organisation européenne pour la protection des plantes) ou l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique), qui ne sont pas des organismes scientifiques, mais plutôt chargés d’harmoniser les échanges commerciaux.

15:56

Bonjour ! On parle beaucoup des effets du glyphosate sur la santé. Quel est l’effet du glyphosate sur la biodiversité ? Et une deuxième question, L’efficacité d’un pesticide est-il forcément en lien avec ses impacts sur la biodiversité. Les deux exigences en termes d’efficacité et de protection de la biodiversité sont-elles conciliable ou intrinsèquement contradictoire? Merci pour ce chat!

Lescoquelicots227

Les effets sur la biodiversité sont réels et reconnus par l’EFSA qui regrette l’absence de cadre référentiel pour les évaluer correctement. L’agence reconnaît que « les risques pour la biodiversité associés aux usages représentatifs du glyphosate sont complexes et dépendent de nombreux facteurs », mais elle déplore l’absence de méthodologies harmonisées d’évaluation et l’absence d’objectifs de protection spécifiques de la biodiversité. Du point de vue écotoxicologique, l’EFSA dit avoir identifié un « risque à long terme élevé pour les mammifères, pour douze des vingt-trois usages proposés du glyphosate ».

15:52

Le glyphosate détruit-il la vie dans les sols (vers de terre, bactéries, champignons …) ?

LaBarbe

Le glyphosate a en effet un impact sur la vie des organismes du sol. Plusieurs scientifiques, conduits par Céline Pélosi (Inrae), s’en sont récemment émus dans les colonnes du Monde :

Lire aussi :  « Les vers de terre sont des alliés plus précieux que le glyphosate pour la santé de notre planète et de ses habitants » 

15:50

Bonjour, il est régulièrement fait mention dans les débats dans les médias d’un lobbying intense des industriels commercialisant des pesticides auprès des instances politiques pour favoriser l’utilisation de leurs produits et éviter les restrictions d’usage (voire leur interdiction). Y a-t-il des exemples concrets dans le cas du glyphosate (et notamment dans cette nouvelle procédure de ré-autorisation) ? Avez-vous des lectures à conseiller à ce sujet ? Merci

Benoît

Un peu d’autopromotion : vous pouvez lire les séries d’articles intitulés « Monsanto Papers » sur le site du Monde, publiés en 2017, qui racontent de telles histoires.

Bonjour, d’après plusieurs études récentes, et certains articles publiés dans Le Monde, les dernières mesures de potabilité de l’eau du robinet dépassent les seuils règlementaires dans de nombreux départements Français. Les pesticides sont notamment mis en cause. Comment pensez-vous que cela pourrait influencer l’autorisation de pesticides comme le glyphosate ?

En effet, la qualité de l’eau (et partant celle distribuée aux Français) est dégradée par la présence de produits de dégradation de pesticides ainsi que par des substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS). Sur de nombreux territoires, la seule solution semble être de relever les seuils tolérables pour continuer à distribuer de l’eau aux usagers. On aurait effectivement pu penser que cette situation pousse les dirigeants à faire basculer le système agricole français vers un modèle moins intensif et moins dépendant de la chimie. Cela n’est manifestement pas le cas.

15:43

  • Part

En dehors du CIRC (une unique fois et il y a 8 ans), 22 agences indépendantes ont conclu à l’absence de risque avéré du glyphosate. Ce sujet serait-il devenu un thème fétichiste pour les militants politiques écologiques français ?

Martin

Comme expliqué précédemment, les avis d’agences sur les substances actives pesticides ne sont pas des avis pleinement scientifiques puisqu’ils doivent se conformer à la réglementation. Le CIRC ne se base, de son côté, que sur la science disponible et n’est pas contraint par ces considérations. Par ailleurs, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a rendu sa propre expertise sur le sujet en juin 2021 et celle-ci penche plutôt du côté du CIRC, pas du côté des agences !

15:39

Bonjour. Ne peut-on pas légitimement penser que des membres votant cette mesure de reconduction de ce produit soient corrompus par les lobbies industriels ? 

Michel

Non, je ne crois pas. Le vote procède d’un système de hiérarchie des valeurs qui n’est pas partagé par tout le monde, mais je ne crois pas que ce vote soit le fruit d’une corruption au sens où vous l’entendez.

