Réflexions sur les événements récents du conflit Israëlo-arabe et le meurtre d’un enseignant Français

« Le Coran ne donne aucun blanc-seing pour la violence »

Tribune

Collectif

Huit universitaires, chercheurs et intellectuels musulmans, dont Marwan Sinaceur, professeur de psychologie sociale à l’Essec, expliquent, dans une tribune au « Monde », à quel point le terrorisme les révulse et est contraire aux valeurs de l’islam.

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Trois ans après le meurtre de Samuel Paty, nous voici à nouveau devant un meurtre terroriste qui touche la France dans ce qu’elle a de plus civil : l’école. Dominique Bernard était enseignant. Il a voulu s’interposer pour sauver des vies. Il aimait son métier passionnément. Il l’a payé de sa vie.

Nous voulons dire au meurtrier, à ce terroriste qui se réclame de l’islam, à tous les terroristes qui se réclament de l’islam, que le meurtre, quelles que soient les circonstances, est injustifiable. La vie, toute vie, est sacrée. Rien ne donne le droit d’ôter la vie, de briser des familles. Dominique Bernard avait une femme et trois filles. Qui pourra remplacer leur mari, leur père ?

La soif de savoir et d’apprendre

Que de joies enlevées à jamais, que de souffrances créées à jamais. Au meurtrier barbare qui prétend parler au nom de notre religion, nous rétorquons ce que dit le Coran sur la valeur de la vie : « N’attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée… » (Coran, 17.33). Et encore : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre… est considéré comme le meurtrier de l’humanité tout entière. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’humanité tout entière ! » (Coran, 5.32).

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Et encore, par la bouche d’Abel, qui répond à Caïn : « Et si tu portes la main sur moi pour me tuer, je n’en ferai pas de même, car je crains trop mon Seigneur, le maître de l’Univers, pour commettre un pareil crime ! » (Coran, 5.28). C’est une évidence, tuer est un crime et ces versets rappellent cette évidence : craindre Dieu exige de respecter la vie d’autrui, de respecter autrui.

Au meurtrier de Dominique Bernard qui se réclame de l’islam, nous voulons également dire un hadith [propos ­attribués au Prophète] célèbre : « L’encre des savants est plus sacrée que le sang des martyrs », et que tout professeur représente un savoir. Nous voulons dire que la civilisation islamique s’est bâtie sur la philosophie et les sciences, sur la soif de savoir, sur la soif d’apprendre. Et que cette soif d’apprendre ne s’étanche pas aux frontières culturelles : tout savoir, tout apprentissage, quel que soit le domaine, quelle que soit la provenance culturelle, est une lumière, un enrichissement, un épanouissement.

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Le Coran appelle à faire usage de son entendement et de sa raison, dans l’observation de la nature comme dans la réflexion sur la vie. La raison n’est pas l’obstacle à la foi dans l’islam, mais en est une condition nécessaire (par exemple, Coran, 2.44 ; 3.190 ; 10.5 ; 16.12-13, 67 ; 20.54 ; 45.5). Et il faut aussi rappeler aux terroristes et apprentis-terroristes que le Coran reconnaît la diversité des points de vue et des identités à travers le monde (par exemple, 22.67 ; 30.22 ; 10.19 ; 11.118). Dans l’islam, Dieu a voulu la diversité des points de vue et des cultures (par exemple, Coran, 7.168).

Un civil est un civil

A tous les terroristes qui se réclament de l’islam, nous voulons aussi dire que même la guerre, le désespoir et l’injustice ne justifient pas le massacre de civils. Peu importe la nationalité, la religion, le sexe, l’âge du civil. Un civil est un civil, et cela s’applique aussi au conflit israélo-palestinien. Dans le Coran, la violence guerrière n’est permise que contre des attaquants en arme directement menaçants, donc uniquement en cas de « légitime défense » (Coran, 2.190 ; 4.75 ; 8.19 ; 9.12-13). Tuer des gens en dehors de ce cas précis relève du meurtre (Coran, 5.32).

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Il y a dans les versets sur la violence guerrière une triple notion, ou triple condition :

– Il faut (1) un belligérant ;

– en armes (2) ;

– et qui soit directement en train d’attaquer pour justifier une riposte mortelle (3).

Dans la pratique, cela fait beaucoup de conditions à remplir ! Par exemple, un belligérant qui n’est pas directement menaçant ne justifie pas la riposte. Dans tous les cas, on n’a pas le droit d’attaquer en premier.

Cela signifie qu’il n’y a pas droit à attaque préemptive. Dans les versets sur la violence guerrière, il y a aussi en filigrane la notion de responsabilité individuelle : Dieu jugera les actions de celui qui riposte en fonction de la situation. C’est dire que le Coran ne donne aucun blanc-seing pour la violence : l’être humain n’échappe pas à la responsabilité morale de ne pas appliquer la violence tant que cela est possible. En clair, la riposte n’est permise qu’en cas de menace physique immédiate, hic et nunc.

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A tous les terroristes qui se réclament de l’islam, nous voulons aussi dire que la paix prime. Dans les conflits, le Coran enjoint de cesser les hostilités dès que l’adversaire le propose (Coran, 2.192 ; 4.90 ; 60.7-8). Ainsi : « Si donc ces gens-là se tiennent à l’écart, et au lieu de vous attaquer vous offrent la paix, Dieu ne vous donne plus aucun droit de les inquiéter » (Coran, 4.90). Ce verset est souvent occulté. Il est essentiel.

