Dialogues avec Cagé et Piketty : Géographie des votes de gauche et stratégie de conquête électorale
https://www.youtube.com/watch?v=_JCLv3gPhQ0
Débat très intéressant suite au livre de Cagé et Thomas Piketty sur l’importance du critère de classe dans le vote et le retard du « bloc social-écologique » dans les classes populaires rurales
Un conseil: sauter l’introduction de Mélenchon et aller directement à 27mn
Le 8 septembre 2023, Thomas Piketty et Julia Cagé ont publié un livre somme “Une histoire du conflit politique : élections et inégalités sociales 1789-2022”. Cet ouvrage met sur la scène publique des données inédites sur les élections en France depuis deux siècles et demi. Grâce à un énorme travail de collecte, de mise en forme et d’interprétation des archives électorales, croisées avec des variables sociales et géographiques, il est possible d’ouvrir de nombreuses discussions sur les réalités électorales contemporaines dans leur inscription historique. Il a déjà permis, en tout cas, de battre en brèche certains clichés sur le vote populaire, le vote Macron ou l’abstention. L’Institut La Boétie a pour vocation d’organiser, pour le camp de l’émancipation, le dialogue, l’interface entre monde politique et monde universitaire. C’est pourquoi il a organisé, le 20 septembre 2023, une soirée d’échanges autour de cet ouvrage. Thomas Piketty et Julia Cagé y ont échangé avec des dirigeants politiques comme Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot ou Manuel Bompard mais aussi d’autres chercheur·euses comme Stefano Palombarini et Marion Carrel. Ils y abordent ensemble des questions stratégiques soulevées par la contribution de Julia Cagé et Thomas Piketty comme l’unité du bloc populaire ou la lutte contre l’abstention.
La gauche actualise sa stratégie à l’aune du livre de Cagé et Piketty
Les conclusions de l’essai de Julia Cagé et Thomas Piketty sur l’importance du critère de classe dans le vote et le retard du « bloc social-écologique » dans les classes populaires rurales alimentent les réflexions et les controverses d’une gauche en recherche d’une stratégie victorieuse.
23 septembre 2023 à 18h45
https://www.mediapart.fr/journal/politique/230923/la-gauche-actualise-sa-strategie-l-aune-du-livre-de-cage-et-piketty?utm_source=quotidienne-20230923-182504&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20230923-182504&M_BT=115359655566
LeLe 20 septembre, Jean-Luc Mélenchon ne boudait pas son plaisir d’accueillir Julia Cagé et Thomas Piketty dans un amphithéâtre rempli au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), à Paris, pour une conférence de l’Institut La Boétie (ILB), qu’il copréside. « Vous êtes ici, en quelque sorte, chez vous », a-t-il lancé aux coauteurs de l’essai de la rentrée, Une histoire du conflit politique (Seuil), précisant que s’il n’y a pas de compagnonnage politique entre eux et La France insoumise (LFI), au moins y a-t-il une parenté de pensée : « Les Insoumis et les Insoumises pensent que l’analyse électorale est un enjeu idéologique. »
Dans leur somme de 851 pages, les deux économistes décortiquent les résultats de 12 élections présidentielles et 41 élections législatives, de 1789 à 2022, dans les 36 000 communes de France. Un travail qui ne pouvait donc qu’intéresser les Insoumis. Par la quantité de données analysées, révélant les failles et les marges de progression de chaque bloc politique, les deux économistes se sont de fait quasiment convertis en oracles de la gauche. Leurs conclusions – sur le caractère plus déterminant que jamais de la classe sociale dans le vote, la marge de progression du bloc social-écologique dans les classes populaires rurales et le potentiel retour d’une bipolarisation gauche/droite – ont de quoi rendre le camp mélenchoniste optimiste.

Mais des nuances sur la stratégie électorale qui découle des enseignements du livre se dessinent. L’insistance des auteurs sur les écarts de vote entre mondes rural et urbain et l’idée que « la gauche n’a pas de proposition très construite pour attirer [l]es classes populaires rurales » confortent l’analyse formulée par François Ruffin après les élections législatives de 2022. Celui-ci avait identifié les campagnes populaires, la France des bourgs et des villages, comme le point faible de LFI, sur lequel le mouvement devait travailler en priorité – même s’il a déjà progressé en 2022 par rapport à 2017, en remportant des législatives dans la Creuse, l’Ille-et-Vilaine ou encore la Haute-Vienne. Lors d’un débat avec Clémentine Autain à la Fête de l’Humanité le 16 septembre, le député de la Somme a fait référence à cette source de légitimation scientifique, estimant que désormais, pour lui, le chemin était « clair ».
