Bordeaux: la régulation des entrées a été appliquée vingt-quatre heures sur vingt-quatre à l’hôpital Pellegrin, avec des admissions réduites aux urgences vitales et aux traumatismes sévères, uniquement après un appel au SAMU

Crise des urgences : dans les services régulés, le filtrage a permis de faire baisser la pression

Au CHU de Bordeaux, la régulation des entrées a été appliquée vingt-quatre heures sur vingt-quatre à l’hôpital Pellegrin, avec des admissions réduites aux urgences vitales et aux traumatismes sévères, uniquement après un appel au SAMU. 

Par Camille StromboniPublié le 31 août 2023 à 14h00, modifié le 01 septembre 2023 à 10h07

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/08/31/crise-des-urgences-dans-les-services-regules-le-filtrage-a-permis-de-faire-baisser-la-pression_6187216_3224.html

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François Braun, à l’époque ministre de la santé, a mis en place la régulation à l’entrée des urgences à l’été 2022. Ici lors d’une visite au centre hospitalier universitaire de Dijon, le 8 juillet 2022.
François Braun, à l’époque ministre de la santé, a mis en place la régulation à l’entrée des urgences à l’été 2022. Ici lors d’une visite au centre hospitalier universitaire de Dijon, le 8 juillet 2022.  JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

L’étau s’est un peu desserré. « Nous nous sommes stabilisés autour de 80 à 100 passages par jour, cela a permis de revenir à un temps correct pour la prise en charge d’un patient », souffle le docteur Renaud Jacquemin, chef des urgences de l’hôpital Pellegrin, à Bordeaux. Au début de l’été, il recevait encore quelque 130 patients par jour, avec des pics allant jusqu’à 160.

Le centre hospitalier universitaire (CHU) bordelais est le premier, il y a un an, à avoir eu recours à une régulation à l’entrée de ses urgences la nuit, en filtrant toutes les admissions par les appels au 15. Un coup de tonnerre à l’époque. Depuis le 18 juillet, le système a de nouveau été déployé, plus largement encore : de jour comme de nuit, les urgences de Pellegrin gardent portes closes, n’accueillant que les patients envoyés par le SAMU.

Voilà deux ans que des services d’urgences, confrontés au manque de médecins, tentent ainsi de limiter l’afflux et de préserver l’urgence vitale – 18 % des 680 structures d’urgence que compte le pays, selon les derniers chiffres communiqués début août par le gouvernement, soit quasiment la même proportion qu’à l’été 2022.

« Palliatif »

Cette mesure du « pack Braun », du nom de l’ancien ministre de la santé François Braun, qui l’a mise en place à l’été 2022 face à la crise estivale, a encore permis de « tenir », à entendre les premières remontées d’urgentistes. A Bordeaux, outre la régulation permanente, une règle plus stricte a été décidée : ne sont orientés vers Pellegrin que lesurgences vitales, les traumatismes sévères, les accidents vasculaires cérébraux et les malades nécessitant les plateaux de chirurgie de l’établissement. « Tout ce pour quoi le CHU est irremplaçable », résume M. Jacquemin. Plus possible de faire autrement avec seulement trois médecins la journée, au lieu des cinq nécessaires, et deux la nuit au lieu de trois. Ce alors que les services alentour du département sont nombreux à réduire leur activité durant l’été. « C’était devenu intenable », dit-il.

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Le témoignage d’une femme enceinte qui a frôlé la mort et dont le bébé est décédé, en juillet, quelques jours seulement après la mise en place de cette réorganisation, est venu néanmoins interpeller. Rapportées dans Le Figaro, le 28 août, les paroles de cette patiente font état d’un parcours particulièrement chaotique entre les services d’urgences bordelais, avant d’être admise à Pellegrin, où son état s’est aggravé.« Plusieurs membres des équipes médicales du CHU de Bordeaux ont accompagné la patiente avec la plus grande attention et la plus grande diligence dans toutes ses composantes », communique seulement par écrit l’établissement. « Ce cas a cristallisé beaucoup d’interrogations, nous partageons la tristesse de cette famille », confie M. Jacquemin, qui ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet, alors qu’« une analyse du dossier est en cours ».

