Total et les Grandes banques Françaises en première ligne pour financer les « Bombes Carbone »

« Bombes carbone » : Total Energies, numéro deux mondial des mégagisements fossiles

Par Maxime Vaudano  et Raphaëlle Aubert Publié le 31 octobre 2023 à 05h48, modifié le 01 novembre 2023 à 10h54

Temps de Lecture 3 min.  Read in English

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/10/31/bombes-carbone-totalenergies-numero-deux-mondial-des-megagisements-fossiles_6197487_4355770.html

Enquête

De l’Ouganda au Kazakhstan, de l’Arctique russe à la Norvège ou au Brésil, le groupe français est lié à au moins vingt-trois sites géants d’extraction d’hydrocarbures.

Dans la grande course des entreprises privées à l’extraction d’énergies fossiles, le champion du monde est français. En d’autres temps, ce trophée aurait pu flatter le patriotisme hexagonal. Mais dans un monde où s’accentue l’urgence de réduire drastiquement la production de pétrole, de gaz et de charbon pour limiter l’ampleur du dérèglement climatique, la distinction est plus difficile à assumer.

Les données agrégées par les ONG françaises Eclaircies et Data For Good dans le cadre de l’enquête CarbonBombs.org, et révélées par Le Monde, sont pourtant sans appel : TotalEnergies est lié à au moins vingt-trois « bombes carbone », ces vastes sites d’extraction d’énergie fossile identifiés par les scientifiques comme ayant le plus grand potentiel d’émissions de gaz à effet de serre au cours de leur cycle de vie.

Elles placent le groupe français au deuxième rang du classement mondial des entreprises développant des bombes carbone, derrière la société minière publique China Energy et ses quarante et une mines de charbon.

A elles seules, les vingt-trois bombes pétrogazières dont TotalEnergies est l’opérateur ou l’actionnaire pourraient entraîner le rejet dans l’atmosphère de plus de 60 milliards de tonnes équivalent CO2 (CO2e), si elles étaient pleinement exploitées. Soit 12 % du budget carbone total restant à l’humanité pour limiter le réchauffement sous la barre des 1,5 °C, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

Une image contenant texte, capture d’écran, Police, Parallèle

Description générée automatiquement

Nombre de bombes carbone en cours d’exploitation ou en projet dans lesquelles le groupe est impliqué en tant qu’opérateur ou actionnaire.

Le Monde a ajusté à la hausse le nombre de sites reliés à TotalEnergies grâce à des vérifications supplémentaires.

Source : CarbonBombs.org


Au cours des derniers mois, l’attention de l’opinion publique s’est largement focalisée sur le forage pétrolier mené par le groupe à Tilenga, en Ouganda. De nombreuses organisations écologistes craignent que ce projet, couplé à l’oléoduc géant East African Crude Oil Pipeline, ne menace les populations locales, les ressources en eau et la biodiversité. Dans une démarche rarissime, le Parlement européen a même appelé TotalEnergies à revoir sa copie pour préserver ces zones « protégées et sensibles ».

Sur le plan du potentiel d’émissions de CO2, évalué à 400 millions de tonnes, Tilenga n’est pourtant qu’un nain par rapport à d’autres forages de l’entreprise française. Comme l’indiquait l’ONG écologiste Greenpeace dans un rapport récent, cet « arbre » cache une « forêt de bombes climatiques ».

Des projets démarrés après l’accord de Paris

L’une des premières bombes carbone de TotalEnergies, beaucoup moins connue, se niche à 5 000 mètres de profondeur sous la mer Caspienne, au large du Kazakhstan. Le pétrole accumulé dans le gisement offshore de Kashagan, dont TotalEnergies est actionnaire à 17 %, est susceptible de rejeter plus de 5 milliards de tonnes de gaz carbonique dans l’atmosphère une fois ses réserves utilisées.

La production de ce gisement géant a démarré en novembre 2016, quelques jours après l’entrée en vigueur de l’accord de Paris sur le climat, qui a enjoint à l’humanité de réduire drastiquement les rejets degaz à effet de serre de l’atmosphère.

Comme Kashagan, beaucoup de bombes carbone liées à TotalEnergies ont été mises en production après cette échéance majeure dans la lutte contre le réchauffement climatique. C’est le cas des gisements pétroliers sous-marins de Libra et Mero, au large du Brésil, et du mégaprojet gazier Yamal, dans l’Arctique russe, lancés en 2017, mais également du forage pétrolier Johan Sverdrup, dans les eaux norvégiennes, dont l’exploitation a démarré en 2019.

Les 23 bombes carbone de TotalEnergies

Une image contenant carte, capture d’écran, Monde

Description générée automatiquement

Auprès du Monde, TotalEnergies fait valoir que « de nouveaux projets pétroliers sont nécessaires » pour « continuer à garantir à[ses]clients l’accès à une énergie disponible à un coût abordable », alors que la demande mondiale continue de croître. L’entreprise anticipe un pic de la demande en 2030, suivi d’une réduction drastique de sa production à l’horizon 2050.