La France insoumise peaufine la stratégie du « 4e bloc »
« Non seulement le livre de Julia Cagé et Thomas Piketty offre un élan d’optimisme surune victoire de la gauche, mais il permet d’objectiver quelque chose qui se dessinait après les législatives de 2022, que François avait posé dans le débat public, à savoir les enjeux géographiques du travail qu’il nous reste à faire », abonde Clémentine Autain, interrogée par Mediapart. Pour la députée de Seine-Saint-Denis, « la question des services publics est une partie de la réponse pour atteindre l’objectif d’unifier les classes populaires rurales et urbaines : il galvanise notre propre public, et peut contribuer à l’élargir ».
Ce n’est pas tout à fait la lecture que fait Jean-Luc Mélenchon, pour qui la clef d’une prochaine victoire de la gauche réside dans la mobilisation du « 4e bloc », c’est-à-dire les 26 millions d’abstentionnistes du second tour des législatives de 2022. Il vise en particulier les jeunes de 18 à 24 ans, qui ont voté pour lui à 38 % au premier tour de la présidentielle, mais se sont abstenus à 66 %, et les quartiers populaires.
« Bien sûr, il faut aller chercher les milieux ruraux déclassés : qui va dire le contraire ? Mais le gros de la troupe qui va nous faire gagner, ce sont les quartiers populaires, où on vote pour nous à 80 % au premier tour mais où 30 % seulement vont voter. […] La priorité, c’est de les convaincre eux, et pour ça, il faut parler clair, cru, dru, et dur », a-t-il lancé à ses convives le 20 septembre. Il se distingue ainsi des observations faites par François Ruffin cet été, estimant que « poser la radicalité n’est plus utile ». Le livre de Cagé et Piketty a donc rapidement alimenté des controverses préexistantes, chacun ayant tendance à y voir une confirmation de sa propre thèse.
Nous pouvons l’emporter en parvenant à mobiliser davantage les catégories populaires.
Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise
Interrogé par Mediapart, Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, qui a dialogué avec Julia Cagé et Thomas Piketty, estime ainsi que leur travail légitime la stratégie insoumise de conquête des abstentionnistes. Les deux universitaires montrent que pendant une longue période, notamment les années 1960-1970, « les communes pauvres votaient plus que les communes riches », en particulier dans les banlieues populaires, du fait du travail de mobilisation du Parti communiste français (PCF). Il y aurait donc une réserve de voix à récupérer.
« L’analyse sur le temps long démontre que la plus faible participation électorale des classes populaires n’est pas une fatalité ; les classes populaires participaient autant, voire à certaines périodes davantage que les classes dominantes. Nous avons donc raison quand nous disons que nous pouvons l’emporter en parvenant à mobiliser davantage les catégories populaires », analyse Manuel Bompard.
« C’était une époque où les catégories populaires s’imaginaient conquérir l’appareil d’État. Aujourd’hui, elles ont tellement été trahies par ceux qui l’ont conquis en leur nom, qu’on se retrouve avec la situation présente », abonde le député insoumis Hadrien Clouet, élu dans la Haute-Garonne avec un taux de participation en nette hausse par rapport à 2017 (+ 7 points), ce qui en fait un cas à part.
À ses yeux, pour que LFI passe du stade de « pôle de résistance » à une force alternative majoritaire, il faut s’appuyer sur un travail militant acharné auprès des classes populaires. Il rapporte ainsi avoir fait « une campagne massive pour l’accès aux droits dans les banlieues populaires » : « Les gens m’ont tous vu trois fois sur le seuil de leur porte, pour leur dire des choses socialement utiles, alors que l’État se retire de partout. » Une pratique plus difficile dans les campagnes pavillonnaires, où « on subit la disparition des lieux de sociabilité », rapporte-t-il.
À la conférence de l’ILB, la sociologue Marion Carrel abondait dans ce sens, affirmant, d’une part, qu’il serait « dramatique » de « laisser tomber les abstentionnistes au motif que stratégiquement ils sont trop loin du vote » et, d’autre part, que « les conditions sociales et politiques d’une remobilisation existent ». « L’expérience des discriminations, en particulier territoriales, raciales et religieuses, suscite une politisation ordinaire qui a du mal à être captée par les organisations politiques et associatives. Cette politisation ordinaire peut amener à un retour possible au vote, à condition d’un travail militant de longue haleine, qui s’appuie sur des leaders de quartier, et que les formats d’engagement soient participatifs, portés sur l’action », a-t-elle décrit.