Pendant l’été, le médecin n’a en tout cas pas constaté d’incidents liés à la régulation : « Il faut rappeler que nous avions des événements indésirables graves à l’intérieur même de nos urgences, avec des personnes qui attendaient trop longtemps pour accéder à un médecin, dit-il. Avec ce système, les choses se sont améliorées. » Ce qui ne l’empêche pas de n’y voir qu’un « palliatif » : « Notre premier problème, c’est le manque de lits pour hospitaliser les patients, c’est l’une des causes de pénibilité du métier », dit-il. Encore deux départs d’urgentistes sont prévus à la rentrée.

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Bilan « positif »

Reste le point noir du SAMU, où ce fonctionnement a donné lieu, sans surprise, à une augmentation des appels reçus et de la charge de travail pour les assistants de régulation médicale et les médecins régulateurs, témoigne la docteure Catherine Pradeau, responsable adjointe du service. « Tout patient qui devait aller aux urgences est entré aux urgences, assure-t-elle. Mais il a fallu trouver des solutions adaptées à tous les autres, c’est cela qui prend du temps. » Et de citer ces malades qui ne trouvent pas de rendez-vous chez le médecin ou pour un examen, qu’elle a pu envoyer vers des structures de soins non programmés.

Il a fallu aussi réussir à réorienter ceux qui se présentaient spontanément devant les urgences fermées, et « faire en sorte qu’ils n’aillent pas aux urgences d’à côté », dit-elle. La grande crainte de voir l’activité se reporter sur l’autre service voisin du CHU, à l’hôpital Saint-André, resté lui « portes ouvertes », ne s’est pas réalisée, hormis durant les tout premiers jours du nouveau fonctionnement.

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Dans un autre service où la régulation a été mise en place très largement, au centre hospitalier de Montauban, qui l’applique vingt-quatre heures sur vingt-quatre depuis maintenant plus d’un an, le bilan est lui aussi « positif », selon Hélène Pizzut, cheffe du pôle SAMU urgences réanimation. Les appels au 15 ont certes augmenté de 35 %, mais l’activité a baissé de 25 % aux urgences, et le délai d’attente a été divisé par deux.

La cellule de veille mise en place par l’établissement n’a constaté aucun incident, décès, ou perte de chance, liés à cette régulation : « Nous avons eu quatre événements indésirables graves depuis un an et demi, et ils sont tous liés à la suspension d’une de nos deux lignes SMUR [service mobile d’urgence et de réanimation] », relate l’urgentiste.

Camille Stromboni

*Aux urgences de Rennes engorgées : « Un tiers des patients étaient déjà là hier quand j’ai fini ma journée »

Par Camille Stromboni  (Rennes, envoyée spéciale)Publié le 07 mai 2023 à 08h00

https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/05/07/aux-urgences-de-rennes-engorgees-un-tiers-des-patients-etaient-deja-la-hier-quand-j-ai-fini-ma-journee_6172402_3224.html

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Reportage

Au CHU, les couloirs sont encombrés de brancards, faute de places d’hospitalisation. L’engorgement du service est amplifié par la fermeture récurrente des urgences des hôpitaux alentour, la nuit.

« Ils ont fait ce qu’ils ont pu, le problème, c’est qu’il faut trouver une place… » Paul Ziajko, 84 ans, ne se plaint pas, après quatre jours dans le service des urgences du centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes, mardi 2 mai. Il a la chance d’être installé dans l’une des petites chambres de l’unité d’hospitalisation de très courte durée. Pas dans un couloir. L’ancien militaire le répète : il est « très satisfait du service hospitalier » qui le prend en charge, après le choc hémorragique qui l’a mis « au ras des pâquerettes » quelques jours plus tôt.

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L’endroit n’est pourtant pas fait pour s’y attarder. Il est destiné aux patients ayant besoin d’examens, pour vingt-quatre heures maximum. Mais, comme dans les autres secteurs des urgences du CHU, l’embouteillage est général. La crise des urgences touche de plein fouet l’établissement rennais, de plus en plus seul sur son territoire pour accueillir les patients.Durant ce premier long week-end de mai, une fermeture est venue s’ajouter à une liste désormais habituelle : les urgences de Fougères (Ille-et-Vilaine) ont dû garder porte close la nuit, en plus de celles de Redon et de Vitré, faute d’urgentistes.

« Vous allez partir à Saint-Laurent, l’hôpital privé », annonce gaiement l’infirmière, Nadège Clouet, à son patient. Elle vient d’apprendre, par la cellule de gestion des lits du CHU, qu’un service de médecine polyvalente va pouvoir l’accueillir. Une bonne nouvelle pour l’octogénaire aux yeux bleus. Et pas que pour lui. « On sait que, là-bas, beaucoup attendent une place ici », reprend la soignante de 44 ans, en montrant le reste du service des urgences en ébullition.