Est il exact que le glyphosate est aussi cancérogène que la viande rouge ou les boissons chaudes?

Saphir

Non, c’est une confusion sur la réelle portée des avis du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). La viande rouge et le glyphosate sont au même niveau de classification (cancérogène probable ou 2A), mais cette classification ne renseigne que sur un niveau de preuves disponibles. On peut avoir un cancérogène qui fait beaucoup de dégâts malgré un niveau de preuves scientifiques disponibles faible et un cancérogène qui fait peu de dégâts malgré un niveau de preuves fort. Le CIRC ne juge que le niveau de preuves.

15:34

Depuis le temps que ce produit est incriminé, pourquoi n’y a t-il pas eu de recherches sur une alternative ? Quel est le poids des lobbies dans cette affaire ?

Incompréhensible

Le glyphosate a des propriétés très particulières qui ne sont pas facilement remplaçables par un autre produit (il est systémique, c’est un herbicide total, il est dans le domaine public et il se dégrade rapidement – bien qu’incomplètement – après épandage). Ce n’est donc probablement pas un remplacement qu’il faut chercher si l’on veut s’en passer, mais accepter une profonde transformation technique, mais aussi socio-économique, des systèmes agricoles.

15:31

Bonjour, Des agriculteurs affirment qu’il n’existe pas d’alternative au glyphosate qui serait économiquement viable pour leur exploitation, dans le système économique actuel de notre agriculture. Ils affirment qu’il ne leur est pas possible de changer de modèle actuellement. Selon eux, une interdiction du glyphosate entraînerait des coûts de main d’oeuvre beaucoup trop importants. Qu’en pensez vous?

Michel Goldberg

La question des alternatives à tel ou tel produit phytosanitaire est délicate, car elle implique bien souvent de répondre à un système socio-économique constant. Il semble certain, et c’est ce que les agriculteurs concernés disent, que l’interdiction du glyphosate se traduirait par des surcoûts, un plus grand recours à la main-d’œuvre, et ce pour certaines exploitations. Dans son rapport sur les alternatives au glyphosate en grandes cultures, l’Inrae met aussi en évidence que les usages de ce produit sont assez disparates et que pour une même culture, certains agriculteurs l’utilisent, d’autres non. Pour l’agriculture biologique, par exemple, il est proscrit et les agriculteurs bio parviennent à s’en passer complètement. Pour le cas particulier de l’agriculture de conservation des sols, c’est le contraire puisque ces exploitants ont besoin d’herbicide pour réduire le travail du sol. Le monde agricole est certainement bien plus divers que ce que l’on pense généralement. La Confédération paysanne, par exemple, a vivement protesté contre la réautorisation que vient de décider la Commission.

15:25

La commission européenne est-elle consciente que ce genre de décisions dégradent la confiance des européens envers, l’Europe, les institutions ? 

ha ouai

Il faut leur poser la question. Le calcul fait ici par la Commission est certainement que l’interdiction du glyphosate risquerait de renchérir le prix de certaines denrées agricoles de base, et participer ainsi à la tendance inflationniste actuelle. Cette considération l’a manifestement emporté sur les autres.

15:22

Quelle est la crédibilité de l’association Générations Futures qui s’exprime très souvent sur le sujet notamment sur Radio France ?

Eiffelhigh

Générations futures ne produit pas de science stricto sensu et n’a pas, à ma connaissance, la prétention de se substituer aux scientifiques ou aux régulateurs. En revanche, elle analyse des données disponibles, passe en revue les rapports d’expertise et produit des rapports qui sont généralement reconnus comme de qualité par bon nombre de toxicologues du monde académique. Cela dit, elle reste une association militante qui souhaite l’interdiction des pesticides de synthèse et ne tient pas compte des autres éléments de l’équation (la rentabilité économique des exploitations, la souveraineté alimentaire, etc.).

15:19

Vous dites que les études des industrielles appliquent des cahiers des charges très strict, ce n’est pas le cas des études universitaires ?