Unifier les classes populaires : un objectif partagé
Sur le plan programmatique, alors que la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), basée sur le programme de LFI, est traversée de tensions du fait de la volonté de ses partenaires de rééquilibrer l’alliance vers le centre pour « rassurer » un électorat de gauche modéré, le travail de Cagé et Piketty leur donne tort aux yeux des Insoumis : « Les classes populaires participent davantage lorsque la gauche est organisée autour d’un pôle de rupture avec le capitalisme (PCF historique ; PS des années 1970 et du Programme commun), ce qui valide notre positionnement programmatique. Et j’ajoute que l’on voit s’esquisser une hausse de la participation populaire entre 2017 et 2022, à laquelle nous ne sommes sans doute pas étrangers », argumente Manuel Bompard.
Au-delà des rangs insoumis, le livre incite les partis à des convergences politiques : une audition de Cagé et Piketty est d’ailleurs prévue à l’Assemblée nationale le 4 octobre par des député·es de la Nupes. Pour Chloé Ridel, porte-parole du Parti socialiste (PS), l’un des apports du livre est d’affirmer « que le sentiment de désaffection des classes populaires n’est pas d’abord lié à une panique morale et identitaire mais à un sentiment de relégation économique et sociale en dehors des métropoles. Les solutions, c’est de ramener de l’emploi et des services publics dans les zones périurbaines ».
Cet enseignement permet de mettre à distance l’idée d’« insécurité culturelle » un temps popularisée par le Printemps républicain avec l’essayiste Christophe Guilluy, qui avait fait dériver le PS vers des thématiques identitaires – une pente que semble prendre aujourd’hui le PCF de Fabien Roussel lorsqu’il flatte un chauvinisme supposé de la France des villages.
Pour les écologistes aussi, le livre donne matière à penser. Le diagnostic à leur égard y est plus déprimant. Cagé et Piketty décrivent un profil de vote écologiste atypique à gauche, très urbain et où « plus les communes sont riches, plus elles votent pour l’écologie politique, sauf au sommet de la distribution des revenus ». Ils concluent : « Pour de nombreux électeurs issus des catégories populaires ou des territoires défavorisés, le vote écologiste est souvent associé à un discours certes respectable et même indispensable sur le plan des objectifs, mais qui en pratique tend à négliger la question des inégalités sociales et risque de se retourner contre les plus modestes, qui ne semblent pas toujours figurer parmi les priorités de ce courant politique, généralement considéré comme plus proche des classes urbaines relativement favorisées. »
Pour avoir la majorité aux législatives, il faut gagner dans plus de 289 circonscriptions, donc il faut aussi gagner dans des endroits où on est plus fragiles.
Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale
Europe Écologie-Les Verts (EELV) tiendra début octobre dans la Drôme des universités des ruralités sous l’égide de la députée du département Marie Pochon, preuve que le mouvement s’attache à combler un écart bien identifié avec ces territoires. « On se questionne sur nos pressentiments, c’est pour ça que le livre nous intéresse. Pourquoi à certains endroits on décroche ? Pourquoi des territoires basculent de gauche à droite, voire à l’extrême droite ? J’espère arriver à me laisser surprendre », témoigne la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain, qui en a entamé la lecture.
Considérant la ligne de démarcation stratégique qui se dessine, entre une fixation sur les campagnes populaires d’un côté et une insistance sur les abstentionnistes en milieu urbain de l’autre, elle appelle à ne pas laisser penser que la gauche oppose ces deux électorats : « Dans le débat entre Jean-Luc Mélenchon et François Ruffin, on se demande quel électorat on va chercher, mais du coup on les oppose. Or, pour faire 51 %, on a besoin des deux. Et pour avoir la majorité aux législatives, il faut gagner dans plus de 289 circonscriptions, donc il faut aussi gagner dans des endroits où on est plus fragiles. »
« Il faut mobiliser les classes populaires des anciennes banlieues rouges, les cœurs de métropole, la jeunesse, et il faut aussi élargir notre socle, en visant les territoires ruraux et périurbains, ainsi que les publics les plus âgés dans lesquels on est trop faibles », abonde Clémentine Autain.
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14 septembre 2023
Dans leur livre, Julia Cagé et Thomas Piketty estiment que pour regagner du terrain auprès des classes populaires des bourgs et des villages, la gauche doit « soutenir les aspirations populaires à la propriété individuelle » – ce qu’a fait le Rassemblement national (RN) en 2022 en promouvant une extension du prêt à taux zéro.
Sur ce dernier point, Manuel Bompard est plus critique : « En réalité, ce que montre l’analyse historique de Piketty et Cagé, c’est le rôle structurant des politiques publiques pour s’attacher cette fraction des classes populaires et les faire participer ; nous ne les reprendrons pas au RN par des éléments de discours ou de programmes, mais par des politiques publiques. Or, pour mener des politiques publiques, il faut arriver au pouvoir. Et pour arriver au pouvoir, il faut fortement mobiliser son bloc électoral. » Passer d’une analyse sociologique à sa concrétisation politique n’est pas un long fleuve tranquille.