Dieu se suffit à lui-même

Pour être clair, le Coran enjoint « d’être bons et équitables envers tous ceux qui ne sont pas des attaquants [physiques] », car « Dieu aime ceux qui sont équitables » (Coran, 60.8). Toutes les personnes qui ne sont pas des attaquants, cela inclut toutes les personnes assassinées dans les attentats terroristes, de même que toutes les victimes civiles dans les guerres.

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Plus encore, le caractère aveugle et indiscriminé du terrorisme nie le principe fondamental de responsabilité individuelle qui est constamment mis en avant dans le Coran (par exemple, 17.13). Personne ne peut être puni pour les actions d’un autre, fût-il du même pays. Chaque personne ne porte que la responsabilité de ses actes, pas de ceux d’autrui (par exemple, Coran, 36.54, 40.17, 46.19). En outre, la riposte à une agression ne peut être que strictement proportionnelle et mesurée (Coran, 2.194). Toute réaction disproportionnée est condamnable (Coran, 2.178 ; 2.194).

Nous voulons enfin dire aux terroristes que Dieu se suffit à lui-même (Coran, 14.8, 57.24). Ce n’est pas à l’être humain de prendre la place de Dieu et de s’autoproclamer justicier divin. Dieu est le seul capable de juger, car nul n’est son égal (Coran, 3.128 ; 22.69 ; 45.14).

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Non seulement le Coran véhicule ce message dans l’esprit, mais il l’énonce clairement dans la lettre : « Le fait qu’ils soient coupables ne te permet pas de décider de leur sort. C’est à Dieu seul qu’il appartient de leur pardonner ou de les punir » (Coran, 3.128). Notre cœur saigne à la pensée de tous ces morts, en Israël, à Gaza, en France, ou ailleurs. Aux terroristes, nous disons donc : votre idéologie nous révulse, elle est contraire à notre religion.

Liste des signataires : Fouad Aouni, chercheur doctorant en sociologie ; Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux ; Saïd Branine, directeur de la rédaction d’Oumma Abd Raouf Chouikha, professeur émérite, université Paris-Sorbonne ; Chafiaa Djouadi, chercheuse à l’université Toulouse-II, membre de la chaire Unesco-Prev en prévention de la radicalisation et de la violence extrême ; Sophia Idris, biologiste ; Abdelouahab Rgoud, normalien, professeur, chercheur en philosophie arabe ; Marwan Sinaceur, professeur de psychologie sociale à l’Essec.

Collectif

*Le philosophe Abdennour Bidar sur l’attaque du Hamas contre Israël : « Vite, une parole claire et forte des représentants de la communauté musulmane de France ! »

Tribune

Abdennour BidarPhilosophe spécialiste de l’islam

Le spécialiste de l’islam condamne sans réserve, dans une tribune au « Monde », les massacres perpétrés par le groupe terroriste. Il se dit très alarmé de constater que du côté musulman se fasse attendre à ce point une réaction à la hauteur de la gravité des faits.

Publié le 13 octobre 2023 à 17h00, modifié le 14 octobre 2023 à 04h42  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/13/le-philosophe-abdennour-bidar-sur-l-attaque-du-hamas-contre-israel-vite-une-parole-claire-et-forte-des-representants-de-la-communaute-musulmane-de-france_6194215_3232.html

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Pas de « oui mais ». Oui, en tant qu’intellectuel musulman, je condamne sans réserve, sans ambiguïté et sans aucune hésitation les massacres et prises d’otages perpétrés par le Hamas, et je les dénonce comme une pure barbarie et sauvagerie absolument injustifiables.

A cette condamnation, j’ajoute immédiatement l’expression de ma compassion envers tous les Israéliens, toutes les victimes de toutes nationalités, qui sont mes sœurs et frères en humanité, en pensant particulièrement aux enfants, aux femmes, aux personnes âgées, à tous les innocents qui ont été fauchés par cette violence et qui, pour les survivants, continuent de la subir dans des conditions qu’il est difficilement supportable d’imaginer.

Je suis également très alarmé de constater que, du côté musulman, se fasse attendre à ce point une prise de parole à la hauteur de la gravité des faits. Je ne voudrais pas que dure trop longtemps ce silence aussi assourdissant, ou bien que nous n’entendions que des prises de parole désespérément incapables d’échapper à l’ambiguïté ou à la demi-mesure. J’appelle donc les autorités musulmanes de France à réagir enfin.

Poison de cet événement

Attention toutefois, il s’agit de le faire vite, mais aussi de le faire bien, c’est-à-dire de façon décente. Car il est à l’inverse indécent d’entendre, ces derniers jours, des déclarations qui voudraient expliquer ce qui s’est passé en arguant de la situation intolérable faite par Israël aux habitants de la bande de Gaza, ou de tout ce que l’on peut reprocher à l’extrême droite israélienne nationaliste ou ultraorthodoxe.

Cela, parfaitement entendable en soi, n’est pas recevable aujourd’hui : il y a un temps pour chaque chose, une éthique du juste moment, et c’est cette temporalité qui doit être respectée. En de pareilles heures, il s’agit de condamner et de compatir, et non pas de relancer un débat ni de prétendre l’élargir, ce qui ne fait que noyer l’horreur dans le relativisme.

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Vite, donc, une parole claire, forte, responsable et courageuse des représentants de la communauté musulmane de France ! Des intellectuels, des engagés, des citoyens de culture musulmane ! Cette parole est indispensable, requise, cruciale, tandis qu’à l’inverse demeurer dans le silence serait inexcusable.

