Israël, Territoires palestiniens : quels scénarios géopolitiques possibles ?
Entre guerre et utopie
Dans Les Analyses de Population & Avenir 2023/5 (N° 47), pages 1 à 36
RÉSUMÉ
Avec onze guerres israélo-arabes depuis la Seconde Guerre mondiale – sans oublier les multiples conflits du passé dont ceux explicatifs de la situation présente – le Proche-Orient est une terre très conflictuelle, les périodes de paix n’apparaissant que comme des parenthèses entre des épisodes de violences meurtrières. Tout se passe comme si la guerre était une fatalité inhérente à cette région et donc inarrêtable. Mais y aurait-il des scénarios géopolitiques alternatifs à cette fatalité ? Dans le contexte des para- mètres géopolitiques de cette région qui seront d’abord analysés, que peut devenir le scénario d’une partition en deux États promus par l’ONU ? Y a-t-il un scénario alternatif ?
INTRODUCTION
Nul n’ignore que, depuis le 7 octobre 2023, les conditions du conflit au Proche-Orient ont structurellement changé. Le mouvement Hamas1 est parvenu à pénétrer sur le territoire israélien et à y multiplier des morts israéliens. En trois jours, le nombre des Israéliens juifs2 tués, civils pour l’essentiel, a atteint le chiffre le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale et la Shoah. C’est donc un nombre nettement supérieur aux tués, pour l’essen- tiel militaires, des précédentes guerres israélo-arabes, comme aux civils tués lors des multiples attentats islamistes conduits par des Palestiniens sur le sol d’Israël au fil des années.
La nouvelle guerre ainsi déclenchée confirme, s’il en était besoin, que le Proche-Orient depuis la Seconde Guerre mondiale – sans oublier toutefois les multiples conflits du passé dont ceux explicatifs de la situation présente3 – est une terre de combats, les périodes de paix n’apparaissant que des parenthèses entre des épisodes de violences meurtrières, ponctuées notamment, en trois quarts de siècle, de onze guerres. Tout se passe comme si la guerre y était une fatalité inhérente à cette région et donc inarrêtable4.
Mais y aurait-il des scénarios géopolitiques alternatifs à cette fatalité ? Afin d’y réflé- chir, il importe de présenter les paramètres géopolitiques de cette région. En effet, toute réflexion prospective suppose d’abord de bien analyser la situation de départ, qui résulte d’héritages lointains et contemporains.
LES HÉRITAGES HISTORIQUES LOINTAINS ET CONTEMPORAINS
Le conflit du Proche-Orient ne peut être compris sans considérer les trois années pivots et les événements survenus depuis l’annonce, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de la fin du mandat sur la Palestine exercé par le Royaume-Uni « au nom de la Société des Nations » qui doit intervenir en mai 1948.
1947-1948-1949 : trois années pivots
Rappelons que la Palestine mandataire, terre comprise entre le Jourdain et la Méditerranée, est une contrée du Proche-Orient dont les frontières politiques ont varié au cours de l’histoire. Elle englobait, sous le mandat britannique institué en 1920 et faisant suite à des siècles d’occupation par l’empire ottoman, les trois territoires actuels de l’État d’Israël, de la Cisjordanie, et de la bande de Gaza, y compris Jérusalem. La ques- tion d’une paix durable n’y est pas, au regard de l’Histoire, totalement nouvelle. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, elle se pose dans des termes renouvelés à la suite de la Shoah, avec l’objectif des rescapés de vivre sur une terre où ils bénéficieraient d’un contexte pacifié.
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- Dont l’acronyme signifie « Mouvement de la résistance islamique ».
- Dont certains ont une double nationalité.
- Bensoussan, Georges, Les origines du conflit israélo–arabe (1870 ‐ 1950), Paris, PUF, 2023.
- Nous sommes conscient que cette analyse dans son ensemble ou dans tel ou tel de ses aspects peut déplaire aux uns ou aux autres. L’analyse géopolitique ne consiste pas à plaire ou à déclamer des jugements de valeur, mais à étudier les rivalités de pouvoirs ou d’influence sur des territoires et sur les populations qui y vivenT
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Effectivement, la découverte de l’ampleur du génocide juif par les nazis valide la nécessité de la création d’un État où les juifs pourraient vivre en paix. De même, certains épisodes douloureux, tout particulièrement celui du navire Exodus en 1947, sensibilisent l’opi- nion publique internationale à cette cause. Enfin, au niveau régional, la fin des mandats britannique et français sur la région pose la question des indépendances et encourage les nationalismes arabe et juif.
Aussi, en 1947, l’ONU élabore et vote un plan de partition de la Palestine mandataire répartissant le territoire entre deux États à créer (carte 1)

Carte 1. Le plan de partage de la Palestine mandataire proposé par l’ONU en 1947
Ce plan de partage de la Palestine mandataire voté par l’Organisation des Nations unies le 29 novembre 1947 est approuvé notamment par les États-Unis (pourtant guère proche d’Israël à cette époque ; voir encadré 2), l’URSS et la France. Il prévoit l’organisation d’une union économique entre deux États. Mais il avorte dès sa conception puisque la totalité des pays arabes le refuse.
Entre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale et le début de la guerre froide5, l’année 1948 est une deuxième année pivot avec, le 14 mai, la proclamation d’indépen- dance d’Israël suivie de la première guerre israélo-arabe.
Cette proclamation de l’indépendance d’un État nouveau – Israël – a des causes multiples dont certaines anciennes. Dans la déclaration (encadré 1), David Ben Gourion6 cite le « lieu où naquit le peuple juif », l’Israël historique, avant la révolte juive du 1er siècle après J.-C., terre du récit de l’Ancien Testament et pour laquelle les sources archéologiques prouvent l’implantation très ancienne de juifs. Cette implantation est restée dans les mémoires de la diaspora juive comme synonyme d’indépendance, d’où le maintien d’une idée plurimillénaire d’État propre pour ces juifs « priant sans cesse pour y revenir ».
Des causes moins anciennes expliquent aussi cette volonté d’avoir un État indépendant : les pogroms anti-juifs en Europe orientale dans la seconde moitié du XIXe siècle, la montée de l’antisémitisme qui explique la rédaction par Théodore Herzl, qui a couvert comme journaliste le procès Dreyfus, de son ouvrage L’État des juifs (1896), la struc- turation d’un mouvement sioniste à la fin du XIXe siècle qui amplifie le mouvement d’émigration vers la Palestine ottomane, ceux que Ben Gourion qualifie ainsi de : « pion- niers, maapilim7 et défenseurs ». Il s’agit du vaste mouvement migratoire vers la Palestine enclenché à partir de la moitié du XIXe siècle, et qui s’accroît dans les années 1930 avec l’arrivée du nazisme en Europe. Enfin, dernière cause expliquant cette proclamation d’in- dépendance : la déclaration Balfour de la part d’autorités britanniques qui ont conquis, en 1917, la région sur l’Empire ottoman et se prononcent la même année en faveur de la création d’un foyer national juif en Palestine.
Trois causes récentes ou immédiates concourent à l’accélération de l’Histoire que consti- tue la proclamation d’indépendance du 14 mai : la Shoah et ses 5 à 6 millions de victimes rendent incontournable la question de la création d’un État où les juifs pourraient être en sécurité et ne plus subir de violences ou de discriminations liées à l’antisémi- tisme. L’opinion publique internationale, notamment après la Shoah et les souffrances des passagers du bateau Exodus, y est globalement favorable, d’où, d’ailleurs, le plan de partage de la Palestine proposé en 1947 par l’ONU. En outre, la fin du mandat britan- nique en 1948 accélère les revendications et pousse la communauté juive à proclamer son indépendance en s’appuyant sur le plan de l’ONU.
La déclaration d’indépendance est unilatérale, puisque les dirigeants arabes ont refusé le plan de partage de la Palestine de l’ONU de 1947 et donc la création de tout État juif8.
Cette proclamation d’indépendance de Ben Gourion correspond à une vision du droit des juifs à fonder légitimement un État où ils seraient en sécurité et majoritaires, légiti- mité appuyée par des arguments historiques liés à la présence très ancienne de popula- tions juives avant les expulsions par l’Empire romain au Ier siècle après J.-C. D’un autre côté, les populations arabes chrétiennes et musulmanes se considèrent comme légitimes, car installées depuis des siècles en Palestine. Deux légitimités s’opposent pour un même territoire.
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5. Nom donné à la période de fortes tensions géopolitiques durant la seconde moitié du XXe siècle, précisément jusqu’en 1989, entre, d’une part, les États-Unis et leurs alliés constitutifs du bloc de l’Ouest et, d’autre part, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et ses États politiquement dominés formant le bloc de l’Est.
6. Né en Pologne, David Ben Gourion (1886-1973) émigre en Palestine en 1906 et participe à la fondation du parti des Travailleurs d’Israël. En 1935, il prend la tête de l’Agence juive, organisation sioniste créée en 1929 qui devient de fait le gouvernement de la communauté juive de Palestine. Fondateur de l’État d’Israël, il en est Premier ministre de 1948 à 1954 et de 1955 à 1963.
7. Juifs qui immigraient en Palestine avant 1948, « illégalement », car ils bravaient l’interdiction imposée par le mandataire britannique.
8. « État juif », puisque l’État ne prendra Israël pour nom qu’au jour de sa création.
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Dès le lendemain de la déclaration d’indépendance d’Israël, donc le 15 mai 1948, les armées arabes (essentiellement égyptienne, jordanienne, syrienne, libanaise et irakienne) déclenchent une première guerre israélo-arabe (photo 1). Mais l’armée d’Israël parvient à les repousser et conquiert des territoires (carte 29). Cette première guerre s’achève par un armistice qui acte une victoire d’Israël par un accroissement de son territoire, entre autres en direction de Jérusalem. Israël a donc reconquis les 56 % des territoires alloués par le plan de partage de l’ONU (dont le Néguev) et l’a étendu en outre à 22 % supplé- mentaires (carte 2). L’Égypte occupe la bande de Gaza et la Jordanie, la Cisjordanie. Cette guerre ne se conclut nullement par la création d’un État palestinien arabe, toujours non souhaité par les pays arabes.
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9. Repris de : Duchesne, Alexandre, « La Seconde Guerre mondiale et les débuts d’un nouvel ordre mondial – 1948 : naissance de l’État d’Israël », Population & Avenir, n° 754, septembre-octobre 2021.
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Mais elle a une conséquence majeure pour la géographie du peuplement de la Palestine mandataire et de trois pays limitrophes, la Jordanie, le Liban et la Syrie. En effet, pendant la guerre, des centaines de milliers d’Arabes palestiniens ont fui les territoires des opéra- tions militaires puis ceux conquis par Israël vers les régions voisines : cette émigration est appelée par les Arabes la Nakba, la catastrophe en arabe. Le nombre de personnes concernées, généralement évalué à 700000 personnes, et les motifs des migrations demeurent d’ailleurs contestés. Cette émigration s’explique-t-elle principalement par les discours des dirigeants arabes de 1948 qui leur ont demandé de partir temporairement pour permettre à leurs armées de combattre l’État d’Israël ou par des exodes d’Arabes fuyant les avancées en réponse de l’armée israélienne ? En réalité, ces deux éléments se sont exercés dans des proportions impossibles à définir, mais seul le second est retenu lorsque les Arabes commémorent la Nakba.
1949 est la troisième année pivot avec l’admission d’Israël à l’ONU et la création d’une agence spécialisée de l’ONU. La souveraineté d’Israël sur une partie de la Palestine mandataire est internationalement reconnue, en dépit du refus des pays de la Ligue des États arabes (encadré 3, page 11). Mais cette admission ne signifie nullement une stabili- sation géopolitique dans la région.
La même année, l’ONU crée l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA – United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East), soit un programme pour l’aide aux Palestiniens ayant émigré lors de la première guerre israélo-arabe à Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie. Son but est de répondre à leurs besoins en matière de santé, d’éducation, d’aide humanitaire et de services sociaux. Les déplacés palestiniens entrent donc dans un régime spécial de réfugiés, ne relevant pas du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) créé par la suite en 1950.