« L’analyse de Cagé et Piketty sur le vote fait de la variable territoriale une des matrices des comportements politiques »
Tribune
Laurent Le Gall Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Brest
L’historien Laurent Le Gall salue, dans une tribune au « Monde », le travail des deux économistes, qui « bouscule les certitudes » avec leur « Histoire du conflit politique ». Mais il déplore que les apports des sciences sociales sur l’hétérogénéité des choix électoraux aient été délaissés.
Publié le 06 septembre 2023 à 08h30, modifié le 06 septembre 2023 à 16h16 Temps de Lecture 4 min.
Etrange pays que cette France politique dont les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty se sont emparés au terme d’une analyse qui court de la Révolution française à nos jours et embrasse des centaines de scrutins, avec une prédilection avouée pour les élections législatives, présidentielles et les référendums. Si un « grand livre » se juge à l’aune de sa capacité à déchiffrer des processus qui nous échappent et/ou sont des routines (le vote en est une), alors Une histoire du conflit politique [Seuil, 27 euros, à paraître le 8 septembre] a tout pour l’être. En 864 pages au cours desquelles s’égrènent statistiques, graphiques et cartes à l’appui d’une démonstration scientifique, les auteurs embarquent le lecteur dans une histoire qui brasse large : mobilisations électorales, offres partisanes et entreprises politiques sont passées au crible d’une réflexion qui affirme combien, par-delà l’écume des jours, les structures socio-économiques, et les classes sociales en premier lieu, ont la vie dure – une « orchestration sans chef d’orchestre » pour paraphraser Bourdieu (Le Sens pratique, Minuit, 1980).
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Dire que le livre est ambitieux est un euphémisme. Il vise à réinterpréter plus de deux siècles d’une conflictualité politique à travers le conflit électoral. Mobilisant des indicateurs classiques (revenus, patrimoine, niveau d’éducation…) tout en recourant à une typologie quadripartite inédite (villages, bourgs, banlieues, métropoles) dont les croisements virtuoses offrent d’objectiver des classes « géosociales », Julia Cagé et Thomas Piketty livrent une autre histoire de la démocratie où les crises attestent le poids des sédimentations sociales. L’ouvrage bouscule des certitudes. A rebours du diagnostic sur « l’archipélisation » de la société française qui prend l’espace comme une donnée en soi, il fait de la variable territoriale une des matrices des comportements politiques.
En complément de la lecture habituelle qui indexe la construction de l’ordre démocratique sur l’affrontement de deux puis de trois « régimes de vérité » (la République, l’Eglise, la Révolution – dans son acception communiste), il entreprend une nouvelle chronologie fondée sur des configurations dominées par des antagonismes politiques mus par des intérêts de classe et les capacités partisanes de les traduire : la bipartition (gauche-droite) des années 1910-1992, la tripartition (gauche-centre-droite) des années 1848-1910 et sa résurgence depuis les années 1990 invitent ainsi à repenser le tempo de la modernité.
Reprise de la marche vers l’égalité
Moteur de l’émancipation, le conflit politique prend dès lors un sens quasi prédictif. En identifiant ces trois périodes de bi- et tripartition, Julia Cagé et Thomas Piketty rendent compte des articulations entre les attentes des électorats, les alliances partisanes et les conflits tels qu’ils peuvent produire des opportunités. Plus, ils entendent fournir des clés d’interprétation pour l’accès au pouvoir d’un bloc social-écologique dans le cadre d’une reprise de la marche vers l’égalité.
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L’historien peut se sentir déboussolé. La commune est ici moins le cadre administratif d’un décompte des voix ventilées en fonction des caractéristiques sociales de ses électeurs qu’une unité qui intervient dans la production de certaines attitudes politiques en fonction de la richesse ou de la pauvreté du territoire. Ainsi rapportée à une structuration socio-éco-géographique du vote, la catégorisation des préférences partisanes gomme des facteurs culturels dont des études ont pourtant pointé la fonction dans l’incubation du vote. Maurice Agulhon avait montré, pour le XIXe siècle, combien les cultures populaires se muèrent en des dispositifs d’intégration et d’expressivité du suffrage. Tandis que des chercheurs, à l’instar d’Eugen Weber, ont expliqué que tout conflit électoral n’impliquait pas mécaniquement une politisation de ses acteurs et de ses enjeux, qu’il pouvait être un prétexte pour purger des différends, les auteurs le considèrent exclusivement comme un instrument politique.