Lire aussi la tribune :   « Nous, scientifiques et experts, appelons les actionnaires de TotalEnergies à voter contre la stratégie climat de la firme »

Pourtant, au rythme actuel d’extraction, de nombreuses bombes carbone de TotalEnergies devraient toujours être opérationnelles après ce terme, si l’on en croit les données du cabinet Rystad Energy, communiquées au Monde par l’ONG Reclaim Finance. Le champ pétrolier de Troll (Norvège) s’épuiserait en 2071 et celui d’Umm Shaif (Emirats arabes unis), en 2093. Certains gisements du complexe argentin Vaca Muerta pourraient même produire du gaz naturel au-delà de 2100.

Communication trompeuse

D’autant que la course à l’expansion fossile est loin d’être terminée. De son propre aveu, TotalEnergies a prévu de consacrer un tiers de ses investissements pour la prochaine décennie au développement d’installations fossiles. Le groupe français est, par ailleurs, la troisième firme mondiale ayant approuvé le plus de nouveaux projets pétrogaziers en 2022, selon l’ONG Oil Change International.

L’entreprise, qui se voit comme « un acteur majeur de la transition énergétique », se plaît à mettre en avant ses investissements dans le gaz, présenté comme une « énergie de transition » moins émettrice que le charbon. Mais les forages gaziers sont loin d’être neutres en carbone : on dénombre parmi ceux de TotalEnergies une douzaine de bombes carbone.

Le groupe français est par exemple actionnaire du mégaprojet North Field, au Qatar, qui recèle un potentiel de près de 13 milliards de tonnes de CO2e. Il s’est engagé en 2022 dans deux projets d’extension du gisement, North Field East et North Field South, qui pourraient faire grimper la facture carbone à 20 milliards de tonnes.

Lire aussi :    A quel point l’Europe dépend-elle du Qatar pour son approvisionnement en gaz ?

Une autre stratégie trompeuse employée par la firme française consiste à communiquer sur l’impact carbone de ses projets en se concentrant sur le seul processus extractif. C’est ainsi qu’elle s’est réjouie, en 2019, que son site norvégien Johan Sverdrup se situe « dans le top trois des projets offshore les moins émetteurs en matière de CO2 », grâce à une alimentation électrique optimisée des turbines de la plate-forme de forage. TotalEnergies fait ainsi abstraction de l’impact carbone final de l’énergie extraite de ce gisement pétrolier, qui est 400 fois supérieur. Au total, les réserves de Johan Sverdrup sont susceptibles de rejeter 1,1 milliard de 

« Bombes carbone » : le soutien crucial des banques françaises aux projets fossiles mondiaux

BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale et BPCE/Natixis ont contribué en 2022 à financer 11 entreprises exploitant de vastes gisements de pétrole, gaz et charbon, pour 17 milliards d’euros. 

Par Maxime VaudanoPublié le 01 novembre 2023 à 08h15, modifié le 01 novembre 2023 à 10h04

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/11/01/bombes-carbone-le-soutien-crucial-des-banques-francaises-aux-projets-fossiles-mondiaux_6197638_4355770.html

Une image contenant art, capture d’écran, léger

Description générée automatiquement
LÉA GIRARDOT / « LE MONDE »

Côté pile, les quatre grandes banques françaises sont pleinement investies dans le combat pour la sauvegarde du climat : elles se sont toutes engagées publiquement à « financer un monde neutre en carbone à l’horizon 2050 ». Côté face, BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale et BPCE/Natixis ont contribué en 2022 à financer une dizaine d’entreprises opérant des bombes carbone, ces sites d’extraction de pétrole, gaz et charbon super-émetteurs en CO2.

Ce paradoxe est mis en évidence par les données compilées par les ONG Eclaircies et Data for Good dans le cadre de l’enquête CarbonBombs.org, qui permettent pour la première fois de relier ces bombes carbone aux entreprises qui les développent et aux banques qui les soutiennent.

Le marché bancaire est ainsi fait que les banques ne financent que très rarement les projets d’extraction fossile directement. Elles préfèrent accorder des prêts aux entreprises extractrices comme TotalEnergies ou BP, qui utilisent ensuite les fonds comme bon leur semble. Bien qu’indirect, ce financement dit corporateest capital pour faire fonctionner les bombes carbone. « Si on ne peut pas établir un lien de causalité direct, il est fort probable que des fonds prêtés en 2022 aient contribué au fonctionnement de bombes carbone en exploitation ou au développement de futurs projets », observe Lucie Pinson, directrice de l’ONG Reclaim Finance.

