Bernard Lahire: une sociologie en situation d’échec, vouée à la spécialisation, à l’expertise, au rejet des questions fondamentales.

Bernard Lahire, sociologue : « Les structures des sociétés humaines n’apparaissent que lorsqu’on les compare aux sociétés animales »

Le professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon publie « Les Structures fondamentales des sociétés humaines ». Il explique, dans un entretien au « Monde », les raisons qui l’ont convaincu de se lancer dans ce travail aux ambitions immenses, à contre-courant des tendances actuelles.

Propos recueillis par Nicolas Weill

Hier à 19h29.Lecture 8 mn

Le sociologue Bernard Lahire, à Paris, en 2014.
Le sociologue Bernard Lahire, à Paris, en 2014. DIDIER GOUPY/SIGNATURES

Le sociologue Bernard Lahire, professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon, a toujours cherché à concilier les questions fondamentales de sa discipline avec des enquêtes empiriques et précises dans des domaines variés, de l’école jusqu’à l’art, en passant par l’usage sociologique des songes. Après les deux tomes de L’Interprétation sociologique des rêves (La Découverte, 2018 et 2021) ou Enfances de classes (Seuil, 2019), il publie aujourd’hui Les Structures fondamentales des sociétés humaines, une somme avec laquelle il cherche à redonner vie à une idée qui inspira les grands précurseurs de la sociologie : dégager les lois qui structurent l’ensemble de l’existence sociale humaine, en s’appuyant notamment sur la biologie. Entretien autour d’une ambition qui va délibérément à contre-courant des tendances actuelles.

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Quelle place votre nouvel essai tient-il dans le cheminement de votre travail ?

Disons qu’il m’a fallu passer par tous mes travaux théoriques et empiriques, et par la lecture de très nombreuses publications, anciennes comme récentes, pour bien prendre conscience de la nature de mes insatisfactions grandissantes par rapport à beaucoup de recherches en sciences sociales, et finir par proposer, avec cet ouvrage, un changement radical de cadre. Changement concernant la nature des connaissances produites par les sciences sociales, les rapports que nous entretenons avec les sciences de la nature, et donc notre conception du lien entre nature et culture ; changement également concernant les liens entre invariants transhistoriques et variations culturelles. Par exemple, il ne faut pas oublier de s’interroger sur le fait central que les phénomènes de domination sont présents dans toutes les sociétés connues, même s’ils prennent à chaque fois des formes spécifiques.

Je pense notamment qu’anthropologie, histoire et sociologie sont bien trop fascinées par la diversité et le pointage des singularités culturelles. Or il est impossible de comprendre réellement les variations sans dégager les invariants à partir desquels elles se déploient. C’est donc à la fois un bilan scientifique personnel, un hommage rendu à cent cinquante ans d’histoire des sciences sociales, et un moment de rupture.

Vous faites un constat pessimiste sur une sociologie que vous voyez en situation d’échec, vouée à la spécialisation, à l’expertise, au rejet des questions fondamentales. A quoi attribuez-vous cette situation ?

La division du travail scientifique et l’hyperspécialisation sont des phénomènes qui ne touchent pas que les sciences sociales. Certains physiciens ou biologistes s’en plaignent tout autant. Mais ils ne sont pas dans la même situation épistémologique que les sciences sociales, parce qu’ils ont des théories cadres (celles qui sont associées aux noms de Newton ou d’Einstein pour la physique, de Darwin pour la biologie), des lois ou des principes qui condensent les résultats scientifiques les plus marquants, incontestables, et leur permettent d’avancer.

Plusieurs raisons sont à l’origine de l’échec des sciences sociales à faire de même. Tout d’abord, ce sont des sciences qui répondent souvent, implicitement ou explicitement, à des demandes sociales ou politiques, et qui sont dès lors obnubilées par l’actualité, le repérage du « nouveau », du « différent », sans voir les profondes continuités qui sous-tendent les bouillonnements permanents. Ensuite, elles sont faites par des chercheurs qui ont des formations plus littéraires que scientifiques, ce qui a pour conséquence de surinvestir les questions d’écriture et de se détourner de la tâche consistant à mettre au jour les propriétés du réel.

Enfin, depuis plusieurs décennies, les chercheurs ont été systématiquement découragés par certains discours épistémologiques quant à la possibilité de viser des objectifs scientifiques classiques, tels que formuler des principes généraux, chercher à cumuler les connaissances, à intégrer les savoirs, plutôt qu’à nier ou à détruire la moindre avancée faite par des concurrents.

La réticence à relier le fonctionnement de la sociologie à celui des sciences de la nature ne tient-elle pas à la méfiance qu’on peut éprouver vis-à-vis des conséquences d’un « darwinisme social » qui légitimerait la loi du plus fort ? Comment votre approche surmonte-t-elle cet écueil ?

