Avec le monde de la culture et celui de la recherche, le sport est l’un des grands bénéficiaires de la générosité des multinationales.

Un sport de voyous, pratiqué par des gentlemen (paraît-il), et sponsorisé… par des voyous ?

La Coupe du monde de rugby 2023, qui se déroule en France, a commencé officiellement vendredi dernier. Comme toutes les grandes manifestations de ce type, y compris les Jeux olympiques qui se dérouleront l’an prochain à Paris, l’événement est sponsorisé par une ribambelle de multinationales. Des groupes comme la Société générale, Capgemini ou encore la compagnie d’aviation Emirates en profitent pour se mettre en valeur.

Parmi ces sponsors, il est un qui retient particulièrement l’attention : TotalEnergies. Mis en cause de toutes parts pour sa responsabilité dans la crise climatique, critiqué pour les nouveaux projets pétroliers et gaziers qu’il est en train de lancer en Ouganda, au Mozambique ou encore en Papouasie Nouvelle-Guinée, le géant français n’a jamais lésiné sur ses dépenses de mécénat et de sponsoring pour se racheter une image (lire notre enquête Le Louvre et les grands musées sont-ils sous l’influence de l’industrie pétrolière ?).

Avec le monde de la culture et celui de la recherche, le sport est l’un des grands bénéficiaires de cette générosité intéressée. TotalEnergies est, entre autres, le sponsor de la Coupe d’Afrique des nations. Il était candidat pour l’être aussi aux Jeux olympiques de 2024, mais sa candidature aurait été retoquée par la Ville de Paris. Les organisateurs de la Coupe du monde de rugby n’ont pas eu les mêmes scrupules.

L’ONG Greenpeace a lancé une campagne – à travers notamment cette vidéo – pour dénoncer ce partenariat. Selon l’association écologiste, ce sponsoring ne sert pas seulement au groupe pétrolier à soigner son image, mais aussi son lobbying : « En tant que sponsor, mécène ou partenaire, TotalEnergies bénéficie de contreparties en nature, comme des invitations dans des loges officielles et des soirées, où ses représentants peuvent rencontrer des chefs d’État, des responsables politiques, des ambassadeurs ou des chefs d’entreprises. »

La Coupe du monde a débuté par un affrontement entre l’équipe de France et les All Blacks de Nouvelle-Zélande. Point commun entre ces deux équipes ? Elles sont toutes deux sponsorisées par la même entreprise, Altrad, leader mondial des équipements pour le BTP. Le groupe fondé par Mohed Altrad, 22e fortune française avec un patrimoine de plus de 5 milliard d’euros, a son siège social à Montpellier. Mohed Altrad est également président du club de rugby de la ville et un candidat malheureux aux dernières élections municipales.

Les contrats de sponsoring d’Altrad avaient déjà été épinglé lorsque le dirigeant du groupe a été condamné en décembre 2022 à 18 mois d’emprisonnement avec sursis, 50000€ d’amende et 2 ans d’inéligibilité pour corruption active, trafic d’influence et abus de biens sociaux, dans le cadre de l’affaire dite « Laporte-Altrad ». Selon le tribunal, la société Altrad avait rémunéré via une société Bernard Laporte, alors président de la Fédération française de rugby, en échange de faveurs pour le club montpelliérain. Bernard Laporte (condamné lui aussi à une peine légèrement supérieure), Mohed Altrad et le parquet national financier ont fait appel du jugement.

Aujourd’hui, c’est un autre front qui s’ouvre contre Altrad, au Royaume-Uni cette fois. En faisant l’acquisition de Cape en 2017, le groupe français a racheté une entreprise qui était historiquement l’un des principaux producteurs d’amiante de Grande-Bretagne. Suite à une procédure judiciaire, des documents ont été mis à jour qui montre que Cape, pourtant avertie du danger, a participé activement à minimiser les dangers de l’amiante auprès des travailleurs et du grand public. Une association britannique de victimes, l’Asbestos Victims Support Groups Forum UK, affirme avoir demandé à Altrad, au vu de sa responsabilité historique, de faire un don de 10 millions de livres sterling (11,6 millions d’euros) à la recherche sur le mésothéliome, ce que le groupe aurait refusé (lire l’article du Guardian).

Par comparaison, le contrat de sponsoring d’Altrad avec les All Blacks représente 66 millions d’euros, et celui avec l’équipe de France de rugby 35 millions d’euros. En Grande-Bretagne, pour éteindre les poursuites judiciaires, sa filiale Cape a accepté de contribuer à la compensation financière des victimes de l’amiante et de leur famille à hauteur de plusieurs dizaines de millions de livres sterling.

De la communication d’entreprise à la communication politique et inversement

Le 20 juillet dernier, Emmanuel Macron a procédé à un nouveau remaniement ministériel. La première ministre Elisabeth Borne et les principaux poids lourds du gouvernement ont été confortés à leur poste. De nouveaux ministres et secrétaires d’État sont arrivés, d’autres sont partis et pour certains ont déjà été recasés.

Un remaniement est également l’occasion d’importants renouvellements au sein des cabinets ministériels. Les mouvements de conseillers du public au privé ou inversement font rarement la une des médias, mais ils en disent tout aussi long sur la porosité des frontières entre l’État, les grandes entreprises et les organisations de lobbying que nous voulons mettre en lumière à travers notre initiative « Les portes tournantes », lancée avant l’été.

Comme le note Lora Verheecke dans un nouvel article publié sur notre site, cette circulation public-privé est particulièrement forte dans le secteur de la communication. La quasi totalité de conseillers en communication des ministres sont recrutés au sein des principales agences de la place parisienne, à commencer par Havas (propriété de Vincent Bolloré) et Publicis, qui comptent parmi leurs principaux clients les grands noms du CAC40. Ils finissent généralement par y retourner au bout de quelques années au gouvernement.

Ces mouvements de personnel permettent aux agences de communication et donc à leurs clients d’avoir des relais et des oreilles au sein des cabinets ministériels et donc de savoir à qui s’adresser à quel moment pour se faire entendre au sein de l’appareil d’État. Ils contribuent aussi à maintenir un effet de bulle et de culture partagée entre le gouvernement et le monde des affaires, où la différence entre communication politique et communication commerciale tend à s’estomper.

Lire l’article : Quand les communicants du privé envahissent le gouvernement

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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