Nadège Clouet, infirmière, auprès d’une personne hospitalisée, dans le service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.
Nadège Clouet, infirmière, auprès d’une personne hospitalisée, dans le service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.  LOUISE QUIGNON POUR « LE MONDE »

A quelques pas, le secteur dit des transferts est comble, avec sept patients alignés en épi dans une grande salle rectangulaire. Prévu pour les « transitions » vers un autre service, il voit lui aussi sa dénomination relever davantage du vœu pieux que de la réalité, servant de facto à stocker des patients. « Ça ne me gêne pas qu’il y ait du monde, le problème c’est l’intimité, relève Nadège Abdourahman, aide-soignante. Quand on doit changer quelqu’un, faire une toilette… ce n’est pas possible. »

« On est tellement sollicités »

A quelques mètres encore, le bal des brancards est incessant dans les couloirs, avec des patients dans chaque recoin, régulièrement déplacés pour réussir à en faire passer un de plus. « C’est une normalité à laquelle on s’est habitué, mais qui n’est pas normale », reconnaît l’urgentiste Vincent Levrel, 32 ans. Il est presque 13 heures et cent deux patients se trouvent en même temps dans le service. Un chiffre bien supérieur aux capacités du lieu.

Dès le matin, la « catastrophe » était « prévisible », précise le docteur Louis Soulat, chef du service, qui arpente les couloirs à grandes enjambées. A 8 h 30, l’heure du changement d’équipe, soixante patients s’y trouvaient déjà. Près d’une quarantaine d’entre eux, sur un brancard, dans l’attente d’une hospitalisation.

Vincent Levrel, médecin urgentiste, consulte le nombre de patients entrés dans le service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.
Vincent Levrel, médecin urgentiste, consulte le nombre de patients entrés dans le service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.  LOUISE QUIGNON POUR « LE MONDE »

A son arrivée, le docteur Levrel a ainsi pris en charge dix-neuf patients, dans son secteur de huit box. « Je connaissais déjà un tiers d’entre eux, reprend-il. Ils étaient là hier, quand j’ai fini ma journée… » En plus de devoir examiner les nouveaux patients, ses trois premières heures de la journée sont consacrées à réévaluer l’état des présents. « J’ai pu trouver une place dans un service à un patient, mais il a fallu une petite négociation, explique-t-il. J’ai quand même dû dire aux collègues que j’allais en référer à la direction et aux cadres s’ils ne prenaient pas ce patient, je savais qu’ils avaient des lits. » De petites tensions habituelles, à l’heure où tous les étages de l’hôpital sont le plus souvent « en flux tendu », souligne-t-il.

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A l’entrée, la salle d’attente ne désemplit pas. « On savait que ce serait chaud », lâche, désabusé, l’infirmier d’orientation et d’accueil chargé d’évaluer la gravité des patients. Derrière leur énervement, la même crainte tiraille le personnel des urgences, quel que soit leur poste : rater quelque chose de grave. « On est tellement sollicités… Tout à l’heure, des ambulanciers sont arrivés avec une personne dans le coma, je ne les ai même pas vus, heureusement qu’une collègue a emmené tout de suite le patient dans la zone où il fallait, raconte le soignant. Si quelqu’un fait un AVC, il se peut qu’on ne le voit pas avant une heure vu la file d’attente ! »

Jérémie Bonenfant et Charles Guignans, médecins urgentistes, échangent dans l’espace de transmission, à la fin de leur garde de nuit, aux urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.
Jérémie Bonenfant et Charles Guignans, médecins urgentistes, échangent dans l’espace de transmission, à la fin de leur garde de nuit, aux urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.  LOUISE QUIGNON POUR « LE MONDE »

Les discours sont rôdés tant le problème de l’engorgement des urgences est récurrent. « En 2013, ma thèse portait déjà sur le sujet, raconte le docteur Jérémie Bonenfant. Le résultat montrait que, pour un patient qui reste plus de huit heures aux urgences, cela augmente de 30 % la mortalité. » L’urgentiste a dû lâcher du lest après le difficile été 2022, pour « ne pas exploser », en passant à temps partiel. « Comme 90 % des médecins ici ! », dénonce-t-il. Il travaille désormais à 80 %, à moitié à Rennes, à moitié à Vitré, où l’intensité des gardes est moins forte.