J’ai éprouvé moi-même cette réticence, et même une certaine peur – je suis le produit de ma formation, de mon époque, cela prend du temps de se défaire de toutes les interdictions de pensée et de toutes les craintes qui y sont associées. S’approcher de trop près de la biologie dans les sciences sociales, c’est risquer d’être accusé de « naturaliser le monde social » et d’être « conservateur ». Mais l’esprit scientifique doit reprendre le contrôle. Il suffit de lire de la biologie, de l’éthologie ou de la paléoanthropologie pour constater que le danger est en réalité bien faible.

Dans mon ouvrage, je montre simplement que la vie sociale, et même la culture, n’est pas une spécificité d’Homo sapiens, et que les structures fondamentales des sociétés humaines n’apparaissent nettement que lorsque l’on compare ces dernières aux sociétés animales non humaines. Ce qui m’intéresse, ce sont les conséquences sociales d’un certain nombre de propriétés biologiques – en termes d’histoire de vie de l’espèce – que nous avons héritées d’un long passé évolutif, comme la longue dépendance du petit humain qui naît sans grand tonus musculaire, sans capacité à se nourrir par lui-même et dont le développement physique est particulièrement lent (avec une maturité sexuelle tardive). Cette forte et longue dépendance physique, qui est accentuée par le temps nécessaire à l’acquisition des éléments de la culture, inscrit durablement les enfants humains dans un rapport de domination vis-à-vis de leurs parents. Cela constitue un fait majeur qui a pesé sur la manière dont se sont structurées les sociétés humaines. Je ne sors à aucun moment du raisonnement sociologique et, loin de biologiser le social, je sociologise ce qui est souvent considéré comme relevant du biologique.

Vous vous inscrivez résolument contre l’idée, dominante dans les sciences humaines, selon laquelle toute réalité serait une « construction sociale ». Pourquoi ce retour au réalisme ?

Je pense que l’excès de constructivisme ou de nominalisme [théorie qui veut que les concepts ne correspondent pas à des réalités extérieures] empêche toute avancée scientifique. Certes, nos théories et nos méthodes sont des « points de vue », des « outils » qui déterminent ce que nous pouvons voir de la réalité. De là à penser que la réalité est totalement inaccessible ou qu’elle n’existe pas, il y a un pas que je refuse de franchir. Tout réaliste pense que la réalité existe indépendamment du regard que l’on porte sur elle, qu’elle ne disparaît pas quand on cesse de la regarder et qu’elle n’est pas amorphe ou sans principe de structuration. Si vous pensez en réaliste, vous savez qu’il y a des principes, des lois, des mécanismes à découvrir, et pas seulement des points de vue arbitraires à inventer.

Vous vous placez dans une tendance à l’effacement des frontières entre monde animal et monde humain…

Il faut lutter contre l’anthropocentrisme et contre l’idée d’exception humaine. Depuis Darwin, il est impossible de ne pas penser en termes de continuités évolutives. Cela ne signifie pas que nous ne soyons pas différents de toutes les autres espèces, mais cela est vrai de toute espèce. Nous possédons des propriétés communes avec tous les eucaryotes [organismes cellulaires], avec tous les vertébrés, avec tous les mammifères, avec tous les primates, etc. Même l’apprentissage, l’usage d’outils, la communication, la culture et les phénomènes de transmission culturelle sont présents dans un grand nombre d’autres espèces.

Ce qui nous différencie clairement, en revanche, c’est le fait de pouvoir cumuler nos productions culturelles et, donc, d’avoir une histoire. Cela est dû notamment à nos capacités symboliques et à nos formes d’organisation sociale, qui ont rendu possible ce que le psychologue cognitiviste et primatologue américain Michael Tomasello appelle l’« effet cliquet » : chaque nouvelle génération ne repart jamais de zéro mais s’appuie sur un état donné des artefacts (savoirs, outils, habitats…) pour en produire de nouveaux.

Le courant de pensée allemand nommé « anthropologie philosophique » insiste, comme vous, sur l’importance de l’« altricialité secondaire » (la longue dépendance du bébé, puis de l’enfant humain, à ses parents), en particulier l’un de ses principaux tenants, Arnold Gehlen (1904-1976). Pourquoi ce dernier est-il absent de votre livre ?

J’ai lu Arnold Gehlen et j’ai pu apprécier sa réflexion, mais je me réfère surtout au zoologiste suisse Adolf Portmann[1897-1982], qui appartenait au même groupe et a créé le concept d’altricialité secondaire pour caractériser le long et lent développement du petit humain à l’extérieur de l’utérus, et commencer à pointer les conséquences sociales de cette dépendance à la fois très forte et très longue de l’enfant à l’égard de ses parents. Portmann est aujourd’hui la référence centrale des paléoanthropologues, et il a pour intérêt de dégager ce fait sur des bases empiriques solides tirées de comparaisons entre espèces.

Deux œuvres scientifiques jouent également un rôle majeur dans votre livre : celle du mathématicien Alexandre Grothendieck (1928-2014) et celle de l’anthropologue Alain Testart(1945-2013). Pourquoi ?