Les différents événements des trois années pivots, essentiels pour comprendre la situa- tion actuelle et réfléchir au futur, ne sont pas suivis de décennies pacifiées, mais de multiples guerres.
Des paix précaires entourées de guerres successives
En 1956, Israël entreprend d’envahir le rivage oriental du canal de Suez pour en permettre l’accès aux troupes britanniques et françaises, ces deux pays souhaitant s’opposer à la nationalisation du canal de Suez par Nasser et aux violences commises contre leurs ressortissants10. Sous la pression des États-Unis et de l’URSS, les belligérants se retirent, mais Israël a démontré qu’il dispose d’une incontestable capacité militaire.
Onze ans plus tard, en mai 1967, l’Égypte effectue des mouvements de troupes qui inquiètent Israël et bloque le détroit de Tiran11 aux navires israéliens, décision qu’Israël avait annoncé être un casus belli. Israël déclenche donc une guerre, dénommé la guerre des Six Jours, lors de laquelle Israël conquiert le Sinaï égyptien, le Golan syrien12, la Bande de Gaza et la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est. Le 22 novembre 1967, le Conseil de Sécurité des Nations unies adopte la résolution 242 : elle formule une paix israélo-arabe fondée sur une reconnaissance arabe de l’État d’Israël en échange de la rétrocession des territoires qu’il occupe depuis 1967, résolution appelée aussi « la paix contre les terri- toires ». Cette résolution a, jusqu’à ce jour, fait long feu.
En 1973, c’est la quatrième guerre déclenchée par l’Égypte et la Syrie, la guerre du Kippour, une surprise stratégique pour Israël qui ne l’avait pas anticipée : considérée comme une victoire égyptienne, elle contraint Israël à rendre le Sinaï en échange d’une reconnaissance mutuelle et de relations diplomatiques apaisées.
La cinquième guerre israélo-arabe, appelée aussi première guerre du Liban, est menée en 1982 par Israël contre les bases militaires de l’Organisation de libération de la Palestine au Liban. Parallèlement, Israël subit différentes actions terroristes qui tuent le plus souvent des civils. Ensuite, c’est une nouvelle forme de guerre, l’Intifada (« révolte des pierres ») : la première s’est déroulée de 1987 à 1993, et la seconde, intitulée Al-Aqsa, en référence à la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem, a débuté le 29 septembre 2000 pour durer jusqu’aux environs de février 2005.
En 2006 se déroule la seconde guerre du Liban qui équivaut à une huitième guerre israélo-arabe. Pour en comprendre les ressorts, résumons-là : depuis le retrait israélien de mai 2000 du nord du Liban, le Hezbollah13, avec la branche armée qu’il a consti- tuée et les armes qu’il possède, principalement livrées par l’Iran, mène des opérations militaires périodiques contre Israël. Périodiquement, la branche armée du Hezbollah envoie des tirs de roquettes contre le tiers nord du territoire israélien. Et elle dispose de nombreux missiles de longue portée susceptibles d’être utilisés contre Israël. En 2006, cette branche armée enlève deux soldats israéliens. Dans l’intention de les récupérer et de réduire les moyens militaires du Hezbollah, Israël entame le 12 juillet une vaste offen- sive militaire avec des bombardements aériens puis une intervention terrestre au Liban. De nombreux affrontements ont lieu entre l’armée israélienne (que l’on appelle Tsahal) et le Hezbollah de part et d’autre de la frontière israélo-libanaise. Le conflit se termine le 14 août 2006 par une trêve conforme à la résolution 1701 de l’ONU qui renforce la mission au Sud-Liban de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL).
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10. Comme la famille de Claude François qui dut quitter l’Égypte en catastrophe sous les injures et les agressions physiques ; voir : François, Claude, Mémoires inédites, Paris, Éditions Carrère & Michel Lafon, 1985.
11. Le détroit de Tiran contrôle l’accès méridional du golfe d’Aqaba. Des navires israéliens ou commerçant avec Israël y circulent en allant au port d’Eliat ou en venant de ce port.
12. Précisément la partie du Golan correspondant à l’avancée de l’armée israélienne lors de la guerre des Six Jours.
13. Hezbollah signifie parti de Dieu : ce mouvement politique chiite libanais est fondé en 1982 avec le soutien de l’Iran. Bien que placé sur les listes des organisations terroristes par certains pays comme les États-Unis, il parti- cipe presque continûment au gouvernement libanais depuis 2011 ; voir également : Dumont, Gérard-François, « L’Iran et le “croissant chiite” : mythes, réalités et prospective », Géostratégiques, n° 18, 2008.
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Les trois guerres suivantes concernent un autre territoire contigu à Israël, Gaza. Elle commence chaque fois en réaction à des moyens militaires utilisés depuis Gaza et causant des morts ou des destructions en Israël et, pour la dernière, par la pénétration en Israël de combattants du Hamas y commettant de nombreux actes terroristes.
La guerre de Gaza de 2008-2009, soit la neuvième guerre israélo-arabe, dure 22 jours du 27 décembre 2008 au 18 janvier 2009. Cinq ans plus tard, du 8 juillet au 26 août 2014, une nouvelle guerre de Gaza se déroule. Ainsi, la guerre déclenchée le 7 octobre 2023 par le Hamas peut être considérée comme la onzième guerre israélo-arabe en trois quarts de siècle.
Tout au long de ces décennies conflictuelles, la solution généralement promue par la communauté internationale, dans l’esprit du plan de 1947, consiste en une partition du territoire de la Palestine en deux unités étatiques, les résolutions de l’ONU précisant les frontières antérieures à la guerre des Six Jours dites frontières de 1967 et validant donc les frontières issues de la première guerre israélo-arabe.
Mais ce plan de partition apparaît complexe à mettre en œuvre compte tenu des réalités locales et des conséquences des multiples guerres. En théorie, plusieurs modes condui- sant à une partition sont possibles : un accord de paix entre Israël et l’Autorité palesti- nienne, une frontière résultant d’une ligne d’un armistice issu d’une énième guerre, une ligne « verte » sécurisée par l’Organisation des Nations unies comme à Chypre14, une zone « démilitarisée » à l’instar de celle séparant la Corée du Nord et la Corée du Sud sur une largeur déterminée, ou une partition unilatérale décidée et agencée par l’une des deux parties sur un modèle qui ne peut que faire penser au rideau de fer et à son complé- ment de 1961, le mur de Berlin15.
Quelles qu’en soient ses modalités et leurs géographies, une partition effectuée avec deux États, si souhaitable soit-elle, serait-elle un gage de paix ? N’y a-t-il pas différents éléments qui conduisent à douter des effets pacifiques d’un tel scénario ?
LE SCÉNARIO GÉOPOLITIQUE DE LA PARTITION EN DEUX ÉTATS, GAGE DE PAIX ?
Certes, l’idée d’une partition à deux États, si souvent répétée par des hommes d’État, des textes internationaux, des dirigeants politiques ou dans les chancelleries ne peut pas être considérée comme malvenue et part même de bonnes intentions. Toutefois, ce scénario, si souhaitable soit-il, a subi dès 1947 ce qu’on appelle en prospective une rupture, sa non- acceptation par les pays arabes. Les nombreux efforts salutaires conduits depuis, comme les accords de Camp David en 1978 ou les accords d’Oslo en 1993, ne sont jamais parve- nus à le ressusciter, notamment parce que des mouvements puissants et bénéficiant de soutiens extérieurs, dont le Hamas, n’ont jamais accepté dans leur charte l’existence d’Israël et affichent même un objectif contraire, la destruction d’Israël16. Mais au-delà de la dimension idéologique, n’y a-t-il pas plusieurs facteurs handicapant un scénario des deux États assurant une paix durable ? Inventorier ces facteurs est nécessaire.
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14. Le maintien de cette ligne verte instaurée pour six mois dans les années 1960 est renouvelé par l’ONU tous les semestres sans qu’aucune solution ne se concrétise.
15. Dumont, Gérard-François, « Le mur de Berlin : vie, mort et héritage géopolitique », Diploweb.com, La revue géopolitique, 18 octobre 2009.
16. Toutefois, en 2009 à Paris, Arafat avait déclaré « caduque » la charte de l’OLP.
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L’absence de cohérence géographique
La population arabe vivant sur les Territoires palestiniens (définis comme la Cisjordanie et Gaza) ne s’inscrit pas, comme dans la plupart des États, en continuité de peuplement. La bande de Gaza, dont la superficie est de 360 km217, se trouve séparée d’une quaran- taine de kilomètres de la Cisjordanie (5683 km218). Le seul passage terrestre possible, corridor réalisé entre ces deux territoires en application des accords de Wye Plantation (1998), se trouve sur le territoire israélien et sous le contrôle d’Israël.
Dans les deux parties des Territoires palestiniens, le rapport à l’espace est fort différent. La bande de Gaza, avec environ 2,1 millions d’habitants en 202319, compte une densité supérieure à 5800 habitants/km2. Bien que disposant d’une façade méditerranéenne, ce territoire, faute d’accord avec son voisin israélien, se trouve enclavé. Le port envisagé en est resté à la pose de plusieurs premières pierres entre 1995 et 1996, et, avant sa destruc- tion par Israël, l’aéroport a peu connu de périodes d’ouverture, Israël assurant, par souci de sécurité, le contrôle des eaux territoriales et de l’espace aérien.
La densité de la Cisjordanie, qui compte environ 3,2 millions d’habitants, avoisine 563 habitants/km2. La Cisjordanie se trouve moins isolée que Gaza, pouvant plus aisé- ment entretenir des relations avec les autres pays arabes de la région, notamment la Jordanie limitrophe, même si Israël contrôle la frontière.
Mais, conséquence des différentes guerres et des décisions israéliennes, la Cisjordanie est une « peau de léopard », avec des parcelles entièrement contrôlées par l’Autorité palestinienne, mais parfois soumises à des actions, voire à des incursions de l’armée israélienne, d’autres dans lesquelles l’Autorité palestinienne exerce les pouvoirs civils, Israël gardant la sécurité, et d’autres entièrement sous contrôle d’Israël, dont la zone frontalière Cisjordanie-Jordanie, sans oublier des colonies israéliennes.
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- Soit près de quatre fois la superficie de la ville de Paris ou la moitié de la superficie de Singapour.
- Soit l’équivalent de la moyenne des départements de France métropolitaine.
- Les estimations de cette population sont imparfaites, étant précisé que, dans des statistiques antérieures au XXIe siècle, le Population Reference Bureau distinguait des estimations de population pour la bande de Gaza et la Cisjordanie. Depuis , seule une ligne « Territoires palestiniens » figure.
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En outre, depuis sa conquête lors de la guerre des Six Jours de 1967, Israël a conservé le plateau du Golan, 1176 km2, toujours revendiqué par la Syrie soutenue par la réso- lution 497 du 17 décembre 1981 du Conseil de sécurité de l’ONU20. Pourtant, lors de la guerre du Kippour d’octobre 1973, l’armée syrienne était parvenue à réoccuper une partie du plateau avant d’être repoussée par l’armée israélienne. Il s’est ensuivi un cessez-le-feu conduisant à revenir aux frontières issues de la guerre des Six Jours de 1967. Environ 70000 personnes y habitent, moitié colons israéliens et moitié Syriens, pour l’essentiel de confession druze. Une partie de ces Druzes ont accepté de prendre la nationalité israélienne qui leur est proposée.
Même en effaçant les taches des peaux de léopard sur le territoire de la Cisjordanie, le territoire d’un État arabe palestinien resterait bigéographique. Or, dans l’Histoire, une telle situation géographique n’est guère un gage de stabilité, à l’exemple du corri- dor de Dantzig (Gdansk), des deux territoires pakistanais originels de 1947 (orien- tal et occidental) qu’une guerre sépara en 1971, de la situation de l’Azerbaïdjan (avec le Nakhitchevan21), un des éléments explicatifs de la purification ethnique du Haut- Karabagh22 à l’automne 2023 ou des effets géopolitiques de l’existence du territoire russe de Kaliningrad, un territoire né d’une purification ethnique opéré par l’URSS en 1945.