Je m’insurge, aussi, contre ceux qui, en France et de par le monde, voudraient faire de cette barbarie une cause religieuse, en l’occurrence la cause de l’islam. Non ! Non, l’islam ne saurait être légitimement invoqué ici, et personne n’a le droit de se réclamer de l’islam pour commettre ou prétendre fonder en raison l’irrationalité de tels actes. Aucune sacralité n’exonère leurs auteurs du sacrilège qui est le leur, à l’encontre de la personne humaine, de l’humanité, et d’une religion − l’islam − qu’ils prétendent servir alors qu’ils l’assassinent.

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Plus largement que l’islam, aucune autre « cause idéologique » ne peut justifier ces actes. La cause palestinienne, si défendable, nécessaire et cruciale qu’elle soit, ne peut pas être légitimement évoquée pour − pardon de l’horreur du mot face à l’horreur commise − « relativiser » la gravité de ces massacres qui sont des crimes contre l’humanité. A ce titre, c’est la conscience humaine mondiale qui doit être accablée par ces actes, et c’est hélas notre humanité tout entière qui est perdante ici, d’autant plus que le poison de cet événement commence à se répandre un peu partout sur la planète.

Fraternité républicaine

Déjà en France, en effet, nous venons d’être les témoins sidérés de son impact, avec l’assassinat abject du professeur d’Arras vendredi 13 octobre. Face à cela, j’appelle à l’union sacrée. Tout cela risque de faire beaucoup pour notre vivre-ensemble déjà trop fragilisé, voire pour notre paix civile. A cet égard, notre responsabilité collective est aussi immense qu’urgente. Ne nous laissons pas diviser ! Nous devons empêcher de toutes nos forces que ne se déchaînent ici les rejets de l’autre, les replis sur soi, le racisme et l’antisémitisme, les haines et les violences qui nous gangrènent déjà et qui sont toujours plus invraisemblablement excités par telle radicalité religieuse ou tel extrémisme politique.

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J’appelle tout particulièrement mes coreligionnaires musulmans à n’avoir − en ces temps dangereux et face un avenir aussi incertain − que des attitudes et des paroles de paix en toutes circonstances, exemplaires envers tous nos concitoyens. Et je les invite à manifester tout spécialement leur soutien à nos concitoyens juifs, si terriblement affectés par ce qui s’est passé, de la manière la plus active, claire, large, en descendant dans la rue avec eux, en allant à leur rencontre.

Une fois de plus, c’est notre fraternité républicaine qui est en jeu ! Il faut veiller à ce que cette énième mise à l’épreuve ne soit pas pour elle le coup de grâce. Face à ce risque, chacun doit identifier et assumer sa part propre de responsabilité.

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Du côté politique, tous partis et toutes fonctions ensemble, c’est le moment de prononcer des discours d’une tout autre envergure. De rappeler publiquement nos fondamentaux éthiques à l’ensemble de la communauté nationale : à savoir que, quelles que soient l’origine, la couleur de peau, la conviction ou la croyance, toutes ses composantes sont membres de la fraternité républicaine. Ce qui veut dire que nous devons pouvoir compter les uns sur les autres, non seulement en termes de respect et de tolérance, mais aussi de solidarité et d’empathie en acte.

Déshumanisation du monde

Un événement comme celui-ci risque de faire entre nous tellement de dégâts supplémentaires − en termes de déchirements du corps social − que cette parole politique doit se faire entendre afin de réassurer la solidarité du peuple français. Cependant, là encore, quelle prise de parole, ces derniers jours, a été à la hauteur de cet enjeu, a su s’élever à une dimension supérieure, notamment en fixant le cap clair de ces fondamentaux ?

La même responsabilité républicaine est également celle des chefs des communautés culturelles ou religieuses. Mais elle est bien, plus globalement encore, celle de toutes celles et de tous ceux qui, dans notre société, occupent une position de responsabilité, du niveau national au niveau local : des médias aux différents encadrements d’institutions publiques et d’entreprises privées, des chefs d’établissement aux professeurs de l’enseignement public et privé.

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Personne, face à un tel événement, ne saurait réclamer d’être « hors-sol », c’est-à-dire exonéré de sa responsabilité républicaine : chacune et chacun est sommé par la gravité de l’événement, et de ses conséquences possibles, à prendre la parole et à agir − au lieu de se dire frileusement « ce n’est pas ici le lieu », « ça ne fait pas partie de mes attributions », etc.

Nous ne pouvons pas faire comme si cet événement ne nous convoquait pas, personnellement et collectivement, alors qu’il doit nous engager au motif de notre humanité même. Car c’est ici la déshumanisation du monde qui est le péril, une nouvelle fois hélas, dans notre modernité ensauvagée.

Abdennour Bidar est philosophe et spécialiste de l’islam. Il s’intéresse tout particulièrement aux évolutions de la vie spirituelle dans le monde contemporain. Il est notamment l’auteur de « Les Cinq Piliers de l’islam et leur sens initiatique » (Albin Michel, 212 pages, 8,90 euros).

Abdennour Bidar(Philosophe spécialiste de l’islam)

**Guerre Israël-Hamas : « Adhérer à une lecture religieuse du conflit israélo-palestinien, c’est en empêcher toute compréhension et toute solution »

Tribune

Stéphanie Laithierhistorienne

Il est plus que jamais indispensable de repousser les discours qui appartiennent au registre du fondamentalisme et de revenir à une conception historique de ce conflit, assure l’historienne Stéphanie Laithier, dans une tribune au « Monde ».