« Difficultés en aval »

Contrairement à cet été, le CHU de Rennes n’a plus de lits fermés pour cause de manque de personnel, assure-t-on à la direction. « Nos difficultés se situent en aval, explique Gildas Le Borgne, directeur de cabinet. Il s’agit de pouvoir faire sortir des patients qui, médicalement, n’ont plus besoin d’être à l’hôpital, mais pour lesquels on ne trouve pas de place en Ehpad, en soins de suite et de réadaptation…  » Quelque 150 personnes pourraient ainsi libérer un lit quotidiennement, dans un hôpital qui en compte un millier.

Le professeur Louis Soulat, chef du service des urgences du CHU de Rennes, le 2 mai 2023.  LOUISE QUIGNON POUR « LE MONDE »

Chez les urgentistes, on rappelle les nombreux dispositifs déjà déployés pour faire face aux difficultés. La réorientation des patients qui peuvent être vus en ville est expérimentée depuis deux ans à l’entrée du service. Au SAMU, le service d’accès aux soins qui permet une meilleure orientation des personnes qui appellent le 15, entre médecine libérale et urgences, fonctionne déjà à plein.

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Difficile, dès lors, d’entendre la promesse de « désengorgement » des urgences avancée par le président de la République. « Il faut arrêter les mirages, on a besoin de places pour hospitaliser nos patients. Quand va-t-on répondre à ce problème ? », reprend le docteur Soulat, avec son débit de mitraillette.Camille Stromboni Rennes, envoyée spéciale

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Une nuit aux urgences de La Roche-sur-Yon, qui filtre désormais les entrées en imposant aux patients un appel préalable au 15

Par Camille Stromboni  (La Roche-sur-Yon, envoyée spéciale)Publié le 02 août 2022 à 15h00, modifié le 02 août 2022 à 15h38

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ReportageEn Vendée, pour espérer une prise en charge, les patients doivent désormais passer par le 15 de 23 heures à 8 h 30. Objectif, préserver les urgences, en souffrance face au manque de soignants et à l’afflux de malades, particulièrement pendant l’été.

« Les journées se suivent mais ne se ressemblent vraiment pas » aux urgences, glisse Jordan Gendre, praticien hospitalier de 38 ans, le regard encore alerte malgré l’heure avancée. Les nuits encore moins, dans ces services hospitaliers qui accueillent des patients 24 h/24. C’est bien ce qui fait le sel du métier, pour les urgentistes de La Roche-sur-Yon installés autour d’une tarte aux fraises ce samedi 30 juillet, au sous-sol du Centre hospitalier départemental (CHD), à quelques pas de la salle du SAMU. Il est 2 h 30 du matin. Enfin, ils ont quelques minutes pour souffler et avaler un semblant de repas après un violent rush durant lequel tout s’est accéléré.

« Faut que les touristes aillent se coucher maintenant », lâche en riant un infirmier. Réflexion faite, ce ne sont que de « locaux » dont ce dernier s’est occupé ces dernières heures avec la structure mobile d’urgence et de réanimation (SMUR). Accident de moto, tentative de suicide médicamenteuse, hémorragie interne après un malaise… Tout semble s’être concentré autour de minuit, alors que la salle de régulation du SAMU, qui reçoit les appels au 15 et au 116 117 (médecine générale), était déjà en effervescence pour répondre aux nombreux appels estivaux de ce département touristique.

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L’année est particulière : les soignants vendéens assistent à une explosion par rapport à l’été précédent, avec 30 % d’appels en plus en juillet. Et des journées d’affluence aux urgences, comme ce lundi record du 18 juillet. Il est resté gravé dans la tête de nombreux soignants :  « 233 entrées », dont « 76 dossiers juste la nuit !  », répète une aide-soignante.

Il y a une semaine, la décision a été prise : pour préserver les urgences, en souffrance face au manque d’urgentistes (40 postes sont vacants sur 100 dans le département), un filtrage à l’entrée des services est mis en place de 23 heures à 8 h 30. Depuis le 22 juillet, la population doit passer par les numéros d’appels d’urgence avant de pouvoir être admis. Ceux qui se présentent rencontrent portes closes, et doivent actionner le téléphone installé à l’entrée pour obtenir un feu vert du 15, ou être réorientés. Et ce, dans l’ensemble des services vendéens à La-Roche-Sur-Yon comme aux Sables-d’Olonne, ou encore à Challans, Fontenay-le-Comte et Luçon, où cela commence plus tôt en général, en fin d’après-midi, comme à Montaigu, dont le service est fermé la nuit.