Du côté d’Israël, le découpage de l’État actuel est généralement jugé peu sécuritaire, car la grande majorité de la population d’Israël se concentre dans la moitié nord du pays, essentiellement dans l’étroite bande côtière entre la Cisjordanie et la mer Méditerranée. Quant à la moitié sud du pays, comprenant le Néguev, elle est très peu peuplée. La guerre des Six Jours, comme ensuite la décision d’Israël en 1981 d’annexer une partie du plateau du Golan, s’est inscrite dans une réaction face à une très faible profondeur stratégique, mise en évidence au fil des années par des tirs de roquette, issus du Liban ou de Gaza, jusqu’à la partie centrale du pays, même en dehors des périodes de guerre ouverte.
Le découpage des frontières envisagé à l’intérieur de la Palestine, qu’il s’agisse des fron- tières antérieures à la guerre des Six Jours ou d’aménagements de frontières résultant de négociations avec des échanges de territoires, ne répond donc à aucune logique géogra- phique susceptible de les justifier. Entre Israël et les Territoires palestiniens, aucune fron- tière naturelle n’apparaît contrairement à d’autres situations, ou des frontières peuvent s’adosser à des réalités géographiques23 comme des lignes de partage des eaux (entre la France et l’Espagne, la France et l’Italie, la Norvège et la Suède ou des cours d’eau (entre la Finlande et la Suède, entre l’Allemagne et la Pologne). La géographie physique n’offre guère d’ancrages facilitant le scénario de la partition entre deux États.
Des diversités humaines à prendre en compte
En deuxième lieu, l’occupation humaine de la Palestine mandataire ou géographique ne peut être résumée à une stricte dualité entre, d’une part des juifs, et, d’autre part, des Arabes, même si cette dualité existe et est présentée dans les statistiques. Elle se
caractérise par un enchevêtrement de populations diverses par leurs valeurs identitaires, culturelles ou religieuses. L’Histoire apprend l’existence des douze tribus d’Israël. Ceteris paribus, la réalité contemporaine est faite également d’une grande diversité, tant du côté de ce qu’on appelle les Territoires palestiniens que de celui de l’État d’Israël.
Ce que l’on appelle les Territoires palestiniens est un kaléidoscope sous plusieurs aspects. Du côté des Arabes palestiniens vivant en Cisjordanie ou à Gaza, la diversité humaine est incontestable malgré certaines apparences d’unanimité montrées par les télévisions. D’une part existent des différences religieuses même si le nombre des Arabes palestiniens de confession chrétienne a beaucoup diminué. Ceux-ci ont souvent été poussés à émigrer dans le contexte d’un changement de paradigme du nationalisme arabe au référent isla- mique devenu dominant24. D’autre part, la référence à une identité nationale palesti- nienne est assez récente. De la fin du mandat britannique en 1948 à la guerre des Six Jours de 1967, la Jordanie exerce sa souveraineté sur la Transjordanie, l’actuelle Jordanie située à l’est du Jourdain, et sur la Cisjordanie, située à l’ouest du Jourdain. Cette souve- raineté est d’ailleurs affirmée par un décret d’unification voté par le parlement jordanien, constitué à parts égales de députés des deux rives, le 24 avril 1950, décret qui officialise l’unité des deux rives du Jourdain. Toutefois, la Ligue arabe, après s’y être opposée, exige finalement de la Jordanie qu’elle déclare que « l’annexion d’une partie de la Palestine n’est qu’un expédient dicté par la nécessité imposée par les faits » et qu’elle « préservera cette partie en tant que dépôt dans l’attente d’un règlement final de la question pales- tinienne »25. Toutefois, l’adoption du décret par les députés de Cisjordanie témoigne d’une volonté d’appartenance de la Cisjordanie au royaume hachémite26. Mais certains s’y opposent : en 1951, le roi Abdallah est assassiné par un partisan du grand mufti de Jérusalem Hajj Amine al-Husseini27, qui lui reprochait d’avoir empêché les Palestiniens de créer leur propre État28. Finalement, la question palestinienne se « re-palestinise » 29 progressivement avec la création, au printemps 1964, de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à l’instigation de la Ligue des États arabes.
Puis les tensions entre la Jordanie et l’OLP s’accroissent, car l’OLP a fini par former un « État dans l’État » avec sa base de combattants dans le nord-ouest du pays. En 1970, cela entraîne avec l’expulsion de l’OLP de Jordanie lors d’un conflit armé appelé « Septembre noir ». Ensuite, les relations Jordanie-OLP semblent se calmer notamment après la réso- lution de Rabat de 1974 de la Ligue des États arabes qui reconnaît l’organisation pales- tinienne comme le « seul représentant légitime du peuple palestinien ». En réalité, elles évoluent entre tensions et tentatives de coopération et de coordination dans les efforts jordaniens de paix avec Israël 30.
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- Dumont, Gérard-François, « Changement de paradigme au Moyen-Orient », Géostratégiques, n° 15, 2007.
- Maddy-Weitzman, Bruce, “Chafing at the Bit: King ‘Abdallah and the Arab League”, in Asher Susser & Aryeh
Shmuelevitz (eds.), The Hashemites in the Modern Arab World – Essays in Honour of the late Professor Uriel Dann, London/Portland, Frank Cass, 1995, p. 194.
26. Laurens, Henry, « La vie politique palestinienne avant 1948 : localisme ou panarabisme ? », Monde arabe/ Maghreb‐Machrek, n° 159, janvier-mars 1998 ; Bichara Khader, L’Europe et la Palestine – des Croisades à nos jours, Montréal & Paris/ Louvain-la-Neuve/ Genève, L’Harmattan/ Bruylant-Academia/ Fides & Labor, 1999.
27. Celui qui avait servi la propagande de l’Allemagne nazie dont il approuvait la politique antisémite et génoci- daire pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a également rencontré Hitler et appelé à la participation des Arabes aux armées allemandes.
28. Legrand, Vincent. « Le conflit israélo-palestinien au prisme jordanien », Confluences Méditerranée, vol. 110, no 3, 2019.
- Chagnollaud, Jean-Paul, Intifada – Vers la paix ou vers la guerre ?, Paris, L’Harmattan, 1990.
- Asher Susser, “Jordan, the PLO and the Palestine Question”, in Nevo, Joseph, Pappe, Ilan (eds.), Jordan in the Middle East 1948‐1988 – The Making of a Pivotal State, Ilford/Portland, Frank Cass, 1994.
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Finalement, le 31 juillet 1988, le roi Hussein annonce la décision de « rupture des liens juridiques et administratifs entre les deux rives [du Jourdain] », qualifiée plus commu- nément de décision (jordanienne) de désengagement (de Cisjordanie)31. Il prononce la fameuse formule qui marque la rupture avec le passé : « La Jordanie n’est pas la Palestine. »
Toutefois, le principal ciment du nationalisme palestinien semble l’opposition à Israël et, en dépit de financements internationaux, l’ensemble Cisjordanie bande de Gaza éprouve des difficultés à s’organiser en État, comme en attestent des niveaux élevés de corruption, la prise de pouvoir, à l’issue d’affrontements sanglants, de Gaza par le Hamas en 2007 ou l’absence d’élections depuis 2006, notamment du fait de l’annulation, par le président Mahmoud Abbas, des élections législatives du 22 mai 2021 et de la présidentielle de juil- let, qu’il avait lui-même convoquées.
Dans ce contexte d’absence de véritable État respectant des règles institutionnelles et du régime autoritaire imposé par la violence par le Hamas à Gaza, les populations arabes des Territoires palestiniens, en difficulté pour satisfaire autant que possible leurs besoins, s’organisent en réseaux, de nature parfois clanique, privilégiant alors l’intérêt du clan à un sentiment patriotique. Certes, les Territoires palestiniens ont eu des Premiers ministres et des ministres qui ont su conduire des politiques favorables au développe- ment avec des résultats probants, mais ils ont subi le plus souvent une mise à l’écart.
Dans les territoires délimités par les frontières israéliennes issues de la guerre des Six Jours et de la guerre de 1973 (qui a entraîné le retrait d’Israël du Sinaï égyptien, de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie, mais non d’une partie du plateau du Golan et de Jérusalem-Est, dont le mur des Lamentations) vit une population également fort diversifiée. La majorité est composée de juifs, toutefois divers selon leurs origines géographiques et leur attitude vis-à-vis de la religion, et d’Arabes, eux-mêmes distincts, ne serait-ce qu’entre Arabes musulmans (largement majoritaires) et Arabes chrétiens (devenus extrêmement mino- ritaires), sans oublier des Druzes ou diverses minorités chrétiennes (arménienne par exemple). Le peuplement des territoires de l’État d’Israël est donc composite. La diversité d’origine des presque 10 millions d’habitants de l’État d’Israël32 est l’un des éléments qui nourrissent des comportements différenciés sur l’attitude face au conflit israélo-arabe.
Parmi les personnes de nationalité israélienne et leurs descendants, quatre catégories principales se distinguent. La plus nombreuse, les Ashkénazes, soit un peu plus d’un tiers de la population d’Israël, sont des juifs d’origine européenne pour la plupart origi- naires de pays germaniques et slaves, dont les familles ont particulièrement souffert du nazisme. Une partie de ces Ashkénazes sont des descendants de rescapés de la Shoah, comme ceux dont l’arrivée au Proche-Orient à Haïfa en 1947 a été illustrée par le doulou- reux périple du bateau Exodus.
Les Séfarades, qui forment un peu moins d’un tiers de la population d’Israël, sont des juifs originaires des pays méditerranéens, contraints par les pouvoirs en place (Égypte, 1956 ; Algérie, 1962…) à l’exode33 de territoires où ils habitaient depuis des siècles ou même deux millénaires ou plus. Même s’ils vivaient souvent dans des quartiers réservés
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31. Legrand, Vincent, Prise de décision en politique étrangère et géopolitique : le triangle « Jordanie‐Palestine‐ Israël » et la décision jordanienne de désengagement de Cisjordanie (1988), Bruxelles/Berne/Berlin, P.I.E. Peter Lang, 2009.
32. Les chiffres peuvent différer selon les sources. Pour CBS, Population Census; Population and Immigration Authority, Population Register, la population était de 9,453 millions au 1er janvier 2022, dont 6,982 millions de juifs, 1,998 million d’Arabes et 472500 autres. L’ONU donne, elle, chiffre de 8,829 millions d’habitants pour 2021 et 8 971 millions pour 2022. Le Population Reference Bureau indique 9,5 millions en 2022 ; voir : Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des États en 2022 : quel bilan des conséquences de la pandémie de Covid-19 ? », Population & Avenir, n° 760, novembre-décembre 2022. https://doi.org/10.3917/popav.760.0014
33. En réalité, cet exode ne s’est dirigé que partiellement vers Israël. En fonction des possibilités, les juifs se sont enfuis en Europe, notamment en France pour ceux issus du Maghreb, en Amérique du Nord ou encore en Amérique latine.
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des villes de pays arabes, leur histoire familiale s’inscrit dans une certaine cohabitation avec des populations arabes.
La troisième composante de la population d’Israël, soit moins d’un cinquième de la popu- lation, comprend des juifs arrivés en Israël avec les différentes vagues venues d’URSS, puis d’ex-URSS. En outre, la population comprend environ 2 millions d’Arabes, précisé- ment 1 997 800 selon les statistiques d’Israël au 1er janvier 2022, soit 21 % du peuplement. Il s’agit d’Arabes (et de leurs descendants) qui vivaient sur le territoire devenu l’État d’Israël en 1948 et qui n’ont été ni déplacés ni expulsés depuis cette date. Ces Arabes ont la nationalité israélienne. En tant que citoyens israéliens, ils sont électeurs de cet État, et disposent de partis politiques, d’où la présence de députés d’origine arabe à la Knesset. Mais ils ne sont pas considérés totalement comme des citoyens égaux, puisqu’ils sont exemptés du service militaire comme s’ils étaient considérés a priori comme risquant de s’associer à l’ennemi. Toutefois, sur la base d’un engagement volontaire, les citoyens arabes, musulmans ou chrétiens, ainsi que les membres de certaines tribus bédouines servent dans Tsahal. En outre, les jeunes Israéliens arabes ont la possibilité de faire un service civil, ce qui leur accorde ensuite des conditions similaires à celles dont bénéfi- cient les soldats démobilisés : ceci peut signifier alors une meilleure intégration dans la société israélienne et un niveau de vie plus élevé.