Tom

Lorsque je dis « très stricts », cela ne veut pas dire que ces travaux sont nécessairement de bonne qualité, ou encore pertinents, etc. Cela veut simplement dire que tout est standardisé (le nombre d’animaux enrôlés dans le test, la durée du test, le nombre de paramètres relevés au cours de l’expérience, etc.). Ces études réglementaires ont de nombreux défauts, à commencer par leur confidentialité, le fait qu’elles soient produites en situation de conflits d’intérêts, le fait qu’elles s’appuient généralement sur des principes scientifiques anciens et datés. Les études que l’on trouve dans les revues internationales ne sont pas astreintes par des cahiers des charges très contraignants, mais explorent les mécanismes de toxicité avec une connaissance plus à jour qui révèle bien souvent des effets toxiques que ne « voient » pas nécessairement les tests réglementaires.

15:15

Est-ce que les études retenues par l’EFSA ont fait l’objet d’une validation scientifique, c’est à dire par des pairs, avec une lecture anonyme, pour publication dans des revues scientifiques à comité de lecture où les articles sont publics ?

cathelize

Non, les avis de l’EFSA ne font pas l’objet d’une validation scientifique comparable à celle des articles de recherche que l’on trouve dans la littérature. Il y a une phase de commentaires publics au cours de l’expertise, puis une phase que l’EFSA appelle « peer review » sur un projet de rapport plus abouti, mais cette revue par les pairs est réservée aux experts représentant les Etats membres. La politique, donc, n’est pas très loin !

15:12

Générations Futures a annoncé vouloir faire un recours en justice. Ce dernier aurait-il une chance d’aboutir?

Sybill

Oui, c’est possible en effet. En France, cette association a déjà obtenu l’annulation de l’autorisation de mise sur le marché d’une formulation commerciale à base de glyphosate. C’était en 2019 au tribunal administratif de Lyon (le produit en question était le Roundup Pro 360).

15:09

Bonjour. Le glyphosate étant autorisé a la vente pourquoi n’en trouve t’on pas dans les produits comme auparavant? Le Roundup par exemple ne se trouve que ‘sans glyphosates’ et donc vidé de ce qui fait son efficacité. Merci et bonne fin de chat.

Molécule

Les usages pour les particuliers ont été interdits en France en 2019. Le principe actif (le glyphosate) ne se trouve donc plus dans les formules commerciales de Roundup vendues en France.

15:08

une action collective menée par des citoyens est-elle envisageable à l’échelle de la cour de justice de l’union européenne contre cette décision? dans l’affirmative sous quelles conditions?

glyphosate: beurk

Je ne crois pas qu’une action collective puisse être engagée devant la Cour de justice de l’Union européenne. En revanche, les associations peuvent saisir la Cour, par exemple pour défaut d’application du principe de précaution. Je ne doute pas que cela sera fait dans les prochains mois !

15:06

Pourquoi une autorisation sur 10 ans et pas une durée plus courte , le temps que les agriculteurs s’adaptent ?

Binette vaillante

Bonne question pour la Commission européenne !

15:05

Sait-on ce que l’ensemble des habitants de la zone Europe veut concernant l’utilisation du glyphosate ? 

Cécile 

Selon un sondage réalisé en août par Ipsos dans six pays européens, 68 % des Allemands sont favorables à une interdiction du glyphosate en Europe, soit pratiquement la même proportion que les Français (70 %), devant les Roumains (63 %), les Polonais (59 %), les Espagnols (57 %) et les Danois (52 %). Je n’ai pas de données pour les autres pays (ce qui ne signifie pas qu’elles n’existent pas !).

15:03

Si j’ai bien suivi, le parlement est plutôt contre l’autorisation du glyphosate. Pourrait-on imaginer que le parlement interdise seul le produit maintenant qu’il a la main sur le dossier.

Alexandre

Non, je ne crois pas. Dans le système européen, l’autorisation des substances pesticides passe par des actes d’exécution pris après vote en Comité permanent des végétaux, des animaux, des denrées alimentaires et de l’alimentation animale (Scopaff) où siègent des représentants des Etats membres et de la Commission. Le Parlement ne vote pas sur chaque autorisation de mise sur le marché de produits phytosanitaires (ou autres).

15:00

Que faut-il penser de l’EFSA qui prévilégie les études des industriels de l’agro-alimentaires au détriment des publication universitaires ?