Alexandre Grothendieck, qui est sans nul doute le plus grand mathématicien du XXe siècle, cherchait en permanence à saisir des structures fondamentales qui permettaient de résoudre des problèmes mathématiques apparemment sans rapport les uns avec les autres. Il a contribué à unifier les mathématiques, et c’est très inspirant pour le genre de recherche que j’ai voulu mener. La lecture de Récoltes et semailles [Gallimard, 2022] m’accompagne depuis près de dix ans maintenant.

Quant à Testart, immense anthropologue, c’est pour une tout autre raison. Son programme de travail l’a conduit à souligner la nécessité de la comparaison entre les sociétés humaines. Pour lui, comprendre les Nambikwara [un peuple autochtone du Brésil] ou les Aborigènes d’Australie, c’est se donner les moyens de comprendre les sociétés féodales ou les sociétés capitalistes, et inversement. Il faut sortir de l’enfermement dans une époque donnée, un type de société donné, etc. En revanche, il n’avait pas idée que la comparaison entre espèces, ou plus précisément entre sociétés humaines et non humaines, puisse être utile. C’est ce qui me différencie de sa démarche.

Comment élaborer une notion de structure sociale qui, au contraire du structuralisme d’après-guerre, lequel se fondait surtout sur l’ethnologie et la linguistique, utiliserait les résultats de la biologie ?

Les grandes structures sociales dont je parle concernent la division du travail, les rapports de domination, les rapports parents-enfants, vieux-jeunes, hommes-femmes, nous-eux, apparentés – non-apparentés, sacré-profane, etc. Cela n’est pas étranger à la démarche structuraliste – je me réfère beaucoup à l’ethnologue Françoise Héritier [1933-2017] – mais ne s’y réduit pas. Et puis je me sens beaucoup plus matérialiste que nombre de structuralistes des années 1960-1970 ! Ceux-ci se sont souvent concentrés sur les productions symboliques, en oubliant les enjeux existentiels (de reproduction biologique et culturelle, par exemple) et les bases matérielles sous-tendant les réalités qu’ils analysaient. Mais, de façon générale, je ne pense pas en termes d’appartenance à une école. Cela me semble contre-productif d’un point de vue scientifique.

On reproche souvent à la sociologie son déterminisme, l’idée que tout procède d’une nécessité extérieure à l’individu, celui-ci n’ayant aucune prise sur le réel, pas même sur ses actions. Comment conciliez-vous cela avec la critique de la domination ?

Je n’ai jamais changé d’avis sur la question de la liberté. Seule la connaissance du réel peut donner les moyens de se donner des marges de manœuvre. Mais c’est surtout en faisant jouer certains déterminismes contre d’autres. Ce n’est pas en ignorant la gravité et l’aérodynamique que l’on peut inventer des avions. Et ce n’est pas en méconnaissant tout ce qui pèse de façon constitutive sur nos structures sociales que nous pourrons trouver des voies d’émancipation. Nous avons la chance d’être une espèce hyperculturelle et de pouvoir modifier certaines limites que nous fixent nos propriétés biologiques (par exemple, le fait incontournable que seuls les humains dotés d’un utérus peuvent porter les enfants et les allaiter), mais encore faut-il en prendre conscience.

Je pense que c’est parce que nous avons inventé la contraception, le biberon, le lait maternisé, et que nous avons créé des institutions telles que les crèches, que nous avons réussi à desserrer un peu le lien mère-enfant qui est très puissant chez tous les mammifères altriciels, mais encore plus chez les humains. Partant d’une contrainte biologique incontournable, héritée d’une histoire évolutive, la culture humaine a progressivement – mais partiellement, et très récemment à l’échelle de l’histoire de l’humanité – permis de changer la donne.

Repères

Le sociologue Bernard Lahire, né en 1963, a d’abord été connu pour ses travaux sur l’école, en particulier l’échec scolaire et l’inégalité, objets de sa thèse (1990). Longtemps considéré comme un disciple de Pierre Bourdieu (1930-2002) qui, dit-il aujourd’hui, lui a avant tout enseigné d’aborder les questions décisives à partir d’études empiriques minutieuses, il enseigne la sociologie à l’université Lumière-Lyon-II (1994-2000) puis à l’Ecole normale supérieure de Lyon.

Dès sa jeunesse lycéenne, il cultive un goût pour les sciences et la technique. Son œuvre, considérable, se compose de vingt-cinq ouvrages abordant parfois des sujets peu traités par la sociologie (Kafka, l’enfance, les tableaux de Poussin, l’histoire des sciences, les rêves, etc.), dans l’idée de remettre en question la division du travail scientifique et de pratiquer la longue durée dans l’analyse. Il dirige, aux éditions La Découverte, où sont publiés la plupart de ses livres, la collection « Sciences sociales du vivant ».

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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