En Haute-Loire, les dix kilomètres de la discorde de la RN 88
Le projet de nouveau tronçon de la route nationale, qui permettrait le contournement des villages de Saint-Hostien et du Pertuis, tout en menaçant des espaces naturels, fait l’objet d’une consultation jusqu’au 12 août.
Par Rémi Barroux (Saint-Hostien, Le Pertuis (Haute-Loire), envoyé spécial)
Le 05 août 2023 à 05h45, modifié le 05 août 2023 à 08h21
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Pour le moment, sur le tracé du futur tronçon de la RN 88, qui vise à contourner les bourgs de Saint-Hostien (680 habitants) et du Pertuis (470 habitants), en Haute-Loire, au nord du Puy-en-Velay, point de zone à défendre, de ZAD. Mais des chantiers de construction, quelques ouvrages d’art déjà finis et de vastes zones déjà déforestées.
C’est là que paissent tranquillement Castagne, Biche ou Bisou… Vingt-cinq « brebis des sucs » aux boucles laineuses crème ou brune ont été achetées par des associations de Haute-Loire, comme France Nature Environnement Haute-Loire (FNE 43), mais aussi de tout l’Hexagone pour occuper pacifiquement le terrain.
Début juillet, c’est dans ce magnifique paysage de prairies et de bois, avec pour horizon les emblématiques sucs, ces grands dômes témoins du passé volcanique de l’Auvergne, que le collectif La Lutte des sucs a accueilli une rencontre nationale de la coalition Déroute des routes, regroupant une cinquantaine de collectifs locaux contre des projets routiers. La mobilisation contre ce projet de déviation, qui va courir sur 10,7 kilomètres, et consommer 190 hectares de terres naturelles et agricoles, a également été adoubée par Les Soulèvements de la terre, le mouvement dissous par le gouvernement le 21 juin. En mai 2021, plus d’un millier de personnes avaient convergé de toute la France pour s’opposer à la construction de ce tronçon de la RN 88.
Dans ce paysage très vallonné, le projet de cette deux fois deux voies, située sur l’axe reliant Lyon à Toulouse en passant par Albi et Saint-Etienne, nécessite de nombreux ouvrages : un viaduc, deux échangeurs complets, des passages de cours d’eau, des passages pour la grande faune, une cinquantaine d’ouvrages hydrauliques, sans oublier de nombreux bassins de traitement des eaux de ruissellement… Ce qui en fait, selon les opposants, une des routes les plus chères au kilomètre et, selon Laurent Wauquiez, le président (Les Républicains, LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes, « un des plus importants chantiers » d’infrastructure routière de France.
Des critiques de l’autorité environnementale
Le projet est ancien. La déclaration d’utilité publique remonte à 1997. En 2020, l’autorisation environnementale a été accordée par arrêté préfectoral, malgré un avis défavorable du Conseil national de la protection de la nature. Alors que des ouvrages sont déjà en train d’être construits et que des défrichages, des libérations d’emprises sont effectués, une nouvelle consultation, avec une participation du public par voie électronique (PPVE), est organisée du 12 juillet au 12 août. Cette consultation, qui n’est pas une enquête publique – ce que regrettent les opposants au projet –, doit permettre au préfet de prendre la décision d’un arrêté modificatif de l’autorisation environnementale.
Dans son dernier avis, adopté le 22 juin, l’autorité environnementale (AE), après ses réserves formulées dans un premier avis le 20 mai 2020, avait de nouveau exprimé des critiques. La principale d’entre elles vise le cœur même du projet. « L’AE observe que l’intérêt public majeur du projet, condition d’octroi de la dérogation à l’interdiction d’atteinte aux individus et aux habitats d’espèces protégées, est insuffisamment étayé, d’autant que sa rentabilité socio-économique repose sur des hypothèses non étayées de croissance du trafic à courte distance… », souligne-t-elle.
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D’autres aspects du dossier sont étudiés – bruit, sécurité routière, qualité de l’air –, avec des appréciations plus ou moins positives. Pour finir, l’AE estime que « le dossier actualisé et les travaux en cours ne sont donc conformes ni à la réglementation ni à l’autorisation environnementale de 2020 ».
Elle préconise, après que « les raisons d’intérêt public majeur ainsi que l’absence de solution alternative » ont été démontrées, que soit présentée une nouvelle demande de dérogation pour la destruction d’espèces protégées et leurs habitats, intégrant des mesures de compensation suffisantes.