Claude Danglot

L’EFSA applique la réglementation. Celle-ci dispose que les études réglementaires, c’est-à-dire soumises par les industriels, ont un poids plus important parce qu’elles appliquent des cahiers des charges très stricts de recueil de données, de puissance statistique, etc. En théorie, l’EFSA est tenue de considérer aussi la littérature scientifique internationale, mais en pratique l’agence européenne considère l’écrasante majorité (plus de 95 %) des études universitaires comme non pertinente ou non fiable. C’est ici le nœud du problème et de la controverse sur le glyphosate (comme cela a été le cas pour d’autres substances controversées et largement distribuées dans la population, comme le bisphénol A, par exemple).

15:00

Un état membre de l’UE peut-il unilatéralement interdire l’utilisation du glyphosate sur son territoire ? Peut-il en interdire la commercialisation ? 

Dewayne Johnson

Les Etats membres peuvent interdire certains usages à base de glyphosate sur leur territoire, mais la substance active demeure autorisée sur le marché unique européen et se retrouvera éventuellement, par exemple, dans les denrées alimentaires en vente dans ce même pays, si elles proviennent d’ailleurs en Europe. Ces questions juridiques sont généralement très complexes et certaines tentatives d’interdire le glyphosate ont été invalidées par la justice, notamment au Luxembourg.

voir par exemple :
https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/04/03/glyphosate-le-luxembourg-contraint-par-la-justice-de-reautoriser-l-herbicide_6168120_3244.html

Observe-t-on une baisse de l’utilisation du Glyphosate en France et par extension en Europe ?

Robin 

A l’échelle de l’Union européenne, il n’existe pas (à ma connaissance) de système harmonisé d’évaluation de l’intensité du recours à tel ou tel pesticide particulier. Depuis le Grenelle de l’environnement, la France a développé un indicateur, le NODU (nombre de doses-unité) qui remplit ce rôle. Il montre une légère diminution de l’usage du glyphosate en 2021 (7 765 tonnes) par rapport au plus haut, atteint en 2018 (9 705 tonnes). En 2008, on était à 6 421 tonnes. Ces chiffres peuvent varier fortement d’une année sur l’autre, et il faut raisonner en tendance (sur des moyennes pluriannuelles, par exemple). Je dirais aujourd’hui que la tendance à la baisse doit être confirmée, mais on reste très loin des objectifs généraux du plan Ecophyto qui prévoyait une division par deux de la quantité de pesticides utilisés entre 2008 et 2018.

14:50

Les Vingt-Sept ont échoué à trouver un consensus sur cette question, renvoyant à la Commission de décider de la prolongation de l’autorisation de l’herbicide. Dans cet article, nous vous proposons de revenir sur les raisons des désaccords européens.

Lire aussi :  Pourquoi les pays européens échouent à s’accorder sur le renouvellement pour dix ans du glyphosate 

14:30

Bonjour et bienvenue dans ce tchat 

A partir de 15 heures, Stéphane Foucart, journaliste au service Planète du Monde répondra à vos questions sur la prolongation de l’autorisation du glyphosate dans l’Union européenne.

La Commission européenne a décidé, jeudi, que cette substance, présente dans plusieurs herbicides, resterait autorisée pour dix ans

*L’affaire Séralini ou l’histoire secrète d’un torpillage

La parution de l’étude controversée du biologiste français Gilles-Eric Seralini, prétendant avoir montré des effets nocifs du Roundup, a provoqué une onde de choc chez Monsanto. Qui n’a eu de cesse de faire désavouer la publication par tous les moyens. 

Par Stéphane Horel et Stéphane FoucartPublié le 05 octobre 2017 à 11h12, modifié le 05 octobre 2017 à 11h12

https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/10/05/l-affaire-seralini-ou-l-histoire-secrete-d-un-torpillage_5196526_3244.html

Logo Monsanto à Decatur (Alabama).
Logo Monsanto à Decatur (Alabama).  SETH PERLMAN / AP

Le cauchemar de Monsanto. C’est ce qu’est devenu Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie à l’université de Caen, le 19 septembre 2012. Cette évidence transparaît de la nouvelle livraison des « Monsanto papers » — ces documents internes de la multinationale de l’agrochimie rendus publics dans le cadre d’une action collective menée à son encontreaux Etats-Unis. Ils montrent que des cadres de la firme ont manœuvré en coulisse, pendant plusieurs semaines, pour obtenir la rétractation de l’étude controversée du biologiste français. Et qu’ils sont parvenus à leurs fins.