Mais un État peut-il être totalement uni si une partie de sa population relève de règles spécifiques, jusqu’à parfois être considérée comme une cinquième colonne ? Il est vrai qu’il existe quelques groupes politiques d’Israéliens arabes se positionnant parfois, notamment parce qu’ils ont de la famille dans les territoires palestiniens, en défenseur des organisations antisionistes de Cisjordanie ou de Gaza.
Enfin, Israël distingue une catégorie dénommée « autres », soit 472500 personnes au 1er janvier 2022, dont les Druzes.
Demeure la question des populations israéliennes qui se sont installées en Cisjordanie, dans des colonies, soit environ 500 000 personnes dont la présence s’inscrit dans les riva- lités de pouvoir comme le sont les « réfugiés » du côté palestinien. On pourrait les consi- dérer homogènes. En réalité, elles sont composées de populations israéliennes venues s’y installer pour des motivations diverses dont la dominante peut être, selon les cas, un facteur religieux ou économique.
Dans le nord de la Judée Samarie (appellation biblique de la Cisjordanie) habitent plutôt des colons « idéologues », parfois inconditionnels du grand Israël. Ils n’envisagent aucun départ, même en échange de la paix et se disent prêts à faire de la « résistance passive ». Selon eux, leur présence répondrait à un commandement divin s’imposant sur une terre d’Israël « miraculeusement libérée » en juin 1967. Et ces personnes refusent cette quali- fication de colons puisqu’elles considèrent résider sur les terres de leurs ancêtres. En cas de décision d’évacuation, la « résistance passive » serait malaisée à contrecarrer comme cela s’est constaté en 2005 lors du départ des Israéliens de la bande de Gaza, que l’État d’Israël a dû finir par contraindre manu militari.
Deuxième catégorie, des jeunes couples et des immigrants, souvent en provenance de l’ex-URSS, habitent généralement à proximité de la ligne verte34 où ils disposent de villas avec jardin à des prix bonifiés. Ils seraient éventuellement prêts à déménager dans le cadre d’un accord de partition organisant un échange de terres entre Israël et les Territoires palestiniens, probablement sous réserve de dédommagements avantageux. Une troisième catégorie de colons regroupe des orthodoxes non sionistes vivant dans des villes-dortoirs, comme Bétar (Judée) ou Emanuel (Samarie), territoires où des Israéliens sont venus habiter souvent pour des raisons d’attraction économique.
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34. La ligne d’armistice de 1949 ou frontière de 1967, aussi appelée ligne verte, est la ligne de démarcation entre les forces israéliennes et les forces arabes résultant des quatre accords d’armistice conclus en 1949 entre Israël et les États voisins – Syrie, Liban, Transjordanie et Égypte – à la fin de la guerre israélo-arabe de 1948 ; voir : Newman, David. « La frontière Israël-Palestine. Changements et continuité », Outre‐Terre, vol. 9, no 4, 2004,
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Au fil des années, un nombre accru des habitants des colonies ne sont pas des personnes ayant quitté des territoires (israéliens) à l’ouest de la ligne verte, mais des personnes nées dans ces colonies.
Au total, penser qu’une partition en deux États se traduirait par une homogénéité des populations de part et d’autre susceptible de stabiliser automatiquement la région relève du mythe. Un État, c’est toujours la capacité à assurer, démocratiquement de préférence à tout régime autoritaire, la concorde sociale entre des populations diverses. La partition ne résoudrait pas la nécessaire prise en compte des diversités humaines à l’intérieur de chaque État et l’acceptation de l’altérité.
Les populations peuvent-elles s’identifier à des frontières imposées ?
Aucun pays ne peut être en paix avec ses voisins s’il n’y a pas acceptation et identification réciproques à des frontières qui marquent les limites géographiques de la souveraineté tout en étant les portes des échanges de toute nature entre pays limitrophes.
Imaginons l’existence d’un État arabe palestinien biterritorial composé exclusivement de la totalité des territoires de Cisjordanie et de Gaza et supposant en conséquence le démantèlement forcé des colonies juives de ces territoires, voire l’émigration également forcée de populations arabes aujourd’hui de nationalité israélienne résultant ou non d’un échange de territoires. Ceci serait-il acceptable par l’ensemble des populations vivant dans la Palestine géographique ? C’est peu probable. Du côté des Arabes résidant dans l’État palestinien, certains des habitants de la Cisjordanie ne se sentiraient pas néces- sairement « cisjordaniens », mais Palestiniens au sens de la Palestine géographique. Il pourrait en être de même d’habitants de la bande de Gaza qui ne se sentiraient pas seulement Gazaouis.
Du côté d’Israël, nombre de juifs ne s’identifient pas culturellement aux frontières étatiques souhaitées par les résolutions de l’ONU, mais se sentent géographiquement palestiniens au sens d’héritier de cette terre historique comportant, entre autres, la Judée et la Samarie, qui recouvrent largement la Cisjordanie. L’enfermement des habi- tants dans des frontières résultant d’un partage imposé ne soulèverait pas nécessaire- ment l’adhésion de toutes les populations. Le risque de contestations futures, donc d’une réouverture rapide de relations conflictuelles, serait élevé.
L’absence de larges possibilités de circulation
Le plan de partage de 1947 avait le mérite de prévoir une union économique, proposi- tion dans une certaine mesure antinomique avec l’idée de partition. Aujourd’hui, cette proposition semble avoir fait long feu puisqu’aucune partition évoquée n’est accompa- gnée de mesures impliquant la libre circulation des travailleurs, des marchandises et des capitaux. Le projet souvent avancé de deux États ne s’interroge guère sur le fait que le premier pourrait avoir des effets externes négatifs pour le second et le second des effets externes négatifs pour le premier.
Une partition refusant a priori toute possibilité de synergie économique entre deux entités étatiques indépendantes déboucherait probablement sur des conflits, car elle se construirait dans une optique de fermeture à l’autre, de frontières closes, défensives, de peur de l’autre et non dans une optique d’ouverture, donc de frontières ouvertes et incontestablement reconnues par tous. Or l’institution d’une large possibilité de circu- lation serait impérative pour instaurer une paix durable et faciliter un développement
réciproque dans le cadre d’un large marché ouvert à tous les acteurs économiques. Cette institution permettrait des échanges profitables au développement de l’ensemble des hommes et des territoires. Dans le cas contraire, le risque est dans une logique de déve- loppement séparé, avec deux Bantoustan se regardant en chien de faïence et ne pouvant bénéficier d’une émulation réciproque et des avantages de la complémentarité. Si la présence de l’État contigu est vue uniquement comme un risque de belligérance et non comme un voisin avec qui il est possible d’échanger avec un profit mutuel, la paix ne peut être assurée.
Une « guerre migratoire »
En cinquième lieu, la partition ne permet pas de mettre un terme à une sorte de « guerre migratoire » qui oppose les deux parties. La population d’Israël est passée d’environ un million lors de la création de l’État en 1948 à près de 10 millions d’habitants en 2023, en grande partie grâce à l’apport d’immigrants et aux descendants de ces migrants. Nombre d’immigrants proviennent des contraintes déployées par leur pays d’origine ayant mis en œuvre, souvent au moment de leur indépendance, des décisions visant à expulser les juifs ou s’expliquent en partie par la montée d’un antisémitisme dans les pays occidentaux, comme la France35.
En outre, l’immigration de juifs de la Diaspora en Israël peut aussi relever d’un choix religieux, l’Alyah36, mot hébreu signifiant littéralement « ascension » ou « élévation spiri- tuelle » et qui désigne pour un juif de la Diaspora le fait d’émigrer vers la Terre sainte. L’Alyah peut aussi se combiner avec des opportunités économiques compte tenu des possibilités offertes par un pays dont le développement économique et technologique a été remarquable. En même temps, les immigrations survenues en Israël depuis les années 1970, facilitées par l’Agence juive pour Israël, héritier, depuis 1948, de l’Agence juive pour la Palestine créée en 1929, correspondent incontestablement à une politique volontariste d’accueil des juifs vivant sur d’autres terres, et donc de croissance de la population juive de l’État d’Israël. Il est vrai que la naissance de cet État, avec une iden- tité juive au cœur de sa construction, explique le vote de la loi du retour permettant depuis 1950 à tout juif, quel que soit son lieu de naissance ou celui de ses ascendants, de rejoindre le territoire d’Israël et de faire son Alya. En 1948 et 1949, Israël comptait alors moins d’un million de juifs et seulement 1,1 million en 1950.
Par exemple, cette politique volontariste s’est illustrée dans les années 1980 par des négociations entre Israël et l’URSS, dont avait été issu un accord dérogeant aux règles générales de ce pays soviétique qui interdisait toute émigration : 150000 juifs avaient alors quitté l’URSS pour Israël. Une autre vague migratoire, particulièrement intense en 1990-1992, a eu pour origine les troubles civils qui traversaient l’Éthiopie et qui portaient atteinte à la sécurité d’une communauté juive anciennement installée, les Falashas. Israël avait organisé en conséquence, par voie aérienne, leur immigration. Autre exemple, une vague migratoire débutant à la fin de l’URSS pour se prolonger après l’implosion sovié- tique. En effet, en 1990, le président Gorbatchev lève l’interdiction d’émigrer pour les juifs, déclenchant une émigration qui entraîne, dans les années 1990, la venue d’envi- ron 700000 juifs de l’ex-URSS. L’importance donnée en Israël à l’arrivée de ces immi- grants ex-soviétiques est telle que le grand Rabbin décide d’autoriser les vols aériens de la Compagnie nationale El Al les jours de shabbat et de fêtes juives. Outre les autres migrations, les trois citées ci-dessus augmentent le peuplement d’Israël, amoindrissent les écarts de croissance démographique entre juifs et arabes d’une part au sein d’Israël, d’autre part au sein de la Palestine géographique. Elles ont également des effets sur le corps électoral d’Israël, donnant de l’importance au « vote russe ».
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35. Le Penven, Éric, « Populations de France : une émigration croissante à la géographie diversifiée », Les analyses de Population & Avenir, n° 35, août 2021. https://doi.org/10.3917/lap.035.0001
36. Par exemple, en France des « salons de l’alyah » sont organisés périodiquement dans les plus grandes villes comme Paris, Marseille ou Lyon.
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Les données du conflit du Proche-Orient ne sont donc pas indépendantes de la politique migratoire d’Israël. Il en est de même concernant la réalité migratoire des Territoires palestiniens.
Du côté des Arabes, la volonté de contenir l’émigration pour occuper le territoire est constante. Par exemple, lorsque la bande de Gaza était devenue égyptienne de 1948 à 1967, les Palestiniens de Gaza avaient été interdits de séjour en Égypte proprement dite et volontairement maintenus à Gaza. Ensuite, le contrôle de la frontière méridionale par l’Égypte est resté strict pour contenir toute émigration.
Parallèlement, la stratégie de maintien de camps en Cisjordanie et à Gaza, camps créés pour accueillir des personnes ayant émigré lors de la première guerre israélo-arabe de 1948, ou dans des territoires proches du théâtre d’éventuelles opérations militaires (Jordanie, Liban – carte 3 –, Syrie) augmente le nombre des « réfugiés », puisque ce titre additionne non seulement les survivants des migrations originelles des années 1948- 1949, mais aussi leurs descendants, le statut étant héréditaire, ce qui constitue une exception au droit d’asile reconnu par la convention de Genève de 1951.
Carte 3. La géographie des camps de réfugiés palestiniens au Liban

En 1950, le nombre de personnes ayant le statut de réfugiés auprès de l’UNRWA est de 700 000 tandis que d’autres arabes, 170 000 après la guerre de 1948-1949, qui vont deve- nir citoyens israéliens, sont demeurés en Israël.