Publié le 20 octobre 2023 à 06h15, modifié le 20 octobre 2023 à 14h13  Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/10/20/guerre-israel-hamas-adherer-a-une-lecture-religieuse-du-conflit-israelo-palestinien-c-est-en-empecher-toute-comprehension-et-toute-solution_6195537_3232.html

Depuis le matin du 7 octobre, date du déclenchement de l’attaque conjointe du Hamas et du Jihad islamique contre l’Etat hébreu, les Israéliens et le monde entier découvrent, avec stupeur et effroi, l’ampleur du massacre perpétré par ces deux mouvements palestiniens.

Stupeur devant l’apparente facilité avec laquelle les terroristes se sont infiltrés sur le territoire israélien et ont ensuite gagné différentes localités du Sud, effroi face aux centaines de civils et de soldats tués ou grièvement blessés, certains égorgés, mutilés ou brûlés vifs dans leur propre maison. A ces victimes s’ajoutent celles qui ont été emmenées dans la bande de Gaza, femmes, hommes et enfants exhibés sur les réseaux sociaux par leurs bourreaux comme des trophées macabres.

En Israël, la sidération, l’angoisse et la colère ne faiblissent pas. La détermination à anéantir les agresseurs du Hamas est forte et largement soutenue par une population traumatisée. A l’heure où la riposte a déjà causé plus de 3 000 morts [selon le ministère de la santé de Gaza, dirigé par le Hamas], nous entrons dans le énième épisode d’un engrenage guerrier.

Cependant, en raison du choc ressenti en Israël et dans une partie du monde face à la nature de l’agression, comme de l’implication à peine voilée d’autres acteurs régionaux, cette nouvelle étape pourrait bien s’avérer plus lourde encore de conséquences pour les populations palestinienne et israélienne, et favoriser par ailleurs un embrasement général.

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Au même moment, dans de nombreux pays, certains peinent à condamner les exactions commises par les terroristes et trouvent parfois à les justifier, incapables qu’ils sont de reconnaître que ces dernières transcendent toutes les appartenances pour atteindre notre humanité même. La dénonciation sans ambages de ces crimes est pourtant une condition indiscutable à toute tentative future de mettre en œuvre une sortie de conflit acceptable pour les Israéliens comme pour les Palestiniens. La cause de ces derniers a été déshonorée par ces actes odieux et le soutien dont elle fait légitimement l’objet mérite assurément mieux que les atermoiements ou l’indifférence face à l’horreur.

Apprentis sorciers

Certes, on peut s’interroger sur la politique des gouvernements israéliens successifs ces dernières années et sur les décisions prises par des cabinets ministériels qui semblent avoir contribué à fragiliser la sécurité de leurs propres citoyens. On peut également revenir sur les motivations qui ont mené à l’échec d’une résolution du conflit et sur la perte consécutive de toute forme d’espoir au sein de la société palestinienne.

On ne doit toutefois pas trouver de justification à la barbarie. Rappelons d’ailleurs que si les événements récents plongent le peuple israélien dans une crise profonde, ils représentent, au-delà du pavoisement médiatique des militants islamistes et de leurs soutiens, une catastrophe politique, sociale et humanitaire pour l’ensemble de la population palestinienne.

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Enfin, à l’heure où nul ne sait ce qu’il adviendra sur le terrain et où les risques de débordements en raison d’identifications partisanes sont réels, notamment en France, il faut prendre garde à ne pas promouvoir une lecture religieuse de cet affrontement. Les apprentis sorciers, qu’ils soient responsables politiques, intellectuels ou leaders religieux, seraient bien avisés de se pencher plus avant sur l’histoire des deux mouvements nationaux, afin de mesurer toute la responsabilité qui est la leur à épouser des discours qui appartiennent au registre du fondamentalisme. Il est plus que jamais indispensable d’en revenir à une conception historique de ce conflit.

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A adhérer ainsi, de façon plus ou moins explicite, à l’idéologie et aux méthodes d’un mouvement qui se réclame d’une dimension religieuse de l’action politique et militaire, on participe à rendre inextinguible un antagonisme initialement né de l’opposition entre deux idéaux nationaux issus de la modernité et aspirant à exercer leur souveraineté sur un même territoire.

Attente eschatologique

Au tournant des XIXe et XXe siècles, sur le modèle d’autres mouvements d’émancipation, le nationalisme juif et le nationalisme arabe-palestinien avaient chacun reformulé, en termes politiques, les identités de leurs groupes originels respectifs, ne niant pas la place de la religion par laquelle leur cohérence s’était maintenue à travers le temps, mais l’intégrant à un nouveau dispositif idéologique bien plus large.

C’est bien de deux mouvements se prévalant d’une conception sécularisée de la nation qu’il était alors question, la mémoire du religieux servant d’abord la volonté de normalisation nationale. Et c’est selon ce registre que l’activisme a longtemps été majoritairement conçu.

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Toutefois, dans les décennies qui ont suivi les conquêtes territoriales israéliennes de la guerre des Six-Jours, en juin 1967, dans un contexte marqué par ailleurs par les échecs des nationalismes arabes et la proclamation, en 1979, d’une République islamique en Iran, se sont progressivement affermies les interprétations théologiques du conflit israélo-palestinien. Aux yeux de leurs zélateurs, la défense de la nation et du territoire qui lui est attaché s’inscrit désormais dans la sphère exclusive du religieux ; elle s’appuie sur une légitimité sacralisée et se réclame d’une temporalité différente de celle de l’histoire.

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La religion devient alors un horizon d’attente eschatologique ; elle permet d’exclure l’autre, non plus seulement dans une perspective nationale et historique, mais selon une dimension confessionnelle qui dépasse l’histoire. La seule action politique envisageable est celle qui vise à rendre la réalité historique conforme aux prescriptions fixées par le code religieux.