« On n’est pas à l’abri de se tromper »

« C’était la pire régulation de ma vie », lâche l’urgentiste Camille Brunellière, qui revient d’une intervention auprès d’un homme victime d’un accident de moto, emmené depuis au bloc opératoire. Mais ce n’est pas pour cette raison que sa soirée a été rude, ni parce que la salle des urgences vitales, la « SAUV », s’est remplie en trente minutes à peine avec trois patients en même temps dont le sien, comme cela arrive rarement. Pour la médecin de 31 ans, « l’horreur », c’était avant : ces longues heures à devoir gérer un flux d’appels qui ne s’arrêtait plus. « On me demandait des choses dans tous les sens, c’était des interruptions de tâche permanentes », dit-elle. Aucun autre médecin ne pouvait l’aider, puisque ses deux collègues urgentistes étaient en intervention SMUR. Et il ne restait donc aucune équipe de SMUR à envoyer en cas de besoin. Il a fallu jongler.

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« Il y a des chats noirs dans les équipes », lâche-t-elle avec le sourire, tout en ne pouvant s’empêcher de repenser à certains cas de sa soirée, comme cet homme désormais en réanimation, « le translucide », qui a subi une hémorragie dont l’origine n’a pas encore été identifiée. « Quand on doit aller très vite, on n’est pas à l’abri de se tromper, ou de ne pas pouvoir poser assez de questions, pointe la jeune femme. Quand j’ai eu sa famille au téléphone, ils étaient rassurants, ils disaient qu’il avait fait un malaise, qu’il était juste un peu pâle, je n’ai pas envoyé de médecin, juste les pompiers… et quand ils ont fait le bilan, c’était la cata. » A-t-elle raté quelque chose ? Refaire l’histoire, « c’est toujours facile après, avec le recul », écarte Jordan Gendre, qui s’est occupé du patient.

Les urgentistes soutiennent ce nouveau filtrage la nuit, même si ce dispositif ajoute de nouveaux appelants sur les lignes du SAMU – elles ont été renforcées avec des assistants de régulation médicale, sans que cela ne soit suffisant. « Même si c’est horrible à dire et que je n’aime pas infantiliser les gens, il y a beaucoup de personnes à éduquer pour qu’elles ne viennent pas la nuit », souligne Camille Brunellière. Heureusement, ces dernières heures, la petite traumatologie ne s’est pas ajoutée au reste dans les couloirs des urgences de La Roche-sur-Yon.

A l’étage au-dessus, l’infirmier d’accueil et d’orientation, Alexandre Genaudeau évalue le niveau de gravité des personnes qui arrivent aux urgences. Il a pu ainsi aller donner des coups de main pour installer les patients en salle d’urgence vitale. « Ça commence juste à se poser », dit le jeune homme de 26 ans à 3 heures du matin. Il appréhendait un peu sa première nuit avec le filtrage, et redoutait les réactions des malades à l’entrée, mais cela se passe plutôt bien.

Plusieurs heures d’attente

Depuis 23 heures, une petite dizaine de personnes ont été bloquées devant les portes du service, obligées de décrocher le téléphone avant d’espérer une prise en charge. « C’est abuser », juge une femme de 29 ans installée à l’heure charnière sur l’escalier extérieur, avec son téléphone sur l’oreille branché sur le 116 117, après avoir été recalée. Sur ce numéro tenu par la médecine générale, consacré à ce qui ne relève pas de l’urgence, les temps d’attente dépassent régulièrement plusieurs heures. La jeune femme voulait un test au Covid-19 gratuit, disant avoir du « mal à respirer », mais avoir « perdu son papier de vaccination »« Tout ce qui ne justifie pas les urgences, on réoriente », explique l’infirmier d’accueil, qui a vu la jeune femme juste avant la fermeture officielle des portes.