L’application totale d’un « droit au retour » de tous les Arabes « réfugiés » (donc compre- nant les descendants) aurait pour conséquence une augmentation très importante de la population arabe vivant en Israël. S’il s’agissait de tous les « réfugiés » dispersés dans plusieurs pays, ce serait 5,9 millions de personnes. S’il ne s’agissait que des « réfugiés » de Cisjordanie et de la bande de Gaza, ce serait 2,5 millions de personnes (figure 1) qui iraient habiter en Israël. Par le rappel régulier du « droit au retour », les dirigeants pales- tiniens exercent une pression migratoire en réalité croissante sur Israël sous l’effet du mouvement naturel (excédent des naissances sur les décès) des réfugiés. Pourtant, la concrétisation d’un tel « droit au retour » poserait de très grandes difficultés. C’est sans doute aussi pour cette raison qu’Israël n’évoque jamais un « droit au retour » pour les juifs chassés du Maghreb ou du Machrek pour l’essentiel des années 1950 aux années 1970. Lorsqu’on se rappelle les difficultés de la France métropolitaine de 46 millions d’habi- tants et de 550 000 km2 à accueillir un million de rapatriés d’Algérie en 1962, Européens d’Algérie ou harkis, on imagine comment un petit pays de la taille de quatre départe- ments français, dont un vaste espace désertique, comptant moins de 10 millions d’habi- tants, pourrait accueillir en quelques mois plusieurs millions de « réfugiés ». D’ailleurs, cette réalité n’a pas toujours été niée. Par exemple, selon les pourparlers non finalisés de janvier 2001 à Taba en Égypte, il était prévu qu’Israël n’accepte de satisfaire le « désir de retour » que « d’une manière compatible avec l’existence de l’État d’Israël ».

Au total, le maintien volontaire de colonies israéliennes en Cisjordanie, voire la construc- tion de nouvelles colonies, dont le poids démographique s’accroît naturellement, la poli- tique d’encouragem©eGnétraràd-Flra’inmçoims Diugmroantti,ocnhiffrdes’IUsNraRëWlAe2t02l2eenpmoiilldiesrs edtéemn ographique croissant de camps arabes disposant d’un statut héréditaire de « réfugiés » s’additionnent pour rendre fort difficile la mise en œuvre d’une partition en deux États ou pour empêcher la contestation future de toute partition.
Aux armes de la politique migratoire utilisées dans le conflit israélo-arabe s’ajoutent celles liées au mouvement démographique dit « naturel », dont des effets ont déjà été notés ci-dessus avec la présentation de la forte croissance naturelle du nombre de réfu- giés, qui a été multiplié par 8,5 en trois quarts de siècle.
© Association Population & Avenir | Téléchargé le 02/11/2023 sur http://www.cairn.info via INIST-CNRS (IP: 193.54.110.56)
Une « guerre démographique »
À rebours de la baisse de la natalité dans le monde37, le Proche-Orient connaît un régime de natalité exceptionnel, tant dans les Territoires palestiniens que dans l’État d’Israël, comme si chaque partie voulait accroire son peuplement sur ce petit territoire, et ne pas enregistrer une baisse de son poids démographique relatif.
Selon le processus quasi universel de la transition démographique38, la natalité atteint un niveau réduit lorsque les taux de mortalité sont considérablement abaissés. Or, les Territoires palestiniens dérogent à ce schéma : leurs conditions de mortalité mettent en évidence d’importantes avancées hygiéniques et sanitaires. En revanche, leur taux de natalité demeure particulièrement élevé.
En effet, en dépit du conflit, les conditions de mortalité n’ont cessé de s’améliorer en Cisjordanie et à Gaza, notamment grâce à l’aide sanitaire et nutritionnelle apportée par les organisations internationales. Le taux de mortalité infantile, estimé en 2022 par le Population Reference Bureau, est de seulement 12 décès d’enfants de moins d’un an pour mille naissances dans les Territoires palestiniens, chiffre inférieur à celui des trois pays arabes les plus proches (Égypte, Jordanie, Syrie). L’espérance de vie à la naissance des femmes y est de 76 années, chiffre équivalent à celui de l’Égypte et supérieur à celui de la Jordanie et de la Syrie. Dans ces conditions, la fécondité aurait dû diminuer sur ce territoire de façon importante. Certes, elle a baissé, mais, avec 3,7 enfants par femme, l’indice synthétique de fécondité des Territoires palestiniens est le plus élevé d’Asie occidentale, avec celui du Yémen dont le niveau peut se comprendre compte tenu d’un taux de mortalité infantile quatre fois supérieur. La fécondité de l’Égypte est estimée à 2,5 enfants par femme, celle de la Jordanie à 2,4 et de la Syrie à 2,7. En conséquence, les Territoires palestiniens enregistrent le taux net de remplacement le plus élevé du monde.
La fécondité des Territoires palestiniens, combinée avec une forte proportion de femmes en âge de procréer issue des fécondités encore plus élevées des décennies antérieures, engendre ainsi un niveau de taux de natalité qui donnerait presque l’impression que ces Territoires ont un régime démographique antérieur à celui de la transition démogra- phique : 29 naissances pour mille habitants. Comme le taux de mortalité est très bas (4 décès pour mille habitants), les Territoires palestiniens comptent, après une quinzaine de pays africains et l’Afghanistan, la plus forte croissance démographique naturelle, 2,5 %, soit deux fois et demie la moyenne mondiale (0,9 % en 2022). De tels niveaux, qui peuvent s’expliquer notamment par la volonté d’affirmer son droit sur le sol, sont en fait rendus possibles parce que les populations sont partiellement alimentées et soignées par des organisations internationales. En dépit des nombreuses guerres, il n’y a donc pas eu de phénomène de paupérisation susceptible d’engendrer une nette diminution de la fécondité, comme cela s’est constaté lors de contre-chocs pétroliers en Iran ou en Algérie, contre-chocs ayant par exemple minoré ou repoussé l’âge au mariage. Notons également qu’à Gaza, le mouvement Hamas a organisé et financé des mariages collec- tifs39 dont l’un des buts est de stimuler la natalité.
Cette exception palestinienne dans le mouvement naturel a son pendant dans l’État d’Israël, avec toutefois d’importantes différenciations de fécondité selon les populations. Compte tenu de son faible taux de mortalité infantile (2,8 décès d’enfants de moins d’un an pour mille naissances en 2022) et de la longévité de l’espérance de vie à la naissance des femmes (85 ans) comme des hommes (81 ans), la transition de sa mortalité est termi- née en Israël depuis plusieurs décennies et le régime démographique naturel de ce pays conduit à le classer dans la période postransitionnelle. Mais la plupart des pays dans cette situation enregistrent des fécondités inférieures au seuil de simple remplacement des générations (en Europe ou dans les nouveaux pays industriels d’Asie), même si l’in- tensité de leur « hiver démographique » est variable.
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37. Parant, Alain, « Le déclin de la natalité dans le monde et en Europe. Quels mécanismes explicatifs ? Quelle géographie ? », Les analyses de Population & Avenir, n° 44, avril 2023. https://doi.org/10.3917/lap.046.0001
38. Dumont, Gérard-François, Géographie des populations – Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2023. https://www.cairn.info/geographie-des-populations–9782200634797.htm
39. Barthe, Benjamin, « Dans la bande de Gaza, le mouvement Hamas organise et finance des mariages collec- tifs », Le Monde, 26 juillet 2008.
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Parmi les pays ayant terminé leur transition démographique, Israël compte donc, de très loin, la fécondité la plus élevée, 2,9 enfants par femme en 2022, le taux de natalité le plus élevé (20 pour mille habitants) et le taux d’accroissement naturel le plus fort (1,4 %), donc une dynamique totalement inverse des pays dont le taux d’accroissement naturel est négatif comme la Grèce40, l’Italie41, le Japon42 ou le Portugal43.
Le niveau singulier de fécondité d’Israël s’analyse en considérant les comportements différenciés des populations y résidant, et notamment leur degré de religiosité. Car ce chiffre de 2,9 enfants par femme n’est que la moyenne des comportements de fécondité des Israéliennes juives, moyenne qui ne doit pas masquer une singularité du mouvement naturel en Israël. En effet, le Bureau central des statistiques d’Israël continue de scinder la population juive en plusieurs catégories selon le niveau de religiosité : ultra-ortho- doxes ou haredim44, juifs traditionnels ou « libéraux », et juifs laïcs ou « séculiers ».
Or, la fécondité de ces groupes est fort différenciée. Celle des juifs ultra-orthodoxes ou juifs haredim dépasse les six enfants par femme. De nombreux haredim souhaitent une famille nombreuse pour compenser les millions de vies perdues durant l’holocauste, ou sont persuadés de servir Dieu en procréant. Ils ont peu recours aux outils modernes de contraception. Plus généralement, leur moindre usage de la télévision ou d’internet les éloigne d’influences extérieures, par exemple des discours malthusiens assez large- ment relayés dans les médias45. En outre, les femmes haredim se marient généralement plus tôt, à un âge où la fertilité est plus élevée et cela signifie une plus longue période de procréation possible dans des catégories religieuses où les naissances hors mariage seraient malvenues. Comme, en outre, c’est parmi les ultra-orthodoxes que l’on trouve les plus faibles pourcentages de femmes non mariées, leur influence sur la natalité en Israël s’en trouve accrue.
À l’inverse, les juifs laïcs ou séculiers comptent une fécondité autour de 2 enfants par femme. Entre ces deux extrêmes, les juifs « libéraux » ont une fécondité aux environs de 3,9 enfants par femme. En conséquence de ces évolutions, depuis le milieu des années 2010, la fécondité des Israéliens juifs et musulmans serait désormais quasiment au même niveau.
Il n’est pas aisé de trouver des explications à la fécondité élevée des juifs « libéraux ». Ce ne peut guère être les possibilités de congés parentaux qui, en Israël, ne sont pas très étendues. Toutefois, la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale est facilitée par une forte implication des grands-parents rendue possible notamment par une fréquente proximité géographique entre le domicile des parents et des grands-parents. L’importance de la volonté d’accueillir des enfants se lit peut-être aussi dans les sondages d’où il résulte que les Israéliens se considèrent plus heureux que les populations de nombre de pays occidentaux et affichent une certaine confiance en l’avenir.
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40. Georgikopoulos, Ioannis, « Grèce : une démographie heurtée ponctuée par des soubresauts politiques et économiques », Population & Avenir, n° 765, novembre-décembre 2023.
41. Vodisek, David, « Les enjeux du déclin démographique de la population italienne. L’Italie, laboratoire du vieillissement européen ? », Les analyses de Population & Avenir, n° 43, 2023. https://doi.org/10.3917/lap.043.0001
42. Dumont, Gérard-François, « Japon : le dépeuplement et ses conséquences », Géoconfluences, ENS Lyon, 18 octobre 2017. URL: http://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/japon/ articles-scientifiques/depeuplement
43. Baumert, Philippe, Bairras, Philippe, Bianchi-de-Aguiar, Fernando, « Lisbonne, Porto et le “désert” portu- gais ? », Population & Avenir, n° 764, septembre-octobre 2023. https://doi.org/10.3917/popav.764.0017
44. Mot signifiant littéralement « craignant Dieu ».
45. Dumont, Gérard-François, « Faut-il sauver le monde du malthusianisme ? », communication à l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Paris, lundi 26 septembre 2022. https://academiesciencesmoralesetpolitiques.fr/ 2022/09/27/gerard-francois-dumont-faut-il-sauver-le-monde-du-malthusianisme/
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Enfin, l’État israélien s’est mobilisé pour lutter contre l’infertilité en finançant les trai- tements médicaux contre ce risque et en subventionnant les fécondations in vitro. Ceci ne permet qu’un nombre réduit de naissances supplémentaires, mais l’État montre ainsi combien il souhaite favoriser la procréation.
Les évolutions dans la fécondité différenciée selon les populations expliquent un change- ment limité entre le poids des juifs et des Arabes, ces derniers étant très majoritairement musulmans.
