Vladimir Fédorovski, ancien diplomate russe d’origine ukrainienne, aujourd’hui écrivain, raconte les arcanes du pouvoir russe à la première personne. Loic Venance / AFP
Vladimir Fédorovski : « Nous allons vers la nouvelle guerre mondiale en évitant de regarder la réalité en face »
Par Etienne Campion Publié le 08/10/2023 à 18:00
Dans « Le diplomate venu du froid. Des complots du Kremlin à la succession de Poutine » (Balland), Vladimir Fédorovski, ancien diplomate russe d’origine ukrainienne, aujourd’hui écrivain, raconte les arcanes du pouvoir russe à la première personne.
Marianne : Adolescent, vous vouliez être écrivain. Pourquoi avoir finalement choisi la voie de la diplomatie ? Était-ce lié à votre passage au MGIMO, fabrique à élites russes ?
Vladimir Fédorovski : J’ai pensé que la diplomatie allait me permettre de voyager. Comme beaucoup de Russes, j’étais francophile et je rêvais d’écrire mes livres attablé au café des Deux Magots, à Paris. Après un cursus de sciences politiques au MGIMO – l’Institut d’État des relations internationales de Moscou –, je suis entré dans la carrière diplomatique en qualité d’attaché d’ambassade en Mauritanie. J’ai quitté ce poste pour devenir interprète au Kremlin et assister son chef, Leonid Brejnev – un autre Ukrainien –, dans ses rencontres avec les dirigeants arabes. À dire vrai, j’ai eu trois vies. La première a duré presque vingt ans, de 1972 à 1990, pendant lesquels j’ai été diplomate, notamment sous Gorbatchev, porte-parole de la perestroïka, observant les coulisses du pouvoir ou les secrets de la diplomatie. La deuxième a coïncidé avec la sortie de la guerre froide : en 1990, j’ai quitté mes fonctions diplomatiques pour rejoindre l’opposition comme cofondateur puis porte-parole d’un des premiers partis démocratiques russes – le Mouvement des réformes démocratiques – pendant la résistance au putsch de Moscou de 1991. Cette période s’est prolongée jusqu’au début du règne de Boris Eltsine et ma rencontre avec une autre figure de la mouvance démocratique : Anatoli Sobtchak, alors maire de Saint-Pétersbourg. Il me présentera son chef de cabinet de l’époque… un certain Vladimir Poutine. Et, bien sûr, ma troisième vie est celle d’écrivain.
En 1977, après la Mauritanie, vous
avez été nommé attaché culturel à Paris. Qui y avez-vous fréquenté ?
J’ai fait la connaissance de toutes les grandes figures de la culture parisienne, de Dalí à Chagall, d’Aragon à Noureev. Ainsi je propose aux lecteurs un voyage dans le temps et dans l’espace, mais aussi une méditation sur les secrets de la création. Je mêle l’amour à l’art, à la poésie et à la politique, et les énigmatiques personnages de cet
ouvrage traversèrent le siècle comme une flamboyante traînée de poudre.
Que retenez-vous de vos années au poste de conseiller diplomatique chargé de promouvoir la perestroïka ?
François Mitterand me disait : « Gorbatchev n’appartient pas au
passé mais à l’avenir. » Cependant, animé par l’élan réformiste, il était bercé par l’illusion que l’Occident aiderait les démocrates russes à surmonter la crise financière et économique qui s’annonçait. Hélas, les choses se passeront bien autrement…
Gorbatchev et Yakovlev, l’architecte de la perestroïka, avaient compris, écrivez-vous, le rôle de la manipulation et des médias.
En effet, ils savaient manœuvrer pour étourdir, dans un légendaire flou artistique, le parti, l’État, l’armée, le peuple, à coups de décrets coulés dans la langue de bois, conformes à l’orthodoxie rouge. Et ce faisant, par petites touches, faire jaillir, au milieu du communisme, la liberté ! Mais Gorbatchev appartient à la grande Histoire. C’est le premier dirigeant de la Russie à ne pas avoir quitté le pouvoir sénile, les pieds devant, ou dans un fleuve de sang… À tous points de vue, il fut un personnage d’exception face une situation unique.