Sous la plume du duo Cagé-Piketty, l’élection ne fait donc pas mentir la formule de Michel Offerlé qui invitait à voir le « vote comme évidence et comme énigme » (Genèses, n° 12, 1993). Evoquer le nom du sociologue, c’est rappeler combien la sociohistoire du suffrage s’est évertuée depuis une trentaine d’années à changer nos regards sur l’élection et sur l’électeur. A son crédit, on mentionnera, pour l’illustrer, deux résultats. Le vote a été un élément de pacification de l’ordre démocratique qui chercha à faire adopter l’urne contre le fusil, comme l’a exposé Alain Garrigou (Le Vote et la Vertu, Presses de Sciences Po, 1992). Plus, accréditant les vertus civiques de l’élection, les innombrables déviances et fraudes qui ont accompagné son histoire soulignent, par extension, le magnétisme du vote au point qu’il serait intéressant de comprendre ce qui fait que notre démocratie reste, en dépit de la montée de l’abstention, une « démocratie de la participation » (84 % des 48,7 millions d’électeurs inscrits sur les listes en 2022 ont voté au moins une fois lors de la séquence des présidentielle-législatives de 2022).
Lecture du politique par le politique
Il est peu de dire que l’ouvrage de Julia Cagé et Thomas Piketty ne laboure pas le même sillon. Le chercheur en sciences sociales se retrouve dès lors en terrain instable. Les savoirs (science politique, sociologie, histoire…) sur lesquels il a assis sa compréhension du vote ne se trouvent guère discutés au fil des pages. Deux exemples : la persistance d’un vote communautaire dans la société contemporaine tel qu’il a été documenté par Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen dans la cité des Cosmonautes [Saint-Denis, Seine-Saint-Denis] du début du XXIe siècle (La Démocratie de l’abstention, Gallimard, 2007) est ignorée ; le « capital d’éligibilité » des notables dont les anthropologues Marc Abélès et Yves Pourcher ont montré qu’il contribuait à la mobilisation des loyautés électorales n’est pas non plus convoqué.
Surtout, et c’est ici que la différence se fait le plus largement sentir, l’optique qui privilégie le sens que l’électeur peut conférer à son vote n’est en aucun cas la focale utilisée. On pourra s’interroger ainsi sur l’équation qui associe, quasi mécaniquement, des électorats et des alignements partisans. Eliminant ce que l’individu fait, ou pas, de et avec son bulletin au sein d’un espace relationnel (famille, réseaux de sociabilité, mondes du travail…), irréductible à sa seule classe, le livre endosse la politique habituelle d’étiquetage des suffrages. Patrick Lehingue (Le Vote, La Découverte, 2011) a pourtant montré combien l’entreprise de définition des électorats a tendance à occulter leur très grande hétérogénéité.
Il n’est donc pas certain qu’une analyse distribuant les identités politiques en fonction des seuls intérêts et des combats des classes sociales n’alimente pas au fond une lecture du politique par le politique, oublieuse de ce qui fait la granularité individuelle de la société. A placer au rayon des manifestes qui attestent plus qu’à leur tour une croyance en la démocratie électorale, l’ouvrage se clôt par un appel à « réconcilier l’histoire économique et sociale et l’histoire politique et culturelle ». Cette somme y engage. On y souscrira volontiers.
Laurent Le Gall est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Brest. Il a notamment publié « A voté. Une histoire de l’élection » (Anamosa, 2017) et, avec Christophe Granger et Sébastien Vignon, « Voter au village. Les formes locales de la vie politique (XXe-XXIe siècles) », Presses universitaires du Septentrion, 2021.
Laurent Le Gall( Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Brest)
Extrême droite : Cagé/Piketty risquent de bercer la gauche d’illusions
Selon les auteurs d’« Une histoire du conflit politique », les ressorts du vote RN seraient d’abord socio-économiques, avant d’être identitaires. Une affirmation qui occulte une partie de la réalité, entretient des faux débats et pourrait bien illusionner la gauche.
23 septembre 2023 à 18h45
Depuis une quinzaine d’années au moins, le vote en faveur du Rassemblement national (RN) traduirait surtout « un sentiment d’abandon socio-économique ». C’est ce qu’a affirmé Thomas Piketty au micro de BFMTV, le 13 septembre dernier, aux côtés de Julia Cagé, co-autrice d’Une histoire du conflit politique (Seuil), gros pavé de géographie électorale promu sur les plus grands médias. « Si les ouvriers des villages et des bourgs ont basculé en partie sur le RN, pour nous, ce n’est pas un vote anti-immigrés », a-t-il ajouté.
Une thèse déjà martelée par les deux économistes dans un entretien donné à L’Obs, qui s’avère cohérente avec l’un des messages principaux de leur livre, à savoir la prépondérance des déterminants socio-économiques du comportement électoral, en comparaison de déterminants culturels. Dans leur viseur : « la paresse » de certains responsables politiques, embrassant les explications identitaires pour éviter d’explorer leur triste bilan social, mais aussi des analystes comme Jérôme Fourquet, propageant « l’idée d’une “ethnicisation” du conflit politique français ».