Selon les statistiques d’Israël (CBS), les Arabes représentaient 18 % de la population totale du pays en 1996. Ce pourcentage a certes augmenté en un quart de siècle de 3 points, attei- gnant 21,1 % en 2021, mais cette augmentation a été plus faible qu’envisagé compte tenu, comme précisé ci-dessus, de la diminution de la fécondité des Arabes. En conséquence, les Israéliens arabes demeurent une minorité certes relativement accrue, mais toujours minoritaire, sachant que leur fécondité s’est abaissée, en dépit des effectifs croissants des femmes arabes en âge de procréer et en raison d’une fécondité moyenne de la popula- tion juive demeurée élevée. La part des Israéliens juifs demeure donc incontestablement majoritaire, avec 74 % de la population en 2021 contre 80 % en 1996. Finalement, ce sont les petites minorités, soit des chrétiens non arabes, des personnes d’autres religions46 et celles n’ayant aucune affiliation religieuse, souvent originaires de l’ex-Union soviétique, augmentées par des immigrants venus de pays non arabes, dont le poids relatif s’est le plus accru, passant de 1,5 % en 1996 à près de 5 % en 2021.
Ces données démographiques singulières et différenciées ont des effets politiques. Les Territoires palestiniens disposent d’un potentiel démographique important en raison de leur régime démographique sans oublier l’existence des populations palestiniennes vivant ou non dans des camps de réfugiés en Jordanie, au Liban ou en Syrie. Les projec- tions démographiques proposent des réponses à deux questions : premièrement, le poids démographique relatif de la population d’Israël en Palestine géographique va-t-il bais- ser ? En second lieu, le poids démographique relatif des Israéliens arabes , qui a augmenté – toutefois modérément – dans les décennies passées, va-t-il prendre une importance relative plus grande en Israël ?
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46. Dont les membres non-juifs des familles de citoyens israéliens juifs qui, d’après la Loi du retour de 1950, ont le droit de vivre en Israël et d’acquérir la nationalité israélienne et des immigrants originaires de pays où domine le bouddhisme ou l’hindouisme.
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Ainsi, la loi du nombre bénéficie et semble devoir bénéficier, selon les projections moyennes, tant à la population des Territoires palestiniens qu’à celle d’Israël avec un poids démographique relatif de la population d’Israël qui resterait majoritaire. Elle semble également permettre à la catégorie désignée par les statistiques d’Israël « juifs et autres » de rester largement majoritaire dans la population d’Israël. En outre, au sein d’Israël, le poids démographique relatif des juifs ultraorthodoxes pourrait continuer à augmenter.
Pour le dire autrement, sauf évolution abominable liée à des armes particulièrement meurtrières, les juifs d’Israël doivent savoir qu’ils auront des voisins arabes dans et à côté d’Israël et les Israéliens arabes comme les habitants de la Palestine géographique qu’ils auront des voisins juifs. Personne n’a gagné la « guerre des berceaux » et, au regard des projections démographiques moyennes, personne ne la gagnera. Quant à la « guerre migratoire », le plus probable est que personne ne la gagnera non plus sauf considérables migrations d’Arabes des pays où ils résident vers les Territoires palestiniens.
Les enseignements de l’histoire : les partitions souvent en échec
Chaque fois qu’une partition de jure ou de facto s’est fondée sur le rejet de l’autre dans les discours de dirigeants, parfois dans leurs actes, et/ou dans les sociétés civiles, la paix n’est pas advenue, que ce soit dans le sous-continent indien depuis 1947, en Corée depuis les années 1950, à Chypre depuis les années 1960, en Bosnie et en Serbie-Kosovo depuis les années 1990… Des partitions étrangères à toute logique de géographie historique
et résultant de guerres, de violences ou de vociférations sont difficilement des gages de paix47.
Certes, la communauté internationale soutient parfois de pseudo-États sans fort fonde- ment historique qui s’inventent des symboles, un drapeau, une police, une garde natio- nale. Leur manque de base identitaire et d’expérience démocratique, l’essor de pouvoirs corrompus, le développement d’une bureaucratie comme substitut d’un vrai sentiment national, les habitudes prises de vivre grâce à des prébendes internationales débouchent rarement sur des situations géopolitiques saines et durables. Et lorsque des méthodes de « purification ethnique » ont été avalisées, cela ne suffit pas à garantir une paix pérenne. Ainsi, les échanges de population entre la Turquie et la Grèce, validés par le traité de Lausanne de 1923, n’empêchent pas le président Erdogan de remettre en cause ce traité et de susciter périodiquement des tensions en utilisant l’arme migratoire notamment en Thrace ou en mer Égée, et via des survols répétés des îles grecques par des avions mili- taires. En ex-Yougoslavie, différents conflits restent non résolus. Et, en Arménie, il est à craindre que la purification ethnique au Haut-Karabagh à l’automne 2023 ne se traduise nullement par une pacification du Caucase du Sud.
Rien ne permet de penser que le scénario géopolitique de la partition, considérée comme la réponse aux multiples guerres et violences en partie encouragées et soutenues par des puissances extérieures, qui a échoué dans de nombreuses régions du monde, pourrait réussir en Palestine géographique sur un territoire caractérisé en outre par un imbro- glio géodémographique et une forte densité de population. Aussi, tenant compte des réalités et notamment des événements géopolitiques survenus depuis la première guerre israélo-arabe de 1948-1949, les conditions n’apparaissent pas réunies pour qu’une parti- tion apporte la paix. D’où la nécessité d’examiner un autre scénario, postérieurement à deux questions qui méritent examen.
QUESTION 1. POURQUOI LE CONFLIT
DU PROCHE-ORIENT EST-IL MONDIALISÉ ?
Le conflit du Proche-Orient pourrait a priori sembler circonscrit sur les populations de la Palestine géographique, ce petit territoire de 27641 km2 comptant nettement moins de 20 millions d’habitants, soit moins de 10 millions en Israël et environ 5,5 millions dans les Territoires palestiniens. Mais ces environ 16 millions d’habitants ne composent qu’un premier cercle de populations impliquées dans ce conflit. Beaucoup d’autres popu- lations habitant hors la Palestine géographique sont culturellement, historiquement ou politiquement parties prenantes ou se sentent concernées par le conflit, qu’elles soient proches de son cœur géographique ou même très éloignées. D’où la nécessité de distin- guer les sept différents cercles géographiques impliqués par le conflit, comprenant notamment les populations dont le lieu d’habitat résulte de mouvements migratoires, sept cercles qui font du conflit du Proche-Orient un conflit mondialisé.
Les Palestiniens ayant émigré lors de la première guerre israélo-arabe de 1948 et leurs descendants, également enregistrés comme « réfugiés » en Jordanie, au Liban et en Syrie, composent un deuxième cercle. Un troisième cercle est formé de Palestiniens vivant dans un pays arabe, les plus nombreux étant dans les pays rentiers faisant appel à leur force de travail.
Un quatrième cercle inclut les populations des autres pays de la Ligue des États arabes, dont les résolutions périodiques soutiennent les Palestiniens et dont certains pays ont déjà participé à plusieurs guerres contre Israël. Un cinquième cercle, dual, est composé des diasporas juives et palestiniennes, dont de forts contingents vivent aux États-Unis. En outre, la question du Proche-Orient sensibilise des populations immigrées ou descen- dants d’immigrés d’origine arabe vivant en Europe ou en Amérique du Nord, et formant un sixième cercle. Enfin, le conflit du Proche-Orient concerne l’ensemble des popula- tions des pays (États-Unis, Russie, France, Union européenne…) dont les dirigeants sont impliqués dans le conflit par leurs actions diplomatiques, par les financements qu’ils assurent par exemple à l’UNRWA ou à d’autres organisations dans la région ou par l’exercice de leur vote au Conseil de sécurité ou à l’Assemblée générale des Nations unies.
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47. La partition peut être un gage de paix si elle se réalise dans un esprit mutuel d’acceptation, de l’existence de l’autre, à l’exemple de la séparation de velours de 1993 entre la République tchèque et la Slovaquie.
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QUESTION 2. EN CONSIDÉRANT SEULEMENT GAZA, QUELS SCÉNARIOS GÉOPOLITIQUES POSSIBLES ?
Rappelons le contexte : la bande de Gaza (360 km2), non contiguë à la Cisjordanie, a été placée en 1948 à titre provisoire sous administration égyptienne, puis est restée occupée par Israël de la guerre de 1967 à la mise en œuvre des accords d’Oslo (1993) décidant de la confier à l’Autorité palestinienne. Ensuite, après l’évacuation des colonies israéliennes en 2005, le Hamas a écarté manu militari, en juin 2007, les représentants de l’Autorité palestinienne et est devenu maître du territoire. Son idéologie, inscrite dans sa charte rédigée en août 1988, vise la création d’un État théocratique islamique sur l’ensemble de la Palestine mandataire, et constitue un des éléments explicatifs essentiels des guerres de Gaza. Dans ce contexte et celui des différentes guerres, Gaza se trouve « enfermée » depuis 2007.

Supposons que la onzième guerre israélo-arabe ait pris fin sans s’étendre sur d’autres théâtres d’opérations que Gaza et Israël et sans prise de contrôle militaire durable de Gaza par Israël. En cas d’absence d’accords, Gaza continuerait d’avoir ses frontières maritimes, septentrionale et orientale contrôlées par Israël et méridionale contrôlée par l’Égypte.
En partant de la connaissance de la population de Gaza et en considérant les perspec- tives démographiques possibles, établissons des scénarios géopolitiques. Certes, l’avenir géopolitique ne dépend pas exclusivement du paramètre démographique. Néanmoins, ce dernier n’est nullement neutre49 et toute réflexion prospective sur l’avenir de ce terri- toire qui l’ignorerait serait sans valeur. Cela justifie d’élaborer différents scénarios pour essayer de comprendre comment les évolutions démographiques à Gaza sont susceptibles d’influencer les acteurs géopolitiques. Il s’agit, bien entendu, de scénarios simplifiés dans la mesure où ils examinent essentiellement les éventuelles conséquences géopolitiques des dynamiques naturelles de la population de Gaza, sachant que les relations entre géodémographie et géopolitique sont en interaction. Sous ces réserves, trois scénarios peuvent être proposés ; le scénario du statu quo, le scénario « coréen » et le scénario d’un développement humain durable dans un contexte géopolitique apaisé.
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48. Garcin, Thierry, La Fragmentation du monde. La puissance dans les relations internationales, Paris, Economica, 2018.
49. Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.
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Le scénario du statu quo dans l’antagonisme
Selon ce scénario, une avancée progressive, mais lente de Gaza dans la transition démo- graphique se traduit par une décélération démographique, donc par une baisse, mais à un rythme lent, du taux de croissance démographique. Certes, le taux d’accroisse- ment naturel à Gaza diminuerait sous l’effet d’une fécondité abaissée, mais toutefois plus élevée que la moyenne mondiale. Et les effets de vitesse acquise produiraient une croissance démographique encore élevée en nombre d’habitants supplémentaires. Gaza se densifierait donc assez rapidement.
Le maintien, retenu comme hypothèse, de la situation conflictuelle, interne – Gaza étant aux mains d’un mouvement conservant son pouvoir en usant de violence sur la popula- tion – et externe – le pouvoir s’exerçant à Gaza conservant l’objectif de détruire Israël –, ferait perdurer dans la population un sentiment mêlant désespérance, humiliation et exaspération. La population, beaucoup plus nombreuse, ne pourrait toujours pas trou- ver de sentiment de fierté dans ses propres réussites, car elle demeurerait en situation d’assistanat. En effet, l’ONU, ses agences, l’Union européenne50, et des organisations non gouvernementales, sans oublier les remises des diasporas palestiniennes, continue- raient d’assurer l’essentiel des moyens de vie et une aide générale, allant de la protection maternelle et infantile à l’assistance aux personnes âgées, en passant par la nourriture, le logement ou la santé.
