« Jean-Luc Mélenchon m’a dit qu’il était plus que jamais ancré sur la stratégie du bruit et de la fureur, de la conflictualisation. Qu’il fallait y rester pour permettre à la situation prérévolutionnaire de se transformer »

POLITIQUE Jean-LUC MÉLENCHON

Georges Kuzmanovic : « Jean-Luc Mélenchon a fait une croix sur l’accession au pouvoir par la voie électorale »

Nicolas Granié, Georges KUZMANOVIC

18/10/2023

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Front Populaire : « Jean-Luc Mélenchon m’a dit qu’il était plus que jamais ancré sur la stratégie du bruit et de la fureur, de la conflictualisation. Qu’il fallait y rester pour permettre à la situation prérévolutionnaire de se transformer », a récemment déclaré le député socialiste Jérôme Guedj. Comment décririez-vous la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ?

Georges Kuzmanovic : Le grand changement de stratégie de Mélenchon est intervenu en avril-juin 2018. Il s’est concrétisé par la suite, mais il consistait en une rupture radicale avec la campagne présidentielle de 2017, à laquelle j’avais activement participé étant en charge des questions internationales et défense. Son objectif était de devenir hégémonique à gauche, ce qu’il réussira avec la NUPES en 2022 – chapeau l’artiste. Mais pour cela, afin de pouvoir discuter avec le PS, EELV et Génération.s, il fallait revenir sur bien des positions de 2017 : limiter ses critiques envers l’Union européenne ; ne plus parler de régulation de l’immigration (nous avions eu un clash à ce sujet puisqu’il a glissé vers une logique « open Borders ») ; faire défaut sur les questions de sécurité au point de provoquer régulièrement avec des « la police tue » ; avoir une grande perméabilité aux thèses wokistes et plus généralement aux dogmes de la gauche américaine ; détachement d’une position de gauche classique française jusqu’à abandonner certaines valeurs républicaines ; et enfin être permissif avec l’islam politique alors qu’il avait été un de ses pourfendeurs.

Dans le cadre de cet aggiornamento idéologique – qui a entraîné mon départ de La France insoumise (LFI), je fus un des premiers à dénoncer ces dérives –, Éric Coquerel a développé la théorie selon laquelle LFI pourrait trouver les 600 000 voix manquantes lors de l’élection présidentielle de 2017 dans les « quartiers populaires », entendus les grandes banlieues des métropoles où se concentrent la population immigrée et en particulier musulmane. Ce furent les rencontres à Saint-Denis pour parler à cette « nouvelle France ».

Or, c’est un calcul absurde parce qu’il essentialise les immigrés et en particulier les musulmans. Bon nombre de citoyens issus de l’immigration se sont élevés socialement grâce à la République française, devenant enseignants, gradés de la police, chefs d’entreprise, avocats, médecins et élus locaux. Ces citoyens ne veulent pas de la France de Mélenchon. Certes, beaucoup de Français de confession musulmane votent pour Mélenchon, mais surtout en raison de son discours social, à savoir développer les services publics et améliorer le pouvoir d’achat. Or, comme beaucoup d’immigrés font partie de la classe populaire, ils sont séduits par son discours sur le social, non pas seulement parce qu’ils voyaient en Mélenchon un personnage prêt à tout pour défendre les musulmans. Ne nous trompons pas dans l’analyse.

En réalité, le problème est tout autre. Jean-Luc Mélenchon a été membre de l’Organisation communiste internationale (OCI), formation historique du trotskisme lambertiste. Danièle Obono, laquelle a osé dire que le Hamas était « un mouvement de résistance », a aussi été trotskiste. Amis d’une autre chapelle, ils en ont gardé les stratégies. Et ils y sont revenus : Jean-Luc Mélenchon a fait une croix sur l’’accession au pouvoir par la voie électorale. Il tente le pari fait par le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) depuis vingt ans : tisser des liens avec les jeunes des banlieues et considérer que la révolte populaire viendra de là. En bon trotskiste, Jean-Luc Mélenchon s’appuie aussi sur la jeunesse bourgeoise. La théorie révolutionnaire trotskiste considère que la révolution sera assurée par des jeunes issus des classes moyennes et « éduquées ». Aujourd’hui, il s’agit de ceux qui passent par Sciences Po et qui sont ultra influencés par la gauche américaine, wokiste et communautariste, lesquels sont ensuite spontanément aptes à s’imaginer pouvoir être les leaders de mouvements populaires venant des cités.

FP : Ce pari peut-il être payant ? Est-ce politiquement malin de capitaliser là-dessus ?

GK : C’est délirant et ce ne sera pas un pari politiquement gagnant. Pendant longtemps, Jean-Luc Mélenchon n’appelait qu’à une révolution dans les urnes. Et il s’est petit à petit métamorphosé. Mais ces jeunes bourgeois qui appellent avec lui à la révolution n’habitent pas dans les quartiers populaires. Ils ont une projection fantasmagorique de bourgeois de gauche sur les quartiers. Là où je vis, dans ces quartiers, je côtoie surtout des gens qui n’ont pas envie de voir leurs enfants vagabonder la journée, brûler des voitures ou devenir dealers, mais avant tout réussir à l’école. Ils demandent que l’ordre soit rétabli, car l’insécurité leur nuit en premier lieu. C’est pour cette raison que je dis qu’électoralement, ce n’est pas du tout un pari gagnant, à part si le pari est de séduire des franges extrémistes, islamistes, mais ça ne fait pas gagner une élection.