Lire aussi  « Monsanto papers », désinformation organisée autour du glyphosate 

On s’en souvient : ce jour-là, M. Séralini publie, dans la revue Food and Chemical Toxicology, une étude au retentissement planétaire. Des rats nourris avec un maïs transgénique et/ou au au Roundup (l’herbicide de Monsanto à base de glyphosate) avaient développé des tumeurs énormes, aussitôt exhibées en « une » des journaux. La couverture médiatique, considérable, est un désastre pour l’image de Monsanto et de ses produits, même si l’étude est jugée non concluante par tous les cénacles scientifiques — y compris le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) des Nations unies. Puis, en novembre 2013, survient un événement inédit dans l’histoire de l’édition scientifique : l’étude est rétractée par la revue, c’est-à-dire désavouée a posteriori, sans aucune des raisons habituellement avancées pour justifier une telle mesure.

Manque de « conclusion probante »

De nombreux chercheurs expriment alors leur malaise : le travail des chercheurs français n’a pas été épinglé pour fraude ou erreurs involontaires, d’ordinaire les seules raisons de retirer une publication de la littérature scientifique. Dans un éditorial publié plus tard, en janvier 2014, le rédacteur en chef de la revue, Wallace Hayes, justifiera cette décision personnelle par le fait qu’« aucune conclusion définitive n’a pu être tirée de ces données non concluantes ». L’étude de M. Séralini sera donc la première – et à ce jour l’unique – à avoir été supprimée des archives d’une revue savante pour son manque de « conclusion probante ».

Mais ce que Wallace Hayes ne mentionne pas, c’est qu’il est lié par un contrat de consultant à Monsanto. Bien connu dans le monde de la toxicologie, chercheur associé à l’université Harvard, il a mené l’essentiel de sa carrière dans l’industrie chimique ou auprès du cigarettier R. J. Reynolds dont il fut l’un des vice-présidents. Les « Monsanto papers » révèlent que M. Hayes était consultant pour la firme agrochimique depuis la mi-août 2012. Sa mission était de développer un réseau de scientifiques sud-américains pour participer à un colloque sur le glyphosate, et ses honoraires étaient fixés à « 400 dollars de l’heure », dans une limite de « 3 200 dollars par jour et un total de 16 000 dollars ». A aucun moment, ce conflit d’intérêts entre Monsanto et le responsable éditorial de la revue ne sera divulgué.

Contrat de consultant de A. Wallace Hayes avec Monsanto by LeMonde.fr 

Scribdhttps://www.scribd.com/embeds/360552354/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-IXshKbU6wn5aXe5hEgmr&show_recommendations=true

« Si c’est vrai, c’est une honte », déclare au Monde Jose Luis Domingo, professeur à l’université Rovira i Virgili (Tarragone, Espagne). Ce toxicologue de renom a remplacé M. Hayes à la tête du comité éditorial de la revue en 2016. C’est lui, qui, à l’époque rédacteur en chef adjoint (managing editor), avait publié l’étude controversée.

L’attente d’une lettre formelle à l’éditeur

Plusieurs courriels internes de Monsanto le montrent : dès sa publication, des cadres de la firme considèrent la rétractation de l’étude comme un objectif cardinal. Mais pour justifier une mesure d’une telle gravité, la revue doit pouvoir se prévaloir d’une forte indignation dans la communauté scientifique. Le 26 septembre 2012, David Saltmiras, l’un des toxicologues de Monsanto, écrit à des collègues : « Wally Hayes m’a appelé ce matin en réponse à mon message d’hier. Il s’est inquiété de ne recevoir que des liens vers des blogs ou des billets publiés en ligne, des publications de presse, etc., et aucune lettre formelle à l’éditeur. »