Pourtant, bien d’autres personnes ont travaillé sérieusement sur les ressorts électoraux de l’extrême droite et du RN, pour aboutir à des conclusions différentes de Cagé et Piketty. En formulant des assertions aussi tranchées, les deux auteurs occultent une partie de la réalité, au détriment d’une approche plus complexe du vote RN. Avec un risque politique : rassurer la gauche à bon compte sur son aptitude à retrouver un niveau électoral convenable auprès des milieux populaires séduits par l’extrême droite.
L’ethnocentrisme, ressort « numéro un » du vote RN
Pour les électoralistes ayant étudié le vote pour le RN sur la longue durée, il ne fait en tout cas pas de doute qu’un haut degré d’ethnocentrisme est l’élément le plus prédictif de ce choix électoral. Le terme désigne une attitude de repli sur son groupe d’appartenance et de rejet de l’altérité, sans impliquer nécessairement l’expression d’une haine ou d’un racisme explicites.
« On peut bien sûr relier le vote RN à des variables socio-démographiques, explique Nonna Mayer, directrice de recherche émérite au CNRS. Les hommes ouvriers et les femmes employées de services, dotés d’un faible niveau d’instruction, forment le gros de l’électorat de ce parti. Mais les déterminants les plus importants de ce vote restent les attitudes. L’ethnocentrisme est en première position, avec le sentiment affirmé de “ne plus être chez soi”, suivi en deuxième position de l’hostilité à l’intégration européenne, soupçonnée d’encourager l’immigration, et en troisième position d’un placement très à droite sur l’échiquier politique. »
La même chercheuse l’écrivait déjà au lendemain des élections régionales de 2015, dans un article sur les « constantes du vote FN » : « Idéologiquement, cet électorat se distingue encore plus qu’avant des autres électorats par son intolérance et sa fixation sur les immigrés. […] 91 % jugent le nombre d’immigrés excessif. » Maître de conférences à Sciences Po-Grenoble, Florent Gougou le dit autrement : « Quand on n’est pas hostile à l’immigration, on ne vote pas pour le RN. En revanche, tous les gens hostiles à l’immigration ne votent pas RN ! »
Heureusement, pourrait-on ajouter, tant le RN verrait son audience électorale s’élargir encore plus. En tout état de cause, la thèse de l’abandon rappelle l’opposition oiseuse faite entre un vote « protestataire » et un vote d’« adhésion » pour l’extrême droite. Comme si protester avec un bulletin RN était anodin, alors qu’il existe de multiples manières – par la voie du suffrage ou en dehors des urnes – d’exprimer un mécontentement contre les partis au pouvoir. Et comme si de nombreuses enquêtes, donc, n’attestaient pas d’un lien extrêmement fort entre ce vote et des attitudes ethnocentriques.
Comprendre les ressorts d’un vote nécessite d’accumuler des indices, et le mieux reste de combiner des sondages de qualité et des résultats réels.
Si Cagé et Piketty expriment avec autant de force une analyse différente, c’est, au moins en partie, par construction méthodologique. Leur prouesse, qui devrait interpeller leurs collègues de science politique, a en effet consisté à agréger des données électorales par commune de 1848 à 2022, et à les croiser avec les caractéristiques de ces communes. Mais ces données-là font aussi la limite de leur argumentation. Elles ne peuvent tout simplement pas les renseigner sur les attitudes individuelles, que parviennent au contraire à approcher les enquêtes post-électorales. Ces enquêtes n’existaient pas au XIXe siècle, mais sont abondantes pour les dernières décennies.
Comprendre les ressorts d’un vote nécessite d’accumuler des indices, et le mieux reste de combiner des sondages de qualité et des résultats réels observés sur le terrain. « Aucune méthode n’est parfaite en analyse électorale, prévient Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po-Bordeaux. La recherche par sondages a ses biais, et ce sont des géographes qui ont mis en avant le survote pour le RN dans les espaces ruraux et périurbains. Cela ne doit pas nous faire oublier que l’essentiel de la population vit dans les villes, ni que les observations géographiques nécessitent beaucoup de contextualisation, au-delà des traitements quantitatifs. »
Un des arguments de Cagé et Piketty pour relativiser l’hostilité à l’immigration de l’électorat RN consiste ainsi à pointer que son score est « de moins en moins relié à partir des années 2000 et 2010 à la présence étrangère ». Mais on peut contester que la commune soit l’échelon territorial le plus pertinent pour analyser cette relation. Celle-ci semble rester plus robuste au niveau départemental, où les « opportunités de rencontre » existent sans que cela implique de vivre côte à côte, ainsi que l’a montrél’électoraliste Pierre Martin.