L’essor croissant, depuis les années 1980, de ces courants religieux nationalistes a progressivement modifié la manière dont, dans le contexte local, mais aussi en dehors de ses frontières, l’hostilité entre Israéliens et Palestiniens est appréhendée.

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Proposer une lecture religieuse de ce conflit revient à adopter le point de vue des fondamentalistes. C’est en empêcher toute compréhension et toute solution acceptable. Se ranger derrière une telle approche, c’est concourir à barrer tout chemin vers la paix. Il est donc essentiel d’informer et de former, là-bas comme ici, à la connaissance sur le temps long d’une guerre qui ne doit plus être inéluctable.

Stéphanie Laithier est responsable d’étude et de recherche à l’Institut d’étude des religions et de la laïcité (IREL) de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE). Ses objets d’étude sont l’histoire et la sociologie du judaïsme, l’histoire du sionisme et d’Israël et l’histoire du conflit israélo-palestinien.

Stéphanie Laithier(historienne)

***Elias Sanbar, intellectuel palestinien : « Toute attaque contre des civils est un crime de guerre »

Dans un entretien au « Monde », l’écrivain installé en France réagit au conflit entre le Hamas et Israël, et revient sur l’histoire longue de son peuple. 

Propos recueillis par Benjamin BarthePublié le 12 octobre 2023 à 14h00

Temps de Lecture 7 min. Read in English https://www.lemonde.fr/international/article/2023/10/12/elias-sanbar-intellectuel-palestinien-toute-attaque-contre-des-civils-est-un-crime-de-guerre_6193973_3210.html

Elias Sanbar, historien, poète et essayiste palestinien, chez lui, à Paris, le 11 octobre 2023.
Elias Sanbar, historien, poète et essayiste palestinien, chez lui, à Paris, le 11 octobre 2023.  RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE »

Elias Sanbar, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, essayiste, poète et traducteur en français de Mahmoud Darwich, réagit au nouveau conflit entre le Hamas et Israël à la suite de l’attaque du 7 octobre.

Comment vivez-vous ces moments tragiques ?

Ce sont des jours très difficiles, d’autres, plus durs, s’annoncent. Cela impose de s’en tenir plus que jamais aux principes. Les Palestiniens, dans leur combat pour leurs droits, se réclament du droit international. Et celui-ci est clair : toute attaque contre des civils est un crime de guerre. Se réclamer du droit impose d’appliquer aussi toutes les dispositions du droit. Mais, dans ce conflit, tout n’est pas crime de guerre. S’attaquer à une armée d’occupation est parfaitement légitime.

L’attaque surprise menée par le Hamas dans le sud d’Israël, qui est à l’origine de cette nouvelle guerre, a causé la mort de 1 200 Israéliens, en majorité des civils. Qualifiez-vous cette attaque de crime de guerre ?

Certains actes commis au cours de ces opérations militaires le sont. Oui. Mais l’opinion publique doit comprendre que nous sommes également face à une guerre légitime contre une armée d’occupation. Pratiquer la distinction dans des moments tragiques s’avère souvent impossible. C’est pourtant nécessaire, inévitable, si l’on veut mettre fin un jour à ce conflit interminable. Ce que les Israéliens subissent aujourd’hui, les Palestiniens le subissent quotidiennement depuis soixante-dix ans. Je rappellerai un fait, concomitant à cette guerre : 220 Palestiniens, dont un grand nombre d’adolescents, des civils en majorité aussi, ont été abattus en Cisjordanie, par l’armée israélienne et les colons, entre le 1er janvier et la fin septembre 2023. Ce sont aussi des crimes de guerre. Et j’aimerais bien les entendre condamnés.

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Le mot « pogrom » a été employé pour qualifier le bain de sang de Kfar Aza, un kibboutz dont une centaine d’habitants ont été tués, à bout portant, par les assaillants du Hamas…

Nous sommes captifs d’un conflit qui n’a pas commencé en 1967 mais en 1917. Cette longue histoire coloniale est ponctuée, hélas, d’actes intolérables, horribles souvent. Mais que diriez-vous si je vous présentais une comptabilité indécente, un décompte à deux colonnes des crimes de guerre commis par l’une et l’autre des parties ? Nous ne sommes pas dos à dos dans ce conflit, nous sommes face à face. On ne peut néanmoins être naïfs. Les crimes de guerre sont consubstantiels à toute guerre.

La facilité avec laquelle les combattants du Hamas ont pénétré en Israël a stupéfié les observateurs. Comment l’expliquez-vous ?

Je ne peux croire que les services de renseignement israéliens n’étaient pas au courant de l’imminence de l’attaque. Je pense qu’ils étaient informés et qu’ils n’y ont pas cru. Pourquoi ? Parce que toute occupation induit la morgue et le mépris. L’occupant voit les occupés comme des demi-hommes, incapables de lui tenir tête. La commission d’enquête israélienne mise en place après la guerre d’octobre 1973, dite aussi « guerre du Kippour », a montré que le gouvernement et l’armée savaient que les Egyptiens se préparaient à traverser le canal de Suez. Cette conclusion a mis fin à la carrière politique de la première ministre Golda Meir. On ne peut réduire l’attaque de samedi à des dysfonctionnements techniques. La psychologie coloniale est une clé de compréhension importante. Après la guerre, la société israélienne, qui n’a jamais eu autant de pertes en si peu de temps, réclamera des comptes à ses dirigeants.

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La bande de Gaza vit sous blocus depuis plus de quinze ans. La violence extrême qui s’est manifestée ces derniers jours est-elle le produit dérivé de cette situation d’enfermement ?

L’occupation ne crée que la violence. Gaza est depuis seize ans maintenant un Soweto palestinien [bidonville noir particulièrement opprimé sous le régime d’apartheid en Afrique du Sud], une cage à ciel ouvert où rien n’entre sans un feu vert israélien.

Il y a un mois, dans un entretien que vous nous aviez accordé à l’occasion des trente ans des accords d’Oslo, vous aviez déclaré que le gouvernement Nétanyahou jouait la carte du désastre. Le Hamas ne fait-il pas pareil ?

Je parlais d’un gouvernement dominé par les colons qui jouait avec le feu, convaincu qu’en exacerbant les tensions avec les Palestiniens ces derniers commettraient des violences telles que les Israéliens se sentiraient légitimes à vider le pays de leur présence. Les colons faisaient et font encore le pari d’une nouvelle Nakba [« catastrophe » en arabe, nom donné à l’exode forcé de 700 000 Palestiniens, à la création d’Israël, en 1948] qui les débarrasserait des Palestiniens. Le Hamas a saisi la balle au bond et repousse aujourd’hui le pouvoir israélien dans les cordes. Les deux sociétés vont beaucoup souffrir, notamment s’il y a une opération terrestre dans la bande de Gaza, encore plus si le front nord [à la frontière avec le Liban et la Syrie] s’embrase. Mais le Hamas a d’ores et déjà marqué un énorme point dans les opinions publiques palestinienne et arabes et il en réclame le prix politique. Il apparaît aujourd’hui comme le porte-étendard de la résistance. Que cela plaise ou non, c’est la réalité.

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La bande de Gaza a toujours joué un rôle majeur dans l’histoire du mouvement national palestinien. Ce qui se passe depuis samedi le démontre de nouveau

La population de Gaza est composée à 80 % de réfugiés, pétris de l’idéologie du retour [sur le territoire israélien dont ils ont été chassés en 1948]. Cette donnée a beaucoup joué dans le lancement de la résistance palestinienne dans les années 1950. Les terres où les combats se sont déroulés samedi sont, en partie, les terres dont sont originaires les habitants de l’enclave. Tout cela est très présent dans les esprits. De plus, Gaza se présente comme la défenseuse de Jérusalem et des lieux saints. Gaza est partie intrinsèque de la Palestine.

Comment la guerre peut-elle évoluer ?

Je vois trois scénarios. Le premier, c’est le retour au statu quo ante, après une guerre plus ou moins longue, qui se terminerait, comme d’habitude, grâce à une médiation de l’Egypte ou du Qatar. Conclusion d’un cessez-le-feu et attente de la prochaine explosion. C’est à mon sens l’hypothèse la moins probable car il faudrait que le Hamas soit disposé à rejouer ce jeu et que la population israélienne l’accepte. J’en doute fort. Le deuxième scénario serait une nouvelle Nakba. Des discussions sont en cours entre Américains, Israéliens et Egyptiens pour convaincre ces derniers d’accepter l’instauration d’un corridor par lequel les Gazaouis seraient autorisés à quitter Gaza pour se mettre à l’abri des bombardements. Proposition humanitaire qui viderait Gaza. Israël faisant alors d’une pierre deux coups aurait aussi les mains libres pour écraser « légitimement » le Hamas, seul sur le terrain.

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Un troisième scénario est-il imaginable ?

Ce serait un peu une réédition de la Conférence de Madrid de 1991, qui a ouvert le processus de paix. A l’époque, les Palestiniens étaient accusés d’être les agents de Saddam Hussein [parce que Yasser Arafat avait refusé de condamner l’invasion du Koweït en 1990]. Un consensus large préconisait de nous exclure des négociations de paix futures. Et puis, dans l’euphorie de leur victoire, les Américains, conscients que rien ne peut être vraiment réglé sans les Palestiniens, décident de ramener tous les acteurs régionaux à la table des négociations. Et à la surprise générale, nous sommes conviés à Madrid. Bien sûr, nous n’en sommes pas là, mais c’est une piste. Le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, a l’habitude ces derniers temps, dans ses déclarations de soutien absolu à Israël, de rajouter une périphrase intrigante, où il parle de « décisions douloureuses qui devront être prises ». De quoi s’agit-il ? D’obtenir d’Israël une réponse positive aux demandes saoudiennes portant sur le dossier palestinien ?

L’Autorité palestinienne peut-elle survivre à cette guerre ?

Ce qui se passe porte un coup très dur à une Autorité palestinienne déjà affaiblie par le fait que, pendant trente ans, elle est systématiquement revenue bredouille des négociations. En ce moment, les Américains exercent une énorme pression sur Mahmoud Abbas, le président palestinien, pour qu’il condamne l’attaque du Hamas. Mais il s’y refuse. On peut critiquer la gestion du président palestinien, la façon dont les négociations ont été menées, les manquements de l’Autorité, mais Abbas n’est pas un traître.

Je voudrais ajouter quelque chose à ce sujet. Ces jours sont difficiles. Ils sont aussi propices aux confusions. Chaque fois qu’ils ouvrent la bouche, les Palestiniens sont requis de prouver qu’ils ne sont pas antisémites. C’est intolérable. Que penseriez-vous vous si, chaque fois que j’ai en face de moi un interlocuteur de l’autre bord, israélien ou pas, je lui disais : « Tu ne dis pas mot avant de me prouver que tu n’es pas un raciste anti-arabe » ?