L’autre erreur, c’est celle d’oublier l’histoire du mouvement ouvrier français. SI on reprend la pensée marxienne, les émeutiers de l’été dernier ne constituaient pas le prolétariat, conscient de lui-même, où les luttes sont structurées, encadrées, mais bien le lumpenprolétariat déstructuré. Le lumpenprolétariat moderne est constitué d’individus qui sont totalement rongés par l’idéologie néolibérale : absolument individualistes, ils veulent tout avoir tout de suite, avec le moins d’efforts possible et sans égard pour les autres, qu’ils se sentent le droit d’écraser, de voler, de corrompre ou de tuer. Pour moi, ce sont des gens qui ont le même état d’esprit que les traders, l’argent en moins.

En revanche, là où LFI et Mélenchon tentent de jouer une carte fédérant réellement les quartiers et au-delà, c’est sur la guerre entre le Hamas et Israël. Oui, ça leur coûte cher médiatiquement de cliver sur ce sujet en ne dénonçant pas, par exemple, le caractère terroriste du Hamas, en pinaillant, mais au-delà de l’opprobre médiatique, ils savent que le conflit israélo-palestinien, depuis des dizaines d’années, clive et structure le débat public en France. Le soutien, au sens large, à la Palestine est fédérateur auprès de l’ensemble de la gauche (ou presque) et des populations musulmanes, quels que soient leur degré de réussite sociale et leurs votes par ailleurs. LFI fait le pari, puisque c’est déjà arrivé avant, en particulier lors de l’opération « Plomb durci » (sur Gaza en 2009) que, compte tenu des horribles attentats terroristes que vient de commettre le Hamas contre des civils en Israël, l’armée israélienne répliquera massivement, entraînant des pertes palestiniennes civiles massives, dont beaucoup d’enfants. Les victimes civiles palestiniennes innocentes sont déjà nombreuses, multipliées par la stratégie du Hamas de cacher ses combattants et bases sous des objectifs civils, comme les hôpitaux ou les écoles. Mais l’effet politique en France sera de souder les populations d’origine musulmane et une grande partie de la gauche en appui aux Palestiniens – même si cela ne signifie pas un soutien au Hamas. Ça peut être payant politiquement, en particulier lors des prochaines élections européennes où LFI aura beau jeu de dire qu’elle incarne en France « la résistance palestinienne ». Or, le 9 juin, c’est bientôt, le conflit sera frais, et même sûrement d’actualité. Ca peut être un pari gagnant électoralement, surtout pour une élection où il est difficile de trouver un sujet fédérateur.

FP : Les cadres de LFI n’ont-ils pas en tête que l’histoire est faite par les minorités ? Capitalisent-ils sur une frange des banlieues pour créer un esprit révolutionnaire ?

GK : Dans les quartiers, les artisans de l’islam politique privilégient le temps long et se désintéressent pour l’instant des élections. Les organisations religieuses gagnent du terrain : ce n’est plus le secours populaire qui passe, mais plutôt des groupes d’aide humanitaire d’associations islamiques. D’où l’erreur fondamentale des cadres de LFI. Ce ne sont pas eux qui se servent des plus radicaux dans les banlieues, mais au contraire ces derniers qui se servent des élus politiques utiles à leur progression dans la société.

FP : François Ruffin critique de plus en plus cette stratégie. Peut-il être le visage principal de la gauche dans un futur proche ?

GK : François Ruffin, lui, vit dans des quartiers populaires. Non pas ceux des grandes villes, mais ceux de la France dite périphérique. Lors des élections législatives, il a été réélu dans la Somme face à une candidate RN, dans des communes où il a gagné en obtenant plus de 50% des suffrages, là où Marine Le Pen faisait 60-65% au premier tour de la dernière présidentielle. François Ruffin l’a très bien compris : il voit bien que sur le terrain, les gens issus des quartiers populaires lui parlent bien sûr de social, mais aussi de sécurité, d’immigration, d’identité culturelle. Il comprend qu’aucune victoire n’est désormais plus possible si un candidat de gauche n’aborde pas sérieusement cers questions.

Mais je ne sais pas s’il ira jusqu’au bout. Ça le regarde personnellement. S’il le souhaite, cela veut dire qu’il doit couper les ponts avec LFI, subir les attaques de toute une gauche identitaire qui fait l’autruche sur ces questions. Il faut par ailleurs constituer une équipe et avoir des relais sur le terrain. Or, avec son mandat de député LFI, s’il commence à faire sa petite cuisine dans son coin, LFI ne va pas le rater.

FP : Il n’hésitera pas à être candidat à côté d’un Mélenchon ?

GK : C’est le risque. S’il y va, il aura face à lui Jean-Luc Mélenchon qui tient fermement les finances de LFI et qui est le seul à avoir les moyens de mener une campagne présidentielle. Ruffin devra trouver ses propres financements. Se sent-il prêt à ça ? Je ne sais pas. Certes il n’aura sûrement jamais le talent oratoire de Mélenchon, mais la politique a changé. Il y a une nouvelle manière de communiquer pour les jeunes. Je ne suis pas sûr que les jeunes aillent dans des grands meetings comme on faisait encore il y a cinq ans. Et n’oublions pas que Jean-Luc Mélenchon n’est pas si bon que ça en débat. Il est excellent en meeting, mais il peut rapidement s’énerver et perdre patience lors des débats.

François Ruffin doit profiter des élections européennes pour placer ses pions en vue de l’élection présidentielle de 2027.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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