Lire l’explication :   Pourquoi les banques françaises peuvent financer les énergies fossiles malgré leurs engagements climat

BNP Paribas au 5e rang mondial

Le rôle des établissements français dans cette économie est central. En 2022, ils se situaient au troisième rang des plus grands financeurs indirects de bombes carbone, derrière les américains et les chinois, d’après les données issues du rapport « Banking on Climate Chaos », établies à partir de Bloomberg.

Les banques françaises au troisième rang mondial

Une image contenant texte, capture d’écran, nombre, ligne

Description générée automatiquement

Cumul des financements octroyés en 2022 à des entreprises énergétiques liées à des bombes carbone, en fonction du pays d’origine de la banque.


Source : CarbonBombs.org et Banking on climate chaos


BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale et BPCE/Natixis ont octroyé en 2022 près de 18 milliards de dollars (17 milliards d’euros) à 11 grandes entreprises d’extraction fossile, que l’on peut relier à 51 bombes carbone distinctes. Les réserves en charbon, pétrole et gaz de ces sites, répartis dans 18 pays à travers le globe, sont susceptibles de rejeter 189 milliards de tonnes équivalent CO2 dans l’atmosphère.

Dans le classement établi par CarbonBombs.org, BNP Paribas se situe à la cinquième place mondiale, derrière quatre mastodontes chinois et américains. En 2022, le groupe a versé plus de 7 milliards de dollars à 10 opérateurs fossiles distincts, que l’on peut relier à46 bombes carbone. Parmi eux, la multinationale française TotalEnergies, le géant saoudien Saudi Aramco, l’énergéticien italien Eni et le pétrolier britannique BP ; mais également des entreprises moins connues, comme YPF ou Pertamina Persero, impliquées dans l’exploitation du vaste complexe de gaz de schiste Vaca Muerta, en Argentine, qui suscite une vive opposition des communautés locales d’Indiens Mapuche.

Un important soutien indirect des banques aux bombes carbone

Une image contenant texte, capture d’écran, Police, nombre

Description générée automatiquement

Source : CarbonBombs.org et Banking on climate chaos


Le constat est sensiblement le même pour le Crédit agricole, qui a financé en 2022 sept entreprises opérant des bombes carbone, pour plus de 6 milliards de dollars. On retrouve notamment dans les bénéficiaires le très controversé géant minier suisse Glencore, impliqué dans cinq sites d’extraction de charbon en Australie, en Afrique du Sud et en Colombie. En revanche, l’exposition de la Société générale et de BPCE/Natixis est moindre, avec respectivement six et deux opérateurs financés.

Soutenir la transition ?

Sollicitées, les quatre banques refusent de commenter les projets de leurs clients et contestent les chiffres du rapport « Banking on Climate Chaos », préférant renvoyer vers des objectifs généraux de réduction de leur exposition au secteur fossile. BNP explique avoir accéléré depuis le printemps 2023 son « désengagement du financement de la production pétrolière », qui devrait chuter de 80 % « avant 2030 ». La Société générale s’est fixé le même objectif, tandis que le Crédit agricole vise une baisse de 25 % d’ici 2025.

De son côté, le groupe BPCE/Natixis insiste sur le fait qu’il « n’est pas directement impliqué dans les projets cités ». Pour défendre le financement des entreprises qui les portent, la banque fait valoir qu’il s’agit d’un moyen de soutenir leur transition vers le renouvelable. « Nous accompagnons tous nos clients, y compris les grands énergéticiens, dans leur transition énergétique et leur stratégie de décarbonation », indique le groupe.

Cet argumentaire, relayé par de nombreux établissements, se heurte à une réalité : la plupart des entreprises financées par les banques françaises restent peu diversifiées à ce jour. Le champion norvégien Aker BP, qui a reçu plus de 800 millions d’euros de BNP en 2022, se concentre par exemple exclusivement sur l’extraction du pétrole et du gaz. Le constat est le même pour la compagnie d’Etat saoudienne Saudi Aramco, qui a reçu plus de 2 milliards d’euros des banques françaises.

Les banques françaises financent des entreprises peu diversifiées

Une image contenant texte, capture d’écran, ligne, Police

Description générée automatiquement

Même TotalEnergies, qui a abandonné son nom historique, Total, pour préparer sa transformation en entreprise « multi-énergies »,fait partie des groupes qui développent le plus de nouveaux projets d’extraction. Elle a pourtant reçu l’an dernier plus de 8 milliards d’euros des quatre principaux établissements bancaires français. Ces fonds ne lui permettront pas seulement de se diversifier dans les énergies bas carbone, mais contribueront également à la poursuite d’investissements dans l’expansion fossile puisque, de son aveu même, l’entreprise a prévu de consacrer près de deux tiers de ses investissements d’ici 2030 à ses installations pétrogazières.Voir aussi :  Comment des banques françaises financent le plus gros producteur mondial de pétrole

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire