Depuis l’attaque du Hamas en Israël, une crise interne à ciel ouvert au PS
Olivier Faure a tergiversé durant une semaine sur la manière de se démarquer des positions ambiguës de Jean-Luc Mélenchon. Ses opposants internes en ont profité pour rejouer le congrès de Marseille, où le Parti socialiste s’était divisé sur l’appartenance à la Nupes.
Par Sandrine Cassini
Aujourd’hui à 05h40, modifié à 10h07
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Après une semaine de vives tensions au Parti socialiste (PS), la grand-messe aux allures de règlement de comptes n’aura finalement pas lieu : en raison de la mort d’un professeur dans une attaque terroriste à Arras, vendredi 13 octobre, le conseil national du mouvement prévu ce samedi a été annulé. A la place, son premier secrétaire, Olivier Faure, a appelé les élus locaux à organiser des « hommages républicains », en même temps que les commémorations en hommage à Samuel Paty, un enseignant assassiné le 16 octobre 2020 près de son collège à Conflans-Saint-Honorine (Yvelines).
« La direction a fait le choix du cynisme », a réagi le sénateur socialiste du Val-d’Oise Rachid Temal, à propos de cette décision qui repousse le débat sur l’alliance avec La France insoumise (LFI) au sein de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes). « Au nom des valeurs, il faut une gauche sans LFI », ajoute l’ancien hollandiste.
L’attaque du Hamas en Israël a provoqué une secousse sismique et un dilemme existentiel au PS. Toute la semaine, Olivier Faure a tergiversé : comment se démarquer des positions ambiguës du chef de file de LFI, Jean-Luc Mélenchon, qui refuse obstinément de reconnaître le caractère « terroriste » de l’organisation islamiste, donnant le sentiment de relativiser les crimes perpétrés contre les Israéliens ?
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Vingt-quatre heures après l’assaut terroriste du Hamas, le député de l’Essonne Jérôme Guedj, pourtant fervent défenseur de la Nupes, est le premier à oser dire que « la question » du maintien du PS dans la coalition de gauche va « se poser ». Au préalable, cet ancien proche de Jean-Luc Mélenchon a échangé avec Olivier Faure. « On va finir par en arriver à ça »,l’a-t-il prévenu. « Ça » désigne la rupture avec LFI. Le chef de file socialiste tire alors le frein à main. Interrogé par Le Monde sur l’initiative de M. Guedj, il considère « indécent » de « poser la question de la Nupes ».
Emotion
Les opposants internes au premier secrétaire préparent leur entrée en scène. Hostiles à la Nupes et à Jean-Luc Mélenchon, le courant du maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, et celui de l’édile de Vaulx-en-Velin (Rhône, métropole de Lyon), Hélène Geoffroy, derrière laquelle se sont placés les anciens soutiens de l’ex-président de la République François Hollande, comptent bien obtenir une « suspension » du PS de l’alliance.
Dès lundi 9 octobre, les téléphones chauffent entre la direction du parti à la rose et son opposition interne, dont Anne Hidalgo est l’un des fers de lance. « LFI, c’est le grand n’importe quoi », fustige l’adjointe de la maire de Paris, Lamia El Aaraje, qui juge aussi que l’absence de réaction de l’état-major socialiste est « grave ». « On est dans l’ordre des valeurs, de l’éthique », insiste-t-elle, en qualifiant cette crise à gauche de « tournant ».
A la région Ile-de-France, Rachid Temal, qui est aussi conseiller régional, mène un premier coup de force : il veut faire adopter la sortie de la Nupes par le groupe socialiste, écologiste et radical. Son président, Jonathan Kienzlen, proche d’Olivier Faure, limite la casse : il négocie une « suspension temporaire », moins définitive. Mais l’idée que le conflit israélo-palestinien va fracasser, sur la scène politique française, ce qui reste de la Nupes, commence à infuser.
Le lendemain, la réunion de l’intergroupe à l’Assemblée nationale, où les quatre partis de gauche sont représentés, se déroule dans une atmosphère tendue. La députée « insoumise » de Paris Danièle Obono, à l’origine du communiqué de LFI décrié qui omet de condamner fermement le Hamas, reproche aux socialistes d’avoir « pointé les silences » du mouvement de Jean-Luc Mélenchon. « C’est vous les irresponsables », accuse celle qui a débuté à Socialisme par en bas, petite structure trotskiste active au début des années 2000. « La meilleure défense, c’est l’attaque », lui rétorque la cheffe de file des députés écologistes, Cyrielle Chatelain. Ambiance. Dans la foulée, les députés socialistes décident, avec l’assentiment d’Olivier Faure, de suspendre les travaux communs de la Nupes sur le budget.
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A Paris, la fédération socialiste, majoritairement composée de proches d’Anne Hidalgo, ennemie jurée d’Olivier Faure, fourbit ses armes. Elle fait adopter à l’unanimité « la suspension immédiate de toute action politique collective » avec LFI. Partisan d’Olivier Faure, le secrétaire national du PS Maxime des Gayets ne s’oppose pas au texte. Mais il accuse les troupes, dont Lamia El Aaraje, de « rejouer le congrès » de Marseille, quand pro- et anti-Nupes s’étaient déchirés, en janvier.
Galvanisés, les supporteurs d’Anne Hidalgo espèrent faire passer le soir même une résolution similaire au bureau national du parti. Objectif : s’écarter au plus vite de Jean-Luc Mélenchon. L’émotion étreint une large partie de la gauche : voilà les socialistes, malgré eux, associés aux ambiguïtés du leader de LFI. Et accusés de complaisance avec le terrorisme islamiste. A la marche de soutien aux victimes israéliennes au Trocadéro, la veille, Olivier Faure et Anne Hidalgo n’ont-ils pas été chahutés par les manifestants ? « Faure collabo », a même hurlé l’un d’eux.
« Le problème, c’est Mélenchon »
Mardi en fin d’après-midi, le chef de file du PS tient une réunion en visioconférence avec une quarantaine de personnes de son courant. Un consensus finit par émerger en faveur d’« une suspension provisoire » de la participation du PS à la Nupes. Olivier Faure s’épanche sur ce scénario à l’extérieur… jusqu’à changer d’avis. A Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), au siège du PS, la jeune garde socialiste, le porte-parole du parti, Pierre Jouvet, et l’ex-député d’Indre-et-Loire Laurent Baumel, convainc le premier secrétaire de ne pas en arriver là.
« On est tous intervenus pour dire : la sortie, c’est non, cela reviendrait à reconnaître que la Nupes, c’est Mélenchon. Or, le problème, c’est lui, et c’est ce qu’il faut dire », relate l’ancien élu. En parallèle, Pierre Jouvet tâte le terrain auprès de la dirigeante écologiste Marine Tondelier et du Parti communiste : les suivraient-ils si, d’aventure, le PS suspendait son appartenance à la Nupes ? La réponse est non. De quoi décourager définitivement Olivier Faure de faire cavalier seul à gauche.
Autour de 19 heures, la réunion s’ouvre. Chacun défend ses positions, mais les jeux sont faits. Aucune décision ne sera prise en cette soirée de mardi. Les partisans de François Hollande demandent à reporter la discussion au conseil national, faute de troupes suffisantes du côté de Nicolas Mayer-Rossignol pour voter. Olivier Faure, qui voulait gagner du temps, obtempère. Entre-temps, il a lu sur le site du Parisien l’entretien au vitriol d’Anne Hidalgo, qui pointe le « délire » de l’alliance et le « manque de courage » de celui qui « croit qu’il pourrait être le fils légitime de Mélenchon quand celui-ci quitterait La France insoumise ».
Des soutiens du premier secrétaire font part de leur crainte de perdre « l’électorat populaire », en référence aux banlieues, dans l’hypothèse d’une rupture avec la Nupes. Ses détracteurs fustigent les préoccupations électoralistes de leurs camarades. « Le socialisme, c’est d’abord un humanisme », lance Lamia El Aaraje, à propos du drame qui frappe les Israéliens. Olivier Faure rappelle, comme pour s’y référer, que François Mitterrand, alors premier secrétaire du Parti socialiste, n’avait pas quitté le Programme commun (signé le 27 juin 1972) malgré les désaccords avec les communistes, suscitant des railleries dans la salle.
Le lendemain, la ligne Faure paraît actée : « le problème ce n’est pas la Nupes », c’est la « méthode Mélenchon », martèle-t-il à Libération. Sans convaincre ses opposants, qui rêvent depuis janvier de reprendre en main le PS. « Peut-on décemment accepter de travailler avec des gens qui refusent explicitement de dénoncer le terrorisme ? », fait mine de s’interroger Nicolas Mayer-Rossignol, qui n’a plus eu de contact avec le premier secrétaire depuis lors.
A la veille du conseil national initialement prévu samedi 14 octobre, Olivier Faure avait finalement choisi de ne pas sortir le PS à la Nupes. Il comptait fustiger la responsabilité de Jean-Luc Mélenchon et appeler à une réforme de la coalition en vue d’une candidature unique pour 2027. « Le rassemblement de la gauche et des écologistes est une nécessité », justifiait encore vendredi son premier lieutenant, Pierre Jouvet. Las, il n’y aura pas de public socialiste pour l’écouter.
Sandrine Cassini