Toujours selon ce scénario, des États du Moyen-Orient utiliseraient, comme aujourd’hui, la situation conflictuelle du Proche-Orient à des fins de géopolitique tant interne qu’ex- terne. Les habitants de Gaza ne disposeraient guère de marges de manœuvre ni vis-à-vis d’Israël qui s’accrocherait au statu quo, ni vis-à-vis de ses parrains extérieurs, arabes ou moyen-orientaux, pour qui Gaza ne serait qu’une carte géopolitique utilisée indé- pendamment de toute perspective de règlement du conflit. Des heurts périodiques pourraient se dérouler à Gaza entre différents clans ou avec Israël, mais le sentiment dominant serait une grande lassitude dans un territoire tiraillé à l’intérieur entre un paradigme politico-religieux51 dominant la vie publique, paradigme périodiquement réactivé par des actions violentes temporaires ou symboliques, et les difficultés d’une vie quotidienne privée de perspective et, à l’extérieur, par des jeux de puissance pour lesquels Gaza ne serait qu’un instrument.
L’alternative du scénario « coréen » entre guerre et « marche verte »
Ce scénario projette pour Gaza le maintien d’une fécondité anormalement élevée par rapport aux logiques de la transition démographique, donc par comparaison avec ses taux de mortalité infantile et maternelle qui sont faibles et même plus faibles que dans nombre de pays arabes. Dans ce cas, et sauf forte émigration vers les pays du Golfe, l’Europe ou l’Amérique du Nord, la croissance démographique de Gaza demeurerait élevée. Sa population pourrait doubler en vingt-cinq ans, en dépit d’une fécondité moins élevée que dans les années 1950 ou 1960. En effet, les générations féminines arrivant en âge de procréer seraient de plus en plus nombreuses sous l’effet de l’héritage de la forte fécondité passée et des meilleurs taux de survie des enfants et des adolescents. La combi- naison de cette augmentation avec une fécondité restant relativement élevée entraîne- rait un nombre toujours important de naissances. La densité de Gaza augmenterait considérablement, passant de 5 800 habitants/km2 en 2023 à plus de 9 000 habitants/km2 à l’horizon des années 2030.
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50. Rappelons que l’Union européenne consacre une part significative de son budget aux Territoires palestiniens. Cf. Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Sedes, 2009.
51. Dumont, Gérard-François, « Changement de paradigme au Moyen-Orient », Géostratégiques, n° 15, 2007, http://www.strategicsinternational.com/15_03.pdf
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En se plaçant dans une hypothèse de tension géopolitique perdurant, cette masse démo- graphique pourrait être utilisée à des fins géopolitiques selon deux options possibles. Une première consisterait en la militarisation accrue des nombreuses jeunes généra- tions de grands adolescents et d’adultes pour les inciter à combattre contre le pays voisin considéré comme leur ennemi à détruire, donc à répéter, avec une intensité accrue, les attaques et les actes terroristes d’octobre 2023, en continuité avec la voie choisie par le Hamas depuis sa prise de contrôle de Gaza en 2007.
Une seconde option consisterait à utiliser la masse démographique de façon pacifique, donc à organiser une « marche verte » de dizaines de milliers, voire de centaines de milliers de personnes non armées vers des territoires qu’ils considèrent comme habi- tables pour eux. Nous appelons ce scénario « coréen », car c’est ainsi que la Chine a contraint la coalition, comprenant seize pays, dirigée par les États-Unis, à un cessez-le- feu désavantageux le 27 juillet 1953. En effet, les États-Unis ont cédé à la Corée du Nord de nombreux territoires qu’ils contrôlaient au-dessus de l’actuelle ligne de séparation du 38° parallèle entre les deux Corée, car, déjà, nous avions affaire à une guerre asymé- trique. D’un côté, une coalition bien armée et ayant la légitimité internationale, avec un mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, la délégation soviétique ayant boycotté ce Conseil et donc n’ayant pas utilisé son droit de veto. De l’autre, des masses de Chinois mal armés envoyés par Mao, appliquant l’une des dix lois de la géopolitique des popula- tions que nous avons définies, la « loi du nombre », en envoyant des « vagues humaines » de soi-disant « volontaires ». L’armée de la coalition ne pouvait durablement accepter un combat qui se traduisait par de véritables boucheries. La « loi du nombre » imposée par les Chinois a contraint au cessez-le-feu et environ deux millions de Coréens ont fui les territoires cédés par la coalition à la Corée du Nord.
Ceteris paribus, Gaza disposerait, selon ce scénario, d’une masse de manœuvre accrue de « vagues humaines » susceptibles d’être utilisées en fonction des options choisies. Alors s’illustrerait la phrase prêtée à Arafat : « Nous gagnerons grâce aux utérus de nos femmes » ! Même si cette phrase est apocryphe, ce qui très difficile à établir, puisque les discours d’Arafat changeaient selon la langue qu’il utilisait et les journalistes qu’il avait face à lui, le fait même qu’elle soit périodiquement citée suffit à lui donner un sens géopolitique.
Le scénario d’un développement humain durable dans un contexte géopolitique apaisé
Selon un troisième et dernier scénario, Gaza enregistrerait une réelle avancée dans la seconde étape de la transition démographique, donc marquée par une baisse significa- tive du taux d’accroissement naturel. La fécondité s’abaisserait fortement et logiquement en raison de ses faibles taux de mortalité infantile et maternelle. En conséquence, une pyramide des âges plus équilibrée témoignerait du souci d’attacher davantage d’impor- tance à la dimension qualitative des ressources humaines qu’à leur dimension quantita- tive. Dans ce dessein, la baisse du taux de natalité signifierait que le taux d’accroissement annuel des jeunes à scolariser ne se conformerait plus à une évolution fortement haus- sière. Gaza profiterait de ce que l’on appelle le « dividende démographique », période où le ratio entre la population active et la population totale augmente. Les plus jeunes géné- rations ne représenteraient plus chaque année des besoins considérablement majorés qui contraignent les choix de dépenses de l’aide internationale. Cette dernière pourrait donc réorienter une partie de son aide en besoins primaires ou en besoins concernant les jeunes enfants vers des investissements dans une économie du développement.
La combinaison de ce « dividende démographique », d’une population mieux formée et des investissements des diasporas palestiniennes contribuerait progressivement à un développement humain durable, d’autant que Gaza pourrait sauter plusieurs phases de développement en recourant directement aux technologies les plus avancées. La réussite économique favoriserait à son tour une évolution démographique équilibrée et susci- terait des fiertés qui feraient que l’option du développement deviendrait plus attirante et valorisante que le grand jeu des rapports de force géopolitiques trop souvent à la recherche d’une revanche. En même temps, comme le développement pérenne de Gaza, qui pourrait être un « Singapour méditerranéen », n’est pas possible sans l’établissement de la sécurité et donc de la paix, il supposerait de chercher et de trouver les voies d’un accord régional gagnant-gagnant.
Le simple énoncé de ces trois scénarios contrastés, qui prêtent bien évidemment à discus- sion, peut heurter la difficulté à objectiver une situation souvent ressentie selon un mode subjectif dominant. Elle peut contrarier ceux qui ne veulent voir le Proche-Orient qu’à travers des prismes idéologiques. Mais l’intérêt d’imaginer ces scénarios, en refusant de s’enfermer dans des œillères, ou dans des logiques partisanes de telle ou telle tendance moyen-orientale, tient à ce que l’analyse prospective livre deux enseignements principaux. D’une part, l’avenir géopolitique de Gaza est en interaction avec ses évolutions démogra- phiques propres et non pas seulement avec celles des autres territoires de la région. D’autre part, comme le montre l’éventail de scénarios, cet avenir n’est pas écrit. Il demeure donc ouvert, dépendant donc de ce que fera l’ensemble des acteurs géopolitiques en agissant ou en réagissant, notamment en fonction de l’évolution du contexte démographique.52
UN SCÉNARIO ALTERNATIF
COMME RÉPONSE AUX GUERRES RÉPÉTITIVES
Puisque toute partition en deux États, éventuellement acceptée par souci tactique, risque, comme précisé ci-dessus, d’être remise en cause par le contexte politique, culturel et des dynamiques démographiques propres à attiser le conflit, quel scénario géopolitique alternatif peut-on imaginer, quitte à ce qu’il soit vu aujourd’hui comme utopique ? Un tel scénario écarte donc l’approche duale, soit l’idée d’une partition étatique au Proche- Orient qui n’a jamais pu se concrétiser, tout d’abord parce que – rappelons-le – elle a avorté dès sa première formulation par l’ONU en 1947 même si, plus de trois quarts de siècle après, le contexte est différent.
Ce scénario géopolitique alternatif serait celui d’une cohabitation organisée sur les terres de la Palestine géographique. Il suppose des discussions libres à l’échelle démocratique de base des habitants. En effet, ces habitants ont été fréquemment manœuvrés par des idéologies politico-religieuses, par des puissances extérieures soucieuses de leurs inté- rêts géopolitiques, ou par des dirigeants de mouvements antisémites n’ayant souvent guère vécu sur place, car résidant périodiquement, voire de façon permanente, à l’étran- ger : à Damas, à Doha ou à Istanbul. Nombre d’entre eux ne sont nullement des adeptes de la non-violence, mais privilégient plutôt une idéologie meurtrière, leur intérêt person- nel ou celui de leur clan par des pratiques de corruption.
Puisque le peuplement du Proche-Orient est un kaléidoscope, ce scénario géopolitique de mise à l’écart du pire, soit des guerres périodiques, suppose la transformation d’une utopie actuelle, la création d’une Confédération, en une réalité d’avenir. Un tel scénario implique un moyen et une méthode.
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52. Cette question 2 est largement empruntée à Dumont, Gérard-François, « De la population de Gaza à une prospective géopolitique », Outre‐Terre, n° 22, 2009, p. 123-131.
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La fin des « guerres de peuplement »
Les deux guerres démographiques, « guerre migratoire » et « guerre des naissances », qui se combinent dans une « guerre de peuplement », concourent à la permanence du conflit. Concernant la première, ce scénario signifie l’inversion de l’immigration israé- lienne dans les « colonies53 » et donc l’arrêt des subventions d’Israël à cette immigration, ce qui permettrait d’ailleurs des financements pour améliorer les infrastructures écono- miques de la région. Il signifie également la fin de la fixation de millions de personnes dans des camps de « réfugiés » qui pérennisent le conflit.
Ce scénario suppose également la cessation de ce qui permet la surfécondité palesti- nienne, et qui limite en conséquence l’avancée des Territoires palestiniens dans la tran- sition démographique. En effet, dans le système mis en place et géré par l’UNRWA, l’en- fant supplémentaire n’est guère vu comme un coût, puisqu’il bénéficie dès sa naissance du statut de « réfugié » et donc d’une possible assistance conséquente financée par la Communauté internationale (dont l’Union européenne et les États-Unis…). En outre, cette mise en assistanat dès la naissance n’est pas de nature à favoriser l’esprit d’entre- preneuriat pourtant nécessaire au développement.
Or, rappelons que le statut de « réfugiés » bénéficie aux trois quarts de la population de Gaza (figure 1, page 20), soit à 1,6 million de personnes et à 901000 habitants de la Cisjordanie, toujours selon l’UNRWA54.
Ce système géré par l’UNRWA est un des éléments explicatifs d’une fécondité supé- rieure des Territoires palestiniens à celle des Israéliens arabes.
Subsidiarité et neutralité
Le scénario de la Confédération suppose une méthode, relevant d’approches d’auto-orga- nisation (bottom‐up) et non de directives venant d’en haut (top‐down), soit une logique conforme au principe de subsidiarité55. Il implique de considérer l’échelon politique de base, donc le niveau communal, où doivent s’exprimer les habitants56 dans une démo- cratie vivante à partir de laquelle, par palier, se construirait une Confédération, dont la neutralité serait internationalement reconnue.