Au demeurant, le rejet de l’altérité peut tout à fait fonctionner sans confrontation directe à cette altérité. L’exposition à des contenus médiatiques et à des discours politiques excitant les préjugés peut contribuer à l’expliquer. « C’est dans les endroits où il y a peu d’immigrés que les gens affirment qu’il y en a trop », remarque Vincent Tiberj. « Il y a bien un “antisémitisme sans juifs”, abonde Nonna Mayer. Ce mécanisme peut jouer à l’encontre d’autres groupes. »
Distinguer le « social » et « culturel », ce n’est pas les opposer
Est-ce que, pour autant, « l’économie » n’aurait rien à voir avec l’essor du vote RN ? Les politistes ne campent pas sur une ligne aussi caricaturale.
D’abord parce qu’il faut bien expliquer pourquoi l’ethnocentrisme s’est converti en comportement électoral, alors qu’il existait massivement dans la population avant la percée du RN, a fortiori dans les milieux populaires – c’est ce qu’avait montré une enquête collective sur L’Ouvrier français en 1970 (Presses de Sciences Po), dans laquelle plus des deux tiers des interrogés estimaient « qu’il y avait trop de Nord-Africains en France », et ceci qu’ils soient électeurs gaullistes ou… communistes.
Or, une des clés d’explication est bien socio-économique, dans la mesure où les personnes immigrées sont devenues les boucs émissaires d’une situation dégradée, caractérisée par la diminution des taux de croissance, la montée du chômage et la désindustrialisation, cette dernière ayant également affecté des identités de métier et la physionomie de territoires entiers. « Ces changements socio-économiques se sont produits dans la plupart des pays européens, précise Florent Gougou, mais l’offre politique n’a pas toujours réagi de la même manière. »
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La Belgique francophone est un rare exemple d’entente durable entre forces politiques pour ne pas faire de l’immigration un enjeu électoral, et maintenir un cordon sanitaire strict – y compris médiatique – autour de l’extrême droite. Dans beaucoup de pays où cette attitude avait prévalu, la situation s’est retournée, comme récemment en Suède. En France, la politisation de l’immigration s’est faite assez précocement, avec pour première responsable la droite de gouvernement, passée dans l’opposition en 1981 et en quête d’un nouveau terrain sur lequel attaquer la gauche.
Il est vrai qu’au cours de son développement jusqu’à aujourd’hui, le RN a atténué son libéralisme économique agressif des débuts, pour une orientation qui se veut désormais plus sociale (mais certainement pas « de gauche »). La protection que le parti propose en la matière, cependant, suppose une restriction de la solidarité au cercle des « natifs », aux dépens des « assistés » et des immigrés (volontiers posés en minorités privilégiées par rapport aux travailleurs français et méritants).
Décryptant dans The Conversation la force du discours du RN auprès des classes populaires rurales, le sociologue Benoît Coquard souligne qu’à leurs yeux, « c’est par cette solidarité à petit rayon que l’on pense s’en sortir, dans un contexte où il n’y a pas suffisamment de travail et de ressources pour que tout le monde s’assure une respectabilité ». C’est en ce sens, selon Nonna Mayer, que valoriser les facteurs socioéconomiques au détriment des ressorts culturels relève d’une « fausse opposition [:] il faut tenir compte de la complexité des choix électoraux ».
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Si le RN propose une offre globale de protection, celle-ci repose donc avant tout sur un socle identitariste, inaltéré depuis sa fondation et bien compris par l’électorat. Souligner que le RN sait s’adresser aux intérêts matériels des milieux populaires, en déterrant comme le font Cagé et Piketty une proposition d’extension du prêt immobilier à taux zéro, n’annule pas ce fait massif.
Non seulement cette proposition est largement passée inaperçue pendant la campagne, mais même dans ce cas, la mesure défendue par Marine Le Pen ne valait que pour les couples dont « au moins l’un des deux membres est français ». La « solidarité à petit rayon » décrite par Benoît Coquard fonctionne bien, selon ses mots, « sur des critères non pas sociaux mais ethnoraciaux ».
À gauche, les meilleurs programmes ne suffiront pas
La pertinence de l’explication du vote pour l’extrême droite ne relève pas que d’une discussion académique. Elle a des enjeux stratégiques. Cagé et Piketty s’adressent explicitement à la gauche et esquissent des pistes pour que celle-ci (re)conquière les milieux populaires des bourgs et des campagnes.
Le problème, c’est que leur appréhension du vote RN a de quoi nourrir deux illusions : considérer que des mesures politiques bien ciblées pourront faire basculer les électeurs concernés ; et croire que cette offensive pourra être fructueuse à court terme.