Que pensez-vous du positionnement des autorités françaises qui ont apporté un soutien très ferme à Israël et ont interdit les manifestations de solidarité avec les Palestiniens ?

La France est un pays souverain et indépendant. Et elle peut s’indigner légitimement du sort des civils, israéliens ou d’autres nationalités tombés les premiers jours de la guerre en cours. Elle peut aussi garder le silence s’agissant du bilan horrible, encore en augmentation, des enfants morts sous les bombardements de Gaza. Elle peut interdire les manifestations solidaires des Palestiniens, continuer à faire des déclarations enflammées en faveur d’Israël, ne pas dire grand-chose des malheurs palestiniens. Elle peut… Mais c’est la meilleure façon de se disqualifier et de sortir du jeu futur. Si elle veut continuer à être entendue, la France devrait tenir compte d’une règle d’or. Ce conflit demeurera insoluble si les deux parties, palestinienne et israélienne, n’ont pas, l’une et l’autre, le sentiment que leurs aspirations ont été satisfaites. On me dira que c’est la quadrature du cercle… Je ne le crois pas. Une solution est possible, nous la connaissons tous.

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Cette guerre replace la question palestinienne sur le devant de la scène internationale, alors que, depuis une dizaine d’années, elle en avait quasiment disparu. En même temps, ce retour s’accompagne d’images très dures. Ne craignez-vous pas que votre cause ressorte salie et in fine encore plus affaiblie de cette séquence ?

Je suis né en 1947 et je ne compte plus le nombre d’annonces de décès de la cause palestinienne… Je ne suis pas inquiet parce que je sais que c’est une cause juste et qu’elle est portée par un peuple têtu, un petit peuple admirable. Cela fait plus de cent ans qu’il tient bon et il va continuer à tenir bon. Je sais que cette obstination se paye, que le prix était et demeure élevé. Mais cette cause ne disparaîtra pas, c’est ma conviction.

Néanmoins, une question me taraude : pourquoi un conflit plus que centenaire n’a toujours pas trouvé de solution ? Pourquoi Israël et l’ensemble des puissances, amies ou hostiles, adhèrent-ils à toutes les mauvaises solutions, jamais à la bonne quand cette dernière est connue de tous : admettre que les Palestiniens ont le droit absolu à l’égalité des droits ?

Benjamin Barthe

****François Ruffin, député LFI : « Notre parole n’est pas à la hauteur de la gravité des événements » en Israël

L’élu La France insoumise de la Somme appelle la gauche à « mettre des mots forts » sur les actes terroristes commis par le Hamas en Israël, et redoute l’importation d’un conflit qui est « aussi une affaire intérieure, de paix civile », dans un entretien au « Monde ». 

Propos recueillis par Julie Carriat et Sandrine CassiniPublié le 10 octobre 2023 à 21h10, modifié le 11 octobre 2023 à 15h47

https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/10/10/francois-ruffin-depute-lfi-notre-parole-n-est-pas-a-la-hauteur-de-la-gravite-des-evenements_6193613_823448.html

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Le député La France insoumise de la Somme François Ruffin, au Caule-Sainte-Beuve (Seine-Maritime), le 5 septembre 2023.
Le député La France insoumise de la Somme François Ruffin, au Caule-Sainte-Beuve (Seine-Maritime), le 5 septembre 2023.  ALBERT FACELLY/DIVERGENCE

Après l’attaque du Hamas contre Israël, François Ruffin exprime son « soutien aux victimes et à la société israélienne ». Mais il estime que « le soutien au gouvernement israélien ne doit pas être aveugle ». Le député « insoumis » de la Somme regrette, dans un entretien au Monde, un « alignement » de la France sur les Etats-Unis dans le conflit israélo-palestinien.

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Quelle est votre analyse de la situation en Israël ?

Avant la froideur de l’analyse, je veux dire mes sentiments avec chaleur : l’horreur devant des femmes, des enfants abattus à bout portant, des jeunes dansant assassinés, des massacres chaque jour découverts, par familles entières. Que d’atrocités, de cruautés, qu’on n’oserait même pas imaginer. Et maintenant, la violence qui s’abat à Gaza, ces 2,5 millions de personnes, auxquelles l’on conseille de partir, comme s’ils avaient une terre d’accueil. Je condamne sans réserve les actes du Hamas. C’est une organisation fanatique, terroriste, qui a toujours été l’adversaire des progressistes au Proche-Orient, hostile à tout compromis de paix, qui veut la fin de l’Etat d’Israël.

Il faut dire aussi le terreau du Hamas. Avoir fait de Gaza une prison à ciel ouvert, sans espoir pour la jeunesse, a nourri le pire. On a bel et bien un face-à-face entre « le fanatisme du Hamas » et « une politique israélienne imbécile » [selon les mots de l’historien israélien Elie Barnavi] venant du gouvernement d’extrême droite de Benyamin Nétanyahou. Sans un tiers qui s’interpose, une machine infernale est lancée. Or, depuis dix ans, la communauté internationale est aux abonnés absents. Avec les accords d’Abraham [en 2020], les Occidentaux ont voulu enjamber la question palestinienne. C’est un échec.

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Le soutien aux victimes et à la société israélienne, c’est l’évidence, je m’y associe. Mais le soutien au gouvernement israélien ne doit pas être aveugle. Nous devons poser en permanence comme objectif le cessez-le-feu et la paix. Lundi, dans le communiqué des cinq pays, dont la France, il n’y a pas le mot paix : c’est un gros problème.

Pourquoi cette absence de mot d’ordre ?