Cette Confédération, caractérisée par des relations apaisées entre ses habitants au niveau de la société civile et économique, serait unifiée par une libre circulation des travailleurs, des capitaux et des biens, dans le cadre d’une zone de libre-échange. Son succès devenant attractif pourrait éventuellement conduire à des demandes d’élargissement de la part d’autres pays du Moyen-Orient
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53. Le 28 décembre 2016, John Kerry, le Secrétaire d’État des États-Unis déclare au The Dean Acheson Auditorium, à Washington, dans un discours intitulé « Remarks on Middle East Peace », « Let’s be clear: Settlement expan‐ sion has nothing to do with Israel’s security. Many settlements actually increase the security burden on the Israeli Defense Forces. And leaders of the settler movement are motivated by ideological imperatives that entirely ignore legitimate Palestinian aspirations. » (Soyons clairs : l’expansion des colonies n’a rien à voir avec la sécurité d’Israël. De nombreuses colonies augmentent en fait le fardeau sécuritaire qui pèse sur les forces de défense israéliennes. Les dirigeants du mouvement de colonisation sont motivés par des impératifs idéologiques qui ignorent tota- lement les aspirations légitimes des Palestiniens.) https://2009-2017.state.gov/secretary/remarks/2016/12/266119 .htm (vidéo)
54. https://www.unrwa.org/palestine-refugees
55. Dumont, Gérard-François, « L’État-nation et le principe de subsidiarité », Diploweb.com : la revue géopoli‐ tique, 14 février 2021.
56. Le 28 décembre 2016, John Kerry, le Secrétaire d’État des États-Unis déclare au The Dean Acheson Auditorium, à Washington, dans un discours intitulé « Remarks on Middle East Peace », « Now, in the end, we all understand that a final status agreement can only be achieved through direct negotiations between the parties. We’ve said that again and again. We cannot impose the peace » (En fin de compte, nous comprenons tous qu’un accord sur le statut final ne peut être obtenu que par des négociations directes entre les parties. Nous l’avons dit et répété. Nous ne pouvons pas imposer la paix.). https://2009-2017.state.gov/secretary/remarks/2016/12/266119 .htm (vidéo)
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Jérusalem, quel statut pour une ville-monde ?

Vue du Mur des Lamentations (vestige du mur de soutènement du Second Temple de Jérusalem bâti au premier siècle après J.-C.) au premier plan (soit une sorte de synagogue à ciel ouvert) ; à droite, la mosquée Al-Aqsa (construit au VIIe siècle après la conquête arabe ; à gauche, le dôme du Rocher (construit également au VIIe siècle). Rappelons que le Mur des Lamentations n’est redevenu un lieu possible de culte pour les juifs que depuis la guerre des Six Jours de juin 1967 et que ce lieu a été honoré depuis par de nombreux non-juifs, dont le pape Jean-Paul II. Auparavant, l’accès au Mur occidental était, depuis le 28 mai 1948, totalement interdit aux Juifs par les autorités jordaniennes, qui exerçaient alors leur souveraineté sur la Transjordanie et la Cisjordanie, y compris la vieille ville arabe de Jérusalem. (photographie Wikicommons)
Jérusalem doit d’abord son importance au fait qu’elle abrite les lieux saints des trois seules religions monothéistes : le Mur des Lamentations pour le judaïsme, le Golgotha pour le christianisme et le dôme du Rocher jouxtant la Grande mosquée pour l’islam. C’est donc une ville-monde57, et un haut lieu conflictuel58 : tout se trouve entremêlé dans la vieille ville (photo 2) et elle demeure une ville symbole. Ceci explique par exemple que le président Trump ait déplacé l’ambassade américaine de Jérusalem à Tel-Aviv59, une décision nullement remise en cause depuis sous la présidence démocrate de Jo Biden même si ce dernier avait rétabli le financement de l’UNRWA par les États-Unis60.
Photo 2. Jérusalem : le mur des Lamentations et les mosquées proches
Vue du Mur des Lamentations (vestige du mur de soutènement du Second Temple de Jérusalem bâti au premier siècle après J.-C.) au premier plan (soit une sorte de synagogue à ciel ouvert) ; à droite, la mosquée Al-Aqsa (construit au VIIe siècle après la conquête arabe ; à gauche, le dôme du Rocher (construit également au VIIe siècle). Rappelons que le Mur des Lamentations n’est redevenu un lieu possible de culte pour les juifs que depuis la guerre des Six Jours de juin 1967 et que ce lieu a été honoré depuis par de nombreux non-juifs, dont le pape Jean-Paul II. Auparavant, l’accès au Mur occidental était, depuis le 28 mai 1948, totalement interdit aux Juifs par les autorités jordaniennes, qui exerçaient alors leur souveraineté sur la Transjordanie et la Cisjordanie, y compris la vieille ville arabe de Jérusalem. (photographie Wikicommons)
Or, ce scénario d’une Confédération diminuerait considérablement la symbolique de la capitale politique et d’un tel statut. Ceteris paribus, des sondages demandant à des opinions publiques le nom de la capitale fédérale de la Suisse donnerait très probable- ment des résultats décevants.
En effet, la capitale politique d’un État confédéral au statut international neutre n’a pas la même signification que celle d’un État fédéral et encore moins celle d’un État unitaire. D’ailleurs, Jérusalem n’est-elle pas, beaucoup plus qu’une capitale politique, reconnue, souhaitée ou dénoncée selon les cas, la capitale commune des religions du Livre, donc à vocation universelle ? Le scénario de la Confédération pourrait faire renaître un aspect du plan de partage adopté en 1947, suivant la résolution 181, et repris en décembre 1949, qui prévoyait pour la ville de Jérusalem, précisément pour la vieille ville, un corpus sepa‐ ratum doté d’un « régime administratif particulier », sous le contrôle de l’ONU avec un gouverneur ni juif ni arabe. Le Saint-Siège, notamment dans sa lettre apostolique Redemptoris anno (1984) appelait à un « statut spécial internationalement garanti », une solution écartant les intentions de partition de la Ville Sainte et donc de futurs conflits.
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- Lemire, Vincent (Éd.), Jérusalem, histoire d’une ville monde, Paris, Champs-Flammarion, 2016.
- Y compris, parfois, entre religions chrétiennes.
- Certes, en 1995, le Jerusalem Embassy Act avait été voté par le congrès (93 sénateurs sur 100, 374 représentants sur 435), demandant la relocalisation de l’ambassade à Jérusalem. Mais les présidents américains successifs signaient chaque semestre un report de la décision (dérogation), au nom « des intérêts de sécurité nationale ». Notons que la relocalisation d’une ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem-Ouest avalise indirectement l’annexion de Jérusalem-Est par Israël, pour qui Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est ne forment qu’une seule municipalité, débor- dant en plus sur la Cisjordanie.
60. Garcin, Thierry, « La géopolitique mondiale en forte fragmentation. Quelles dynamiques de puissance pour l’Europe, les États-Unis et la Chine ? », Les analyses de Population & Avenir, n° 37, novembre 2021. https://doi.org/ 10.3917/lap.037.0001
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CONCLUSION
Parmi les conflits territoriaux non résolus, celui du Proche-Orient, centré sur la Palestine mandataire du Royaume-Uni de 1920 à 1948 ou Palestine géographique comportant les territoires d’Israël et les Territoires palestiniens (Cisjordanie et Gaza), demeure d’une terrible intensité avec, en seulement trois quarts de siècle, onze guerres israélo-arabes qui n’ont fait que complexifier toute recherche de paix partagée et ont présenté à chaque fois un risque d’extension au Moyen-Orient, voire au-delà. Malgré divers accords partiels entre les parties, souvent réalisés sous la pression d’interventions de pays tiers, aucune paix durable n’est parvenue à s’imposer, ce qui a engendré l’enterrement de multiples efforts diplomatiques conduits tout particulièrement par les pays occidentaux61.
Cette situation géopolitique s’explique par la complexité d’un conflit où s’entremêlent géographie historique, géographie politique et géographie religieuse. S’ajoute la géogra- phie des populations, car les politiques ou comportements démographiques des deux parties jouent un rôle important dans l’évolution du conflit.
Le risque demeure que la onzième guerre ou la suivante embrase non seulement toute la région proche-orientale, donc y compris le Liban ou la Syrie, ce qui est arrivé à plusieurs reprises, mais aussi toute la région moyen-orientale, et au-delà des pays où des diasporas se manifestent, plus ou moins violemment, en faveur de l’un ou l’autre camp. Et l’on a vu, par exemple en France, en Île-de-France comme dans la région toulousaine62 ou dans d’autres régions, des actions terroristes violentes se référant au conflit du Proche-Orient. Ces actions ont été conduites par certains membres de diaspora ancrés dans une idéolo- gie islamiste, notamment contre des lieux de culte, d’éducation ou de commerces63 où se trouvaient des nationaux de confession juive.
Le conflit du Proche-Orient concerne directement un territoire équivalent à cinq dépar- tements français, superficie moindre que celle des Pays-Bas, de la Belgique ou de l’Alba- nie, et surtout les moins de vingt millions d’habitants qui y habitent. Mais ce conflit se trouve mondialisé et l’on peut s’interroger sur les scénarios géopolitiques possibles. Bien entendu, il y a le scénario plaidé par certains d’un « grand Israël », habité essentiellement par des juifs, ou celui inverse, plaidé par d’autres, « d’une grande Palestine » occupée principalement par des Arabes musulmans, les autres populations minoritaires étant réduites à l’état de dhimmi, donc subissant des discriminations. Considérant ces deux « scénarios », celui des uns est le cauchemar des autres. L’analyse démographique montre d’ailleurs que ces deux scénarios, au risque de voir se renouveler un génocide, seraient inhumains.
Après onze guerres survenues depuis 1948, rien n’interdit le prolongement indéterminé de la onzième ou demain la survenue d’une douzième. Pour écarter une telle évolution, un premier scénario géopolitique repose sur l’idée d’une partition en deux États. Promu par la communauté internationale dès le plan de partage de la Palestine mandataire par l’ONU en 1947, il s’est trouvé aussitôt mis en échec64. Bien qu’il ait été poursuivi et soit toujours annoncé comme objectif, il n’a jamais pu émerger depuis sous l’effet des multiples événements survenus : guerres avec implications plus ou moins grandes de puissances extérieures, actions terroristes, « guerre migratoire », « guerre des berceaux », « guerre de peuplement », guerre pour le contrôle de l’eau, conflits de géopolitique interne en Israël et dans les Territoires palestiniens, ces derniers parfois violents comme lors de la prise de contrôle de Gaza par le Hamas en 2007 ou de manifestations réprimées… Et le conflit demeure attisé par certaines diasporas arabes ou juives répandues dans le monde, par des médias dans de nombreux pays et même par certains partis politiques ou associations de pays démocratiques. Face à des animosités et des violences aux multiples facettes, le scénario de la partition apparaît comme une arlésienne, un objectif géopoli- tique, constamment réitéré par la communauté internationale, que l’on attend, mais qui semble ne jamais pouvoir venir.
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61. Par exemple, les accords d’Oslo Israël-OLP prévoyaient un statut définitif pour les Territoires palestiniens et Jérusalem au plus tard en 1999. De même, le plan de paix de la feuille de route de 2003 (États-Unis, Russie, Union européenne, Nations unies) ne s’est nullement concrétisé. Quant aux accords d’Abraham (2020) entre Israël et plusieurs pays arabes, ils n’ont pas intégré une solution au conflit du Proche-Orient.
- Par exemple en mars 2012 à Toulouse et à Montauban.
- Par exemple en janvier 2015, la prise d’otages du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes à Paris
- Le 28 décembre 2016, John Kerry, le Secrétaire d’État des États-Unis, déclare au The Dean Acheson Auditorium, à Washington, dans un discours intitulé « Remarks on Middle East Peace », « Despite our best efforts over the years, the two‐state solution is now in serious jeopardy » (Malgré tous les efforts que nous avons déployés au fil des ans, la solution des deux États est aujourd’hui gravement menacée.). https://2009-2017.state.gov/secretary/ remarks/2016/12/266119.htm (vidéo)
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Un autre scénario géopolitique est celui d’une Confédération à la neutralité internatio- nalement reconnue et dont la ville symbole, Jérusalem, bénéficierait d’un statut inter- nationalement reconnu. Un tel scénario apparaît, aujourd’hui sans doute encore plus qu’hier, effectivement utopique, mais l’utopie n’est-elle pas la seule alternative à la guerre toujours recommencée ?
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