Bien sûr, Cagé et Piketty ont raison d’affirmer, comme ils le font dans L’Obs, qu’« il y a en France une demande de social, de redistribution. Pour [eux], il faut donc que cet enjeu, dans le débat, redevienne clivant ». C’est le terrain sur lequel la gauche peut le plus facilement surclasser ses adversaires, et dont elle a intérêt à ce qu’il domine l’agenda dans une campagne électorale.
« On est raccords sur ce point », affirme Vincent Tiberj. Ses propres recherches mettent cependant en évidence un paradoxe : « Les demandes de redistribution sont très fortes, tandis que l’identification aux partis de gauche est historiquement basse ». On ne dira jamais assez, à cet égard, à quel point le quinquennat de François Hollande a fait du mal à l’ensemble du camp de l’égalité. « Son échec a durablement cassé le lien avec les catégories populaires, y compris celles qui se disaient de gauche », confirme le chercheur.
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Ceci dit, le désalignement électoral des milieux populaires, et plus spécifiquement des ouvriers, aux dépens de la gauche, est une dynamique bien plus ancienne, qui s’amorce même avant la percée de l’extrême droite. Avec son message allant à l’encontre de certains préjugés, pointant des dominations abstraites et parfois lointaines plutôt que des boucs émissaires de proximité, affirmant la possibilité d’une société différente plutôt que la préservation des acquis que l’on connaît, la gauche peut difficilement se redresser sans médiations de terrain, sur le long terme.
C’est un des points fondamentaux soulevés par l’historien Roger Martelli dans sa lecture critique de l’ouvrage de Cagé et Piketty. Dans « la banlieue de l’entre-deux-guerres », remarque-t-il, « le délaissement des années 1920-1930 aurait très bien pu ouvrir la porte au ressentiment et à la fascination des régimes autoritaires ». Si elle n’est pas devenue « une banlieue noire[mais] rouge », elle le doit, selon lui, à « un investissement militant conscient », tendu vers « un projet global » d’émancipation.
« C’est dire que la propension “géo-sociale” au vote ne résulte pas de la seule compétition rationnelle des engagements officiels, insiste-t-il. Elle est activée par la densité ou au contraire desservie par la fragilité des structures d’action volontaire, partisanes, syndicales, associatives, culturelles. Elle procède du conflit des imaginaires, de la mobilisation de valeurs historiques, sans cesse transformées et pourtant reproduites. »
On pourrait considérer que la “reconquête” des classes populaires rurales devrait avant tout passer par un bouleversement des dynamiques démographiques.
Benoît Coquard, sociologue
Or, c’est bien là que le bât blesse actuellement, et ceci pour de nombreuses raisons. Si l’on en revient à la réalité spécifique du vote pour l’extrême droite dans les campagnes rurales, Benoît Coquard souligne combien le ressentiment des milieux populaires à l’égard des villes se double d’« affinités transclasses » avec des élites locales aux opinions très droitières. En gros, plus aucun relais ni sociabilité n’est propre à activer des dispositions ou des grilles de lecture favorables à la gauche.
« Pour jouer les pessimistes face à la démarche de Cagé et Piketty, écrit l’auteur de Ceux qui restent (La Découverte, 2019), on pourrait considérer que la “reconquête” des classes populaires rurales devrait avant tout passer par un bouleversement des dynamiques démographiques. Ce dernier verrait les classes sociales plus marquées à gauche “s’établir” dans les campagnes industrielles et les bourgs en déclin. Une telle dynamique ne saurait cependant reposer sur le simple désir de verdure des citadins ou sur la volonté politique de quelques militants. »
Relocaliser des emplois et reconstruire des services publics constitue bien sûr une piste, mais qui prendra du temps et ne sera probablement pas mise en œuvre par d’autres forces que la gauche. Autrement dit, le rassemblement des milieux qui ont « objectivement » intérêt à des politiques d’émancipation représente un défi, et nécessite un travail politique et idéologique, d’une ampleur bien plus vaste que ce que suggèrent les deux économistes.
Cette ampleur peut donner le vertige, mais ne doit pas amener à se rassurer à bon compte. Le RN est bien une machine de guerre identitaire contre la constitution d’un « front de classes social-écologique », même si la défense des « gens d’en bas » fait partie de sa rhétorique. Fait aggravant, il a récemment changé de statut – ce dont la périodisation de la vie politique élaborée par Cagé et Piketty ne permet pas non plus de se rendre compte.
Depuis 2017, la structuration de l’espace politique en trois pôles concurrents est en effet qualitativement différente de la tripartition antérieure entre gauche, droite et extrême droite. « Le RN est devenu crédible pour disputer et emporter des seconds tours, résume Florent Gougou. Et à ce stade, je ne vois pas pourquoi la gauche aurait plus de chances que la droite radicale d’accéder au pouvoir. » D’où l’importance, pour la gauche, de bien cerner son adversaire.