Venons-en aux derniers événements : « Les Russes ont une perception ambivalente de Prigojine le fondateur du groupe Wagner. Il est associé à une époque qu’ils détestent : les années 1990. Ils ne veulent pas revivre la situation qu’ils ont connue durant ces années-là », écrivez-vous. Poutine a-t-il joué de cela ?
Après la disparition de Prigojine, Poutine a en effet repris la main. Il reste le tsar. Si l’on regarde plus en détail cette « vraie fausse rébellion » de Prigogine, on voit qu’elle n’a été menée que par la partie mafieuse de Wagner. Les mercenaires issus des rangs de l’armée et des officiers de renseignement sont eux restés fidèles au pouvoir. Ce qui a poussé Prigojine à agir, c’est surtout que Wagner devait passer sous le contrôle de l’armée. Or celui-ci fut l’homme des coups de sang, des coups de tête. Il me rappelle mon expérience des complots au Kremlin, et Eltsine. Prigojine a cru pouvoir s’appuyer sur ses amitiés avec certains généraux, mais ils se sont immédiatement écartés. Pour manœuvrer le peuple face à l’armée, il n’était pas Eltsine, et Poutine n’est pas Gorbatchev.
« Je me suis libéré des chaînes, des clans, des lobbies et des réseaux du Kremlin en quittant la diplomatie pour embrasser une carrière d’écrivain en France. Personne ne m’y a obligé », écrivez- vous. Quel rapport entretenez-vous aujourd’hui avec le pouvoir russe et la Russie ?
Cependant, ma rupture avec le Kremlin remonte à Eltsine.
Pour gouverner en paix, ce dernier avait décidé, en 1991, de créer un système oligarchique corrompu en nommant des milliardaires. Le plus grand cambriolage des biens nationaux de l’Histoire se met en place à son époque. Sous l’œil bienveillant des Américains qui, aujourd’hui, s’indignent des ingérences russes dans leurs campagnes électorales en oubliant les centaines de millions qu’ils ont dépensés jusqu’en 1996 pour assurer les élections et réélections d’Eltsine.
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« Mais j’assume parfaitement mes racines, et je mets plus que jamais sur un piédestal les grands auteurs russes, le style de Tolstoï, la poésie de Pouchkine, la profondeur psychologique de Dostoïevski, l’humour noir de Gogol. Ils peuvent nous donner plus de clés pour déchiffrer la situation que les rapports secrets. Au fil des pages, les lecteurs peuvent voir comment je suis devenu une sorte de trait d’union entre deux civilisations, celle de la Russie et celle de l’Europe. Le destin a fait de moi un « passeur » afin d’aider à restaurer les relations entre les sociétés civiles, au-delà de frontières. Ce fut et cela reste le défi de ma vie !
Votre père, grand héros de la Seconde Guerre mondiale est ukrainien et votre mère est russe. Comment vivez-vous le conflit russo-ukrainien ?
Ce sont les mois les plus tragiques de mon existence. En terminant cet ouvrage, j’ai éprouvé l’étrange sentiment d’un retour en arrière, car la situation actuelle me rappelle celle de la fin de l’Union soviétique. Nous sommes en train de vivre une période plus grave que la guerre froide. Car à l’époque, il y avait des règles, une distinction entre la politique réelle et la manipulation, la désinformation et la propagande. Maintenant tout se mélange : les gens mentent et croient à leurs propres mensonges, et surtout, l’art de la diplomatie a disparu. Nous sommes entrés dans le monde de tous les dangers : bloc contre bloc, avec la perspective d’une alliance ouvertement anti-occidentale entre la Russie et la Chine. À dire vrai nous allons vers la nouvelle guerre mondiale en évitant de regarder la réalité en face.
Le diplomate venu du froid. Des complots du Kremlin à la succession de Poutine, de Vladimir Fédorovski, Balland, 260 pages, 20 €, à paraître le 12 octobre.