Un peu plus tard dans la nuit, vers 1 heure, une maman patiente nerveusement devant la porte avec le combiné du téléphone accroché au mur à la main, accompagné de son fils qui s’est coupé le pied avec du verre. « Je voulais juste savoir s’il fallait des points de suture », dit-elle. La famille est en ordre de bataille pour partir en vacances, bagages prêts dans la voiture, afin d’éviter la journée noire de ce week-end de chassé-croisé qui s’annonce. « On comprend bien qu’on n’est pas une urgence vitale mais ce serait bien juste si quelqu’un répondait, reprend-elle, après un quart d’heure de mise en attente. Il y en a des accros aux urgences, pas moi, je ne viens jamais, juste en dernier recours… tant pis, on s’en va ! »

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« C’est pour une admission aux urgences », enchaîne poliment Alexis dans le téléphone, arrivé quelques minutes plus tard. Le jeune homme de 20 ans a reçu un choc sur le poignet et est venu à la fin de son service de cuisinier, comme la douleur persistait. « Il n’est pas près de passer, lui », lâche gentiment l’agent de sécurité, qui dit faire beaucoup « d’explication » depuis la mise en place du filtrage. Verdict une petite heure plus tard : « Le médecin m’a dit qu’il y avait beaucoup d’accidents de la route, donc qu’il fallait revenir demain matin, parce que là c’était six heures d’attente pour mon cas », indique-t-il un peu déçu, sans oser néanmoins la moindre critique. Le décalage est en effet saisissant avec les ambulances et les camions de pompiers qui continuent d’arriver à la chaîne, derrière lui. Et de décharger ici une jeune femme en crise d’angoisse qui n’arrive plus à respirer, là une dame âgée, entourée de pompiers harnachés des pieds à la tête, pour un Covid-19.

« A un moment, ça casse »

Installé seul dans une petite salle d’attente, Louis a pu entrer après régulation devant la porte, avec son arcade sourcilière en sang sous un bandage. Le jeune homme de 26 ans, qui a pris « un coup de boule », a quand même été déstabilisé par ce barrage d’un quart d’heure au téléphone : « je suis hémophile », pointe-t-il, tout en soulignant qu’une fois dans les urgences, « c’était très réactif ».Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir

Pour François Brau, co-chef des urgences-SAMU-SMUR du CHD Vendée, s’il est trop tôt pour faire un bilan chiffré sur ce nouveau fonctionnement, il est certain que cela a permis de faire redescendre la pression. « Je récupère des sourires la nuit dans les équipes, alors que c’était le “nervous breakdown” la semaine dernière », dit le médecin de 48 ans. « On est arrivé au bout d’un système qui court à sa perte, ça fait quinze ans qu’on se prend 3 ou 4 % de passages en plus par an, on a beau avoir augmenté les lignes de garde [médecins et soignants], triplé la taille du service en 2015… ça ne suffit jamais, et à un moment, ça casse », ajoute-t-il.

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L’urgentiste a évolué face à ses convictions : « Il faut changer les mentalités et on ne peut pas compter sur la bonne volonté, c’est vain et c’est normal, estime-t-il. Il y a l’urgence d’une part, et l’inconfort d’une entorse, du lumbago qui fait mal, de la cystite… qui peuvent attendre le lendemain et qui relèvent de la médecine générale. On ne demande pas aux gens de s’auto-diagnostiquer, juste un peu de bon sens et s’ils sont en difficulté, ils appellent le 15. » Ces quelques patients en moins, c’est de la « charge en soins » et de la « pression dans le couloir » retirées aux urgentistes à un horaire où il faut à tout prix préserver un état de « concentration » et une « disponibilité » pour les vraies urgences.

Est-ce la communication autour du nouveau dispositif ou bien la chance ? La journée du vendredi 29 juillet à La Roche-sur-Yon – sans aucun filtrage pour le coup – a été incroyablement calme. Dès le matin, le responsable comptait seulement 23 patients aux urgences, contre près du double habituellement. « Ça fait un bien fou », souffle une soignante. Personne n’a pour autant chômé, entre une femme qui vomissait et avait des troubles de la conscience, un vieil homme avec une faiblesse brutale intervenue dans le bras, ou encore cette femme de 85 ans qui a fait un accident cérébral la veille. « On dit que les hôpitaux sont débordés, on hésite toujours à venir, on ne veut pas surcharger », dit-elle, installée sur un brancard. « Mais vous avez largement votre place aux urgences », lui répond l’infirmier d’accueil et d’orientation, Lucas Merlet, en insistant du regard. « Il y en a qui viennent alors qu’ils n’ont pas forcément besoin, et d’autres qui devraient, mais qui ne veulent pas déranger… », siffle sa collègue de 24 ans, Clémence Verdon.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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