Parce qu’il y a un alignement sur les Etats-Unis. L’activisme d’Emmanuel Macron sur Twitter [renommé X] ne compense pas sa désertion du dossier depuis des années. La tradition gaullo-mitterrandienne voulait que l’on s’exprime avec indépendance, sans s’aligner, qu’on affirme qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit, que l’on appelle au respect du droit international, que l’on s’appuie sur l’ONU, et que l’on soutienne la création d’un Etat palestinien conformément aux résolutions de l’ONU. C’était la position de la France jusqu’au début des années 2000, jusqu’à Jacques Chirac. Depuis, c’est le silence, l’absence, l’alignement.

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Que faut-il faire ?

La France est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne [UE], la seule puissance de l’UE au Conseil de sécurité de l’ONU. Je le dis gravement, ce n’est pas rendre service à la société israélienne, aux Français de confession juive, que de s’aligner sur les Etats-Unis, qui s’alignent eux-mêmes sur un gouvernement jusqu’au-boutiste en Israël. Le rôle de la France est d’être une corde de rappel, un point d’appui contre la fatalité de l’escalade. Notre levier, c’est la parole écoutée, qui porte, qui entraîne. Quand la France décide de parler fort et vrai, sa voix est entendue. Mais elle a fait le choix d’être muette.

Quelles perspectives en Israël ?

Je ne suis pas prophète. Une fois passé le choc, la sidération, un débat va traverser la société israélienne : est-ce qu’on continue sur le chemin des colonies, de l’humiliation des Palestiniens, ou bien est-ce que l’on cherche un autre chemin, celui du dialogue et de la paix ? Même s’il est semé d’embûches.

Et en France ?

Le conflit au Proche-Orient n’est pas qu’une question de politique étrangère, c’est aussi une affaire intérieure, de paix civile. De nombreux Français de confession juive, quand les Israéliens sont menacés, se sentent eux-mêmes menacés. Bon nombre de Français de confession musulmane, quand les Palestiniens sont bombardés, humiliés, se sentent eux-mêmes humiliés. D’où le rôle que nous avons à parler juste, à faire tout notre possible pour la paix, aussi chez nous. Car le risque d’importation du conflit existe.

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Vous faites un parallèle entre politique étrangère et intérieure. Jean-Luc Mélenchon a accusé, mardi, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) d’empêcher toute concorde. Pour vous, le CRIF peut être un acteur de ce changement ?

C’est un interlocuteur, oui. Qui ne représente pas le pluralisme politique, d’idées, des Français de confession juive. En France aussi, il faut trouver le chemin du dialogue, qui passe par le respect mutuel…

Dans les manifestations de lundi, il y avait plus de députés RN que d’« insoumis » ; Marine Le Pen affirmait, mardi sur CNews, que La France insoumise (LFI) « a choisi le camp antirépublicain ». Vous avez réfléchi à la diabolisation de la gauche, comment lui répondre ?

Marine Le Pen n’a pas pour boussole politique la paix, elle exporte sa vision du choc des civilisations. Elle soutient aveuglément un gouvernement d’extrême droite et propose, sans ciller, de perpétrer des crimes de guerre à Gaza. Loin, très loin, de la position historique de la France. Sans que personne ne lui porte la contradiction, c’est sidérant. Le piège est tendu : nous voir sauter à pieds joints ne me réjouit pas.

Après Jean-Luc Mélenchon, la présidente des députés LFI, Mathilde Panot, a refusé, mardi, de qualifier le Hamas d’organisation terroriste, suscitant l’indignation de certains de vos partenaires…

Pas de pudeur de gazelle. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement : samedi, le Hamas a commis des abominations. On doit mettre des mots forts sur des actes horribles, sinon notre parole est discréditée, moquée, enlisée dans des justifications byzantines, pas à la hauteur de la gravité des événements. Nous ne sommes pas le point de repère politique, diplomatique, moral, que nous devrions être.

J’évoque ce conflit avec une immense précaution : c’est sensible, inflammable, de tous les côtés. En parler, c’est comme avoir une allumette près d’un baril, on doit faire très attention à nos expressions. Maintenant, et malgré mes divergences, l’enjeu ne doit pas devenir pour ou contre La France insoumise, l’exégèse de ses communiqués. Ce serait ramener les grands drames du monde à de la petite politicaillerie.

Mais vous dites vous-même que ce conflit a des répercussions nationales…

Le rôle de nos dirigeants n’est pas de dresser des réquisitoires à l’endroit de leurs oppositions, mais de tout faire pour que la voix de la France soit entendue, et que ce soit une voix de paix.

Vous n’êtes pas allé à la manifestation de soutien à Israël lundi 9 octobre, pourquoi ?

Quatre de nos compatriotes ont été tués ce week-end, quatorze sont portés disparus [le bilan a été réévalué, mardi, à huit morts et vingt disparus, par le Quai d’Orsay]. Je le répète : il y a un soutien évident à apporter aux victimes, à la société israélienne, aux ressortissants français de confession juive. Dès la première seconde, j’ai dit l’horreur des crimes commis par le Hamas.

Maintenant, sur les conclusions politiques et diplomatiques à en tirer, il doit y avoir débat. Cela doit être permis. Sans qu’on se voie adresser des invectives. Or, il y a une ambiguïté possible de la manifestation entre le soutien aux victimes et le soutien au gouvernement israélien : dans le communiqué, les mots « Palestiniens » et « paix » étaient absents. Je ne veux pas d’hémiplégie. Je ne veux pas qu’une moitié d’humanité, une moitié de ce drame soit oubliée.

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Julie Carriat et  Sandrine Cassini

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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