Lire aussi  « Monsanto papers », les agences sous l’influence de la firme

Formulées comme « lettres à l’éditeur », les charges contre le travail de l’équipe Séralini pourraient être publiées dans la revue. Elles sont donc d’une « importance critique », ajoute David Saltmiras. De fait, en affichant le mécontentement, elles pourraient justifier une rétractation. Sauf qu’une semaine après la publication de l’étude aucune lettre de protestation n’a encore été adressée à Food and Chemical Toxicology. Le rédacteur en chef « a donc un besoin urgent de lettres formelles à l’éditeur, objectives, rationnelles et faisant autorité », poursuit David Saltmiras avant de conclure : « Je pense qu’il aimerait recevoir ces lettres aujourd’hui. » Dans les échanges suivants, les toxicologues de Monsanto suggèrent les noms de chercheurs qu’ils pourraient solliciter pour ce faire. Ils parient sur la plus grande crédibilité de critiques qui seraient formulées par des « tierces parties » — des scientifiques du monde académique sans liens apparents avec Monsanto.

Echanges internes de Monsanto sur la rétractation de l’étude Séralini by LeMonde.fr on Scribdhttps://www.scribd.com/embeds/360552693/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-Y2MhDL7qPGidtmIqAU6l&show_recommendations=true

Au reste, ces stratégies sont décrites explicitement par les salariés de Monsanto eux-mêmes. Dans sa fiche d’évaluation interne, David Saltmiras écrit ainsi qu’il a « cherché activement à élargir un réseau de scientifiques reconnus sur le plan international et non affiliés à Monsanto », permettant « des échanges informels d’idées et d’information scientifique » mais aussi de « les influencer pour mettre en œuvre les stratégies de Monsanto ». Pendant l’affaire Séralini, écrit-il, « j’ai mis à profit ma relation avec le rédacteur en chef de Food and Chemical Toxicology et j’ai été le seul point de contact entre Monsanto et la revue ».

Fiche d’évaluation interne de David Saltmiras, cadre de Monsanto by LeMonde.fr on Scribdhttps://www.scribd.com/embeds/360553230/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-qLquUSflMluPlyeM2r60&show_recommendations=true

Affaire ultrasensible

Début novembre, une demi-douzaine de lettres individuelles et une lettre collective signée par 25 chercheurs sont publiées par le journal. Cette lettre collective est mentionnée dans les documents internes à Monsanto, mais… dans un message du 28 septembre, soit plus d’un mois avant sa publication. Alors qu’un employé de la compagnie prépare un topo qu’il doit présenter en public, l’un de ses collègues lui suggère d’ajouter « des munitions » à sa présentation en évoquant « la lettre à l’éditeur des 25 scientifiques issus de 14 pays ». Mais l’intéressé rétorque. La lettre n’étant pas encore publique, il se dit « mal à l’aise » à l’idée de divulguer l’initiative lors de sa présentation : « Cela impliquerait que nous sommes impliqués, sinon comment serions-nous au courant ? », explique-t-il. L’affaire est ultrasensible. Au point qu’il ajoute : « On nous demande de cesser les communications internes à ce sujet. » Son correspondant prend soin de clore la conversation en précisant que ce ne sont pas les employés de Monsanto qui ont écrit le texte, ou sollicité eux-mêmes les signatures des auteurs.

Emails de Monsanto montrant une implication dans la rétractation de l’étude Séralini by LeMonde.fr on Scribdhttps://www.scribd.com/embeds/360553585/content?start_page=1&view_mode=scroll&access_key=key-Oz3IkPleymgLVnJz9Zu9&show_recommendations=true

En définitive, le tour est joué. Dès le premier paragraphe de son éditorial de janvier 2014, Wallace Hayes justifie la rétractation de l’étude Séralini par « les nombreuses lettres exprimant de l’inquiétude quant à la validité de [ses] conclusions ».

Lire aussi  « Monsanto papers », désinformation organisée autour du glyphosate

Ces lettres étaient-elles écrites pour durer ? Le biologiste Kevin Folta (université de Floride), qui écrivait dans la sienne« soutenir pleinement la rétractation », a déclaré sur les réseaux sociaux en avril 2015 : « J’ai toujours dit que l’étude n’aurait pas dû être rétractée. » Surprenant revirement. Un autre auteur, Andrew Cockburn, a de son côté demandé… la rétractation de sa propre lettre quelques mois plus tard. Pourquoi ? Comme Wallace Hayes, il n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. Interrogée, la maison d’édition Elsevier, propriétaire de la revue, affirme, pour sa part, avoir lancé une enquête.

Stéphane Horel et  Stéphane Fo

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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