Riche biodiversité
Les espèces protégées sont nombreuses dans cette zone : 64 espèces d’oiseaux dont 51 protégées, parmi lesquelles le milan royal, ainsi que deux autres espèces dont la nidification est « rare » en France, la bécassine des marais et la mésange boréale. Batraciens, reptiles, mammifères, 22 espèces de chauves-souris, écrevisses à pattes blanches « en danger d’extinction au niveau mondial » complètent le tableau de cette très riche biodiversité, sans oublier l’inventaire floristique, avec la nielle des blés, l’orobanche du gaillet, etc.
L’avis rendu par l’AE en juin a conforté les opposants, qui espèrent l’abandon du projet. Si la requête en référé-suspension des travaux a été rejetée par le juge des référés du tribunal administratif de Clermont-Ferrand, en mars 2021, tout comme le pourvoi au Conseil d’Etat, en décembre 2021, le recours au fond, déposé en janvier 2021 par FNE Auvergne-Rhône-Alpes (FNE Aura), FNE 43, l’Association des usagers des transports d’Auvergne (AUTA) et SOS Loire vivante, n’a pas encore été jugé. « L’instruction est close depuis février, on attend l’audience mais plus longue est l’attente et plus les travaux avancent », dénonce Martine Chatain, vice-présidente de FNE Aura.
Pour la région Auvergne-Rhône-Alpes, qui porte le projet – et le finance, puisque, sur le budget prévisionnel de 226 millions d’euros, elle apporte 198 millions, l’Etat 14,5 millions et le département de Haute-loire 14 millions –, depuis que l’Etat lui a transféré la maîtrise d’ouvrage en 2017, la décision du Conseil d’Etat « a permis une première clarification des choses en démontrant que tout avait été fait dans les règles, estime Caroline Di Vincenzo, conseillère régionale (LR)et référente sur le dossier de la RN 88.
Pour l’élue, membre de la majorité du président de région, Laurent Wauquiez, ardent partisan du contournement routier, « un travail approfondi a été réalisé pour proposer des mesures ambitieuses et qualitatives pour compenser les impacts du projet qui n’auront pu être évités ». Selon elle, les travaux « suivent le calendrier prévisionnel établi (…) pour une mise en service de la déviation en 2027 ».
« Des alternatives n’ont pas été prises en compte »
Antoine Wassner, le président de la chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Haute-Loire, est persuadé des avantages économiques que procurera ce contournement routier, qui ne représenterait pourtant qu’un gain de temps de deux à trois minutes. « On a besoin d’une continuité sur cet axe Lyon-Toulouse avec beaucoup de camions qui traversent notre région. Il faut désenclaver la région du Puy », argumente-t-il. Selon lui, ce contournement apportera la sécurité pour les habitants et pour ses transporteurs. « Il faut absolument sortir nos camions de ces villages », insiste M. Wassner. Qui reconnaît aussi : « Si j’avais une autoroute qui se construit à côté de ma maison, je m’opposerais, c’est normal. »
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Au vu du défilé incessant de camions qui traversent les villages de Saint-Hostien et du Pertuis (14 000 véhicules en moyenne par jour, dont 2 000 camions), les maires des communes concernées sont tous en faveur du contournement. « Avec ce projet, je vais réduire les nuisances pour nombre d’habitants. Je n’ai pas été élu pour qu’ils vivent en autarcie, mais pour le désenclavement de ma commune. J’espère que la région ira au bout, si on arrêtait, ce serait un beau gâchis », estime Raymond Abrial, le maire de Saint-Pierre-Eynac.
Les opposants reconnaissent eux aussi la nécessité de diminuer l’important trafic routier. « Si le nouveau tronçon ne se fait pas, il faudra bien sûr aider à baisser le trafic dans les villages, réduire le bruit. Il existe des alternatives qui n’ont pas été prises en compte », défend Nathalie Collet, une habitante du Pertuis, enseignante dans un lycée à Monistrol-sur-Loire. Parmi les pistes avancées, un contournement réduit au minimum pour le village de Saint-Hostien, une tranchée pour enterrer la traversée du Pertuis, des radars pour limiter la vitesse ou encore des passages pour pouvoir traverser sans risque l’actuelle RN 88.
Rémi Barroux (Saint-Hostien, Le Pertuis (Haute-Loire), envoyé spécial)